‹ Les moines de l'ancienne France (période gallo-romaine et mérovingienne [microform]Chapitre 21 sur 78 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Le régime alimentaire

Pénitences extraordinaires. — Jeûnes. — Régime alimentaire. — Réfectoire.

— Cuisine. — Infirmes. — Hôtes.

Le désir de se mortifier et de faire pénitence, commun aux ascètes de tous les temps et de tous les pays, les a portés à s'imposer des privations de toutes sortes. Quelques-uns ont pu réduire leurs besoins au strict nécessaire. Saint Césaire dépassa certainement les limites de la discrétion ; l'abstinence excessive qu'il pratiqua durant son séjour à Lérins débilita son estomac au point que son abbé dut l'envoyer à Arles réparer ses forces ^

Le reclus Hospitius menait une existence encore plus austère. Un peu de pain et quelques fruits faisaient son unique repas. Pendant le carême, il se contentait de moins. Des herbes cuites dans l'eau lui suffisaient ; il buvait l'eau un jour, et mangeait les herbes le lendemain. Cette abstinence héroïque ne parvint pas à satisfaire son besoin de souffrir. Il se couvrit d'un cilice où les insectes lui préparèrent bientôt un second cilice vivant, et il se ceignit les reins d'une ceinture de fer qui lui causa des souffrances horribles ^. Cette pratique, chère aux ascètes orientaux,

1 Vita S. Cœsarii, I, 6, 7, éd. Krusch, p. 459.

- Gkegorii Turon. Hisioria Franconnn, I. Vs, 6, 249-253.

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ne fut pas en honneur chez les moines gallo-romains. Ils se contentaient généralement de l'abstinence et du jeûne.

Les privations de saint Lupicin et de saint Oyand les mettent au rang des hommes les plus mortifiés ^ La vie la plus extraordinairement pénitente fut celle d'un moine, inconnu par ailleurs, qui recueillait les miettes laissées sur la table après le repas. Il les trempait dans l'eau pour les absorber le soir. Sa santé ne put tenir à un pareil régime ^. Les tempéraments gallo-romains les plus fortement constitués ne pouvaient égaler les abstinences familières aux orientaux. Il faut distinguer avec soin ces austérités toutes personnelles des usages communément admis.

Les moines de Condat jeûnaient avec modération. Ils avaient, durant l'été, un repas à midi et un autre le soir ^. Leurs frères d'Arles observaient les jeûnes traditionnels du mercredi et du vendredi toutes les semaines, de Pâques au mois de septembre, ils se contentaient ensuite d'un seul repas journalier jusqu'à Noël. Cette fête inaugurait un répit pendant lequel ils jeûnaient les lundis, mercredis et vendredis. Les jeûnes quotidiens commençaient quinze jours avant le carême. Le jeûne du dimanche était sévèrement interdit en toute saison ^. Le régime imposé par saint Césaire aux moniales de Saint-Jean était moins rigoureux. Il n'y avait aucun jeûne durant le temps pascal.

^ Vitœ Patnim Jurensium, II, 2, JIF, 7, p 144, i56.

2/rf., ir, 4, p. 145.

^ Id., III, 7, p. i56.

* S. C^SARii Régula ad monachos, 234, Holstenius, II, gS.

LE RÉGIME ALIMENTAIRE. l33i

L'abbesse indiquait ceux qu'il convenait de faire; depuis la Pentecôte jusqu'au mois de septembre. Pendant les mois de septembre et d'octobre, on jeûnait les lundis, mercredis et vendredis ; de novembre à Noël, le jeûne n'était interrompu que les dimanches, samedis et jours de fête ; sept jeûnes préparaient à l'Epiphanie, qui inaugurait une saison semblable à celle de septem-! bre et octobre. Le carême, cela va sans dire, était rigoureusement observé ^ Saint Aurélien adopta ce régime pour ses moines avec quelques différences : de l'Epiphanie au carême ou jeûnait tous les jours, sauf les samedis, les dimanches et les fêtes. Le vendredi était consacré par le jeûne, même durant le temps pascal ^.

Les moniales arlésiennes recevaient au prandium et à la cœna deux plats [cibaria) et une ration de vin (caldellos). On leur donnait les jours de fête un supplément (fercula) et un dessert (dulceamina) ^.

La ration de vin était un peu plus abondante d'après la règle de saint Aurélien ; les religieux recevaient trois caldellos P3.V repas. L'àbbé pouvait, même en dehors dfs fêtes, faire ajouter quelques aliments de plus, et, en particulier, des fruits et des légumes tendres ; c'est ce que la règle appelle indulgeniias facere. Les légumes étaient préparés au fromage ou à l'huile ^.

Saint Césaire et saint Aurélien sont d'accord pour

* s. C^sAKii Régula ad virgules, i5, Holstenius, m. 40.

- S. AuRELivNi Régula, ibid., IF, 11 3. Dans les règles monastiques de cette époque, \e prandium est le repas de midi, et la cœna celui du soir, les jours où il y; en a deux ; la refectio est le repas unique des jours de jeûne.

^ S. C^SARii Recapitulatio, 16, ibid., III, 40. Le régime des hommes est à peu près le même. Id,, Régula ad monachos, 22, II, gS.

* S. AuRELiANi Régula, ibid., II, ii3.

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bannir de la table monastique la chair des quadrupèdes et des oiseaux. Le premier, toutefois, permet de servir de la volaille aux religieuses infirmes ^ Saint Aurélien autorise l'usage du poisson. Ce n'était pas cependant un mets ordinaire. Il ne figurait sur la table que les jours de fête, et encore fallait- il une permission de l'abbé. Les pêcheurs de Condat alimentaient sans doute la cuisine des religieux. Ils usaient aussi d'œufs et de laitage. C'est par une mortification toute personnelle que saint Lupicin ne prenait ni vin ni lait, et ne mangeait rien qui fût préparé à l'huile ^. Les moines du Jura suivirent au début un régime très austère ; l'aridité du sol et leur extrême pauvreté les condamnaient à une vie de privations. Mais du jour où leur travail eut amélioré la terre, ils voulurent améliorer aussi leur cuisine. C'était chose toute naturelle, mais ils allèrent trop loin. Saint Romain gémissait de ce relâchement coupable. Sa douceur l'empêchait dé blâmer les moines, et il laissait faire. Saint Lupicin, qui était un homme résolu, vint à son aide. Mais tous ne se résignèrent pas au retour de l'austérité primitive ; il y eut quelques défections ^.

L'usage du vin était permis aux moines et aux moniales d'Arles et aux religieux de Tarnat ^; ces derniers cultivaient des vignes eux-mêmes. A Arles,

1 s. C^SARii Régula ad monachos, 24, Holstenius, II, 93. Régula ad vîrgines, 17, ibid., 111,41. S. h-V^-ELiKiHï Régula, 5i, 52, ibid., II, 108, et 34, 35, 36; ibid., III, 67, 68. L'abstinence de la viande était générale parmi les moines.

2 Vitce Patrum Jurensium, II, 2, p. 144.

3 Ibid,, I, i3, p. i38, 139. La bouillie d'orge (ordeaceas incretasque pultes) et des légumes {abstemiis et gameonibus vescens) entraient dans leur alimentation.

* Ce devait être, du reste, la règle commune des monastères.

LE RÉGIME ALIMENTAIRE. l35

le vin était un cadeau que faisaient volontiers les personnes du monde. Saint Césaire permet de l'accepter en présence de l'abbesse ou de la prieure ; il fallait ensuite le remettre à la sœur chargée de la cave.

On remarque dans les règles arlésiennes la préoccupation de réprimer l'abus de manger et de boire entre les repas. Il y avait à Lérins quelques moines sujets à cette faiblesse ^ Saint Aurélien et saint Césaire recommandent de ne garder autour des lits ni boisson ni provisions d'aucune sorte ^. Le cellérier avait tout sous clef. Les fruits du jardin étaient pour beaucoup une tentation., Saint Ferréol punissait d'un jeûne le moine qui se permettait d'en manger un ^.

Les frères prenaient leur nourriture dans un réfectoire commun. Quelques supérieurs cherchaient à se dispenser de cette obligation. Saint Oyand ne voulut pas marcher sur leurs traces ^. Saint Césaire prémunit les abbesses contre cette tendance ^. Pendant le repas, on observait un silence rigoureux ; car les esprits devaient prendre un aliment intellectuel, pendant que les corps prenaient leur réfection. Un frère faisait une lecture à haute voix. S'il fallait, pour une raison ou pour une autre, l'interrompre, les religieux devaient, suivant la règle de Tarnat, « ruminer les divines écritures ». L'abbé, qui veillait à ce que personne ne

^ Fausti Homilia g ad monachos. Pat. Lat., L, 555.

2 S. Cjesarii Régula ad monachos, 22, Holstenius, II, 95. Régula ad virgines, 2S ibid., III, 25, S. AuRELiANi Régula, 7, ihid., II, 102, et 5, ibid., II, 63.

3 S. Ferreoli Régula, 35, ibid.^ II, 139.

* Viice Patrum Jurensium, III, 21, p. 164.

^ S. C^SAKii Régula ad virgines, 38, Holstenius, III, Sz.

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manquât de rien, n'élevait jamais la voix, quand il avait des ordres à donner ^

Il n'y avait pas de cuisinier en titre. Les frères remplissaient tour à tour cette fonction. Tout le monde y passait, sauf les infirmes et les religieux très occupés par ailleurs ^. A Ferréolac, l'abbé s'acquittait de cet office avec l'assistance d'un jeune moine, le jour de Noël, de Pâques et en la fête du saint patron. Cet acte d'humilité, qui le mettait extérieurement au niveau de ses inférieurs, le grandissait singulièrement à leurs yeux '^.

Les malades et les personnes délicates ne pouvaient s'accommoder du régime commun. Saint Césaire veut qu'on en prenne un soin extrême *, afin de leur rendre promptement la force de porter les austérités de la règle. Une moniale digne de confiance leur procurait tout ce que leur état réclamait. Elles avaient une cuisine spéciale et une salle de bains. Saint Ferréol organisa une infirmerie distincte du monastère, où les infirmes attendaient leur guérison ^. Il en était de même à Condat. Saint Oyand poussait la condescendance jusqu'à laisser au malade le choix de son infirmier ^. Ces moyens ne suffisaient pas toujours. Saint Porcaire, abbé de Lérins, voyant que saint

'S. Cmsaihï Régula ad virgines, 24. Régula ad monachos, 9, Holstenius, II, 90. S. AuKELiANi Régula, 49, ibid., 108, et 32, ibid., III, 67. Régula Tatnat., 8, ibid., II, 184.

2 Régula Tarnatensis, 10, ibid., II, i85.

■'' S. Ferreoli Régula, 38, ibid,, II, 142.

* S. C^sARii Régula ad virgines, 39, ibid., III, 32.

•'' S. C^îSARii, ibid., III, 25, 28, 29, 32. Régula ad monachos, 17, 24, ibid., II, gi, 93. S. A.URELIANI Régula, 53, ibid., II 108, et 37, ibid., III, 68. S. Ferfeoli Régula, 16, ibid., II, 128.

" Vitce Patrum Jurensium, III, 21, p. 164.

Césaire ne recouvrait pas la santé, lui donna l'ordre d'aller recevoir à Arles les soins d'une famille profondément chrétienne K

La charité qui animait les moines dans leurs relations fraternelles, les portait à faire aux hôtes un accueil religieusement empressé. Ils arrivaient nombreux dans quelques monastères, à Lérins en particulier, où saint Honorât les recevait avec une grande bonté ^. Saint Ferréol voulait que l'abbé leur lavât les pieds, à l'exemple du Sauveur. Le frère qui les accueillait pouvait prendre quelque chose en leur compagnie en dehors des repas ^. A Condat, tous ceux qui se présentaient recevaient une hospitalité généreuse, sans tenir compte de la fortune ou de la condition. Mais on veillait à ce que les moines ne fussent jamais troublés par leur présence *.

La séparation que la clôture établissait entre le monde et les moniales arlésiennes influait sur leurs relations avec l'extérieur. Saint Césaire leur interdit de recevoir à dîner, même dans les parloirs, les laïques, les clercs, les abbés, les évêques. Toutefois, il était permis de donner à manger aux parentes des religieuses ou à des femmes que recommandait une piété éminente ^.

1 Vita S. Cassarii, Pat. Lat., L, 7-8, p. 459-460.

-S. HiLARii De viia S. Honorait, Pat. Lat., L, 1261.

^ S. Ferreoli Régula, 27, 38, Holstenius, II, 134, 142.

* Vitcv Patrum Jurensium, III, 22, p. 164.

•■'S. C.^SARii Régula ad virgules, 36, Rccapitulatio, 5, Holstenius, III, 3i, 32, 36. S. Césaire craint même l'affluence des pauvres autour de son monastère. II défend lesj, distributions charitables qui les attireraient en trop grand nombre. {U. 39, p. 32.)

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