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CHAPITRE NEUVIEME

La prière et l'office divin.

La prière monastique. — Heures officielles, — Office nocturne. — Offices

du jour. — Laus perennis.

Les docteurs de la vie monastique insistent beaucoup sur les avantages et la nécessité de la prière personnelle. Ils continuent en cela les traditions de l'ascétisme oriental. Saint Césaire demande aux religieux et aux religieuses de ne point interrompre leur oraison même durant le travail. Ils doivent ruminer, suivant une expression familière aux mystiques de cette époque, des pensées tirées de la Bible, toutes les fois que la lecture des saints Livres ne retient pas leur attention ^.

Cette prière n'a rieii de commun avec le bavardage bruyant par lequel les païens se croyaient tenus de fatiguer les oreilles de leurs divinités. C'est plutôt la tranquille élévation vers Dieu d'une âme qui s'abandonne aux élans de la foi et de l'amour. Elle trouve dans la paix et le silence extérieur des conditions très favorables ^. L'exercice de cette familiarité spirituelle

1 Quodcumque operis feceritis, quando lectio non legitur, de divinis scripturis semper aliquidruminate. S.C-œsARiiiî«^HZaa£Ï virgines, 19, 20, Holstenixjs.III, 25,

^ Meliorem diei partem sanctooperi dedicate.lectioni vacare consuescite.Oratio vestra ita cum silentio procédât ex corde ut vix audiatur in ore. nam qui alta

avec le Seigneur prend la meilleure partie des nuits et des jours dans la vie des saints \ On fait à Tarnat chaque jour deux heures de méditation en commun ; nul ne peut en être dispensé ^.

Cette oraison individuelle n'est pas cependant la prière principale du moine. Il donne la première place à la prière en commun ou liturgie, que le biographe des saints du Jura nomme le cursus canonicus ^. Elle se compose de plusieurs offices distincts désignés par l'heure à laquelle on les célèbre. Les psaumes, les hymnes, les répons et les lectures en forment la matière. Elle est tantôt chantée, tantôt récitée, tantôt écoutée. Mais, sous ces formes diverses, c'est toujours une oraison du cœur et des lèvres, c'est-à-dire mentale et vocale à la fois ^. Le religieux, pendant cet exercice, doit combattre un ennemi réputé dangereux, qui est le sommeil. Les solitaires provençaux ont imaginé, pour lui résister efficacement, de se livrer, durant les lectures des offices nocturnes, à un travail facile, qui met

voce orare voluerit et sibi et alteri multum nocet, dum par suam garrulitatem alterius mentem ab oratione sancta et sécréta suspendit. Sermo S. Ccesarii ai sanctimoniales, Pat. Lat., LXVII, 1124. S. Benoît défend aussi la prière «« clamosa voce. Régula, III. 52.

^ Voir Vita Pairum jfurensium, III, 6, éd. Krusch, i56.

2 Omni tempore duabus horis in die spirituali meditationi vacabant. Régula Tarnaiensis,g, Holstenius.II, 184. Les deux chapitres précédents ont des prescriptions relatives à cette oraison mentale : Meditantibus etiam fratribus nuUi liceat rébus se aliis implicare, nec liberum judicet ab schola, vel ubi meditantur fratres, discedere..Qui aliis sécréta meditatione psallentibus inconvenienter fuerit locutus regulariter arguatur, Ibid., i83, 184.

^ Vita Patrum Jurensium, III, 24, p. i65.

* Cum vero psalmis et hymnis oratis Deum.id versetur in corde quod profertur in voce. S. C^sarii Régula ad virg., 20. Cf. Holstenius, II, 25. S. Aureliani, 3i, ihid., II, io5 et 25, III, 66. Régula Tarnat., II, 184.

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les doigts en activité sans absorber l'attention. Cet usage leur venait par Cassien des Pères de l'Egypte. Les moniales arlésiennes tressent plus volontiers des nattes. Comme ces travaux manuels sont interdits les dimanches et jours de fêtes, elles emploient alors un autre moyen. Celle qui se laisse emporter par la somnolence est contrainte d'écouter debout les lectures que les autres suivent tranquillemenc assises ^ Saint Aurélien et l'auteur de la règle de Tarnat ont emprunté cette coutume à saint Césaire '^ Il n'est permis, en effet, de s'asseoir que durant ces lectures. Les bancs que l'on voyait dans l'oratoire de Condat servaient probablement à cet usage ^. Un silence, rigoureusement observé partons, laisse la voix du lecteur ou du chantre retentir seule et pénétrer doucement dans les oreilles et les âmes de l'auditoire. Personne ne quitte l'église durant la prière, sauf en cas de nécessité absolue ; il faut alors sortir comme à la dérobée, sans faire le moindre bruit "*.

Les heures de la prière liturgique se partagent la nuit et le jour de manière à saisir l'existence tout entière du moine dans leur mystérieux réseau. Les monastères soumis à l'influence de Cassien ont accepté

^ s. CiESAKii Régula ad virg., i3, Holstenius, II, 23.

2 S. AuRELiANi Reg., 28, Holstenius, II, io5 et 23, III, 66. Régula Tarnat., 6. II, i82-i83,

^ Formulae suse incumbens (Eugendus), Vita Putrum Jurensium, Ifl, 6, p. i56. Cf. II, 2, p. 144.

* In vigiliis, dum lectiones cunctis residentibus releguntur vel quando orationi incumbunt, intrandi aut exeundi facultatem sibi nuUus œstimet fuisse concessam. Qui vero communis necessitatis causa compellitur, psallentibus aliis sine cujusquam reatus timoré discedat, continup ad opus quod agitur reversurus. Régula Tarnat., 6, Holstenius, II, 182.

l'usage adopté par les religieux orientaux de prier en commun sept fois toutes les vingt-quatre heures. Ces offices reçoivent le nom de nocturne ou vigiles, laudes ou matines, prime, tierce, sexte, none et vêpres ^ Saint Aurélien en compte huit, qu'il partage en nocturnes et diurnes : les vigiles, qui forment l'office de nuit proprement dit, les matines, qui se chantent au point du jour, les offices de la seconde, de la troisième, de la sixième et de la neuvième heure, les vêpres, composées du lucernaire et de l'office de la douzième heure ^. C'est en somme la distribution préconisée par Cassien avec de légères variantes.

L'office de nuit est de tous le plus important. Les frères y accourent sans le moindre retard. A Ferréolac, celui qui le manque par sa faute est condamné à un jeûne rigoureux ^. Les moines élevés à l'épiscopat et obligés de vivre en dehors d'une communauté, ne manquent point de le célébrer aux heures régulières *. Certains jours, tous les religieux d'une maison, à l'exception des infirmes et des frères surchargés de travail, s'imposent des veilles de surérogation. Ils se

^ Cassiani De institutis cœnobiorum, II et III, 17-45. Voir Dom Suitbert Beaumer, Histoire du Bréviaire,tTa.à.. par Dom Rég. Biron, Paris, Letouzey, igoS, in-8, II, 210-211.

^ S. AuRELiANi Régula, 2, Holstenius, II, 109-113, III, 69-73. Nous sommes beaucoup moins renseignés sur ce qui se passait ailleurs. S. Césaire, S. Ferréol et l'auteur de la règle de Tarnat sont très sobres de détail sur l'organisation des offices liturgiques.

3 Ad nocturnas vero cunctis diebus omnes celeriter pariterque consurgant ut cunctis simul concurrentibus nullus venisse inveniatur posterior, ut vero qui contrarius huic deprehenditur statuto, tôt diebus solus jejunet quot horis cum fratri bus vigilare non voluit. S. F ekkeoi.ï Régula, i3, Holstenius, II, 127.

* ViiaS.Casarii, 11, 6, p. 486.

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préparent ainsi à célébrer les grandes fêtes de l'année ; ils s'efforcent par le même moyen de fléchir la colère divine durant les calamités publiques et d'obtenir des faveurs ardemment désirées ^ Quelques-uns même que sollicite un besoin inassouvi de prier, prolongent leur insomnie volontaire par delà les limites imposées à tous. C'est une pratique chère aux saints de toutes les époques,

La longueur des vigiles varie avec les jours et les solennités. Celles du samedi et du dimanche empruntent au souvenir de la Résurrection une importance particulière. Saint Césaire et saint Aurélien donnent à celles de l'Epiphanie et de Noël une grande ampleur ^. Cet office se compose de psaumes chantés les uns sur un ton direct et les autres avec une antienne, de répons et de lectures longues ou brèves, dont quelques-unes sont interrompues par une oraison mentale faite en silence. Les leçons prolixes sont tirées des Evangiles, des Prophètes ou des Actes des martyrs ^. Leur nombre varie suivant la durée des offices. Saint Aurélien en prescrit deux, une de l'apôtre saint Paul et une des Prophètes, aux offices courts de l'été, c'est-à-dire depuis Pâques jusqu'au premier octobre. Il y en a trois pendant les nuits d'hiver, et quatre tous les dimanches de l'année. Si les religieux viennent pour un motif quelconque à se lever plus tard que de coutume, il sera permis d'abréger les lectures ou l'oraison mentale.

^ s. Fekreoli Régula, ibid.

2 S. C^SARii Régula ad motiachos, 25, Holstenius, II, gS. Régula ad virgines, recapitulatio, 85, III, 40. S. Aureliani Régula, II, 112. * S. Aureliani, loc. cit. S, Ferreoli Régula, 18, II, 129.

Les vigiles dii dimanche se décomposent en deux nocturnes ; on doit y lire un des passages de l'Evangile où est narrée la Résurrection du Seigneur ; à Noël et à l'Epiphanie, chaque nocturne a six leçons, prises les six premières à Isaïe et à Daniel, et les six autres aux Evangiles. La première leçon des fêtes des martyrs est empruntée à l'Evangile ; les actes du saint fournissent les autres. Quant à la psalmodie, elle commence toujours par le Miserere mei et se continue par dix-huit psaumes récités dans l'ordre du psautier ; elle se termine par trois petites antiennes ^. Tel est l'office nocturne prescrit par saint Aurélien.

Saint Césaire ne dit rien de la composition des vigiles dans sa règle pour les femmes ; on trouve dans celle des hommes quelques indications. Les samedis, les dimanches et les fêtes, les frères chantent douze psaumes avec trois antiennes et ils écoutent trois leçons, la première d'un prophète, la deuxième de l'apôtre saint Paul et la troisième de l'Evangile. Ils sont assis pendant les leçons ; le lecteur garde lui-même cette posture, sauf quand il lit un passage de l'Evangile ; tout le monde alors se tient debout. Chaque lecture est de six feuillets ; le lecteur l'interrompt au milieu, pour permettre aux auditeurs de méditer quelque temps en silence. Il y a pour les jours ordinaires le régime d'été, de Pâques au mois d'octobre, et le régime d'hiver. Pendant ce dernier, l'office se compose de deux nocturnes et de trois leçons coupées par un moment d'oraison *.

^ s. AURELIANI iî<g-«?fl, HOLSTENIUS, II, IIO-III.

2 S. C^sARir Régula ad monachos, 20 et 25, Holstenius, II, 92 et 93, Voir Histoire du Bréviaire, I, 216.

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Les matines, qui correspondent aux laudes actuelles, se célèbrent presque immédiatement après les vigiles. Voici leur composition, pour le dimanche du moins, chez les moines arlésiens de saint Césaire : le psaume Exaltabo te, qui se chante sur le ton direct, puis le Conjïtemini Domino quoniam bonus, le cantique de Moïse Cantemus Domino, le psaume Lauda anima mea Dominum, le cantique des trois enfants dans la fournaise, les trois derniers psaumes connus sous le nom de laudes, le Te Deum, le Gloria in excelsis et un capitellum, qui paraît être un verset ^, faisant partie jdes prières finales. Saint Aurélien adopte une disposition différente. Il fait commencer l'office par un cantique chanté en alternant ; viennent ensuite les psaumes Judica me Deus ; Deus Deus meus ad te de luce vigilo ; Lauda anima mea Dominum ; Laudate Dominum quoniam bonus est psalmus ; Lauda Jérusalem Dominum, et les trois derniers psaumes ou laudes, suivis d'une hymne chantée en alternant [Splendor ijaternœ gloriœ ou Mternœ lucis conditor), d'un capitellum et du Kyrie eleison répété douze fois ^. Il y a un autre office du matin pendant le temps pascal. Il débute par le psaume Exaltabo te Deus meus rex, chanté sur le ton direct. Après le Judica me Deus et le Deus Deus meus, dits avec Alléluia, viennent le Conjïtemini Domino, le cantique de Moïse Cantemus Domino, et les psaumes et cantiques prescrits par saint Césaire. On leur donne V Alléluia pour antienne. Le Te Deum est remplacé à la fin par le Magnificat^.

^ s. CjESKmi Régula ad monachos , 21, Holstenius, II, 92. 2 S. AuEELiANi i?i?^M?a' (Td motiac/ios, Holstenius, II, m. '■^Id. ibid., II, iio.

Une grande partie de la nuit est dans ces conditions employée au chant de la louange divine. Les samedis et les dimanches, les vigiles et les matines ne finissent guère qu'au point du jour. Cette station prolongée à l'oratoire épuise les forces morales et physiques. Le moine pourrait, semble-t-il, prendre quelques instants d'un repos bien mérité. Mais les traditions orientales, préconisées par Cassien, l'interdisent formellement. Saint Aurélien avance la première heure de l'office divin, afin de rendre impossible toute infraction à cette règle ^

Le même saint Aurélien est le seul qui nous renseigne sur la composition des offices du jour. Il y a pour chacun d'eux une hymne dont l'inspiration est fournie par le moment même de la journée où on la chante. Celle de la première heure commence ainsi : Fulgentis auctor cetheris ; celle de la troisième : Jam surgit hora tertia ; celle de la sixième : Jam sexta sensim volvitur ; celle de la neuvième : Ter hora trina volvitur. Cette hymne est précédée de douze psaumes et de leur antienne, et suivie d'une leçon et d'un capitellum. A prime, les lectures sont au nombre de deux, tirée l'une de l'An-^ cien et l'autre du Nouveau Testament. Les vêpres sont formées de deux parties distinctes, le lucernaire et l'office de la douzième heure ; le lucernaire se compose d'un psaume chanté in directum, de trois autres chantés avec antiennes, d'une hymne, Deus qui certis legibus ou Deus Creator omnium alternativement, et d'un capi-

* Post matutinas orationes ad somnum reverti non liceat ; seà completis matutinis statim dicatur prima. S. Aureliani Régula, 28, ihid., io5. Cf. Cassiani De institutis cœnobionim, II, i3, p. 28-29.

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tellum ; la douzième heure, de dix-huit psaumes chantés avec antienne, d'une hymne, d'une leçon et d'un capitellum. Ayant de se mettre au lit, dans le dortoir même, les religieux récitent un dernier office, compléta, court et simple ; il se compose du psaume quatrevingt-dixième sans antienne et des capitella ordinaires ^ . Ce dernier exercice liturgique est la vespertina synaxis ^. Dans le monastère de saint Aurélien, tous les offices commencent et finissent par un triple Kyrie eleison ^. Les heures canoniales, telles que saint Aurélien les a organisées dans ses monastères d'Arles, présentent des particularités que l'on chercherait vainement ailleurs. Il a usé très largement d'un droit reconnu alors aux évêques et aux instituteurs de communautés monastiques, en vertu duquel chacun peut, en tenant compte des points essentiels admis par tous, prendre les dispositions liturgiques qui lui conviennent le mieux. Sa liturgie, comparée à celle que Cassien esquisse dans ses Institutions est surchargée de chants et de lectures. Quelques moines de cette époque éprouvent le besoin de prolonger outre mesure l'exercice de la louange divine. Ceux d'Agaune poussent cette louable ferveur aux dernières limites, en inaugurant chez eux le chant ininterrompu des offices, connu sous le nom de laus perennis ^. L'honneur de cette institution revient au

1 s. AuRELiANi Régula, Holstenius, II, 111-112. Sur les hymnes indiquées par S. Aurélien, voir Repertorium hymnologicum de M. Chevalier.

2 Vit a Patrum Jurensium, II, 2, p. 144.

3 S. Aurélien parle de la communion les dimanches et jours de fête ; elle a lieu après tierce, ce qui suppose le chant de la messe.

* Nihilominus illc (Sig-ismundus) ad sanctos Acaunenses abiens, pcr multos dies in fletu et jejuniis durans, veniam precabatur, psallentium ibi assiduum instituens.

l3o MOINES GALLO-ROMAINS.

roi saint Sigismond, qui voulut apaiser par ce moyen la colère divine après la mort violente de Gondebaud. Cette innovation liturgique, imitée de l'Orient, commença en une fête de saint Maurice de l'année 522-523, en la présence de saint Avit, évéque de Vienne, qui prononça un discours. La laus perennis n'amenait point la suppression des heures canoniales. Les religieux, pour remplir les intervalles qui séparaient les offices, se succédaient par groupes dans la basilique et vaquaient à la psalmodie de nuit et de jour.

s. Gregorii Turon. Historia Francorum, III, 5, p. 112. Cf. De gloria martyrum, 74, p. 537. Voir dans Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, Paris, Letouzey, igoS, un intéressant article de Dom Leclercq, I, 858-867.

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