BossuiST, Panégyrique de saint Benoît
2. On peut dire que la constitution de l'Ordre bénédictin a servi de type pour les chapitres des cathédrales, substitués au presbytcy/?/«i des premiers siècles. Jusqu'aux concordats modernes, les chanoines devaient former le sénat épiscopal et élire leur évêque, comme les moines élisaient leur abbé.
l'esprit et de la foi dans les contrées où elle a régné, et le néant où s'enfonçait l'Église orientale, déshonorée par le mariage des prêtres avant même d'être la proie du schisme et de l'islamisme.
Saint Grégoire raconte qu'une nuit l'homme de Dieu dont il écrit la vie, devançant l'heure de matines et contemplant le ciel par la fenêtre de sa cellule, vit tout d'un coup les ténèbres dissipées par une Imnière plus éblouissante que celle du jour ; et au milieu de cet océan de lumière, le monde entier lui apparut comme ramassé dans un rayon de soleil, tant la créature, ajoute le pontife, paraît chétive à rame qui contemple le Créateur ' ! La tradition a interprété cette apparition comme une prévision du splendide avenir de l'Ordre que Benoît allait créer, et qui devait embrasser l'univers chrétien et le remplir de sa lumière, Vive et fidèle, image, en effet, de la destinée d'une institution dont le fondateur n'a peut-être entrevu l'avenir que sous cette fornïe mystérieuse.
L'admiration des docteurs catholiques a signalé dans Benoît le Moïse d'un nouveau peuple, le
1. Dial. II, 34. — L'inscription posée dans la tour duMont-Cassin habitée par saint Benoît dit : Universum mundum divini solis radio detectum inspexit seuiel et despexit — Saint Bonaventure explique ainsi cette vision : «Mundus non fuit coangustatus inuno radio solis, sed ejus animus dilatatus, quia vidit omnia in Illo cujus magnitudine omnis creatura angustaest. » De luminaribus, serm.
Josiié d'une autre terre promise*. Rien dans ce qu'il a dit ou écrit ne laisse croire qu'il ait eu cette idée de lui-même. Les historiens ont vanté à Tenvi sa perspicacité, son génie ; ils lui ont attribué le projet de régénérer la société européenne, d'arrêter la dissolution sociale, de préparer la recomposition de l'ordre politique, de rétablir les études et de conserver les lettres et les arts. Je ne sais s'il a nourri ces grandes pensées, je n'en vois aucune trace dans sa règle ni dans sa vie. Si elles pénétrèrent jamais dans son âme, ce fut pour être éclipsées et remplacées par une pensée plus haute et plus grande encore, par celle de son salut. Je crois très fort qu'il n'a jamais songé à régénérer autre choàe que sa propre âme et celle des religieux ses frères. Tout le reste lui a été donné par surcroît. Ce qu'il y a de plus grand dans son œuvre sociale et historique, c'est qu'il paraît ne s'en être jamais douté. Mais n'est-ce pas la marque de la vraie grandeur que de faire les grandes choses sans fracas, sans esprit de système, sans parti pris, et sous le seul empire d'une pensée modeste et pure que Dieu transforme et exalte au centuple? Chose remarquable! rien même dans sa règle n'indique qu'il l'ait iicrite dans le but de la faire servir à d'autres monastères que le sien. 11 a pu supposer qu'elle
i. s. Odo: s. Tijomvs, Serm. de S. Bened.
serait adoptée par des communautés voisines de celles qu'il avait groupées autour de lui ; mais rien n'y décèle la pensée d'établir entre elles aucun rapport de subordination ou de constituer un lien entre diverses maisons religieuses, et de créer ainsi une association d'éléments divers et coordonnés, comme lès grands Ordres qu'on a vus depuis' . Elle semble au contraire avoir pour objet de concentrer dans un seul foyer la grandeur et la force de l'esprit religieux. Tout y est à l'adresse de cette seule famille monastique qui, par une merveilleuse disposition de la Providence, a servi de tronc à de si féconds et si innombrables rameaux. Pas plus que Romulus, en traçant l'enceinte primitive de Rome, ne se figurait qu'il enfantait le peuple-roi, le plus grand des peuples, Benoît ne se rendait compte de Toeuvre gigantesque qui devait sortir de la grotte de Subiaco et de la cime du Mont-Gassin. Les maîtres de la vie spirituelle ont toujours remarqué que l'homme qui commence une œuvre bénie de Dieu ne s'en rend pas compte. Dieu aime à bâtir sur ce néant.
Ce qui est vraiment utile à l'homme, c'est de voir sortir de son néant les grandeurs de Dieu, et de reconnaître dans ce spectacle ce qu'il lui est donné de
1. Ykpes, Coron, ger.; H/Eften., Disquisit., 1. 1, p, 12. MOINES d'occ, II. 5
produire, lorsqu'il triomphe de la natm^e déchue au point de redevenir le lieutenant et Tinstrument de Dieu.
Quoi qu'il en soit, les résultats de l'œuvre de Benoît furent immenses. De son vivant comme après sa mort, on voit accourir en foule au Mont- Gassin les fils des plus nobles races de l'Italie et l'élite des Barbares convertis. Ils en ressortent, ils en descendent, pour se répandre sur tout l'Occident : missionnaires et laboureurs, qui deviendront bientôt les docteurs et les pontifes, les artistes et les instituteurs, les historiens et les poètes de la société nouvelle. Ils vont propager la paix et la foi, la lumière et la vie, la liberté et la charité, la science et Part, la parole de Dieu et le génie de l'homme, les saintes Écritures et les chefs-d'œuvre classiques, au milieu des provinces désespérées de l'Empire détruit, et jusqu'au fond de ces sauvages régions d'où la destruction est issue. Moins d'un siècle après la mort de Benoît, tout ce que la barbarie avait conquis sur la civilisation est reconquis, et, de plus, ses enfants s'apprêtent à aller prêcher l'Évangile dans les contrées que les premiers disciples du Christ n'avaient pu atteindre. Après l'Italie, la Gaule, FEspagne, reprises à l'ennemi, la Grande-Bretagne, la Germanie, la Scandinavie, vont être tour à tour envahies, conquises et incorporées
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à la chrétienté'. L'Occident est sauvé. Un nouvel empire est fondé. Un nouveau monde commence.
Venez maintenant, ô Barbares! l'Église n'a plus à vous redouter. Régnez où vous voudrez ; la civilisation vous échappera. Ou plutôt c'est vous qui défendrez l'Église et qui referez une civilisation. Vous avez tout vaincu, tout conquis, tout renversé : vous serez à votre tour vaincus, conquis et transformés. Des hommes sont nés qui deviendront vos maîtres. Ils vous prendront vos fds et jusqu'aux fils de vos rois, pom^ les enrôler dans leur armée. Ils vous prendront vos' filles, vos reines, vos princesses, pour en remplir leurs monastères. Ils vous prendront vos âmes, pour les enflammer; vos imaginations, pour les ravir en les épurant; vos courages, pour les tremper dans le sacrifice; vos épées, pom^ les consacrer au service de la foi, de la faiblesse et du droit.
L'œuvre ne sera ni courte ni facile. Mais ils en viendront à bout. Ils domineront les peuples nouveaux en leur montrant l'idéal de la sainteté, de la grandeur, de la force morale. Ils en feront les instruments du bien et du vrai. Aidés par ces A^ainqueurs de Rome, ils porteront l'empire et les lois d'une
1. Et quidem Europa fere tota, Benedicti saBculo, monachisadlaboiantibus, veram religione smuscepit. Mabili.ox. Prœf. in 1 sitcul., c. 2.
Rome nouvelle bien au delà des frontières qu'avaient jamais fixées le sénat ou rêvées les Césars. Ils iront vaincre et bénir là où n'ont pénétré ni les aigles ni même les apôtres. Ils seront les pères nourriciers de toutes les nations modernes. On les verra à côté des trônes de Gharlemagne, d'Alfred, d'Othon le Grand, créer avec eux la royauté chrétienne et une société nouvelle. Enfin ils monteront avec saint Grégoire le Grand et saint Grégoire VII sur le siège apostolique, d'où ils présideront, pendant des siècles de lutte et de vertu, aux destinées de l'Europe catholique et de l'Eglise glorieusement servie par des races croyantes, viriles et libres.