CHAPITRE ONZIEME
Pratiques diverses
Silence. — Discipline régulière. — Fautes principales. — Leur châtiment. — Excommunications. — Moines fugitifs.
Il nous reste, pour compléter cette étude, à dire un mot de certaines pratiques chères aux moines galloromains. S'ils furent amis du silence, on ne trouve pas chez eux les phénomènes de taciturnité que présente la vie des moines orientaux. Leur nature plus pondérée ne goûtait guère ces excès. Ils furent dans l'ensemble très discrets. Saint Césaire a donné son sentiment sur le mutisme ascétique ; il est contraire, déclare-t-il, à la charité, qui est une loi fondamentale de la morale chrétienne ; il peut devenir coupable, puisque en quelques circonstances l'homme est tenu d'user de sa langue pour le service du prochain ^ Cette discrétion donne plus de poids à sa sévérité contre les abus de la parole ^.
Le jurement est au nombre de ces abus qui ont préoccupé les législateurs monastiques. C'est une tendance à laquelle l'homme d'instruction médiocre cède aisément. Saint Ferréol condamne l'excès dans le rire. Les conversations et les paroles motivées par les nécessités de la vie et du travail ou par la charité,
' s. C^isAKii epislola l ai Casariam ahbatissam, Pat. Lat., LXVII, 1127. '^ Id,, Sermo ad sanctimoniales , ibid., 1124.
PRATIQUES DIVERSES. iSg
ont toujours leur place sur les lèvres du moine. Qu'il évite néanmoins de trop élever la voix. Les bavardages et les bouffonneries, qui ne sauraient convenir à un homme sérieux, lui sont formellement interdits. Toutes les fois que les religieux sont réunis au chœur, au réfectoire et au travail, le silence est de rigueur. Il doit être encore plus religieusement observé, si faire se peut, durant la nuit ^
La manière dont saint Ferréol interdit la chasse ferait croire que tous les moines ne s'en abstenaient pas. Ce devait être, à Ferréolac, une tentation alléchante ; la coutume du pays, le voisinage des forêts et l'abondance du gibier y sollicitaient vivement. N'importe, dit le législateur, la mission du moine est de combattre ses vices et non de tuer des bêtes. Il permet cependant de donner la chasse aux loups, aux sangliers et aux autres animaux qui nuisent aux récoltes et aux troupeaux *.
Telle est, dans son ensemble, la vie que menaient les religieux de la Gaule méridionale, autant du moins que les documents ont permis de la reconstituer. Il y en eut parmi eux qui portèrent jusqu'à l'héroïsme la fidélité aux engagements monastiques. Mais on se ferait illusion en les élevant tous au même niveau. Un coup d'œil rapide, jeté sur les règles et les biographies, révèle chez les législateurs et les abbés l'inquiétude que leur causait la présence de moines lâches et parfois indignes. Les manquements à la règle et aux vertus
^ s. Ferreoli Régula, 25, Holsten'ius, II, i32-i33. S. Atjrkliani Reguh, 35, ibiiî., II, io6.
-S. Ferreou iî^à'^MJij, 04, HoLSTENius, II, iSS-iSq.
chrétiennes n'étaient pas chose exceptionnelle. Il était nécessaire de prévoir le remède qu'ils comportaient. Aucune faute ne devait rester sans punition ; car, au dire du biographe des Pères du Jura, une faute, légère en entraîne une grave, si on ne l'extirpe aussitôt '.
Fauste, Césaire et les maîtres de l'ascèse, enseignent aux moines leur devoir de vigilance et d'expiation personnelle. L'évêque d'Arles insiste sur la solidarité que la vie cénobitique établit entre les habitants d'un monastère. Il déclare que les fautes intimes, ne relevant pas de la règle, reçoivent une punition personnelle et secrète. Les torts que les moines se donnent les uns envers les autres peuvent être réparés à l'amiable, sans que les supérieurs interviennent, sauf en cas d'obstination ^. Il n'en allait pas de même des fautes publiques. L'autorité devait intervenir et infliger un châtiment. La répression était moins sévère, quand le coupable la devançait par un aveu spontané ^.
Il est intéressant de connaître la liste des principales fautes signalées par les règles ; elle aide singulièrejnent à pénétrer dans l'intimité de la vie des moines : recevoir du dehors, sans permission, ou envoyer une lettre, un présent ou un objet quelconque ; se livrer à un acte de désobéissance, d'orgueil ou de colère ; ne pas obéir au premier signal ou arriver en retard à un office ou à un exercice régulier, frapper un frère ou lui adresser des paroles injurieuses, rire avec excès, perdre du temps, semer la discorde, usurper un rang
1 Vitœ Patrum Jurensiwm, III, 22, p. 164.