Rufin, Hist, inonach.,'\, P* L,, XXI
avait soulevée contre l'Eglise, et les mesures plus rigoureuses qu'il comptait prendre au retour de son expédition vers les frontières de la Perse, ne pouvaient -manquer de préoccuper moines et chrétiens. Partout on adressait au Seigneur les vœux les plus ardents' pour détourner la tempête qui menaçait l'Eglise i. Le moine syrien Julien Sabbas piiait Dieu sans discontinuer pendant toute la durée de cette expédition. Une voix mystérieuse lui annonça que l'impie était mort. Il suspendit aussitôt sa prière pour se livrer tout entier à l'action de grâces. Quand il eut terminé, il se présenta à ses disciples. La tranquillité et la joie rayonnaient sur son visage. Les religieux , surpris de voir sourire celui qui était depuis quelque temps plongé dans une profonde tristesse, lui demandèrent la cause de ce changement : « Le moment est venu, leur dit-il, de se livrer à la joie et à l'allégresse. Car, suivant la parole d'isaïe, l'impie a cessé de vivre, il a subi les bbâtiments mérités par. ses audacieuses entreprises. Celui qui se servait du pouvoir suprême pour lutter contre Dieu, son Créateur et son Sauveur, a été justement frappé. Je me réjouis donc, en voyant les églises persécutées par lui tressaillir de bonheur, et en constatant que ce scélérat n'a reçu aucune assistance des démons qu'il adorait 2. »
La persécution arienne et ses phases diverses ne provoquèrent pas moins l'esprit prophétique des Pères du désert. On le voit par les Vies de saint Pakhôme et de plusieurs autres. Saint Antoine eut à ce sujet une importante vision. Il était tranquillement assis et travaillait des -mains, pendant que, dans le secret de son cœur, il vaquait à l'oraison. On le vit s'arrêter brusquement. Il semblait ravi hors de lui-même. Ce qu'il paraissait voir l'attristait et le faisait gémir. Il se mit à genoux et pria longuement. Puis le saint vieillard se leva, les yeux pleins de larmes. Tous les témoins étaient effrayés. Ils obtinrent à force d'instances qu'il leur révélât les causes de sa tristesse : « Mes enfants, leur dit-il, mieux vaudrait mourir qu'assister à la réalisation de ce que j'ai vu. » Et des sanglots entrecoupaient ses paroles. Les moines présents le conjurèrent de tout leur dire. Il ajouta en pleurant : « La colère divine va désoler l'Eglise, en l'abandonnant à des hommes qui ressemblent à des animaux privés de raison. J'ai vu la table du Seigneur entourée de mulets qui se ruaient sur les choses saintes qu'elle
li Cf. Tillemont, Mémoires pour servir h l'histoire de l'Eglise, t. Vil, 421-422. 2. Théodoret, Relig. hist., 11, P. G., L-XXXII, 1^15-18.
5l6 LES MOINES d'orient
porte. Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai gémi. J'ai entendu une voix me dire : Mon autel sera souillé. » Telles sont les choses que le vieillard aperçut à la lumière de Dieu. Deux ans plus tard, les ariens s'emparaient des églises d'Egypte et leur infligeaient de honteuses profanations! (341).
Il semblait que Dieu n'eût pas de secret pour son serviteur Antoine. Quand il vivait seul sur la montagne de Colzim, si quelque doute se présentait à son esprit, il se mettait en prière, et le Seigneur l'éclairait toujours. C'est à cette lumière divine qu'il vit le sort réservé aux âmes après la mort^ 11 se tenait un jour sur cette montagne. Un spectacle extraordinaire vint frapper ses regards. Un homme était enlevé dans les airs, et une foule joyeuse allait à sa rencontre pour lui faire fête. Tout étonné, il demanda ce que cela pouvait bien être. 11 entendit une voix qui lui disait : C'est l'âme d'Amon de Nitrie. 11 prit des informations et sut d'une manière certaine que le saint fondateur des monastères de Nitrie était mort au jour et à l'heure où il aperçut cette vision'. Deux moines venaient lui rendre visite. Mais l'eau manqua durant la traversée du désert. Ils étaient à une journée de marche de la cellule d'Antoine. L'un des deux mourut de soif; et l'autre, épuisé, n'avait plus la force de continuer sa route. Le saint appela deux frères qui étaient avec jui : « Prenez un vase d'eau et courez dans la direction de l'Egypte. Un moine est mort de soif, l'autre est sur le point 'de périr si vous ne vous hâtez pas. Le Seigneur vient de me le montrer dans une prière. » Ils arrivèrent à temps pour sauver la vie du moribond, qu'ils amenèrent à saint Antoine, après avoir enseveli le cadavre de son compagnon ^.
Son disciple, Paul le Simple, avait le privilège de voir ce qui se passait au fond des cœurs. Il lui suffisait de considérer attentivement le visage d'un moine au moment où il entrait à l'église pour savoir si ses pensées étaient bonnes ou mauvaises. En voici un curieux exemple. 11 avait vu les frères pénétrer dans le lieu saint,