‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint BernardChapitre 59 sur 274 · Homil · texte numérisé non relu

Homil

« reine du monde, nous voyons où elle en est « réduite ! La voilà écrasée sous des douleurs im- « menses, par la désolation des citoyens, par l'em- (( preinte de la dévastation des ennemis, par d'in- (( nombrables ruines. Où est le sénat? où est le « peuple?... Autrefois ses princes et ses chefs se « répandaient dans toute la terre pour la piller. Les « fils des hommes du siècle y accouraient pour « s'avancer dans le monde. Maintenant qu'elle est « déserte et ruinée, nul n'y vient plus chercher la (( fortune; il n'y reste plus de puissance pour (( opprimer les petits... Rome est vide, et l'in- (( cendie est dans ce désert. Après que les hommes (( ont manqué, les édifices tombent. Encore une (( fois, où sont ceux qui se réjouissaient parmi les (( monuments de sa gloire? où est leur pompe? où « est leur orgueil ? où sont les plaisirs effrénés qui « se renouvelaient chaque jour dans son enceinte? « Il lui est arrivé ce que le prophète a dit de la (( Judée : Tu seras chauve comme l'aigle. Rome (( ressemble à un vieil aigle tout chauve, qui n'a (( plus ni plumes ni ailes, ces ailes qui lui ser- (( valent naguère à s'élancer sur sa proie... Mé- (( prisons donc de tout notre cœur ce siècle comme (( un flambeau éteint, et ensevelissons nos désirs (( mondains dans la mort du monde. » Enfin il annonce qu'il interrompt sa prédication : « Que

118 LUTTES DE SAINT GRÉGOIRE LE GRAND (( nul ne me reprenne si je mets fin à ce discours. (( Vous voyez tous comme nos tribulations s'ac- (( croissent. Partout le glaive, partout la mort, (c Les uns nous reviennent les mains coupés, avec (( la nouvelle que les autres ont été pris ou égorgés. (( Il faut me taire , parce que mon âme est lasse de (( la vieV »

Cependant Agilulfe, on ne sait trop pourquoi, ne réussit pas à prendre Rome. Tous les environs furent encore une fois dévastés, et c'est de cette époque que datent l'irréparable désolation, la stérilité malsaine de la campagne de Rome; mais la ville même fut épargnée. Grégoire put constater la vérité de la prophétie de saint Benoît qui avait prédit que Rome, condamnée aux plus cruelles épreuves , s'affaisserait sur elle-même , mais ne serait pas détruite-. Il put donc continuer à veiller sur ces murailles croulantes, ces palais renversés, ces édifices fatigués d'une si longue vieillesse ^ Mais, pour prix de ses utiles et généreux efforts, il ne recueillit que de nouvelles dénonciations de Fexarque, et une réprimande de l'empereur qui lui

1. Undique gladiis... undique raortis periculum... Alii detruncatis mariibus... Tœdet animam meam vitae meee. Homil. uU. in Ezechiel.

2. Roinaagentilibusnon exterminabitur, sed... insemetipsamarcescet. DiaL, ii, 15.

3. Dissoluta mœnia, eversas domos... aedificia longo senio lassata. Ibid.

reprochait, en termes insultants, sa simplicité : a Je (( comprends, » lui répondit le pape, « ce que veut (( dire ce langage de vos sérénissimes missives : (( vous trouvez que j'ai agi comme un sot, et vous (( avez raison. Si je n'avais pas agi comme un sot, (( je n'aurais jamais supporté tout ce que j'ai sup- « porté pour vous entre les glai ves des Lombards ^ . » Il réussit enfin, après neuf ans d'efforts, à triompher de la répugnance des Byzantins à reconnaître un droit quelconque aux Lombards, et il parvint à conclure entre les deux puissances une paix qui fit tressaillir de joie toute l'Italie, épuisée par trente ans de guerres et de brigandages (599) . Elle ne fut que trop courte ; mais lorsque les hostilités recommencèrent , il entra en négociation directe avec le roi Agilulfe, et obtint de ce prince une trêve spéciale pour Rome et son territoire. Il avait d'ailleurs trouvé auprès du roi des Lombards une médiatrice puissante en la personne de l'illustre reine Théodelinde, qui fut la Clotilde de ces derniers conquérants de l'Italie. Cette princesse , Bavaroise et catholique de naissance, veuve en premières noces du roi Autharis, avait tellement gagné le cœur des Lombards qu'ils l'investirent du droit de désigner son successeur en se remariant à celui qu'elle jugerait le plus digne de régner sur eux. Elle avait ainsi

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