Pallade, Hisioria /ans., c. xxvui. P. G., XXXIX
constamment leurs volontés et leurs désirs? Impossible de conserver longtemps la paix sans cette disposition.
Un vieil anachorète désirait choisir pour compagnon un frère beaucoup plus jeune. 11 s'en ouvrit un jour à lui. Ce frère était, malgré son âge, un homme d'expérience. Il ne voulut pas acquiescer immédiatement à cette proposition : « Je suis un pécheur, ditil; tu ne pourras jamais vivre avec moi. — Mais si! » répondait l'ancien, en renouvelant ses instances. Celui-ci était un religieux très chaste; il ne pouvait comprendre qu'un moine eût des pensées impures. Son interlocuteur le savait. « Donnez-moi une semaine pour réfléchir, lui dit-il; et alors nous traiterons cette affaire, » Au bout de huit joujs, l'ancien s'en alla chercher la réponse. Le jeune frère, pour se rendre compte de ses dispositions, lui confessa une faute, qu'il n'avait pas commise. « Abba, j'ai eu dans le cours de la semaine une violente tentation. Je suis allé au village voisin pour une affaire, et j'ai péché. » Au lieu de s'indigner, le vieillard lui demanda : « Vèux-tu faire pénitence ? — Je suis disposé à la faire. — Je prendrai pour ma part la moitié de ta faute. » Cette parole charitable dissipa les incertitudes du frère, qui s'empressa de lui dire : « Maintenant, nous pouvons habiter sous le même toit. » Ce qu'ils firent tout le reste de leurs jours 1.
Deux frères, qui voulaient habiter ensemble, se promirent obéissance mutuelle. L'harmonie la plus étroite régna longtemps parmi eux. Mais il suffit un jour d'une bagatelle pour les jeter dans le trouble. Un oiseaii vint se poser devant leur cellule. « C'est une colombe, dit l'un. — Non, c'est une corneille », répliqua l'autre. Chacun de soutenir son opinion avec une ardeur digne d'une meilleure cause. Les têtes s'échauffèrent dans cette discussion ridicule, si bien que les coups succédèrent aux paroles. La cohabitation était difficile après une scène pareille. Chacun se retira de son côté. Mais au bout de trois jours la colère fut calmée. Les deux ermites, tout confus de ce qui leur était arrivé, se demandèrent mutuellement pardon et promirent de ne plus recommencer. De fait, ils vécurent dans l'union la plus étroite jusqu'à la fin de leur vie 2.
Pour conserver la paix, même à deux, il fallait donc une vigi-
1. Verba seniorum, 154; Rosweyde, K/te Patrum, 1. III, P. L., LXXXIII c. 791.
2. Àpopbtegmata Patrum, publiés par Cotelier. P. G., LXV, 311.
:â8 LES MOINES d'orient
lance continuelle sur soi et une inaltérable charité. L'abbé Isaïe, qui avait une grande expérience de la vie érémitique, conseillait en outre la discrétion et la délicatesse dans les procédés : « Situ habites avec un frère, dit-il, sois avec lui comme un étranger; ne lui commande rien; ne pose jamais pour son supérieur; ne sois pas trop libre avec lui. Mais s'il vient à te donner un ordre, malgré tes répugnances, renonce à ta volonté propre; ne le contriste point, de peur de bannir la paix qui règne parmi vous. Sache bien que l'obéissance fait la vraie grandeur ^ »
A défaut de disciple ou de compagnon, plusieurs ermites avaient pour les servir des séculiers, qui venaient des villages les plus rapprochés leur apporter ce qui leur était nécessaire 2.
Les maîtres de la vie monastique , toujours préoccupés des graves inconvénients que présente la solitude absolue , conseillaient de ne point trop éloigner les cellules les unes des autres. Parfois elle étaient assez rapprochées d'un groupe de cénobites. De lai sorte, les solitaires pouvaient se visiter assez souvent et même prendre part à des assemblées qui réunissaient de temps à autre, le dimanche et le samedi par exemple, tous les frères d'une région. L'abbé Amoun de Nitrie questionna saint Antoine sur l'intervalle qu'il convenait de laisser entre les cellules des anachorètes. Le saint patriarche lui recommanda de les disposer de telle manière que les religieux pussent s'y rendre après le repas du soir 3. .
Dans son monastère de Nitrie le nombre des religieux qui voulaient embrasser la vie érémitique fut tel que l'on put créer, pour la leur rendre plus facile, une organisation très pratique. Il y avait, à une distance de soixante-dix stades, une solitude profonde. Ils y fixèrent le lieu de leur retraite. Le monastère leur envoyait tout ce dont ils avaient besoin. Leurs cabanes étaient assez distantes les unes des autres pour qu'il leur fût impossible de se voir ou de s'entendre. Il y en eut bientôt six cents, occupées par autant de religieux; c'est le désert des Cellules, dont il a été
1 . Isaïe, Oratio, III, P. G., XL, 1 1 lo ; Régula, 30, P. L., ClII, 430..
2. l/'erba seniorum, 90 ; Rosweyde, Vitce Patrum, 1. III, P. L., LXXll, c. 779 ; ibid., 118, col. 783; 144, col. 788, etc. Naucratios, frère de saint Basile, qui embrassa la vie solitaire sur les montagnes boisées des bords de l'Iris, avait en sa compagnie son ancien serviteur, Chrysaphios. Saint Grégoire de Nysse, De vila S. Macrhice. P. G., XLVI, 966-67.