‹ Les moines d'Orient antérieurs au Concile de Chalcédoine (451) [microform]Chapitre 104 sur 520 · Cassien, Instit., I. iv, 28, p · texte numérisé non relu

Cassien, Instit., I. iv, 28, p

en effet une chose très relative. Un patricien mollement élevé, qui porte l'ensemble des observances religieuses moyennant quelques ménagements dont il ne peut se passer, a souvent plus de mérites qu'un robuste fellah qui n'a besoin d'aucune exception. On ne refusait donc pas au premier les adoucissements légitimes. Cette discrétion n'était pas comprise de tout le monde. En voici une preuve qui n'est pas sans intérêt.

Il y avait à Scété un moine qui avait occupé dans- la capitale de l'Empire une haute situation. La perfection à laquelle il s'était élevé par vingt-cinq ans de solitude lui attirait l'estime universelle. On ne parlait de lui qu'avec un profond respect, un ancien, originaire de l'Egypte, eut la curiosité de lui rendre visite pour fiiire sa connaissance. Il s'attendait à trouver un homme d'une austérité sans pareille. Quelle ne fut point sa surprise en le voyant servi par un esclave qui l'avait accompagné au désert? Ses habits étaient d'une étoffe plus fine que celle dont on usait généralement. Il avait les pieds très propres, chaussés avec des sandales. Son serviteur lui faisait cuire des légumes pour ses repas ; il buvait un peu de vin à cause de ses infirmités. C'en fut assez pour scandaliser le brave copte. Son hôte, devinamt cette impression pénible, voulut la dissiper. Il le fit avec une délicatesse parfaite. «, De quelle province es-tu? demanda-t-il à son visiteur. — D'Egypte. — De quelle ville? -^ Je n'ai jamais habité la ville. — Que faisais-tu avant d'être moine ? — Je gardais les champs.

Où prenais-tu ton sommeil ? — Aux champs. — Avais-tu un

lit? Moi? avoir un lit pour dormir! — Comment dormais-tu

alors? — Sur la terre nue. — Quelle était ta nourriture? Quel vin buvais-tu? — Quels aliments et quel breuvage a-t-on aux champs ? — Comment vivais-tu ? — Je mangeais mon pain sec et des salaisons, quand j'en avais ; je buvais de l'eau. — C'était une , existence bien pénible. Prenais-tu des bains pour te laver? — Non, mais je me baignais dans le fleuve quand l'envie me prenait de le faire. » Le saint homme, renseigné, sur la vie que son hôte avait menée dans le monde, crut ufile de le mettre au courant de la sienne. « Le misérable que tu as sous les yeux, lui dit-il, est né dans la capitale de l'Empire ; il occupait auprès de l'empereur un poste très important. » Cette première confidence donnait à réfléchir. au pauvre moine copte. «J'ai abandonné la ville pour me retirer dans cette solitude. Tel que tu me vois, je possédais de vastes maisons et une fortune considérable;, j'ai tout méprisé pour me renfermer dans cette petite cellule. J'avais des

lits couverts de draperies chamarrées d'or, dé beaux tapis ornaient mes appartements; à leur place, Dieu m'a donné cette natte de joncs et cette peau de bête. Mes habits étaient confectionnés avec des étoffes précieuses ; aujourd'hui je me contente de ces pauvres hardes; j'avais à mon service dès esclaves nombreux; le Seigneur a inspiré à celui que tu aperçois là pensée de se consacrer à lui et de m'assister. Au lieu de bains, je verse un peu d'eau sur les pieds. Mes infirmités me contraignent de porter des sandales. Jadis dés musiciens habiles charmaierit mes oreilles par des airs variés durant mes repas; maintenant je récite douze psaumes le jour et autant la nuit, c'est toute ma musique. En expiation des péchés que j'ai commis, j'offre à Dieu dans la paix de mon cœur cet humble et inutile service. Prends donc cela en considération, àbba, et ne té scandalise pioint de ma faiblesse. >> Il n'en fallut pas davantage pour ouvrir les yeux de son visiteur, quj, tout ému, se mit à dire : « Malheur à moi, qui ai quitté le siècle où j'étais accablé de peines et de travaux pour venir mé reposer au sein dé la vie monastique. Je possède maintenant des choses qui jadis me faisaient défaut, tandis que tu as abandonné librement une vie de jouissances pour embrasser une existence laborieuse, tu es sorti de la gloire et de la richesse pour entrer dans l'humiliation et la pauvreté. » A partir de ce jour, le moine copte ne crut pouvoir suffisamment admirer l'anachorète romain, et il était fort honoré d'être traité par lui en ami et en frère 1. Ce trait, en circulant de bouche en bouche , devenait une leçon utile qui enseignait à beaucoup la discrétion et une humble réserve dans les jugements.

Les hommes de condition n'avaient pas toujours à cette époque la liberté de quitter le monde et de se foire moines. Des obligations' multiples les retenaient et, jointes à l'amour de ses aises que tout cœur humain porte avec lui, diminuaient singulièrement le- nombre de ceux qui couraient après la perfection évangélique.

Au-dessous de la classe sénatoriale, dont les membres, répandus

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