Vita S. Agili, c
de Bourgogne la donation de Luxeuil pour le missionnaire irlandais * . Comme Ouen et ses frères, Agile avait été présenté tout enfant à la bénédiction de Colomban dans la demeure paternelle, puis confié au saint pour être élevé dans son monastère, où il avait pris l'habit religieux, et où il avait gagné l'affection et la confiance de toute la communauté. Associé à la mission du successeur de Colomban chez les païens warasques et bavarois, sa renommée était grande dans tous les pays de la domination franque, et, partout où il avait passé, à Metz, à Lan grès, à Besançon, il avait excité une admiration universelle par son éloquence et par les guérisons miraculeuses dues à ses prières. Toutes ces villes le voulaient pour évêque ; mais les moines de Luxeuil surtout voyaient en lui leur futur abbé. Pour le faire sortir de ce cloître qui était sa vraie patrie, il fallut un ordre écrit de Dagobert qui le fit d'abord venir à Compiègne, où il le reçut en pompe au milieu de sa cour, et lui remit, du consentement des évoques et des leudes assemblés au palais, le gouvernement de la nouvelle abbaye. Douze moines de Luxeuil y entrèrent avec lui, et y furent promptement rejoints par un grand nombre
1. Voir ce qui a été dit plus haut, p. 497 et 512, sur le père d'Agile et sur la mission dont celui-ci fut chargé auprès du roi Thierry, après la première expulsion de Colomban.
616 COLOiMES DE LUXEUIL.
de nobles seigneurs, tant du cortège royal que des pays environnants, de sorte qu'Agile compta jusqu'à quatre-vingts disciples, et parmi eux le jeune Philibert, qui devait porter de Rebais à Jumièges la tradition colombanique (636-650). Tous ensemble se livraient aux travaux de défrichement et aux devoirs de l'hospitalité avec ce zèle qui faisait de tous les nouveaux monastères autant de colonies agricoles et d'abris assurés pour les voyageurs dans ces vastes provinces de la Gaule, qu'il s'agissait de relever définitivement de la double ruine qu'avaient léguée l'oppression romaine et l'invasion barbare.
Les Irlandais, qui affluaient alors dans la Gaule sur les traces de Colomban, et qui la traversaient pour aller porter à Rome l'hommage de leur ardente dévotion, s'arrêtaient volontiers à la porte du monastère où ils savaient qu'ils rencontreraient un élève et un admirateur du grand saint de leur nation ; alors Agile leur faisait boire à foison le bon vin des bords de la Marne, jusqu'au point d'épuiser quelquefois les provisions de la maison. Mais un i2:racieux récit nous montre sa vii>ilante charité sous un jour plus attrayant encore. C'était le soir, un soir d'hiver; l'abbé, après avoir passé sa journée à recevoir des hôtes d'un rang élevé, parcourait les divers offices du monastère; arrivé au
COLONIES DE LUXEUIL. 6i7
xenodochium, c'est-à-dire à raumôiierie ou hospice, spécialement destinée à la réception des indigents, il entendit au dehors une voix faible et plaintive, comme d'un liomme qui pleurait. A travers le guichet de la porte et à la lueur du crépuscule, il entrevoit un pauvre, couvert d'ulcères, gisant sur la terre et demandant à être reçu. Aussitôt, se retournant vers le moine qui l'accompagnait, il s'écrie : « Voilà que nous avons négligé pour « d'autres soucis notre premier devoir. Va vite lui (( préparer à manger. » Puis, comme il avait sur lui toutes les clefs de la maison, que le portier lui apportait tous les soirs après le coup de compiles, il ouvre la poterne du grand portail : « Viens, mon (( frère, » lui dit-il, « nous allons faire pour toi (( tout ce qu'iJ faut. » Les douleurs du lépreux l'empêchant' de marcher, il le prend lui-même sur ses épaules, l'introduit dans l'intérieur et le place sur un siège à côté du feu. Il court ensuite chercher de l'eau et du linge pour lui laver les mains ; mais, quand il rentre, le pauvre a disparu, en laissant après lui un parfum délicieux qui inonde toute la maison, comme si tous les aromates de POrient ou toutes les fleurs du printemps y avaient distillé leur parfum \
l. Per consultum Episcopormn et nostrorum opUmatum... Audivit... velut plangenlis hominis exilein voccm... Erat enim adhiic
Ces douces expansions de la charité se mariaient sous l'influence et la règle de Colomban, aux plus mâles vertus, chez les femmes comme chez les hommes. Pendant ce même voyage de Xeustrie en Austrasie, l'illustre exilé, avant d'arriver chez le père de saint Ouen, s'était arrêté dans une autre famille alliée à celle-là, qui demem^ait près de Meaux et qui avait pour chef un puissant seigneur, nommé Agnéric, dont le fils, Cagnoald, était depuis son enfance religieux à Luxeuil, et accompagnait le saint abbé dans son exil. Agnéric était investi de la dignité que l'on a traduite par la qualification de convive du roi; et son roi était précisément Théodebert, chez lequel se rendait Colomban. Il reçut le glorieux proscrit avec des transports de joie, et voulut lui servir de guide pendant le reste du trajet. Mais, avant de partir, il demanda à Colomban de bénir toute sa maison, et lui présenta à cette occasion sa fille encore toute petite, et qui ne nous est connue que sous le nom de Burgundofara, lequel indique à la fois et sa haute noblesse et l'origine bourguignonne de sa famille ', comme qui
quiddam diei... Aperta feneslra quœ portae inhaerebat... Ecce quo. modo... tanta negleximus : perge velocius et para ei refectionem... Veni, frater... Hiems quippe erat... Tanla fragrantiajucundi odoris domum replevit, velut si... ViiaS. Agiliauctore subœquoli, c. 17, 20, 23, 24, ap. Act. SS. 0. S. B., t. II, p. 308. 1. Burgundise Farones vero, tam episcopi quam cœteri leudes...
COLONIES DE LLXEUIL. 619
dirait : la noble baronne de Bourgogne, Le saint lui donna sa ])énédiction, mais en même temps il la voua au Seigneur. L'histoire ne nous dit pas que ce fut du consentement de ses parents ; mais la noble jeune fille, arrivée à l'âge nubile, se regarda comme liée par cet engagement, et s'opposa résolument au mariage que son père voulait lui faire contracter. Elle en fut malade et au point d'en mourir. Sur ces entrefaites, l'abbé Eustaise, le successeur de Colomban à Luxeuil, revenant d'Italie pour rendre compte à Clotaire II de la mission dont ce roi l'avait chargé auprès de son père spirituel, vint à passer par la villa d'Agnéric. A la vue de la jeune moribonde, il reprocha au père d'avoir violé l'engagement pris envers Dieu par le saint dont il avait sollicité les bénédictions. A guérie promit de laisser sa fdle à Dieu, si elle guérissait. Eustaise obtint cette guérison. Mais à peine fut-il parti pour Soissons, que le père, infidèle à sa promesse, voulut de nouveau contraindre sa fille au mariage qu'elle repoussait. Alors elle se sau\a et
Frédégaire, c. 41, ap, D. Bouquet, II, 429. Au chapitre 44, il dit en un seul mot: Burgundœfarones, en parlant des seigneurs bourguignons réunis au concile de Bonneuil. — Faron vient, selon Doni Bouquet, du mot Fara, qui veut dire génération ou ligne, dans la loi des Lombards, t. III, tit. xiv. Cf. Paul Diacre, I, ii. c. 9. De là est évidemment venu le terme de baron, si longtemps employé pour désigner les chefs de l'aristocratie dans tous les pays occupés par les races germaines.
620 COLOiMES DE LUXEUIL.
alla se réfugier dans la cathédrale de Saint-Pierre. Les gens de son père l'y suivirent avec ordre de Farracher du sanctuaire en la menaçant de la tuer. « Croyez- vous donc, » leur dit-elle, « que je craigne « la mort? faites-en l'épreuve sur le pavé de cette « église. Ah ! que je serais heureuse de donner pour (( une si juste cause ma vie à Celui qui a donné la <( sienne pour moi ' ! » Elle tint bon jusqu'au retour de l'abbé Eustaise, qui l'enleva définitivement à son père, et obtint de lui la concession d'un domaine où Burgundofara put fonder le monastère qui s'est appelé de son nom Faremoutier (vers 617). Comme la reine Radegonde un siècle auparavi^nt - , elle y adjoignit une conmiunauté de religieux organisée par son frère. Son exemple y attira autant de recrues, parmi les femmes et les filles de la noblesse franque, que ses cousins en avaient gagné, dans leur propre sexe, pour leurs monastères de Jouarre cl de Rabais. Ce coin de la Brie devint ainsi une
1. JoNAS, Vita s. Columbani, c. 50. — Mortemme formidare putatis'Mnhocecclesiœpavimentoprobate... Id... VilaS.EustasiifC. 1. 2, 14. — Ce même Jonas a écrit, pendant quel'abbesse Burgundofara vivait encore, une série d'anecdotes sur diverses religieuses de ce monastère, qui jette un grand jour sur le gouvernement intérieur d'une grande abbaye de filles au septième siècle. (Agt.SS.O. S. B.. t. II, p. 420.) 11 y indique soigneusemant l'origine de toutes ces religieuses : on voit qu'ilyavaitparmiellesune Saxonne, venue probablement del'Angleterre,déjà chrétienne alors, ou peut-être comprise parmi les prisonnières de Clotaire.