‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint BernardChapitre 250 sur 274 · EN ITALIE ET EN HELVÉTIE · texte numérisé non relu

EN ITALIE ET EN HELVÉTIE

nous. Elle nous le montre encore appelé auprès de ce même duc d'Alamannie qui avait voulu expulser de sa province Golomban et ces compagnons, et qui réclame le secours du saint solitaire, dont la renommée s'étendait déjà au loin, pour guérir sa fille, possédée par un démon qui avait résisté à tous les exorcismes en criant qu'il ne céderait cju'à ce Gall qui l'avait déjà banni, lui et ses pairs, des bords du lac de Zurich et du lac de Constance. Gall refuse de venir et s'enfonce dans les montagnes de la Rhétio; on le découvre dans une caverne; on l'amène au château ducal à Uberlingen. Il trouve la jeune princesse couchée et comme morte sur les genoux de sa mère, les yeux éteints, la bouche ouverte. Il s'agenouille auprès d'elle, et, après une prière fervente, il commande au démon de sortir. La jeune fille ouvre les yeux, et le démon, parlant par sa voix, dit avant d'obéir : « C'est donc toi qui (( es ce Gall qui m'a déjà pourchassé de partout? (( Ingrat, c'est pour te venger que je suis entré « dans la fille de ton persécuteur, et tu viens maince tenant m'expulser de nouveau! » La guérison obtenue, Gall conseille à la fille du duc de consacrer sa virginité au Dieu qui l'avait délivrée. Mais cette princesse, qui s'appelait Friedeburga (château de la paix), et qui était d'une beauté singulière, comme» toutes les princesses canonisées par la légende, avait

été fiancée à Sigebert, à ce fils aîné du roi Thierry II, qui venait de succédera son père, et qui devait sitôt périr sous le fer de Clotaire II. Elle fut envoyée à Metz. En apprenant comment et par qui elle avait été guérie, le jeune prince fait don et concession au saint irlandais de tout le territoire qu'il voudrait occuper dans le domaine public ou royal entre les Alpes rhétiennes et le lac de Constance. Puis il veut procéder au mariage. Friedeburgalui demande quelques jours de répit pour achever de remettre ses forces ; elle en profite pour aller se réfugier dans une église dédiée à saint Etienne. Là elle se revêt du voile des religieuses, et, saisissant le coin de l'autel, elle conjure le saint qui le premier avait versé son sang pour le Christ de lui venir en aide. Le jeune roi, averti de ce qui se passe, arrive à l'église avec la robe nuptiale et la couronne qu'il destine à sa fiancée. A cette vue elle embrasse de plus en plus fortement l'autel. Mais lui la rassure et lui dit : « Je (( ne Amiens ici que pour faire ta volonté » . Il enjoint aux prêtres de la détacher de l'autel et de la lui amener : quand elle est auprès de lui, il la fait revêtir de la robe nuptiale et pose la couronne sur son voile. Puis, après l'avoir quelque temps regardée, il lui dit : ce Telle que tu es là, parée pour mes (( noces, je te cède à l'Époux que tu me préfères, (( à mon Seigneur Jésus-Christ. » Alors il lui prend

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la main, la pose sur l'autel, et sort lui-même de l'église, pour pleurer en secret son amour vaincu ^ . Cependant, le zélé solitaire qui inspirait de si loin ces touchants et généreux sacrifices refusa l'évêché de Constance que le duc d' Almannie voulait lui faire conférer, en alléguant l'espèce d'interdit prononcé contre lui par son maître au moment de leur séparation, et retourna dans sa chère solitude que bientôt dix à douze chrétiens indigènes vinrent partager avec lui ". Il en choisit un qu'il envoya au delà des Alpes pour prendre des informations sur le sort de Colomban, et qui lui rapporta de Bobbiola nouvelle de sa mort, avec la crosse de l'illustre exilé, que celui-ci avait léguée à son compatriote et à son ami

1. Sicut mihi fuisti prieparata curn ornamentis, sictedabo adsponsaniDomino meoJ, C... Deindeecclesiae limen excedenslacrymisabsconditum patefecit amorem. Walai r. Strabo, c. 15-21. — Tous ces faits se trouvent également relatés dans la vie anonyme du septième siècle, publiée par Pertz et reproduite par les nouveaux Bollandistes (t. VII Octobris, p. 878), qui maintiennent l'authenticité du fond de ce récit contre les critiques de la plupart des historiens modernes. Cf. Mabillon, Act. SS. O. S. B., t. II, p. 226, et Rettberg, Kirchengeschidite Deulschlands.i. II, p. 42. L'objection la plus sérieuse provient de l'âge de Sigebert, l'aîné de ces enfants nés hors mariage, que Colomban avait refusé de bénir, et qui ne pouvait guère avoir plus de treize ans en 61.3, année de la mort de son père Thierry, lui-même âgé seulement de vingt-six ans. Dans une lettre intéressante publiée par M. Danlier dans son Rapport sur la correspondance inédite des Bénédictins (1857, p. 198), Mabillon, tout en admeUant l'existence de la haute naissance de Sigebert, lui conteste la qualité de fils de Thierry et de roi des Francs.

2. Reversurus ad dileclee solitudinis aulam. Walafr. Strabo, c. 19.

o62 DISCIPLES DE COLOMBAN EN ITALIE ET EN HELYÉTIE. en signe d'absolution. Dix ans plus tard, il reçut une députât ion de six moines de Luxeuil, Irlandais comme lui, et envoyés par la communauté pour le prier de venir prendre le gouvernement de la grande abbaye, vacant par la mort d'Eustaise. Mais il refusa encore cette fois de quitter l'asile qu'il s'était créé, et d'où il continuait à prêcher et à édifier la population d'alentour, tout en y accueillant des visiteurs et des disciples de plus en plus nombreux, qu'il nourrissait du produit de sa pêche. Lorsqu'il mourut presque centenaire (16 octobre 646), vers le milieu du septième siècle, tout le pays des Alamans était réduit en province chrétienne, et autour de sa cellule se groupaient déjà les rudiments du grand monastère qui devait, sous le nom même de Saint-Gall, devenir l'une des plus célèbres écoles de la chrétienté et l'un des principaux foyers de la vie intellectuelle du monde germanique.

Prépondérance et prospérité de Luxeuil sous saint Eustaise, premier successeur de Colomban. — Luxeuil devient la capitale rnonastique de la Gaule et la première école de la chrétienté : évéques et saints sortis de Luxeuil : Hermenfroy de Verdun. — Schisme d'Agrestin, vaincu au concile de Màcon ; la tonsure irlandaise: note sur l'évêque Faron et sa femme. — La règlebénédictine associée à l'institut de Luxeuil. — Le double consulat. — Saint Walbert, troisième abbé de Luxeuil. — Exemption accordée par le pape Jean IV.

Plusieurs générations s'écoulèrent avant que Saint-Gall pût accomplir ses glorieuses destinées, tandis que la principale fondation de Colomban parvint aussitôt à l'apogée de sa grandeur et de sa popularité. Aucun monastère d'Occident n'avait encore jeté tant de lustre ni attiré tant de disciples que Luxeuil, depuis que l'exil de son illustre fondateur eut fixé l'attention et la sympathie de la Gaule chrétienne. On se rappelle que, lors de cet exil, il avait été interdit à tous ceux d'entre ses religieux qui n'étaient pas comme lui Irlandais de le suivre. Il avait fallu arracher de ses bras l'un d'eux,

nommé Eustaise, né d'une noble famille de Bourgogne, et qui avait porté les armes avant d'entrer à Luxcuil. Plus tard il put rejoindre son père spirituel et le suivre jusqu'à Bregenz, d'où il revint à Luxeuil pour y gouverner la communauté privée de son chef naturel (610-625), comme aussi pour en disputer les possessions aux séculiers qui les envahissaient de toutes parts, et qui avaient établi leurs pâtres jusque dans l'enclos habité par les moines. On a vu que Glotaire II, devenu seul maître de trois royaumes francs, l'avait chargé d'aller rappeler Golomban. Sur le refus de celui-ci, Eustaise resta à la tête de la grande abbaye, qui attirait de plus en plus l'afïluence des religieux et la vénération des peuples. Cependant l'esprit de propagande et le goût de la prédication exerçaient un attrait victorieux sur Eustaise comme sur tous les disciples du missionnaire irlandais. Les évêques, réunis par le roi Glotaire II au concile de Bonneuilsur-Marne (616), le désignèrent pour aller prêcher la foi aux nations encore infidèles. Il commença par les Varasques, qui habitaient, non loin de Luxeuil, les bords duDoubs, près de Baume, et dont les uns étaient encore idolâtres et adoraient les génies des bois, les faunes et les sylvains de l'antiquité classique, tandis que les autres étaient tombés en proie à l'hérésie. Il se transporta ensuite au delà

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des contrées qu'avait visitées Colomban, etjusqu'aux extrémités de la Germanie méridionale, chez les Boïens ou Bavarois ^ . Sa mission n'y fut pas sans succès; mais Luxeuil, qui ne pouvait rester ainsi sans chef, le rappela bientôt.

Pendant les dix années qu'il le gouverna, en digne successeur de Colomban, il sut se ménager l'énergique appui de la noblesse franque en même temps que la faveur du roi Clotaire II. Sous son active et intelligente administration , l'abbaye fondée par saint Colomban atteignit le plus haut point de splendeur et fut reconnue comme la capitale monastique de tous les pays soumis à la domination franque. Les autres monastères, où le relâchement de l'esprit séculier ne s'était que trop promptement introduit, subirent l'un après l'autre l'heureuse inQuence de la ferveur et de la forte discipline de Luxeuil, et se régénérèrent graduellement à son instar * . Les abbés qu'animait un zèle sincère n'hésitaient pas à

1. VitaS. Agili, c. 9, ap. Agt. SS. O.S.B.,t. H, p. 306. Cf. Jonas, Vita S. Eustasii; Vita S. Salabergx ; Rettberg, t. H, 188, et Nie- DERMW'ER, das MoncMhum in Bajuwarien, 1859, p. 41. — Ce dernier auteur croit pouvoir affirmer, en se fondant sur l'autorité du P. Meichelbeck, que saint Eustaise avait adopté dès lors la règle bénédictine. Mais Meichelbeck, dans le seul endroit de ses œuvres où il traite cette question [Chrome. Benedicto-Buranum, Proleg., p. 75, Monachii, 1751), ne donne pas une preuve, pas une raison autre que celles si insuffisantes de Mabillon -, voir plus haut, p. 546, note 1.

2. AuDOENLS, Vita S. ElUjii, lib. 1, c. 21. (Il écrivait deGGO à 680.)

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o66 INFLUENCE DE LUXEUIL.

puiser à cette source nouvelle la force et la lumière dont ils se sentaient dépourvus dans leurs anciens sanctuaires. C'est ce que fit entre autres Conon ', Fabbé du fameux monastère de Lérins qui, après avoir été, deux siècles auparavant, la plus illustre communauté de l'Occident, traversait alors toutes les vicissitudes d'une lente décadence. La grande abbaye séquanaise devint ainsi la pépinière des évèques et des abbés, des prédicateurs et des réformateurs pour toute l'Église de ces vastes contrées et principalement pour les deux royaumes d' Austrasie et de Bourgogne. Elle dut cette influence prépondérante non seulement à la régularité monastique qui y était sévèrement observée, mais surtout à la florissante école que Golomban y avait créée, qu'il avait confiée, pendant qu'il y séjournait encore, à la direction spéciale d'Eustaise, et dont celui-ci, devenu abbé à son tour, fomenta les progrès avec un zèle infatigable. Luxeuil fut pendant tout le septième siècle la plus célèbre école de la chrétienté et la plus fréquentée. On y voit affluer les clercs et les moines des autres monastères, et, bien plus nombreux encore, les enfants des plus nobles races franques et bourguignonnes. Lyon, Autun, Langres, Strasbourg, les cités les plus fameuses de

1. C'est à lui que Grégoire le Graiid adressait la lettre mentionnée plus haut, p. 197.

la Gaule, y envoient leur jeunesse laïque. Les pères y viennent en foule étudier avec leurs enfants : les uns pour aspirer à l'honneur de compter un jour parmi les fils de saint Golomban, les autres pour rentrer dans la vie séculière avec la renommée d'avoir puisé la connaissance des lettres divines et humaines dans un centre d'études si fameux. Comme toujours lorsqu'il se forme dans le monde un grand foyer de vertus chrétiennes, la lumière et la vie s'en échappent et rayonnent au dehors avec une irrésistible énergie ^ .

Des bords du lac de Genève jusqu'aux plages de la mer du Nord, chaque année voyait naître quelque monastère peuplé et fondé par les enfants de Luxeuil, tandis que les villes épiscopales réclamaient pour évoques des hommes formés au gouvernement des âmes par le souffle régénérateur de Luxeuil. Besançon, Noyon, Laon, Verdun, et les chefs-lieux diocésains du pays des Rauraques et des Morins, furent assez heureux pour en obtenir presque en même temps ^. Tous enviaient leur

1. Cum omnium Francorum lionore fulciretur... VUa S. Eustasii, c. 6. — Luxovium omniiîra caput Burgundiae monasterioruin et Franciae... Gallia Christian, vet. ap. D. Pitra, 298. — Pêne singulare tam in religionis apice quam in perfectione doclrinee. Vita S. Frodoberti,c. 5. Act. SS. 0. S. B., t. H, 601. Cf. Adson, Vita S. Bercharii, c. 6, ap. Act. SS. O. S. B., t. U, p. 800.

2. Citons, parmi ceux d'entre ces évéques sur lesquels nous n'au-

bonheur, tous demandaient à Fenvi des supérieurs qu'ils tenaient d'avance pour des saints. Et c'était justice; car peut-être ne vit-on jamais réuni sur le même point et dans le court espace de vingt années, un si grand nomJjre d'hommes honorés après leur mort d'un culte public par l'Église ' .

Cette éclatante prospérité fut menacée d'une interruption subite, grâce aux menées d'un faux frère qui s'était glissé dans la famille religieuse de Colomban. Un nommé Agrestin, qui avait été notaire ou secrétaire du roi Thierry, le persécuteur de Co-

rons plus à revenir, Hermenfroy de Verdun, fils d'un des principaux seigneurs d'Alsace : d'abord soldat et lieutenant du roi Thierry de Bourgogne, il fut louché de la grâce au milieu d'une bataille, et se fît moine sous Colomban vers 605. On le tira de Luxeuil pour le faire évêque de Verdun vers 609. Persécuté comme son maître spirituel par Brunehaut, et depuis associé à tous les maux de son diocèse, il mourut de tristesse en G21, à la vue des calamités de son peuple.

1. Vie des saints de Franche-ComLé, parles professeurs du col' lége de Saint-François-Xavier, tome II, p. 492. —Le second volume de cette excellente collection est exclusivement consacré aux saints de Luxeuil, et c'est le meilleur ouvrage qu'on puisse lire sur ce sujet. — Nous lui empruntons l'énumération suivante des saints sortis de la seule abbaye de Luxeuil :

Coloml)an.

Valer>,

Donat.

Colomban, jeune.

Waldolene.

Attale.

Desle.

Sigisbert.

Léobard.

Lua.

Eustaise.

Bobolène.

Gall.

Cagnoald

Ursicin.

Ragnacaire.

Hermenfroy.

Waldaléne.

Acliaire.

Agile. .

Colombin.

lomban, était venu un jour se donner, lui et tous ses biens, à Luxeuil. Admis par les moines, il avait bientôt manifesté le désir d'aller, comme Eustaise, prêcher la foi aux païens. En vain l'abbé, qui ne lui reconnaissait aucune qualité apostolique, essaya-t-il de contenir ce faux zèle. Il fallut le laisser partir. Il alla rechercher les traces d'Eustaise en Bavière, mais n'y fit aucun bien, et passade là en Istrieet euLombardie, où il embrassa le schisme des Trois-Chapitres, qui avait déjà risqué de compromettre saint Colomban avec le Saint-Siège. Mais l'autorité du souverain pontife n'avait pas tardé à exercer tout son légitime empire sur les disciples italiens du grand moine irlandais ; et quand Agrestin essaya d'engager le second abbé de Bobbio, Attale, dans le schisme, il fut si mal accueilli, qu'il se crut permis d'adresser au successeur de Colomban une épître pleine d'invectives et de calomnies. Il revint de là à Luxenil, où il essaya de corrompre ses anciens confrères. Eustaise se souvint alors de ce que Colomban exilé leur avait écrit, dans sa lettre de Nantes, au moment de s'embarquer : (( S'il y a parmi vous quelqu'un qui n'ait pas le (( même sentiment que les autres, chassez-le^ » ; et il ordonna à Agrestin de quitter la communauté. Pour se venger, le schismatique se mit à aboyer,

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