CHAPITRE QUATRIEME
Le Monastère.
Première installation. — Construction du monastère. — Vastes édifices. — Plan par terre. — Lieux réguliers. — Eglises. — Patrons du monastère.
Les moines qui débutaient seuls ou presque seuls dans les solitudes boisées et dans les coins reculés de la campagne, se contentaient, comme les ermites de jadis et de tous les temps, d'une modeste cabane ou d'une grotte qu'ils adaptaient à leurs besoins. Saint Wandrille, à Elisang, habita une hutte {tugurium) qu'il avait édifiée de ses propres mains ^ Celle que saint Cyran occupa dans la région de Bourges était faîte de troncs d'arbres et de branches ^. Saint Riquier, au diocèse d'Amiens, saint Romaric, saint Arnoul et leurs compagnons dans les Vosges, se logèrent de la même façon ^. Saint Amé, lorsqu'il voulut mener la vie solitaire, choisit pour gîte une grotte sur les flancs d'une montagne *.
Ces installations' primitives s'imposaient au début
1 Vital s. Wandregesili^ Mabillon, II, 5o6.
2 Vita S. Sigiranni, ibii., 419.
^ Parvo tuguriunculo vilissimo opère facto. Alcuin, Vita S. Richarii, ihid., i8-3, Parvulismansiunculis patratis. VHaS. Arnulfi, ibid,, i^5.
* Vita S. Amaiî, ibid., 132, et éd. Krusch, Script, rer. Merov., IV, 216.
de la plupart des fondations. Les premiers moines campaient de leur mieux près de l'endroit même où s'édifiait leur demeure, pendant les travaux de construction et d'aménagement. C'était dans la force des choses. Ces installations étaient donc provisoires. Certains fondateurs laïques voulaient épargner aux moines les épreuves de cette existence pénible ; ils commençaient par faire construire le monastère de toutes pièces et par lui donner une organisation maté rielle suffisante, avant d'y réunir ceux qui devaient l'habiter. Il convenait d'agir ainsi lorsqu'on établissait une maison de religieuses. Ce procédé généreux fut quelquefois employé pour les hommes. C'est ce que firent saint Ouen et les membres de sa famille, dans le diocèse de Meaux, lorsqu'ils fondèrent l'abbaye de Rebais '. Saint Didier dut agir de même à Cahors. Les moines travaillaient à la construction de leur demeure. On ne peut en conclure cependant qu'ils faisaient tout par eux-mêmes. Ils n'auraient, point suffi à la tâche. On les vit, comme saint Hermeland, recourir aux bras des ouvriers du pays *, ce qui permettait de bâtir promptement. Comment s'expliquer, sans cela, la rapidité avec laquelle furent achevées de vastes abbayes, telles que Fontenelle et Jumièges ? Il est bien probable qu'ils eurent à faire venir d'assez loin des ouvriers spéciaux difficiles à trouver dans leur voisinage. Les moines anglais en ramenaient avec eux au retour de leurs excursions pieuses à Rome
1 Vacandard, Vie de S, Ouen, 62-65.
■2 Vita S. Hermelandi, Mabillon, III, I, 372.
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et en Italie. Les évêques francs ne craignaient point d'appeler des ouvriers assez éloignés pour doter leur ville épiscopale d'œuvres que ne pouvaient exécuter les artisans du lieu. C'est ainsi que saint Didier de Cahors pria son collègue de Clermont, Césaire, de lui envoyer des hommes capables d'établir des conduits pour la distribution des eaux '.
La direction des travaux appartenait au fondateur, évêque, laïque ou moine. Une moniale pouvait difficilement assumer une charge pareille. Elle demandait alors à l'abbé d'un monastère connu de lui prêter assistance. Quand sainte Burgondofaré s'occupa de faire bâtir son monastère d'Evoriacum (Faremoutier), saint Eustaise, abbé de Luxeuil, lui fournit quelques religieux sur qui elle put en toute sécurité se reposer de ce soin ^. L'abbé Walbert rendit le même service à la fondatrice de Saint- Jean- Baptiste de Laon, sainte Salaberge ^. Il y avait parmi les hommes qu'il lui envoya des ouvriers habiles et industrieux.
On commençait d'ordinaire par la construction de l'église ^. Les ouvriers se mettaient ensuite ou même simultanément à édifier les corps de bâtiment dont les religieux avaient un plus urgent besoin. C'étaient ceux dans lesquels ils vaquaient aux divers exercices réguliers
1 ut per tubos ligneos subterraneo officio ad ipsa civitate aquam ducere debeamus. S. Desiderii epistola i3, dans Epistola Merovingici et Carolini m'i, I, 201.
2 JoNAs, Vita S. Eustasii, Mabillon, ii, 21, et Krusch, 121.
^ Solamen artificesque ac viros industries praebuit ac commisit. Vita S. Salaberga, Mabii-lon, II, 408.
'G'eîtdi moins ce que fit saint Leufroy. ita S. Leufrîdi, Mabillon, III, I, 547-
3l6 MOINES MÉROVINGIENS.
et aux travaux indispensables au fonctionnement d'une communauté.
Des monastères, et ils furent nombreux, conservèrent les proportions modestes et F architecture rustique de la période antérieure. Leur situation, le nombre de leurs habitants et la modicité de leurs revenus ne permettaient pas davantage. Mais des aspirations nouvelles ne tardèrent pas à se faire jour, sous la poussée de la vie exubérante qui affluait en quelques centres monastiques. On éprouva le besoin de faire beau et grand. L'importance que prenaient les moines dans la société du VIP siècle semblait l'exiger. Saint Didier donna l'exemple du soin minutieux avec lequel les fondateurs veillaient sur l'exécution des travaux. Bâtiments, jardin, clôture, rien n'échappait à sa vigilance '. C'est à Fontenelle surtout que se manifesta le besoin d'avoir un monastère vaste et beau. On peut en juger d'après les proportions de la basilique de Saint- Pierre. Elle mesurait deux cent quatre-vingt-dix pieds de long et trente-sept de large. Les murs étaient en pierres de taille, et d'une exécution admirable ''.
1 Summo studio, miro ac singulari opère in domorum vel ecclesiarum extructione patratum, vinearum quoque et segetum ac parietum adjectione circumsepsit. Vie de S. Didier, éd. Poupardin 22. La description que le biographe de saint Didier fait un peu plus bas de cette construction monastique est à remarquer : Sui monasterii septa prasrogativa quadam dignitate in sublimiura domorum amplitudine etbasilicarum miranda altitudine et volucionum ambienda pulcritudineinsigni pœne ac singulari fabrica sustulerit. Denique primam inibi basilicam more antiquorum praeripiens, quadris ac dedolatis lapidibiis aedificavit, non quidem nostro gallicanoque more, sed sicut antiquorum murorum ambitus magriis quadris extrui solet. Ibid., 33.
2 .^dificavit ergo praefatus ammirabilis pater in eodem loco basilicam in nomine beatissimi principis apostolorum Pétri, quadrifido opère, ducentorum nonaginta.
LE MONASTÈRE. 3l7
La Neustrie et les diocèses du nord n'avaient peutêtre pas un monument comparable à ceux dont l'ensemble formait cette abbaye \
Les moines de Fontenelle semblent avoir attaché une grande importance â l'architecture monastique. Ils possédaient dans ce même diocèse de Rouen une celle fondée par le duc Pépin et sa femme Plectrude. Les bâtiments se faisaient remarquer par une élégance peu commune ^. On avait, dans l'abbaye voisine de Jumièges, les mêmes idées de grandeur qu'à Fontenelle. L'église était construite en forme de croix ; une image de la vierge Marie se voyait au chevet ; l'autel avait toute une parure d'or, d'argent et de pierreries. Le cloître était en pierre. Le monastère se composait de deux ailes de bâtiment, ayant chacune deux cent quatrevingt-dix pieds de long, et cinquante de large. Les celliers, le réfectoire et la cuisine occupaient le rez-dechaussée ; le dortoir, éclairé par de nombreuses fenêtres vitrées, se trouvait au premier étage. Il y avait un lit pour chaque religieux^.
Le monastère de Manglieu en Auvergne était moins grand. Mais son architecture ne paraissait ni moins belle ni moins riche. La principale église, dédiée à sainte Marie, fixait l'attention, avec sa haute tour
pedum habentem in longitudine, porro in latitudine triginta septem. Gesta abbatum Fontanellensium, i5.
1 Quod tam sollerti studio summaque industria terris singulare est ut pane illo in tempore Galliae Belgicse seu Neustriœ terris singulare erat. Ibid.
2 Ut inmajori elegantia ipsum locum sublimaret. Chronicon Fontanellense , Dom Bouquet, II, 658.
3 Vita S. Filiberti, Mabillon, II, 786.
3l8 MOINES MÉROVINGIENS.
pentagonale qui se dressait sur une base quadrangulaire. Il y en avait une seconde en l'honneur des saints apôtres. Les cintres, les colonnes qui les ornaient et leur plafond avaient reçu une ornementation d'une éclatante beauté. Les édifices, avec leurs blanches murailles, étaient aussi propres et soignés que les constructions des grandes viHes. Les fûts des colonnes et les arcades qui les rejoignaient rompaient la monotonie des longues surfaces. Les sculptures qui ornaient les chapiteaux et les peintures distribuées avec goût donnaient à tout cet ensemble une allure artistique peu commune. La grandeur du décor naturel et le feuillage des vignes et des arbres fruitiers formaient autour de ce monument un cadre digne de lui '. Les fondateurs qui appartenaient aux premières familles du pays se distinguaient entre tous les autres en donnant ainsi à leurs œuvres un éclat extérieur qui les imposait à l'admiration générale. Cette beauté matérielle, qui leur coûtait de gros sacrifices, témoignait surtout de leur foi ardente et éclairée.
Les moines purent, en de rares circonstances, utiliser des constructions anciennes, leur offrant encore des garanties suffisantes de solidité, lorsqu'il leur était possible de les adapter aux conditions de leur existence. Saint Donat, évêquè de Besançon, établit le monastère de Saint-Paul dans un antique édifice auquel ses fortes murailles avaient fait donner le nom de palais {pala- Hum) *.
1 Viia S. Boniti, Mabillon, III, i, 83.
^ JoNAS, Vita S. Columbani, Mabillon, II, 12, et Krusch, 79-80.
LE MONASTÈRE. 3l9
Quelques documents hagiographiques et les règles composées à cette époque fournissent des indications assez précises pour permettre de reconstituer le plan par terre d'une abbaye. On ne saurait y voir la reproduction fidèle de ce qui se trouvait partout. Chaque maison avait sa physionomie propre. Les fondateurs et les constructeurs, d'accord, comme tous les rédacteurs de règles, sur les lignes principales déterminées par une tradition ancienne, gardaient pour tout le reste une grande liberté d'allure. Néanmoins le monastère type, formé avec des traits contemporains, donne une idée assez exacte de ce que pouvaient être les cités monastiques de la Gaule mérovingienne.
Les édifices claustraux, les ateliers, les bâtiments nécessaires à une exploitation agricole, les cours, jardins et terres qui se trouvent dans le voisinage immédiat, constituent le monastère proprement dit. Cet ensemble se nomme claustra monasterii ', le cloître, ou encore regia monasterii. Saint Benoît l'appelle l'enclos monastique, septa monasterii. Il demande que tout ce qui est nécessaire au fonctionnement d'une communauté religieuse s'y trouve réuni, pour diminuer dans la mesure du possible les occasions de sortir *. Cette prescription se retrouve sous la plume du Maître ^. Une clôture matérielle sépare tout cet
1 Vita s. Filiberti, Mabillon, II, 791.
^ Monasterium autem, si potest fieri, ita débet constitui, ut omnia necessaria, id est, aqua, molëndinum, hortus, pistrinum, vel artes diverses intra monasterium exerceantur, ut non sit nécessitas monachis vagandi foras, quia omnino non expedit animabus eorum. Régula S. Benedicti, lxvi.
* Omnia vero necessaria intus intra regias^esse oportet, id est, furnuift,, machina.
ensemble de l'extérieur ; ce peut être une muraille, un fossé ou un talus. Saint Colomban la désigne par le mot vallum i. A Jumièges cette enceinte formait un vaste carré de murailles élevées, on eût dit une enceinte fortifiée ^. Celle de Faremoutier était assez haute pourqu'on ne pût la franchir sans le secours d'une échelle ^. La sortie du monastère était dans ces conditions fort difficile. Les habitants pouvaient vivre en paix. Ils n'avaient à redouter l'irruption d'aucun étranger ou ennemi. C'est un péril contre lequel les constructeurs tenaient à les protéger ^.
Une porte percée dans la muraille mettait les moines en communication avec le dehors. Elle était habituellement fermée, même pendant le jour. Le frère qui la laissait ouverte commettait une faute, toujours plus grave si cet oubli avait lieu durant la nuit ^. Pour éviter ces distractions fâcheuses, le Maître confiait au portier le soin d'ouvrir et de fermer. C'est aussi le portier seul qui conservait les clefs. Lorsque la nuit était
refrigerium, hortus vel omnia necessaria, ut non sit frequens oçcasio.propter quam fratres multoties foras egressi, secularibus mixti forte a religiosorum oculis visi. . Régula Magistri, xcv, Holstenius, II, 462.
1 Qui extra vallum, id est extra septum monasterii sine interrogation e ierit. S. Coîumbani Régula cœnobialis , 10, Pat. Lat., LXXX,2I9, et De PœniUntiarum men- .sura, ibid., 229. L'enclos de Solignac était protégé d'un côté par la rivière et de l'autre par un fossé. Vita S. Eligii, I, 19, éd. Krusch, 682.
2 Ubi ejus providentia construxit per quadrum mœnia turrita mole surgentia. Vita S. Filiberti, Mabillon, II, 786.
' JoNAS, Vita S, Burgundofara, ibid, 427.
* C'était la pensée de saint Donat de Besançon. «Omnique muninime roborans », est-il dit de lui à propos de la clôture du monastère qu'il bâtit pour les femmes. JoNAs, Vita S. Coîumbani, loc. cit.
^ S. Colomban, De Pcenitentiarum mensura, Pat. Lat., LXXX, 229.
venue, il les remettait à l'abbé ^. Pour éviter de surcharger un seul homme, on nommait ordinairement deux portiers. Ce devaient être des religieux d'un certain âge, presque des vieillards. On leur donnait une cellule près de la porte. Ils avaient avec eux des chiens de garde. Un gros cercle de fer, suspendu à un anneau dans la porte du côté extérieur, servait de signal aux arrivants. Lorsque le frère entendait frapper un coup, il pouvait, au moyen d'une ouverture, voir celui qui se présentait, avant d'ouvrir ^.
On ne saurait imaginer une maison plus isolée de tout ce qui l'entoure. Les voyageurs qui viennent demander l'hospitalité n'y entrent pas facilement. Le logement qui leur est assigné se trouve auprès de la porte et loin du monastère proprement dit. Saint Colomban est sur ce point d'une sévérité extrême. Aucun étranger, fût-il roi, n'est admis dans les bâtiments réservés aux moines. Tous les abbés ne poussent pas aussi loin la séparation d'avec le monde. Aussi les princes et les évêques francs ont-ils de la peine à comprendre cette attitude du fondateur de Luxeuil '.
Celui qui bâtit un monastère doit tenir compte des coutumes de ses habitants. Ce sont des hommes qui vivent à peu près toujours ensemble, pendant le sommeil, les repas, la prière, le travail. Ils forment donc une communauté. C'est pour cette communauté que les constructions monastiques sont faites '*. L'in-
1 VitaS. Agili, Mabillon, II, 3io.
2 JR«^«Za Mfl^wirî, xcv, HoLSTENius, 461.
^ JoNAS, Vita S. Columbani, 19, éd. Kruch 8.
4 Utmonachi juxtaregulam vivant nec séquestrât! per cellas vel convivant vel
dividu se trouve de la sorte absorbé dans le cœnobium. Cette condition organise de la manière la plus simple la pratique d'une vertu essentielle, la pauvreté. Il ne semble pas néanmoins qu'à Luxeuil les frères dorment en un dortoir commun. Saint Colomban les distribue dans des cellules plus ou moins grandes ^ . Saint Benoît s'accommode également d'un dortoir unique, ou de dortoirs multiples pouvant contenir chacun une dizaine de lits * . Dans le réfectoire, salle commune où tous les religieux prennent leurs repas, il y a pour l'abbé une table spéciale avec un siège ou cathèdre. Les frères s'assoient par groupes de dix ou onze sur des bancs devant des tables plus grandes. On voit, au milieu, un siège (sella) destiné au lecteur ^. Saint Colomban fait placer auprès de la porte une pierre sur laquelle les frères peuvent déposer, en entrant, leurs gants, un outil ou un objet quelconque qu'il ne serait pas convenable d'avoir avec soi * . La cuisine est à proximité du
peculiare ullum habeant, sed juxta Apostolum sint eis omnia communia, sicut abbatis vel praepositi dispensatio justa perpenderit. Concilium incerti loci (614), can. 5, éd. Maassen, 194. Cette décision résume les prescriptions de la plupart des règles.
' Qui visitaverit alios fratresin cella seorsum sine interrogatione... Si dimissa synaxi non continuo ad cellam recurrerit... Si cum uUo qui suae cellae cohabitator non est, confubulari quantulumcumque praesumpserit. S. Columban, Régula cœnobialis, 10, Pat. lat., LXXX, 219, 224.
^ Si potest fieri omnes in uno loco dormiant ; si autem multitudo non sinit,deni aut viceni cum senioribus qui super eos soUiciti sint, dormiant. Régula S. Bettedicti, XXII .
•^ Régula Magistri, xxm et xxiv, Holstenius, II, 367-372.
* ... supra lapidem qui ante fores refectorii erat. Jonas, Viia S. Columbani, i, i5, Krusch, 81.
réfectoire. La commodité du service demande que le cellier et la cave n'en soient pas très éloignés. On y y conserve, entre autres provisions, le vin et la bière enfermés dans des récipients (vasa) et des tonnes, munis d'un trou qui se ferme au moyen d'un obturateur en fer ^ . La boulangerie, le grenier, qui est sous la surveillance d'un frère (custos horrei) *, le moulin, conduit par le frère meunier (custos molendini) ^, les étables et toutes les officines où se fait la préparation éloignée des aliments sont dispersés dans l'enclos, suivant les exigences des liebx et la commodité du travail.
La maison des infirmes est distincte du dortoir commun. Elle fait partie cependant du corps de logis monastique. On a soin de ménager, dans cet ensemble d'édifices qui forment le monastère, des pièces destinées à recevoir les provisions de linge, les vêtements, les livres, les outils, en un mot tout ce dont peuvent avoir besoin des religieux. Le froid qui sévit dans les contrées montagneuses et dans les pays du nord rend indispensable, durant l'hiver, l'usage du feu. On réserve à cet effet une salle munie d'une cheminée, où les frères vont se chauffer *. Il y a dans le monastère, problablement au milieu de toutes ces constructions, une croix dressée de manière à être vue par tout le monde. Elle joue un rôle dans l'existence des moines.
^ Ferraculum quod duciculum vocant. Ibid.
2 Ibid., 12, 82.
3/i«W.,Il5.
* Vita S. Lantberti, Mabillon, III, I, 63. La. Régula cujusdam ad virgines parle du foyer de la salle commune, xii, Holstenius, III, iSg.
Saint ; Colomban leur prescrit d'aller prier devant elle, toutes les fois qu'ils ont à sortir ^ C'est sans doute au pied de cette croix que les frères ou les sœurs coupables d'avoir éveillé leurs yoisins ou voisines en faisant du bruit, allaient se mettre à genoux pour réparer leur faute. L'évêque saint Lambert, réfugié à Stavelot, qui avait la dévotion de nettoyer les chaussures des religieux pendant leur sommeil, eut la maladresse de faire du bruit : le prieur, éveillé en sursaut, l'envoya au pied de la croix, où il resta jusqu'après l'office de laudes ^. La prieure de Pavilly, brusquement éveillée par une moniale qu'elle ne reconnut point, lui infligea la même pénitence. La coupable n'était autre que sainte Austreberte, occupée à faire l'inspection de sa communauté ^. Le, culte de la croix était particulièrement en honneur parmi les disciples de saint Colomban. Saint Attale en fit placer une à la porte de sa cellule. Il l'appuyait contre son front lorsqu'il sortait et entrait *.
L'ensemble des constructions du monastère a pour point d'appui l'église ou oratoire avec son atrium ou cloître qui circule autour des diverses salles. C'est là que les frères se tiennent réunis pendant les heures consacrées à la lecture ^.
Rares sont les monastères qui ne possèdent qu'une
^ Qui egrediens domum ad orationem poscendatn non se humiliaverit et post acceptam benedictionem non se signaverit, crucem non adierit, S. Columban, Régula cœnohialis, x, Holstenius, II, i65 et Pat. lat. LXXX, 217.
2 Vita S. Lantberti, Mabillon, III, i, 63.
3 Vita S. Austrebertct, iibd., 29.
* ]otiAS,Vita S. Çolumha.nin6éà. Krusch 118.
* Ihid., I, 20, p. 98.
église. On les multiplie à cette époque avec une certaine prodigalité, moins pour les besoins du culte que pour l'honneur des saints auxquels elles sont dédiées. Quelques-unes, la principale généralement, prennent le nom de basilique. Il suffit qu'un abbé reçoive les reliques d'un saint vénéré pour qu'il s'occupe de lui élever un oratoire ; c'est pour ce motif que saint Wandrille érigea près de Fontenelle les églises de Saint-Amans et de saint Saturnin. Ce saint abbé est peut-être le plus grand bâtisseur d'églises du VIP siècle. Il y en eut sept en même temps à Fontenelle, dédiées à saint Pierre, à saint Paul, à saint Pancrace, à saint Laurent, à Notre-Dame et aux deux saints nommés plus haut.
La basilique de Saint-Paul, sans avoir les proportions de celle de Saint- Pierre, se faisait remarquer par la beauté de son architecture. On y enterrait les abbés vénérés après leurs morts comme des saints ^ Les moines d'André, sortis de Fontenelle, ont emprunté à, saint Wandrille le goût des nombreuses églises. Ils en ont bâti deux en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, et trois moins grandes à saint Martin, à saint Léger et à saint Wandrille ^. Saint Philibert en voulut quatre pour son monastère de Jumièges : l'une dédiée à la Vierge, avec trois autels, le principal fait d'or et d'argent et orné de pierres précieuses en l'honneur de Notre-Dame, et les deux autres en l'honneur de saint Jean- Baptiste et de saint Colomban ; la deuxième
1 Vita S. Wandregesili, Mabillon II, 5o7-5o8. Gesta abbatum Fontanellensium, i5-i6.
- Vita S. Hermellandi, Mabillon III, i, 372 et s.
SOUS le vocable de saint Denis et de saint Germain, la troisième sous celui de saint Pierre, et la quatrième consacrée à saint Martin. Ces trois dernières sont plutôt des oratoires aux proportions très restreintes. Le biographe les nomme œdicula, oraculum ou sacrarium i . La vie de saint Bonnet ne signale que deux églises à Manglieu, dédiées la première à sainte Marie et la seconde aux saints Apôtres *.
Les titulaires des églises et des oratoires monastiques sont un indice curieux des dévotions qui occupaient la première place dans la piété des moines et de leurs contemporains, car ils leur donnent le nom des bienheureux dont le crédit auprès du Seigneur et les mérites provoquent de leur part plus de confiance et d^admiration. Saint Pierre est de beaucoup le plus honoré. On le trouve à Luxeuil, à Fontenelle, à Jumièges, à Corbie, à Grandval, aux Fossés près de Paris, à Lure, à Guéret, à Solignac, à André, à Belcinac, à Saint- Josse, à Nivelles, à Gand, à Fleury, à Rebais. La liste de ses églises n'est pas épuisée dans cette énumération. Lorsque la principale basilique est sous son vocable, il est bien rare qu'une seconde ne soit pas dédiée à saint Paul, à moins qu'on ne donne simultanément leurs deux noms à la première. Sainte Marie est titulaire des grandes églises de Pavilly, de Manglieu et de Samer ; elle a des oratoires secondaires à Fontenelle, à Chelles, à Jumièges, aux Fossés. Saint Jean Baptiste, qui a un monastère à Laon, possède
' Vîta S. Filiberti, Mabillon, II, 786.
2 Vita S. Boniti, ibid., lïl,i, 83.
ailleurs quelques oratoires et autels. Les basiliques de Saint- Leufroy et de Chelles sont en l'honneur de la sainte Croix. Saint Georges a son oratoire à Chelles et saint Martin le sien à Jumièges '. On rencontre ensuite les noms des martyrs romains, dont le culte se répand dans la Gaule mérovingienne avec le récit de leurs gestes. Les pèlerins qui vont à Rome en rapportent des reliques, que les moines recueillent avec une religieuse avidité. Ce sont en outre quelques-uns des saints évêques gallo-romains et francs qui s'imposent le plus à la vénération publique par .l'éclat de leurs vertus et de leurs miracles posthumes. La présence d'une relique ou d'un souvenir motive ou consacre leur culte dans un monastère. Il n'est pas toujours possible de leur donner à chacun un oratoire ou un autel. On n'aime pas à multiplier les autels ; les basiliques qui en comptent deux ou trois ^ sont rares. Le fondateur qui ne se croit pas en mesure de doter chaque saint de son église, peut toujours les honorer collectivement, en leur confiant le titre d'une même basilique et la protection de tout son monastère. C'est ce qu'a fait saint Eloi à Solignac. Ce monastère, dit-il dans sa charte de cession, est en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul, de saint Pancrace, de saint Denis et de ses compagnons martyrs, de saint Martin, de saint
1 Nous ne prétendons pas donner ici la liste complète des titulaires d'églises connus. Il serait facile d'ajouter d'autres noms. Mais nous en avons dit assez pour montrer l'orientation de la piété monastique.
2 C'est le cas à Rebais et à Jumièges. On pourrait trouver encore d'autres exemples.
Médard, de saint Rémi et de saint Germain, confesseurs ^
Les monaâtères qui s'élèvent sur le tombeau d'un saint particulièrement honoré ou qui se trouvent, par le fait de leur fondateur, de leurs abbés ou de toute autre circonstance, en rapports assidus avec les princes et les familles fortunées, ont de quoi orner richement les églises. Saint Eloi, qui connaissait l'art de travailler les métaux, ne contribua pas peu à développer le goût d'un décor artistique. Son biographe énumère les œuvres d'art sorties de ses mains. Ce sont des châsses pour les reliques de saint Germain, de saint Julien, de sainte Colombe, de saint Quentin, une ornementation d'un travail merveilleux destinée au tombeau de saint Martin, une autre pour celui de saint Denis avec un ciborium en marbre orné d'or et de pierres précieuses, des lames d'argent pour l'ambon et les portes de la basilique de ce dernier saint, sans parler des travaux exécutés autour de l'autel '. Les abbés de Fontenelle ne se sont pas montrés moins zélés pour embellir la maison de Dieu. Le livre de leurs Gestes énumère avec soin les dons faits par eux à la sacristie et au' trésor. Hugues donne un calice et une patène d'or pesant quatre livres et deux onces, un tabernacle en forme de tour {turriculum) de même métal, pesant cinq livres, une châsse garnie d'or et de pierreries *. Bénigne, un
1 Krusch., Script, rer. Merov., IV, 746. Quelques fondateurs eurent alors la coutume de mentionner dans la charte de fondation les saints dont on gardait les reliques au monastère et qui étaient vénérés comme patrons.
1 VitaS.Eligii, i, 32, 388.
~ Gesta abbaium Fontanellensium, 28.
calice en or du poids de cinq livres avec sa patène qui en pèse une i. Les bienfaiteurs et les bienfaitrices se plaisent quelquefois à offrir des ornements *. Sainte Bertille, abbesse de Chelles, avait soin d'orner de son mieux les autels et les églises ^.
Ils semblent surtout prendre à cœur l'entretien du luminaire qui brûle jour et nuit devant les autels et les reliques des saints. Les moines de Saint-Denis ont reçu de Childebert III des donations à cet effet *. Dagobert donna des terres du fisc à Saint-Riquier, afin de pourvoir à cette dépense ^ .
Les monastères, fussent-ils de proportions restreintes, coûtaient beaucoup de peine à bâtir. Il fallait y veiller avec le plus grand soin. Un incendie était toujours à craindre, principalement lorsque les constructions étaient en bois, ce dont les communautés pauvres devaient s'en contenter. Ailleurs, les murailles manquaient de solidité. Le dortoir de Pavilly s'effondra brusquement une nuit. Les sœurs seraient restées ensevelies sous lés ruines, si l'une d'entre elles, éveillée à trois reprises différentes, n'était allée, sous une impulsion mystérieuse, avertir sainte Austreberte de sonner le réveil de la communauté. A peine arrivées au chœur, elles entendirent le bâtiment qui s'écroulait ®
1 Geste abbatutn Fontanellensium, 24.
- VitaS. Agili, Mabillon, II, 3o5.
^ Voir Pardessus. Diplomata, etc. Prolegomena, 289.
4 Vita S. Bertilœ, ibid., III, i, 21.
* PoNCELET, La plus ancienne vie de S. Riquier, dans Analecta Bollandiaiia , XXII,
* VitaS. Austrebert(e, Mabillon, III, i, 3o.
33o MOINES MÉROVINGIENS.
L'entretien et la surveillance de tous ces édifices, comme, du reste, de tout le matériel de la maison, étaient à la charge de l'abbé. Le Seigneur devait un jour lui en demander un compte rigoureux. Cette responsabilité jeta saint Attale, abbé de Bobbio, dans une profonde inquiétude, quelque temps avant sa mort. On le vit un jour inspecter avec le plus grand soin toutes les parties du monastère. Il se mit ensuite à faire renouveler les toitures et consolider tout ce qui en avait besoin, pour ne mériter aucun reproche au tribunal de Dieu '.
Une réflexion recueillie dans la règle du Maître a sa place marquée à la fin de ce chapitre. Elle révèle chez son auteur une préoccupation artistique, que l'on ne s'attend guère à trouver sous la plume d'un écrivain de cette époque barbare. En tout temps le monastère doit être propre et orné, déclare-t-il, et avoir ses portes et fenêtres garnies de courtines ; toutes les pièces dont il se compose devraient ressembler à une église pour inspirer à ses habitants la joie du service de Dieu, le bonheur de la vie religieuse et de la prière *.
' Vita S. Columhani, ii 5, p. 117. Les soins de saint Attale, en cette circonstance, ne s'arrêtèrent pas aux seuls bâtiments : il fit mettre en bon état les chariots, les manuscrits, le mobilier, les vêtements et les chaussures.
2 Nam omni tempore sic ornatum et mundiim esse débet monasterium, ut per omnia introitorum loca mundaornata velis videatur ubique quasi unaecçlesia, ut ubique ad invicem occurrentes deceat, libent et delectentur orare. Régula Magistri vin, HoLSTENius, II, 407.