CHAPITRE II
Les diverses sortes de moines
Les multitudes de moines disséminés sur toute la surface de l'empire oriental étaient loin d'envisager de la même manière la vie religieuse et ses obligations. Tous cherchaient, il est vrai, à reproduire l'idéal de la perfection qu'ils trouvaient exprimé dans l'Evangile et dans les Livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais le texte sacré, ses maximes, ses récits, étudiés avec la tournure d'esprit des chrétiens de cette époque, leur pouvaient fournir des types de la plus extrême variété. Chacun choisissait celui qui répondait le mieux aux aspirations de son cœur. Les uns étaient frappés par un exemple ou par une sentence auxquels d'autres ne donnaient aucune attention. Le même trait, le même précepte, recevaient parfois des interprétations contradictoires. Les traditions ascétiques, qui " persistaient en beaucoup de lieux, n'étaient pas moins confuses. Elles avaient subi en effet l'influence des hommes, du temps, des milieux, de mille circonstances difficiles à saisir..
Le nombre extraordinaire des vocations qui surgissaient de toutes parts après le triomphe de l'Eglise, et l'enthousiasme religieux qui s'empara des esprits, amenèrent forcément, dans ces conditions, une merveilleuse surabondance de vie. Le spectacle que présentaient alors les solitudes monastiques fait songer à quelqu'une de ces riches vallées de l'Orient, qui se couvrent d'une végétation luxuriante dès que les rayons du soleil sont venus, au printemps, répandre à profusion la vie sur leur sol détrempé par l'inondation ou par les pluies de l'hiver. Tout pousse et grandit :
les céréales qui font la richesse des cultivateurs, les plantes d'agrément, les herbes inutiles et même les vénéneuses.
On vit des moines qui imposaient à tous le respect, souvent même l'admiration, par la sainteté de leurs œuvres ; il y en eut aussi qui menaient une existence bien vulgaire ; d'autres scandalisaient les fidèles par l'indignité de leur conduite et l'immoralité de leur doctrine. Les religieux fervents, médiocres ou mauvais, abandonnés souvent à leur initiative personnelle, choisissaient le genre de vie qui répondait le mieux à leurs goûts. L'influence des milieux, les divergences de caractère, d'origine, d'éducation, introduisirent ainsi, par la force des choses, dans les pratiques extérieures du monachisme et dans l'exercice des vertus qui tiennent de plus près à son essence, une variété qui ressemble singulièrement à de la confusion. La chose était d'autant plus facile que les moines et les monastères n'étaient point saisis par les liens d'une organisation puissante, et que l'Eglise n'exerçait pas sur eux la même vigilance que de nos jours.
Les contemporains, au lieu de s'en étonner, y voyaient une preuve éclatante de la vitalité des institutions monastiques. « L'ennemi commun des hommes, écrit à cette occasion l'historien Théodoret, a, dans sa malice, imaginé beaucoup de moyens pour les précipiter vers leur ruine ; de même, les disciples de la piété ont trouvé des moyens nombreux et variés pour s'élever jusqu'au ciel. Les uns se réunissent par groupes ; les autres embrassent une vie retirée. Il en est qui habitent sous des tentes oli dans des huttes ; d'autres préfèrent vivre dans des cavernes ou dans des grottes. Plusieurs ne veulent ni grotte, ni caverne, ni tente, ni hutte ; ils vivent en plein air. Parmi eux, on en voit qui se tiennent constamment debout, tandis que les autres passent leurs journées tantôt debout, tantôt assis. Quelques-uns entourent d'une barrière lé lieu qu'ils occupent; d'autres ne prennent point cette précaution, ils restent exposés à la vue de tout le monde i. »
Une classification ne serait pas inutile pour se reconnaître au milieu de cette confusion. Saint Jérôme, dans sa lettre à la vierge Eustochium, en avait déjà proposé une qui se rapportait plus particulièrement aux moines égyptiens. Il les ramenait à trois catégories principales: « Les premiers sont les « cénobites », que les gens du pays appellent dans leur langue sauses, et que nous pouvons nommer vivants en commun. Les deuxièmes sont les
I. Théodoret, Religiosa historia, c. xxvii, P. G., LXXXIl, 1483-1486.
« anachorètes », qui habitent seuls dans les déserts ; leur nom vient de ce qu'ils se sont retirés loin des hommes. Les troisièmes sont ceux que les Egyptiens appellent « Remoboth ». C'est une classe très mauvaise, méprisée par tout le mondée »
Cassien s'inspire de ce texte de saint Jérôme, quand il fait dire à l'abbé Piamun : « Il y a en Egypte trois sortes de moines ; les premiers et les deuxièmes sont bons ; les troisièmes se distinguent par la mollesse de leur conduite ; il faut tout faire pour les éviter. Les premiers sont les cénobites; les deuxièmes, les anachorètes; les troisièmes, les sarabaïtes\ »
Il signale plus loin une quatrième catégorie. Ceux qui la composent ne valent pas mieux que les sarabaïtes ; ce sont les faux anachorètes, qui cherchent dans la solitude un moyen commode de vivre tout à leur aise et de suivre les caprices de leur volonté propres.
Saint Benoît et saint Isidore ont adopté cette classification, le premier, dans sa Règle 4, et le second, dans le livre ii de ses Offices ecclésiastiques 5.
C'est celle que nous adopterons nous-même, en lui faisant toutefois plusieurs additions nécessaires.
Les ascètes méritent d'occuper le premier rang. Ils' sont les vétérans du monachisme. Par eux, les Antoine, les Pakhôme, les Hilarion, les. Basile, les propagateurs de la vie religieuse au IV'' siècle, se rattachent à l'Eglise primitive de Jérusalem et aux Apôtres, qui inaugurèrent la pratique de la perfection chrétienne. Durant trois siècles, sous la forme que comportaient les circonstances, ils ont maintenu la tradition monastique. Ils consacraient
r. S. Jérôme, Epist. 22, c. xxxiv, P. L,, XXU, 449.