‹ Les moines de l'ancienne France (période gallo-romaine et mérovingienne [microform]Chapitre 34 sur 78 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

La prière liturgique

Heures canoniales. — Messe. — Dédicace de l'église. — Culte du saint patran.

— Les reliques.

Les premiers moines mérovingiens furent, avant tout, des hommes de prière : c'est l'impression qui se dégage de tous les récits hagiographiques. L'oraison, soit le jour soit la nuit, fut pour eux le meilleur moyen d'entretenir et de développer la vie spirituelle et d'obtenir les faveurs qu'ils sollicitaient de la divinité. Ils donnaient la préférence à la prière liturgique ; la tradition du monachisme leur en faisait une obligation.

Par malheur, nous sommes peu renseignés sur la liturgie des églises franques du V® et du VI« siècle. Mabillon et Dom Suitbert Baiimer ^ ont réuni tous les textes que renferment les œuvres de Grégoire de Tours, les actes des conciles et les vies des saints. Ils sont peu nombreux, et on ne sait trop dans quelle mesure ils renseignent sur la pratique des moines. Le concile de Tours (567) fixa 1^ nombre de psaumes qu'il convenait de chanter dans la basilique de Saint- Martin ;

^ Mabillon, De cursu Gallicano disquisitio dans De Liturgia Gallicana libri très, Paris, 1785, p. 379 et suiv., et Pat. Lat., LXXII, col. 381-416. Dom Suitbert Baumer, Geschichte des Breviers, Fribourg, 1895, p. i52-i62, trad. Dom Biron, î, 228-234.

les autres églises et monastères des diocèses, dont les évêques prirent part au concile, devaient suivre, selon toute vraisemblance, la même disposition. Il y est question de trois offices seulement, probablement celui du matin (matuHna), celui du milieu du jour (sexta)^ et celui du soir (duodecima). A sexte, on chantait en tout temps six psaumes avec plusieurs alléluia. Il en fallait douze le soir. C'était le chiffre consacré par la tradition orientale. La psalmodie du matin variait suivant les saisons : de Pâques au mois d'août, on disait douze psaumes, distribués deux par deux avec six antiennes ; durant le mois d'août, cet office était remplacé par la messe, célébrée de grand matin pour laisser toute la journée aux moissonneurs * ; il se composait, en septembre, de quatorze psaumes groupés deux par deux avec sept antiennes ; en octobre, de vingt-quatre psaumes ; en novembre, de vingt-sept ; en décembre, de trente ; on conservait la même mesure jusqu'à Pâques. Depuis octobre, on les groupait par trois. Le nombre de douze était de rigueur le matin et le soir. Celui qui aurait fait moins se rendait coupable d'une faute, punie par un jeûne rigoureux*.

Les Pères du concile ne réduisaient pas à ces seuls offices le cursus de Saint- Martin de Tours. L'usage des veilles et de la psalmodie nocturne était général parmi les moines et les clercs. Elles commençaient vers le milieu de la nuit ^, et cela, même durant les

^ C'était la période des manicationes . Mabillon, op. cit., v, 54, p. 422.

2 Concilium Twonense (567), can. 19, p. 127. A Brou, la cloche annonçait l'office de nuit. Saint Lubin était chargé de régler les heures. Fortunat, Vita S. Leohini, 11, xii, 74-77.

* Historia Francorum, VII, i5, p. 335.

voyages \ Saint Germain, devenu évêque de Paris, ne s'écartait jamais de cette coutume austère. Il ne suffisait pas à sainte Radegonde de partager les veilles de ses religieuses ; elle se levait la première afin de les devancer toutes à l'oraison *.

L'office du matin, ou les laudes actuelles, se chantait au point du jour. Le son de la cloche l'annonçait aux fidèles ^. Dans la vie de saint Gai, Grégoire donne une composition de matines qui n'a rien de commun avec la liturgie de Tours. On y remarque le psaume cinquantième, le cantique des trois enfants, et les trois derniers psaumes, des alléluia et le verset final [cupitellum) ^. C'était l'office du dimanche. On ne peut affirmer qu'il ait été en usage dans les monastères de l'Auvergne. L'évéque de Tours Injuriosus institua l'office de tierce, qui ne se trouve mentionné nulle part ailleurs ^.

Une coutume fort appréciée dans le monastère de

* De gloria Confessorum, xxx, p. 766,

2 Ven. Fortunat, Vita S. Radegvndis, xxiii, p. 44,

3 Grég. de Tours, De virtutibusS. Martini, i, 33, 11, 11, p. 604, 612. Ut tam in ipsa basilica sancta quam in ecclesiabus nostris iste psallendi ordo servetur, et in diebus sestivis ad matutina sex antiphonse binis psalmis explicentur ; toto augusto manicationes fiant, quia festivitates sunt et missae ; septembre septem antiphonse explicentur binis psalmis ; octubre octo ternis psalmis ; novembre novem ternis psalmis ; décembre decem ternis psalmis ; januario et februario idemque usque Pascha ; sed, ut possibilitas habet, qui facit amplius pro se et qui minus, ut potuerit. Superest ut vel duodecim psalmi expediantur ad matutina quia patrum statuta prœceperunt ut ad sexta sex psalmi dicantur cum alléluia et ad duodecima duodecim idemque cum alléluia, quod etiam angelo ostendente didicerunt. Conc. Turonense, (567) can. 19, p. 239,

i At ille, psalmum quinquagesimum et benedictionem decantatam vel alleluiatico cum capitello expleto consummavit matutinas. Grég. de Tours, Liber vitœ

Patrum, 6.

^ Cum signum ad cursum horse tertiae audieris insonare. Id., De gloria Confessorum, xciv, 808.

Sainte-Croix trouve ici sa place naturelle. Le soir, quand arrivait l'heure du sommeil, sainte Radegonde faisait un grand signe de croix pour bénir son monastère et ses habitantes ^ Baudonivie, qui fait connaître cet usage, signale en outre la manière très intéressante dont on célébrait à Poitiers les vigiles de saint Hilaire. Tours les abbés de la ville, assemblés pour cela dans la basilique du saint pontife avec leurs moines, prolongeaient les chants jusqu'au milieu de la nuit. Ils rentraient alors chacun dans son monastère pour chanter un nouvel office ^.

L'évêque d'Auxerre, Aunachaire, ayant prescrit aux abbés de son diocèse de prolonger les veilles pendant la plus grande partie de la nuit du dimanche, chargea ceux qui habitaient les monastères de la ville et des environs de faire célébrer par leurs moines l'office nocturne dans l'église cathédrale de. Saint-Etienne ; moines et clercs devaient consacrer par une litanie spéciale le premier jour de chaque mois (578) ^. Pour clore ces notes sur le cursus, il ne reste qu'à signaler l'introduction, de la laus perennis à Saint-Bénigne de Dijon et à Saint- Marcel de Chalon *.

Le sacrifice de la messe était le centre de la prière officielle et privée. Les prêtres le célébraient dans l'église du monastère. Les reclus honorés du sacerdoce avaient à proximité de leur cellule un oratoire et un autel.

1 Baudonivie, Vita S, Radegundis, xxii. Mabillon, Acta Sanct., sec. i, p, 314. - Ibid., XXXI, p. 3i6.

3 Mabillon Annales Benedictini, ir, 72.

4 Ibid., I, 174-176. Chronicarium Fredegarii, vi, éd. Krufch, 124.

Les moines suivaient la règle commune, qui prescrivait l'assistance à la messe les dimanches et jours de fête. La célébration quotidienne ne semble pas avoir été en usage. Certains moines que tourmentaient Je besoin du recueillement et l'amour de la solitude, ne toléraient, pendant qu'ils célébraient les saints mystères, aucun séculier dans l'oratoire. Saint Jean de Réome faisait sortir ceux qui étaient alors présents, n'admettant que des religieux autour de lui ^ Mais tous n'éloignaient pas ainsi les fidèles de leurs églises. Quelquesuns aimaient à les voir s'associer nombreux à certaines de leurs solennités.

La dédicace d'une église même monastique attirait surtout la foule des chrétiens. La piété éclairée de cette époque voyait dans l'inauguration d'un temple un événement qui intéressait toute une contrée. Les religieux partageaient ce sentiment. L'abbé Abraham, lorsque le monastère et la basilique de Saint-Cyrgue furent terminés, invita l'évêque, le gouverneur et l'élite des citoyens. La foule les suivit. L'âme n'était pas seule à se réjouir ; l'estomac réclamait sa part de la fête. La coutume voulait qu'on fit boire les assistants. Des vases remplis de vin étaient déposés dans l'atrium *. Il y eut une fête plus imposante encore pour la consécration de l'église de Saint- Julien de Tours. Les moines invitèrent l'évêque Grégoire. La cérémonie commença par les vigiles célébrées en présence des reliques. L'assistance était nombreuse. La longueur de l'office et le

^ JoNAs, Vîia S. Johannis abb. Reomeftsis, ix, p. 5io-5ii. ^'Gkég. de Toujks, Liber vita Patrum. m, p. 6. i3.

chant risquaient de les fatiguer. Un moine les pria d'entrer tout d'abord dans la sacristie, où on leur servit du vin, pour les rendre capables d'affronter une nuit de prière. Le lendemain, lorsque le chant de la messe eut consommé la dédicace, le même religieux les invita tous à manger au monastère. Il témoignait de la sorte sa grande satisfaction et celle de la communauté. A Tours et à Clermont, Dieu augmenta miraculeusement la provision de vin, qui semblait insuffisante \

Les moines ne restaient pas étrangers à la grande dévotion de l'époque mérovingienne : ils eurent pour le saint patron et pour les reliques en général une piété confiante et enthousiaste. Le tombeau d'un saint était l'honneur d'un monastère. Le saint, aux yeux de ses habitants, n'était pas un mort glorieux dont le souvenir se conservait religieusement : il vivait dans les esprits ; c'était un maître et un seigneur dont tous reconnaissaient les droits et la puissance.

Le culte des reliques fut très en honneur parmi eux. Ils ne trouvaient aucune richesse comparable à ce trésor. Ce n'était pas seulement les restes des bienheureux qu'ils vénéraient : un objet dont les saints avaient usé, leur vêtement, la poussière de leur tombeau, un linge de leur autel, une étoffe qui avait touché leurs ossements, l'huile des lampes ou la cire des flambeaux qui brûlaient devant leur châsse, excitaient la convoitise sainte et la dévotion des serviteurs de Dieu "*. Le désir de les posséder ne les rendait pas crédules ; ils tenaient

' Gr^g. de Tours, De virtutibus S . Juliani , xxxiv-xxxvi, SyS-Syg. '^ Historia FraMcomm, Yllî, i5, p. 334. De virtutibus S. juliani, xxxiv-xxxvi, XLi-XLV, 578-579, 580-58 1.

à ne point avilir leur culte devant des objets profanes. Grégoire de Tours reçut d'un homme du peuple une vieille étoffe de soie qui avait enveloppé une relique de la vraie croix. C'est du moins ce que le donateur affirmait. L'évêque ne paraissait pas très confiant. Des miracles, qu'il raconte lui-même, dissipèrent ses doutes. Il en donna une parcelle à un abbé, qui, deux ans plus tard, déclara sous la foi du serment avoir guéri par son contact douze possédés, trois aveugles et deux paralytiques ' .

Grégoire de Tours se plaît â narrer les faveurs extraordinaires obtenues p?r le moyen des reliques. Rien n'était plus de nature que ces récits à augmenter la piété des moines et des fidèles. Cette dévotion ne fleurit nulle part autant qu'à Sainte- Croix de Poitiers. Sainte Radegonde vivait avec une intensité remarquable de cet esprit qui animait ses contemporains. Par suite, sa vie reflète fidèlement toutes les délicatesses de la piété chrétienne au VP siècle. Avant la fondation de son monastère, pendant qu'elle résidait à Saix, le prêtre Magnus lui porta un certain nombre de reliques ; il y en avait une de saint André. D'autres lui vinrent d'Athies. Dès qu'elle fut dans son monastère, elle tenta de réunir sous son toit les reliques des saints chers à sa piété. Aucune démarche ne lui coûtait. Il lui en vint d'un peu partout, de Rome, de Jérusalem. Baudonivie se plaît à relater les honneurs qu'elle leur rendait. Les saints eux-mêmes, pensait- elle, habitaient le monastère ; dans l'église, ils ofîraient constamment à Dieu le chant des hymnes et des psaumes. Sainte

^ De gloria Martyrum, v, p. 492.

Radegonde et ses filles unissaient leurs voix à cette liturgie céleste '.

Quelque chose ou plutôt quelqu'un lui manquait, le Sauveur en personne. Comme elle ne pouvait le dérober, au ciel, elle résolut d'obtenir une relique de sa croix. Munis d'une recommandation royale, deux clercs se rendirent à Gonstantinople pour demander à l'empereur et au patriarche la relique précieuse. Ils rapportèrent en même temps des ossements d'apôtres et de martyrs. On leur fit un triomphe à Poitiers. Radegonde mit tout le monde en branle, évêques, clergé et peuple. Fortunat composa pour la circonstance son hymne Vexilla régis. Chant enthousiaste des psaumes, cierges allumés, encensoirs fumants, joie recueillie, rien ne manquait. Cette réception solennelle est la plus grandiose manifestation de la dévotion aux saintes reliques que le VI* siècle ait contemplée *.

Le fragment de la croix, déposé dans une châsse d'argent sur un autel, reçut des hommages incessants. Le monastère désormais porta son nom. Des lampes nombreuses brûlaient en sa présence. Des miracles, racontés par Grégoire de Tours, encourageaient la foi de Radegonde et de ses religieuses ^. Lorsque le monastère subit l'épreuve dont il a été question plus haut, d'instinct l'abbesse et les moniales cherchèrent un asile devant l'autel et la relique *.

1 Baudonivie, Vita S. Radtgundis, xiv-xx, dans Mabillon, Acta Sanctorum, sec. I, 3i2-3i4.

^ Hisioria Francorum, IX, ^o, p. 8^6-8 /[j.

^ De gloria Martyrum, v, p. 490.

* Historia FraHCorum,'K, i5,Tp. ^^^.

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