CHAPITRE SIXIEME
Ermites et reclus.
Les ermites et la solitude. — Reclus. — Reclus auprès des monastère. — Recluses à Sainte-Croix. — Rites de la réclusion. .
Les moines du V P siècle n'ont rien écrit sur les avantages ou les inconvénients de la vie. érémitique. Hommes pratiques avant tout, ils se bornèrent à expérimenter les uns et les autres. La solitude trouva parmi eux des partisans et des admirateurs. Ils peuvent être classés en deux catégories : ceux qui furent tout d'abord ermites, et ceux qui débutèrent par la vie cénobitique. Les premiers, nombreux à l'origine, devinrent le centre autour duquel se réunirent les chrétiens épris de la vie religieuse. Ils jouèrent un grand rôle dans la formation et le développement du monachisme. La plupart s'accommodèrent volontiers de cette action. Solitaires au début parce qu'ils étaient seuls dans une contrée à vouloir embrasser la vie monastique, ils furent par goût et par vertu les modèles et les pères des cénobites. Des monastères florissants grandirent auprès de leurs cellules. Inutile d'en dresser une nouvelle liste ^
1 Voir plus haut p. 144. ets. Cette liste pourrait être considérablement allongée. Par la force des choses, cette formation des monastères autour de la cellule des ermite se fera de plus en plus rare. Cette méthode, qui s'impose à l'origine, perd avec le >• mps sa raison d'être.
Tous n'éprouvèrent pas le besoin de chercher une retraite au fond des bois. Saint Mars, entre autres, se fixa dans le voisinage de Clermont. Les rochers des collines de Royat lui offrirent un abri. Il se creusa avec le pic une grotte assez vaste pour le contenir. Son siège et son lit étaient taillés dans le roc. Le solitaire jugea inutile de couvrir, même de paille, la pierre nue ^
La solitude conservait les préférences d'un certain nombre d'ermites. Elle présentait assez de charmes pour arracher des cénobites àj la société de leurs frères. Saint Géneroux, abbé d'Ansion, perdit deux moines, qui jouissaient de son affection et de sa confiance. Pair et Scubilion, son ami, l'avaient abandonné sans lui dire le lieu de leur retraite ; avec un psautier pour toute fortune, ils allèrent chercher dan^ le diocèse de Coutances un îlot solitaire, où nul, pensaient-ils, n'irait les retrouver. Leur départ affligea l'abbé Géneroux. Il comptait cependant les voir un jour revenir à lui. Cette espérance le consolait. Mais trois ans passèrent, et ni Pair ni Scubilion ne revenaient. L'abbé se mit à leur recherche. Ayant découvert leur retraite, il détermina ce dernier à le suivre. L'affection de l'aibbé et les avantages de la vie commune ne purent effacer de son cœur le souvenir de Pair et la pensée de le rejoindre. Il finit par obtenir la permission désirée, Par la suite la solitude de ces deux ermites devint féconde ''^.
' Gkég. de Toukfe, Liber vitœ PiHnim xiv. 718. " Ven. FoRTUN.vr, VitaS. Paterni, iv.ix. x. 35-36.
Si l'existence des ermites offre au VP siècle peu de particularités, celle des reclus est par contre très intéressante. Ils sont nombreux, et la manière dont ils envisagent et pratiquent la réclusion varie avec les lieux et les individus. Ainsi saint Pair, qui voulut unir la vie de reclus et celle d'ermite, avait pour principe de ne jamais se montrer à personne. Son zèle pour l'observance régulière l'obligeait de visiter les monastères fondés par lui ; le voyage ne lui faisait point modifier ses habitudes : il montait alors sur un chariot fermé de toutes parts ^. Il y en eut qui trouvèrent moyen d'exercer un apostolat très actif malgré leur clôture. Sindulfe, reclus dans le diocèse de Reims, évangélisait les chrétiens qui le venaient voir *. Quelques-uns parmi eux étaient prêtres ; Désiré, reclus de Gourdon, au diocèse de Chalon, qui était de ce nombre, ne se renfermait pas au point de ne jamais admettre personne dans sa cellule. Comme beaucoup d'autres, Grégoire de Tours put y entrer ^. Le reclus tourangeau Senoch, prêtre lui aussi, n'observait pas une clôture continuelle. Il cédait quelquefois à la tentation de sortir. Il alla même visiter sa famille et, dans une autre circonstance, il fit le voyage de Tours afin d'assister à l'entrée de l'évêque Grégoire. Celui-ci, qui le soupçonnait avec raison d'avoir obéi à un sentiment d'amour- propre, lui adressa une réprimande sévère. Senoch reconnut sa faute, et promit de s'enfer-
1 Venance Fortunat, Vita S. Paterni, ix, xiv, 33-36. - Vita S. Sindîtlfi, Mabillon, Acta Sanctorum, sec. 1, 35 1-352. " Grég. de Tours, Degloria Confessorum, lxxxv, p. 802.
ERMITES ET RECLUS. 2l5
mer si bien que personne ne pût désormais le voir. Le pontife, trouvant excessive cette résolution, lui conseilla d'observer seulement cette clôture rigoureuse pendant le carême, et de la fête de saint Martin à Noël. Le pieux solitaire habitait un réduit formé par de vieilles murailles, où il priait sans cesse le jour et la nuit. Cela ne l'empêchait point de gouverner une communauté ^
Ce n'est pas le seul reclus auquel Grégoire de Tours s'intéressait. Il en aima et connut plusieurs, entre autres son compatriote Léobard, qui occupait à Marmoutier une grotte, où avait précédemment vécu un certain Alaric. Comme il trouvait son gîte trop exigu, Léobard se mit à creuser le roc plus avant ; ce travail, qui dura une grande partie de sa vie, était le seul exercice physique auquel il pût se livrer pour dominer des tentations troublantes. La psalmodie, l'oraison, la lecture, la copie des manuscrits, remplissaient le reste de ses journées. Il aurait voulu changer de demeure. Mais Grégoire, son confident et son ami, l'en détourna. Un serviteur préparait ses aliments ; la rigueur de son jeûne rendait facile cette besogne. Dieu lui fit, après vingt ans de réclusion, le don des miracles. Il creusa, sur ses vieux jours, dans le roc de sa cellule, un tombeau où son cadavre fut déposé ^.
Il y avait à Chinon un reclus, nommé Jean, qui mérita l'estime et la confiance de sainte Radegonde. La pieuse reine lui fit demander par sa compagne
1 Libey vitce Patmm, xv, 731-722. Historia Francorum, v, 7, p. 19g. ^ Liber vitcs Patrim, xx, 744.
2ï6 MOINES MÉROVINGIENS.
Fredevigié tin cilice et la grâce de ses prières i . Saint Patrocle, qui était prêtre, mena quelque temps ce genre de vie dans le diocèse de Bourges ^.
La réclusion fut très en honneur parmi les Arvernes. Saint Salvi ou Sauve commença de laL mener, lorsqu'il fut élu abbé de son monastère. Le sentiment de sa responsabilité le jetait dans l'épouvante. Pour échapper à cette charge, il se cacha dans une cellule avec la résolution de ne plus en sortir vivant. Mais l'abstinence excessive qu'il pratiquait épuisa tellement ses forces que sa vie fut en danger. On le crut mort un instant. Ses frères le sortirent de sa cellule. Or bientôt celui qu'ils craignaient d'avoir perdu reprit connaissance ; sa fatigue extrême lui avait occasionné une syncope. On dut le laisser entrer de nouveau dans son sépulcre ; c'est bien le nom qui convenait à son réduit. Il en sortit une dernière fois longtemps après, pour aller prendre en main le gouvernement de l'église d'Albi (574) ^
Comme Salvi, Protais, reclus arverne, avait sa cellule dans l'enceinte d'un monastère. Les religieux au milieu desquels il vivait pourvoyaient à ses besoins, ce qtii simplifiait beaucoup son existence. Il n'en fut pas ainsi de Caliippa et de Lupicin. Ce dernier trouva moyen de bâtir dans les ruines d'une maison une cellule assez grande pour lui permettre de se promener. Personne n'en franchissait la porte, soigneusement
1 Baudonivië, Vita S. Radegundis, 4, Mabillon, Acta Sanctorum, sec. I, 3io.
2 Historia Francorum, V, 10, p. 199.
^/Wrf. VII, i,p 289-292.
close.Un canal conduisait à l'intérieur l'eau d'une source voisine, et une fenêtre le mettait en communication avec le dehors. Comme Senoch, il avait un serviteur qui lui préparait sa nourriture. Sa vie était extrêmement austère. Celle des autres reclus ne l'était pas moins. Avant sa mort Lupicin fit ouvrir sa porte, afin que les moines du voisinage pussent l'assister à ses derniers moments ^ Caluppa vivait au monastère de Méallet, lorsqu'il résolut de se séparer absolument de la société humaine. Une caverne, élevée de cinquante pieds audessus du sol, par conséquent inaccessible sans le secours d'une échelle, lui parut établir entre sa personne et le monde une barrière suffisante. Sa grotte ne lui donnant pas assez d'espace, il l'agrandit et creusa dans le roc un oratoire. Comme l'eau manquait, il obtint par ses prières qu'une source jaillît et remplît un bassin préparé à cet effet. Les gens du pays, qui le tenaient en grande estime, lui portaient des aliments en échange de ses prières, qui leur inspiraient une pleine confiance. Caluppa ne se montrait à eux que par une ouverture lui servant de fenêtre. La prière et la lecture partageaient ses journées. Les moines de Méallet ne l'avaient pas abandonné ; ils se chargeaient de pourvoir à ses besoins. Siaint Avit de Clermont, qui le visita dans sa caverne, lui conféra le sacerdoce pour honorer sa vertu ; Grégoire de Tours, qui accompagnait le pontife, fut témoin de son ordination. Le siaint homme mourut en 676 ^.
' Historia Francorum, XIII, p 716.
2 Ibid., XI, 709-711,
La ville d'Angoulême eut un reclus à qui ses miracles valurent une grande célébrité. Il se nommait Cybard (Eparchius). Sa sainteté attira près de sa cellule des disciples qui formaient une communauté. Il put la gouverner malgré sa réclusion. Après quarante-quatre ans de séparation, il sortit pour la première fois sur les épaules de ceux qui le portaient au tombeau (574) ^ Il y eut dans le diocèse de Limoges un reclus du nom de Junien ^. Son homonyme du pays de Poitiers vécut assez longtemps enfermé à Chaulnay ^. Comme lui, saint Maixent réussit à gouverner tout un monastère du fond d'un réclusoir. Ses moines, eiîrayés par la présence de l'armée franque, le conjuraient de sortir. Ils durent ouvrir sa porte malgré lui et l'arracher à sa retraite, pour qu'il les protégeât "*.
Ce genre de vie dépasse ordinairement les forces de la femme. Aussi trouve-t-on peu de recluses isolées. La plus célèbre est sainte Geneviève. Pour se mieux préparer à la fête de Pâques, elle entrait dans une cellule le jour de l'Epiphanie et n'en sortait que le jeudi saint ^. Monégonde, noble Chartraine, s'enferma, après la mort de ses filles, dans une maisonnette entourée d'un jardin. Une fenêtre la mettait en communication avec le dehors. Les honneurs que lui attira cette existence troublèrent son humilité. Elle quitta Chartres pour aller à Tours continuer ce genre de vie près du tombeau
1 Historia Francorum^ VI, 253-254.
2 De gloria Confessorum, ci, p. 812.
^ VitaS. Juniani, i-3, Mabillon. ActaSanctorum, sec. I, 292-294.
■* Historia Francorum, II, 87, p. loo-ioi.
^ VitaGenovefcB, xxiv, éd. Krusch, Script, rer. Merov., III, 229.
de saint Martin. La mort ne termina point sa réclusion, puisque sa cellule lui fournit un sépulcre i.
Les moniales de Sainte- Croix de Poitiers observaient toutes une rigoureuse clôture. Sainte Radegonde voulut faire davantage. La réclusion entrait dans son programme de pénitence quadragésimale. Aucun motif n'était capable alors de l'arracher à sa cellule. Une religieuse mourut pendant ce temps. Comme les cris des sœurs éveillaient ses craintes, elle agita la sonnette qui lui servait à appeler ses filles autour d'elle. Lorsqu'on l'eut informée du ms^lheur survenu, elle se fit apporter le cadavre de la défunte, pour lui rendre la vie après sept heures de prière ''. Une moniale, stimulée par l'exemple de la sainte reine, manifesta le désir d'une réclusion complète. Grégoire de Tours raconte la manière dont on procéda. C'est la première apparition des rites usités au moyen âge pour introduire le reclus dans sa demeure. Les confrères de saint Salvi lui avaient fait leurs adieux au moment où il allait franchir le seuil de son réclusoir. On fit plus et mieux à Poitiers.
La moniale commença par solliciter la faveur de la réclusion, qui lui fut accordée. Au jour fixé, toutes les religieuses, un cierge à la main, se réunirent et, en chantant des psaumes, accompagnèrent la sœur, que sainte Radegonde conduisait devant sa cellule. Après les avoir toutes embrassées, elle pénétra dans sa
^ Grég. deTouks, Liber vitce Patrum, xix, 736-739.
2 Vbn. FojRTUNAT, Vita S. Radegmdis, xxii, xxxvii, p. 44, 48. Saint Foftunat a composé trois poésies au sujet de cette réclusion. Caytnma.vin, ix, x, p. igS.
demeure, dont la porte fut sur-le-champ murée. Grégoire de Tours, qui la vit, déclare qu'elle passait tout son temps à prier et à lire ^
Malheur à qui embrassait cette existence austère avec une imagination ardente et un esprit déséquilibré. Qn en fit à Sainte^ Croix même l'expérience douloureuse ^. Grégoire de Tours raconte la mésaventure d'un pauvre prêtre breton, nommé Winnoc. Sa réclusion fut d'abord très édifiante. Mais il finit par s'adonner à la boisson et tomba dans une folie furieuse. On dut l'enchaîner. Un jeune homme de Bordeaux, qui s'était enfermé dans une crypte, mena une vie exemplaire et mortifiée, jusqu'au jour où il devint fou lui aussi ^.
L'institution orientale des stylites se développa beaui coup moins chez les Gallo- Romains et les Francs que celle des reclus. Saint Valfroy est le seul qui ait marché sur leurs traces. « J'élevai une colonne, dit-il â Grégoire de Tours, sur laquelle je vécus sans avoir de chaussure, ce qui m'occasionna de grandes souffrances. Durant l'hiver, la rigueur du froid me fit tomber les ongles des pieds ; des glaçons se formaient sur ma barbe, on eût dit des cierges. » Les évêques de la région, qui blâmaient une vie aussi étrange, lui dirent : « La voie dans laquelle tu es engagé n'est point sûre ; tu ne peux te comparer à Siméon d'Aintioche, qui vécut sur une colonne. La rigueur du climat ne te permet point d'endurer de pareilles souffrances.
^ Historia Francorum, VI, 29, p. 268.
^ Ibid, IX, 40, p. 394.
^ Ibid., VIII, 34, p. 35o.
Descends donc, et habite avec les frères que tu as réunis. » Valfroy obéit sans hésiter. L'évéque de Trêves, pour l'empêcher de remonter sur sa colonne, la fit démolir ^
ï Hist. Francorum, VIII, iS, p, 332-335.