CHAPITRE CINQUIEME
Recrutement et formation.
Nom des moines. — Motifs déterminants des vocations. — Miracles. — Vocation de 'saint Jean, de saint Yrieix. — Admission des postulants. — Enfants offerts. — Esclaves. — Mariage. — Vocations forcées. — Noviciat. — Rites de la profession. — Son caractère. I ,
Les moines se recrutaient exclusivement dans les milieux chrétiens. Ils furent tous Gallô-Romains au début. Les Francs et les autres Barbares se joignirent à eux après leur conversion au christianisme ; mais ce ne fut guère qu'à l'état d'exception durant la meilleure partie du VP siècle. Les premiers formèrent donc longtemps la majorité de la population monastique. Chez les uns et chez les autres, l'aristocratie fournit un contingent très appréciable. On n'excluait pas néanmoins les hommes de condition inférieure. Rien ne permet de dire même approximativement la part qui revenait à chacune de ces classes.
L'entrée au monastère recevait un nom caractéristique : conversio, conversion, c'est-à-dire passage à une vie plus parfaite ^ .
^ Le terme était d'un usage courant. On le trouve sous la plume de S. Grégoire de Tours, de Baudonivie, des hagiographes. S. Benoît et S. Grégoire le Grand lui donnent le même sens. Voir Ducange, Glossarium mediœ et infimes latinitatis (Paris, 1842), II, 583.
igS MOINES MÉROVINGIENS.
On donnait aux religieux celui de frère \ et aux moniales celui de sœur. La réunion des membres d'une même communauté était la congrégation * ou le couvent.
La volonté de fuir le monde pour chercher l'union avec Dieu se trouve à la base de toute vocation monastique. Un attrait intime et personnel suffit quelquefois pour la déterminer. Mais il faut d'ordinaire une circonstance extérieure qui provoque cet attrait, le seconde et l'oriente vers un but précis. La rencontre fortuite d'un moine et des relations avec lui déterminent souvent une émigration dans la solitude ou le cloître ^. Tel fut le cas de saint Lubin. Le jeune Brachion, attaché au service de Sigivald, noble Arverne, avait vu de ses yeux l'étonnante bonté du solitaire Emilien, qui sauvait un sanglier, chassé par la meute de son maître. « Mon ]fils, tu es élégamment vêtu, lui dit le saint ermite, mais tu es engagé dans une voie plus périlleuse que salutaire. Abandonne, je t'en prie, un maître de la terre pour suivre le vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui gouverne tout à son gré ; tout est soumis à son empire ; c'est lui qui donne à cet animal sa férocité ; ne t'enorgueillis point de la puissance de ton maître. Ce n'est rien. »
Il appuya son exhortation sur l'autorité de l'Ecriture. Le langage du vieillard, la douceur du sanglier en sa présence, produisirent une vive impression sur
1 Venance Fortunat, Vita S. Paiemi, xii, xviii, p. 36, 37. C'était un usage de la primitive Église.
2 Baudonivie, tbid. Saint Benoît l'emploie dans le même sens. ^ PsEUDO-FoRTUNAT, Vita S. Leobmi, i, p. 33.
l'âme du jeune chasseur. La grandeur morale surhumaine d'Emilien le fascinait. Il prit dès lors souvent le chemin de sa retraite, pour lui demander comment il pourrait se mettre lui-même au service de Dieu. La crainte de son maître l'empêchait seule de suivre l'attrait qui le sollicitait avec une force irrésistible. Ces retards ne firent qu'exciter sa ferveur. Il se levait deux ou trois fois la nuit pour prier. Comme on ne s'était pas donné la peine de l'instruire, ce pauvre ignorant, tout honteux de ne savoir que dire au Seigneur, voulut apprendre les lettres. Il transcrivit sur un livre celles qui étaient gravées autour des images saintes vénérées dans l'oratoire de Sigivald. Lorsque ce dernier recevait la visite de quelques clercs ou abbés, Brachion en profitait pour leur demander le nom de chaque lettre. Dieu, prenant sa bonne volonté en considération, lui donna pour apprendre à lire et à écrire une facilité extraordinaire. Il attendit ainsi que la mort de Sigivald lui laissât la liberté de suivre sa vocation. Un nouvel obstacle se dressa alors devant lui. Son frère voulait qu'il se mariât. Furieux de sa détermination, il essaya de le mettre à mort. Brachion finit par triompher '. Grégoire de Tours signale à diverses reprises des conversions monastiques venues après une guérison miraculeuse, soit devant les reliques d'un thaumaturge, soit en présence d'un saint moine. C'est un aveugle originaire d'Avranches, qui, après avoir retrouvé l'usage de la vue dans la basilique de saint
^ Grég. de Toxjrs, Liber vitce Pairum, xii, p. 712-713.
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Martin, embrassa la vie religieuse à Tours ^ Un serviteur de l'église de Tours se fit moine à Saint- Mesme de Chinon, où il avait été miraculeusement guéri *. Un commensal de Gunthaire, fils du roi Clotaire, nommé Gundulfe, qui était gravement estropié, fit vœu d'embrasser la vie monastique auprès du tombeau de saint Martin, s'il retrouvait la santé. Un miracle le mit à même de tenir sa parole ^. Saint Fortunat raconte la vocation de deux jeunes filles, guéries par saint Germain. L'une d'elles vécut à Sainte-Croix de Poitiers, où il put la connaître *. Saint Germain d'Auxerre avait déterminé l'entrée au monastère d'un païen en lui rendant la santé ^.
Les Barbares surtout furent impressionnés par ces manifestations extraordinaires de la puissance des saints. Rien n'était plus propre à les pousser vers la vie monastique. L'aventure et la vocation du soldat lombard qui sentit son bras paralysé au moment où il se disposait à tuer le reclus Hospitius, sont narrées par Grégoire de Tours ^. Cet historien apprit d'un autre moine originaire du même pays les circonstances qui amenèrent sa conversion. Il s'agit de saint Valfroy, le stylite de Carignan. » J'étais enfant, lui dit-il,
^ Gkég. de Tours, De viriuiibus S. Martini, m, 19 p. 637.
^ De gloria confessorum, xxii, 762. Grégoire cite d'autres exemples, D* w>;!«//bus S. Martini, n, 4, p. 611 ; De gloria Martyrum, lxxvi, p. 539-
^ De virtutibus S . Martini, ni, i5, p. 636.
4 Venance Fortunat, Vita S. Germant, xxvi, xxxni, 19. La vie de saint Evroul parle d'un homme guéri par lui, qui, devenu moine, fut le jardinier du monastère. Vita S. Ebrulfi, 22. Mabillon, Acta Sanctorum, sec. I, 340.
* Constance, Vita S. Germani, iv, Acta Sanctorum Julii, VII, 221.
* Historia Francorum, VI, 6, 25o-25i.
lorsque le nom de saint Martin frappa mes oreilles pour la première fois. Quel était ce saint ? Etait-il martyr ou confesseur ? Quelles grandes actions avait-il accomplies ? Quel pays avait l'honneur de posséder ses reliques ? J'ignorais tout cela. Néanmoins, pour honorer sa mémoire, je célébrais tout jeune des veilles nocturnes, et je distribuais aux pauvres les pièces de monnaie que j'avais en ma possession. Lorsque j'eus grandi, j'appris les lettres ; il m'arriva de savoir écrire avant de connaître l'alphabet. Dans la suite, j'allai auprès d'Yrieix, qui compléta mon instruction. Il m'emmena au tombeau de saint Martin : avant de quitter Tours, il mit de la poussière du sépulcre dans un reliquaire, qu'il suspendit à mon cou. De retour à son monastère, l'abbé déposa le reliquaire dans son oratoire. Mais la poussière s'était tellement accrue, qu'elle débordait de tous côtés. La constatation de ce prodige me fit placer toute ma confiance en saint Martin. » C'est alors que Valfroy s'en alla mener dans la région de Trêves la vie extraordinaire dont Grégoire fut le témoin et le confident ^
Ces exemples ne peuvent toutefois donner une idée juste de la manière dont s'effectua le recrutement monastique. La conversio était d'ordinaire beaucoup plus simple. Voici comment Jonas raconte celle de Jean, abbé de Réome. Il appartenait par la naissance à une famille aristocratique des environs de Tonnerre. La pensée de se consacrer au service du Seigneur le saisit à l'âge de vingt ans. Il commença par la
1 Grég. de Tours, Historia Francorum, VIII, i5, p. 334.
suivre de son mieux en menant la vie ascétique dans la maison paternelle. Quelque temps après, la fête de saint Jean-Baptiste l'ayant attiré à l'église, il y entendit le texte de l'Evangile où est narré le séjour du Précurseur dans le désert. Ce fut pour le jeune homme une première invitation à fuir le monde. Il la ressentit de nouveau un peu plus tard en entendant, toujours à l'église, le récit de la vocation des fils de Zébédée. C'est alors que Jean résolut de se retirer au fond des bois pour vivre seul avec Dieu^ On dirait la conversion de saint Antoine.
Celle de saint Yrieix n'est pas moins intéressante. Il avait passé ses premières années à la cour du roi Théodebert. L'évéque Nicetius l'attira auprès de lui dans sa ville de Trêves. Lorsqu'il eut appris la mort de son père et de son frère, Yrieix revint à Limoges, son pays natal, consoler sa mère Pélagie. Son désir unique était de servir Dieu. Abandonnant à sa mère la gestion de leur fortune, il se réserva d'employer ses revenus à la construction des églises. Il en fit bâtir plusieurs, où furent par ses soins déposées .les reliques des saints de Dieu. Il fonda un monastère pour y vivre avec des membres de sa famille, devenus moines eux aussi. Pélagie pourvoyait à leurs besoins, fournissant à chacun sa nourriture et ses habits *.
Tous les parents ne secondaient pas avec la même
1 JoNAs, Vita S. Johannis Reomensis, I, 2, p. Soy, et éd. Krusch, ad usum scliolarum, 328-329.
2 Historia Francorum, X, 29, p. 441.
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piété la vocation de leurs fils. Il y en eut qui leur opposaient une résistance invincible. C'est une attitude semblable de la part des siens qui inspira à la vierge Pappula une détermination étrange. Ne voulant pas sacrifier sa vocation religieuse, elle résolut de la suivre au prix des plus lourds sacrifices. Pour mieux se cacher, elle se coupa les cheveux, revêtit un costume d'homme et se présenta 'ainsi à Tours dans un monastère, où on la reçut sans défiance. Sous son déguisement, Pappula vécut de la manière la plus édifiante, à tel poiht que les moines, après la mort de l'abbé, portèrent sur elle leurs suffrages. Le sentiment de sa condition l'obligeait de décliner cet honneur. Elle mena cette vie cachée durant l'espace de trente ans, et nul ne soupçonna la réalité. Ses confrères apprirent la vérité de sa bouche trois jours avant sa mort ^
L'arrivée d'un candidat était accueillie comme une bénédiction du ciel. Les abbés ne témoignaient pas cependant un empressement excessif, qui les eût exposés à recevoir des incapables ou même des indignes. Il fallait user d'une grande prudence. La scène suivante, qui est empruntée à VHistoria Francorum, laisse entrevoir la manière dont les choses se passaient ordinairement. Un jeune homme se présente à la porte d'un monastère et sollicite son admission. L'abbé lui objecte la rigueur de l'observance et sa crainte qu'il ne puisse la porter. L'énergie avec laquelle le
* Grég. de Tours, De gloria Confessorum, xvi, 756-757.
postulant promet de tout observer dissipe les inquiétudes, et on fait droit à sa demande \
Si le postulant paraît trop jeune, il faut d'abord solliciter le consentement paternel. C'est pour ce motif que l'abbé de Cournon refuse d'admettre sur-le-champ Gai, fils de Georges, sénateur de Clermont, Après avoir obtenu le nom de sa famille, il lui dit : « Votre désir est louable, mon enfant ; mais l'autorisation de votre père est nécessaire. Je vous donnerai satisfaction, s'il y consent. » L'abbé informa Georges de ce qui se passait et lui demanda ses instructions. Homme de grande foi, le sénateur répondit simplement : « C'est mon fils aîné ; je voulais le marier. Mais, puisque le Seigneur daigne le prendre à son service, que sa volonté soit faite plutôt que la mienne. Faites ce que l'enfant vous demande sous l'inspiration de Dieu *. »
Les parents prenaient quelquefois l'initiative d'engager eux-mêmes leurs enfants par la vie monastique. Saint Nicet fut offert de la sorte à un vénérable abbé, qui se chargea de sa formation religieuse, et il lui succéda dans le gouvernement de son monastère avant de monter sur le siège épiscopal de Trêves ^. Le cinquième concile d'Orléans fait allusion à cet usage, pour les jeunes filles du moins ^. La soror infantula
1 Historia Francorum, IV, 84, p. 169.
* Liber vitce Patrutn, vi, 680-681.
^ Ibid., XVII, 728. Grégoire de Tours parle ailleurs d'une mère qui offrit son fils unique au monastère d'Agaune. De gloria Martyrum, lxxv, p. 538.
4 V Coficilium Aurelianense, can. 19, éd. Maassen, p. 107. Quœcumque etiam puellae seu propria voluntate monasterium expetunt seu a parentibus afferuntur, etc.
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dont la présence est signalée à Sainte-Croix de Poitiers, avait sans nul doute été offerte par sa famille '.
Les maîtres, qui avaient sur leurs esclaves les mêmes droits que le père sur ses enfants, n'hésitaient pas, le cas échéant, à les consacrer à la vie religieuse. On se souvient du serviteur de l'église de Tours ainsi voué à Saint-Mesme de Chinon. Une jeune fille eut le même sort. Le texte de Grégoire ne permet aucun doute ; il s'agit bien de la vie monastique *. Un prêtre tourangeau fit de son serviteur, nommé Véran, un moine de Saint- Martin, pour remercier le thaumaturge, qui le lui avait guéri ^. Saint Yrieix forma sa communauté naissante avec ses serviteurs devenus moines par sa volonté'*. Saint Falle racheta des captifs dont il fit des religieux ^. Parmi ces hommes de basse extraction, il y en eut à qui leur science et leur vertu concilièrent une estime générale. Saint Grégoire de Tours en cite un, ancien esclave du patrice Aurélien, qui gouverna un monastère ®.
' Venance Fortunat, Vita S. Raàegundis, xxxviii, p. 48.
' Grég. de Tours, De gloria Confessorum, xxii, p. 762. Ad nos vero cum horum notitia devenisset, puerum humiliatis capillis huic monasterio cessimus ; puellam vero mutata veste cœtui sanctimonialium conjungi praecepimus ad serviendum Deo.
^ De virtuiibus S.Martini, 11, 4, p. 6 1 1 . Jussit eum ad pedes beati antistitis deportari, promittens votum et dicens : Si eum reddideris sanitati.piissime domne Martine, in illa die absolutus a mei servitii vinculo, humiliatis capillis tuo servitio delegetur. .. Qui, tunsorato capite, accepta libertate, beati Domni usibus nunc deservit.
4 Ex familia propria tonsuratos instituit monachos. Historia Francorum, X, 29, p. 441,
* Vita S. Fidoli abbatis Trecensis, éd. KRascH, Script, rer. Merov., III, 429.
* De gloria Martyrum, lxxvi, 39, Qui in tantum fidei merito roboratus est, ut deinceps, humiliatis capillis, abbatis sortitus ordinem monasterio uni prseponeretur.
ao6 MOINES MÉROVINGIENS.
Saint Pourçain, dont il raconte la vie, fut l'esclave d'un barbare fixé en Auvergne. Il fréquentait souvent un monastère. Son désir d'embrasser la vie religieuse déplaisait souverainement à son maître. Une circonstance providentielle lui permit de fléchir sa volonté. Pendant que le barbare ramenait un jour Pourçain du monastère, où il était allé le chercher, il devint subitement aveugle. Dans son impatience de recouvrer la vue, il le ramena bien vite à l'abbé, en le suppliant de lui obtenir une prompte guérison ^
Le mariage ne constituait pas alors un obstacle insurmontable à qui voulait embrasser la vie monastique. Une femme aveugle, originaire du Vermandois et nommée Gunthedrude, avait obtenu, après des prières instantes, l'usage d'un œil. Sans s'occuper de son mari et de ses enfants, elle se fit religieuse, Deo inspirante^ déclare saint Grégoire de Tours, qui trouve la chose naturelle *. Sainte Monégonde attendit la mort de ses deux filles pour quitter son époux et se retirer dans un monastère ^. Le jeune Venant, moine à Tours sous la direction d'un abbé Silvin, avait été lui aussi marié ^. La vocation de l'Arverne Léobard est, à ce point de vue, très curieuse. Ses parents l'avaient marié malgré lui. « Il avait passé l'anneau au doigt de son épouse, il lui donna le baiser nuptial, et suivant la coutume, il lui offrit la chaus-
^ Gkég. de Tours, Liber vitœ Patrum, v, p. 678.
- De virtutibus S. Martini, 11, 9, p. 612.
3 Liber vitcs Pairum, xix, ySô.
* Ibid. , XVI, 728, Saint Evroul et saint Thierry firent mieux : ils déterminèrent leurs épouses à embrasser de leur côté la vie monastique. VitaS. Ebrulfi, 3-7. Mabillon, Acta Sanctorum, sec. I, 336. Viia S. Theodorici, 4-6, ibid., p. 546.
sure et célébra la fête des épousailles. » Son père et sa mère vinrent à mourir. Après les jours de deuil, Léobard se rendit chez son jeune frère, portant avec lui les dons reçus jadis à l'occasion de son mariage. Celui-ci, étant pris de vin, ne le reconnut pas. Il dut passer la nuit dans une étable. Dans ce refuge, le désir d'abandonner le monde le remua profondément. Il prit le chemin de Tours et, après un pèlerinage au tombeau de saint Martin, il se retira à Marmoutier '. »
L'histoire de sainte Radegonde et de sa fuite est trop connue pour qu'il y ait à en parler ^.
Des moines assez nombreux ne se préoccupaient guère de mettre une grande distance entre eux et leur pays natal. D'autres au contraire s'éloignaient le plus possible. Chacun suivait en cela son inspiration personnelle. Les uns étaient attirés par la vertu d'un abbé ; les autres, par le souvenir d'un saint et le désir de l'honorer dans le monastère qui conservait ses reliques ou portait son nom. Il y a d'autres sentiments qui les déterminaient à préférer un lieu à un autre. Mais ils échappent aux investigations de l'historien. Dans tous les cas, le désir de se conformer à la volonté divine les guidait dans leurs démarches. Cette volonté n'était pas toujours facile à connaître. Saint Patrocle, que la vie érémitique sollicitait, ne savait trop quelle détermination prendre. Pour en finir avec cette incertitude, il déposa sur l'autel des lettres où étaient écrites les diverses solutions possibles, et il passa trois jours et trois
^ Grég. de Tours, Liher vitœ Patrum, xx, 741-742. 2 Venance Fortunat, Vita S. Radegundis, xii, p. 41.
2o8 MOINES MÉROVINGIENS.
nuits en prière, attendant que Dieu répondît à sa demande. La lettre sur laquelle il mit alors la main lui désigna la vie érémitique \
C'est le moment de signaler les vocations dues à un motif politique. Cet abus devait prendre dans la suite un développement fâcheux. Les princes désireux d'éloigner pour toujours un personnage gênant trouvaient naturel d'en faire un moine. Par le fait, ce prisonnier d'un nouveau genre était astreint à toutes les obligations de la vie religieuse.
Le roi Chilpéric I enferma de la sorte son fils Mérovech au monastère de Saint-Calais (Sy6), après lui avoir fait couper la chevelure et conférer l'ordination sacerdotale. Entré par force, il sortit par fraude, grâce à la complicité de Contran Boso *.
En 562, le roi Contran avait envoyé au monastère de Sainte-Césarie d'Arles Théodogilde, veuve de Charibert. Le séjour et la vie du cloître, où on lui imposait la pratique des veilles et des jeûnes, lui furent extrêmement pénibles. Elle tenta de s'évader, avec le concours d'un Visigoth à qui elle promettait sa main. Il fallut recourir à la force pour l'empêcher d'exécuter son projet ^. Les évêques usaient du même moyen. C'est ainsi que Félix de Nantes enferma dans un monastère de Bazas sa nièce, coupable d'avoir épousé malgré lui
^ Grég. de Tours, Liber vîtes Patrum, ix, 7o3.
^ Hisioria Francorum, V, 14, p. 201 .
* Ibid., IV, 26, p. i63. On peut encore citer deux exemples antérieurs, saint Cloud et saint Sigismond. Mabillon, Annales Benediciini, III, 40, I, 76. Vers le même temps, Eboric, roi des Suèves,eut en Espagne un sort analogue, Le premier exemple de ce genre connu en Occident est celui du tyran Constantin.
un certain Pappolen. Ce dernier la fit sortir après le mort de l'oncle ombrageux (582) '. , ,
, L'aspirant à la vie religieuse subissait-il une épreuve avant son admission ? Quelles en étaient la, nature et la, durée ? On ne saurait trop le dire. Grégoire de. Tours et les hagiographes sont très^ pauvres de renseigne^ ments sur ce sujet. Le cinquième concile d'Qrléans (54g) parle d'un noviciat pour les moniales> qui se faisait en habit séculier. Il durait une année dans les, rrionastères qui avaient la clôture rigpureuse de saint Césaire, et trois ailleurs. \ jCe n'était cependant pas une loi générale. Les communautés d'hommes principalement jouissaient d'une grande liberté.
Des rites extérieurs, les mêmes un peu partout, accompagnaient l'acte par lequel le moine contractait ses engagements. Ils se composaient de trois éléments : l'abandon du costume séculier, la réception de l'habit monastique et la coupe des cheveux ou tonsure. La coupe des cheveux était pour les Francs une humiliation profonde et un sacrifice pénible. Grégoire de Tours la nomme quelque part l'humiliation 4ç la chevelure, humiliatis capillis. Il ne pouvait mieux exprimer le sentiment qu'on s'en faisait alors ^. L'abbé qui
^G^kG. Ji^TovRS, Liber vites Patrum, VI, 16,^. 25g.
^ lbid:,Y Côncilium Aùfelianense, csxi. 19, p. 107. Annum in ipsa qua intraverint veste ' permaneant. . In his . vero monasteriis, ubi non perpétuo tenentut' inclusse, triennium iri ea qua intraverint veste permaneant et^ postmddum secundum statuta monasterii ipsius, in quo elegerunt permanere, vestimenta religionis accipiant.
3 Grég. de Tours, De gloria M arty mm, t,xx.vi, p. 53g. Liber vitce Pairum,xvi, .725. De virtutibus S. Martini, 11, 4, 9, l, m, i5, p. 611, 619, 636; 'Ki passim àaxi.s l'ensemble de ses œuvres. V Conc'Uum Aurelianense, ca.n. ig, p. io3.
Les moines ne portaient pas les cheveux et la .barbe absolument ras; Ils; les coupaient seulement de temps à autre, probablement av^c les ciseaux, sans se,servir
2ip MOINES MÉROVINGIENS.
admettait un moine lui coupait les cheveux. Ceux qui embrassaient directement la vie érémitique sans recourir à un autre solitaire s'en acquittaient eux-mêmes. Sainte Radegonde, devant les hésitations de saint Médard, prit les ciseaux et se débarrassa de sa chevelure. Cela se passait dans l'église en présence de l'autel.
Le moine renonçait par sa profession à tout ce qu'il possédait. Sainte Radegonde donna ses habits royaux et ses bijoux aux églises et aux monastères ^ Ses biens furent attribués à Sainte- Croix ; ceux de ses filles spirituelles reçurent la même destination. Des actes authentiques en faisaient foi *. Les abbés fondateurs pouvaient conserver quelque temps la propriété de leur fortune. Ils prenaient leurs mesures pour la transmettre avant de mourir à leur communauté. Le testament de saint Yrieix en est la preuve ^. Le moine
de rasoir (Grégoire, Liber vitœ Patrum, xx, 743). S. Evroul se les faisait couper trois fois VaxiXVitaS.Ehrulfi, xx, Mabillon, sec. 1,339). Les cheveux des moniales étaient assez longs pour être saisis avec la main {Hisioria Francorum, x, i5, i6, p. 424-429). Le cucullum ou coule, vêtement à capuchon, était usité parmi les moines {Vita S. Germant Autissiod. Acta Sanctorum Julii, vu, 2i5. Grégoire, Vitœ Patrum, xvii, 33 1). Le cilice ou vêtement en poils de chameau fut un instrument de pénitence dont usèrent quelques saints. Les instruments de supplice ascétiques ne furent pas inconnus dans les monastères de cette époque. Sainte Radegonde se chargeait en carême d'anneaux et de chaînes de fer. Elle se brûlait avec une croix rougie au feu(VENANCE Fortunat, Vita S.Radegundis,xxvi, p. 46). Senoch portait une chaîne aux pieds et aux mains (Liber vitcd Patrum, xv, 721). Le reclus arverne Lupicin se chargeait d'une lourde pierre durant la psalmodie [ibid., XIII, 71 5).
1 Baudonivie, 4. Mabillon, Acta Sanctorum, sec. I, 3io.
'^ Historia Francorum, ix, 42, p. 401. Cuique (monasterio) formam apostolicam observantes, tam ego quam sorores de substantia terrena quae possidere videbamur, factis cartis, tradidimus,... nihil proprium reservantes.
^ Ibid., X, 29, p. 441-442.
ne pouvait plus reprendre ce qu'il avait une fois donné. Le droit lui interdisait ensuite de posséder rien en propre. Ce qu'il pouvait acquérir d'une façon ou de l'autre appartenait à son monastère ^.
La profession monastique était de sa nature irrévocable. Des autorités nombreuses l'attestent *. Le religieux qui s'oubliait au point d'abandonner ses engagements pour prendre femme devait être ramené de force. Le concile de Tours prononça l'excommunication contre le juge qui refuserait de prêter main forte à l'abbé pour cela. |-.e coupable subissait au monastère un châtiment rigoureux ^.
1 Concilium Aurelianense (5ii), can. 19, p. 7, Quod si quis... peculiare aliquid habere praesumpserit, omnia quse adquisierit ab abbatibus auferantur secundum regulam monasterio profutura.
2 Concili* Aurelian. (5ii), can. 21 ; (538), can. 19; (549), can. ig. Concilium Turonense, can. 21, éd. Maassen, p. 7, 63, 79, 107, i28-i3o. S. Grég. i<e Grand, Epistola ad Virgilium Arelat. et Syagrium Âugustoiunensem (Sgg), Jaffé, n. 1753.
3 Concilium Turonense (567), can. 16, p. 126. Si qui in monasterio conversi sunt aut converti voluerint, nuUatenus exinde habeant licentiam evagandi nec, quod absit, ullus eorum conjugem ducere aut extranearum mulierum familiaritatem.... Quod... si uxorem duxerit, excommunicetur et de uxoris malae societatis consortio etiam judicis auxilio separetur, Quod si judex ad hoc solatium dare noluerit, excommunicetur. Voir Concil. Aurtlianense (5ii), 21. p. 7.