CHAPITRE SEPTIEME
Le gouvernement des monastères
Choix de l'abbé. — Son rôle. — Fonctions diverses, — Services de la communauté. — Lecture et travail manuel. — Copie des manuscrits. — Etude.
Un chef unique gouvernait chaque monastère. Son titre ne fut pas tout d'abord uniformément déterminé ; celui d'abbé pour les hommes et celui d'abbesse pour les femmes ne tardèrent pas néanmoins à prévaloir. Lorsqu'une communauté se formait par le groupement de quelques disciples autour de la cellule d'un ermite, il en devenait le supérieur, sans qu'on eût besoin de recourir à une élection. Il en fut ainsi à Lérins, à Marseille, à Condat et ailleurs encore. Cette coutume s'étendit même au cas où le solitaire fondateur menait la vie de reclus et ne consentait pas à rompre sa clôture. Tels furent les abbés Léonien à Vienne ^, et Hospitius dans la région de Nice *.
L'évêque qui prenait à sa charge la fondation d'un monastère désignait le premier abbé ou la première abbesse ^. Ce droit, inhérent au titre de fondateur, ne
^ Vita Patrum Jnretisinm, III, 5, p. l56. Mabillon, Vcta Sanctorum 0. S. B., I, 559-560.
- Gkegokii TuR. Historia Franc^rum, 1. VI. 6, p. 25o-252. ^ Testamentum sancti Ccesarii, Pat. Lat. , LXVJJ, iiSg.
s'exerçait qu'une fois. On voit bien, il est vrai, l'évêque d'Arles Eone donner saint Césaire pour abbé aux religieux d'un monastère existant déjà, voisin de sa ville épiscopale. Mais des circonstances particulières, probablement le relâchement de la discipline, semblent avoir légitimé cette intervention ; car le nouvel élu reçut du pontife la mission de réformer cette communauté ^ C'est pour elle qu'il rédigea sa première règle. Les évêques avaient une tendance à s'immiscer dans le choix régulier des supérieurs. Comme cette ingérence pouvait devenir une source de difficultés, saint Aurélien prit la peine de faire confirmer par le pape Vigile le droit exclusif de ses moines à l'élection de leur abbé ^.
Saint Césaire, qui ajoutait une grande importance au choix de l'abbesse, invita ses moniales à négliger dans cet acte toutes les considérations naturelles d'amitié ou de parenté. Elles doivent, écrit-il, suivre uniquement les pensées de la foi et donner leurs suffrages à une femme capable de faire observer la règle. Une élection faite dans cet esprit concilie au monastère l'estime générale. Le saint législateur ne parle pas du nombre de voix requis pour que l'élection soit légitime ^.
Là Vie des Pères du Jura donne des détails circonstanciés sur l'exercice de l'autorité dans ces monastères et sur son mode de transmission. Les deux frères Romain et Lupicin, autour de qui se réunirent les premiers moines, les gouvernèrent ensemble. Ils conti-
1 ut ad disciplinam formaret. Vita S. Ccesarii, 1. I, 12, p. 461.
2 Mabillon, Annales Benedictini, I, 254.
3 S. C^SARii Régula ad virgines, Recapitulatio, 12, Holsteniu-, III, 37, 38.
LE GOUVERNEMENT DES MONASTÈRES. loS
nuèrent de la sorte, quand l'affluence des vocations les mit dans la nécessité d'essaimer ailleurs. On les voyait tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, pourvoir aux besoins du gouvernement. Les deux saints se complétaient : Lupicin était un homme austère pour lui et pour ses moines, Romain tempérait par son inaltérable douceur ce qu'il y avait d'excessif chez son frère ^ Après sa mort, Lupicin gouverna seul les deux monastères de Condat et Lauconon ^. Ce système, tolérable avec un religieux de sa trempe, eût présenté ailleurs les plus graves inconvénients. Les tentatives faites dans ce sens ne furent pas heureuses, ce qui détermina les Pères du concile d'Épaone (5ig) à interdire sévèrement ces doubles abbatiats ^. Le concile d'Agde (5i5) ne voyait pas moins d'inconvénients à laisser un seul homme gouverner deux monastères distincts. Il autorise néanmoins les abbés dont les monastères étaient situés à la campagne à conserver dans l'intérieur des villes une maison de refuge pour eux et leurs moines en temps de guerre ^. Cette installation ne formait pas, il est vrai, une maison distincte. L'élection par suffrages ne semble pas avoir été adoptée au début par les moines du Jura. En effet, saint Lupicin désigna lui-même avant de mourir les abbés qui lui succéderaient ^. Son successeur à Condat, accablé sous le poids de Tâge et du travail, se donna
^ Gkegokii Tur. Liber vitœ Patntm, I. p. 665.
^ Vita Patynm Jurensiiim, II, i6, p. i53.
^ Concilium Epaon., can. g, éd. M\assen, 21.
* Concilium Agathense, can. 38.
^ Vita Paiyum Jiirensimn, II, 16, p. i53.
pour coadjuteur saint Oyand, en présence de tous les frères réunis ^ Ce fut ce même saint Oyand qui recueillit sa succession. Mais les choses n'allèrent pas toutes seules. Sa jeunesse et sa rusticité lui enlevaient le prestige qu'il méritait néanmoins par sa science et sa vertu. Les moines étaient-ils mécontents d'un choix auquel ils n'avaient pris aucune part directe ? On serait tenté de le croire ; cela expliquerait le parti qui se forma bientôt contre son autorité. Mais les miracles qu'il ne tarda pas à opérer, leur imposèrent fort heureusement silence ^.
Le prédécesseur d'Oyand, qui parait avoir prévu ces difficultés, aurait voulu lui faire conférer la dignité sacerdotale. Mais il se heurta contre une inflexible humilité. « Mieux vaut, disait l'humble coadjuteur, que les abbés ne soient point prêtres, dans la crainte qu'ils n'excitent par leur exemple l'ambition des jeunes frères, qui se laissent facilement griser par le désir de cette dignité ^ . ^
Leur mission légitime et la docilité de leurs sujets ne sauraient ménager au monastère un fonctionnement heureux et paisible, si l'abbé et l'abbesse ne possèdent l'art de gouverner. Dans le but de faciliter leur tâche, les règles, qui prennent la famille pour type, insistent sur la confiance, l'affection, le dévouement et le respect qui leur sont dus. De là le nom de mère, que saint Césaire donne à l'abbesse ^. Saint Ferréol veut
1 Vita Patnim Jnr., 8. p. i56, iSy.
- Ibid., lo, p. i58.
3 Ibid., 8, p. 157.
•• S. C^sARii Régula ad virgiiies, 16, Holstenius, III, 42,
LE GOUVERNEMENT DES MONASTÈRES. Io5
que l'abbé, respecté comme un maître, soit aimé comme un père ^ Ce sont du reste les sentiments qu'expriment les mots abbê^ abbesse.
L'abbé doit surtout faire observer la règle ; c'est sa première obligation. Si grande que soit son autorité, il ne peut rien contre la règle ; et pour peu qu'il cherche à l'enfreindre, les religieux lui peuvent tenir tête ; saint Aurélien et saint Césaire les y engagent. L'administration du monastère et les relations avec le dehors retombent principalement sur lui. Le rôle qui lui est confié le porterai^ facilement, s'il n'y prend garde, à se considérer comme un vrai propriétaire et à agir en conséquence. Saint Césaire le prémunit contre ce danger en lui interdisant de la manière la plus formelle la libre disposition des biens de la communauté. Il lui est seulement permis de distribuer les aumônes habituelles '^ Il est astreint comme tous les frères aux exigences de la vie commune, avec interdiction de manger ou de dormir à part, sauf en cas de maladie ^. Saint Aurélien, pour le maintenir dans l'humilité, veut que trois fois l'an il fasse la cuisine et lave les pieds des frères et des hôtes ^. L'abbé peut, en dépit de toutes ces précautions, s'écarter du devoir et, soit par sa mauvaise
' s. Fekeeoli Régula, ii, ibid. , II, 121.
- S. CiESAïai Régula ad monaclios, /\.3. Régula ad virgines, 25, 3i, 32, Holste- Nius, IJ, 107, 111, 27, 3o, 39, 67. S. AuRELiANi Regula, 43, 44, 64, tbid., II, 107-109, et 61, ibid., III, 68-69.
^ S. Cjesarii Epistola dedicatoria ad virginem Deo dicatam. Pat. Lat. , LXVII, ii36-ii38. S. AuRELiANi iî^g-î^/a, 34, 5o, HoLh'iENius II, 106-108, et 27, 37. Ibid.. III, 66, 67.
* S. AuRELiANi Régula, 38, ibid., IJ. 142.
administration, soit par sa conduite ou son incapacité, compromettre gravement la paix et les intérêts du monastère. L'évêque diocésain a le droit d'intervenir en pareil cas. S'il juge l'abbé coupable, il le dépose de ses fonctions et lui donne un successeur. Le métropolitain tranche le différend lorsqu'il y a conflit ^
La supériorité est une charge trop lourde pour un seul homme, surtout quand la communauté est nombreuse. Aussi donna-t'On de bonne heure aux ?bbés et aux abbesses des auxiliaires, dont les attributions sont nettement déterminées par les règles. Le plus important est le prieur (prœpositus ou prœposita), qui existe dans tous les monastères de la région ^. On lui doit après l'abbé l'obéissance régulière. Il exerce sur la conduite et le travail des religieux une surveillance active. Les moniales ont, outre la prieure, un officier homme, le prœpositus, ou le provisor, spécialement chargé des affaires extérieures. La clôture rigoureuse, prescrite aux moines par saint Aurélien, nécessite dans leur monastère ce même officier, qui peut être un clerc ou un laïque ^.
A Tarnat, les provisores veillent à la conservation des récoltes, du travail des ouvriers, des offrandes
1 Concilinm Epaon. , can. 19, p. 24.
25. Cje>a-rii Régula ad virgines, 16, Holstenius, III, 24, S Auueliani Régula, 54, ibid., 11, 109 et 39. Ibid., III, 68. S. Ferreoli Régula, 17. ibid , II, 128-129. Régula Tarnatensis, 10. ibid., II, 186. Ado, Vita sancti Theudarii, 14, Szg. Vita Patnim Jurensium, 111, ^, ibid., r55. Gr<EGOun Tur. Hisioria Fiancorum, 1. VI, 5, 249-253.
3 Vita S. CcBsarii, 294. S. Aurelianti' Régula, 19, i5, Holstenius, II, 104 III, 65.