‹ Les moines de l'ancienne France (période gallo-romaine et mérovingienne [microform]Chapitre 35 sur 78 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Le régime alimentaire.

Privations extraordinaires et régime commun. — Heures des repas. — Jeûnes.

Il ne faut pas chercher dans les documents hagiographiques des renseignements précis sur le régime observé par l'ensemble des moines. Leurs auteurs, préoccupés avant tout de faire connaître les vertus de leurs héros, racontent de préférence leurs privations extraordinaires. Le récit de leurs abstinences peut cepen- • dant fournir certaines indications. Tout insuffisantes qu'elles sont, on les recueille avec plaisir, car la rareté leur communique une valeur inappréciable. Tel moine est loué pour s'être volontairement privé d'un aliment ou d'une boisson : n'est-ce pas dire que les autres en usaient d'ordinaire ? Pourquoi féliciterait-on un particulier de ce qui est le fait de toute une collectivité?

Ainsi. Julien de Randan ne prenait ni vins ni légumes cuits ^ ; Senoch ne buvait que de l'eau et s'abstenait de pain de froment * ; Monégonde vivait de pain d'orge, qu'elle assaisonnait de cendres, elle buvait du vin les jours de fête seulement ; ^ le reclus Emilien ne se servait

' Historia Francprum, IV, 32, p. i68.

2 Liber vîtes Patruvi, xv, p. 721.

3 Ibid.,xix, 736-738.

pas de graisse pour cuire ses légumes ^ ; Pair vivait de pain, d'eau et de légumes (olera) salés * ; l'ermite Marien mangeait des fruits sauvages et du miel, il puisait son eau à la rivière ^ ; Radegonde pratiqua des mortifications telles que Fortunat et Agnès craignaient pour sa santé ; leurs instances ne purent la déterminer à boire du vin *. Les œufs, le poisson, la volaille, les fruits, ne paraissaient point sur sa table ; elle se contentait de pain d'orge ou de seigle et de légumes. Un peu d'eau, allongée avec du vin et du miel, ou du poiré, faisait toute sa boisson ; elle refusait même la bière et l'hydromel ^.

De ces faits, il est permis de conclure que l'usage des légumes, même cuits à la graisse, des œufs, du poisson, et en certains cas de la volaille, des fruits, du miel, du vin, de la bière, du poiré, du pain de froment, d'orge ou de seigle, était courant parmi les moines. Ils mangeaient plus rarement de quelques-uns de ces aliments. Ainsi Caluppa, à qui les gens du voisinage offraient du poisson, ne l'acceptait pas toujours ^. Les cellériers des monastères avaient quelque peine à s'en procurer. Ils durent s'ingénier pour faire à discrétion des pêches fructueuses. Grégoire de Tours indique un procédé qui était d'un emploi facile aux bords des

1 Liber vitce Patrum, xn, 712.

2 Venance Fortunat, Vita S. Paiernï, ix, p. 35.

3 Gkég.de Tours, De gloria Confessoruvi, lxxx, p. 79S. i Venance Fortunat, Carmen -ki, p. 259.

* Vini vero puritatem aut medi decoctionem, cervisiseque turbidinem non contigit... Potum vero praeter aquam mulsam atque piratium non bibit. Id., Vita S. Radegundis, xv, xvi, p 42-44.

^ Liber vita Patrum, XI. 7 10.

rivières et des fleuves. Près de la rive, on creusait des puits, avec un canal qui les mettait en communication avec le courant d'eau. Une disposition ingénieuse rendait aux poissons une fois entrés la sortie impossible '. Les moniales de Sainte-Croix faisaient mieux : elles envoyaient des pécheurs jusqu'à la mer^.

Les moines pratiquaient des jeûnes nombreux.

Il y avait les jeûnes de dévotion et les jeûnes de pénitence imposés par l'abbé à un religieux coupable ^. Ceux-ci variaient en nombre et en rigueur suivant les cas. Les premiers cojmprenaient d'abord ceux prescrits à tous les chrétiens : le jeûne quadragésimal était au premier rang. Sainte Radegonde ajoutait encore aux exigences de l'Église, suivant une coutume assez répandue parmi les moines fervents de cette époque.

Les Pères du concile de Tours, qui déterminèrent en 567 la mesure de la psalmodie, prescrivirent aux monastères un certain nombre de jeûnes obligatoires. C'était, de Pâques à la Pentecôte, les trois jours des Rogations, tous les jours de la semaine qui suivait cette dernière fête, tous les lundis, mercredis et vendredis jusqu'au mois de décembre, à l'exception du mois d'août, pendant lequel les fêtes quotidiennes ne permettaient pas de jeûner, tous les jours de décembre jusqu'à Noël, le premier janvier, et de l'Epiphanie au carême les lundis, mercredis et ven-

' Liber vitiB Pafrum, xvii, p. 73 1.

2 Venance FoRTUNAT, ViîaS. Radegundis, xxxi, p. ^G.

^ Historia Francorum, IV, 34, p. 169.

dredis. Les infirmes jouissaient d'une dispense générale ^

Une seule remarque au sujet de l'horaire des repas : un passage de la vie de saint Léobard permet d'affirmer que le dimanche, les moines ne prenaient aucune nourriture avant que lés fidèles ne fussent sortis de la messe *. A Sainte-Croix de Poitiers, on faisait la lecture au réfectoire ^.

^ De jejuniis vero antiqua a monachis instituta conserventur, ut de Pascha usque Quinquagesima excepto Rogationes omne die fratribus prandium praeparetur ; post Quinquagesimatota hebdomada[ez asse jejunent.Postea usque Kalendas Augusti ter septimana jejunent, secunda, quarta et sexta die, excepto his, qui aliqua infirmitate constricti sunt. Augusto, quia cotidie missa sanctorum sunt, prandium habeant ; Septembre toto et Octobre et Novembre, sicut prius dictum est, ter in septimana, de Décembre usque Natale Domini omni die jejunent.Et quia inter Natale Domini et Epyfania omni die festivitatis sunt, idemque prandebunt excepto triduum illud, quod ad calcandum gentilium consuetudinem patres nostri statuerunt, privatas in kalendis Januarii fieri letanias,... post Epyfania vero usque Quadragesima ter in septimana jejunent, Concilium Tvronense, can. 18, p. 126, 127.

^ GiuÈG. DE Tours, Libtr vitce Patrwm, xx, 473. Ce fut une coutume très répandue jadis.

* Baudonivie, Vita S. Radegundis, xxi, dans Mabillon, Aeta Sanctorum, sec. I, 314. Ce devait être l'usage général.

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