‹ Les moines de l'ancienne France (période gallo-romaine et mérovingienne [microform]Chapitre 5 sur 78 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Orii^ines et développement de la vie monastique dans la Ciaule méridionale

La Provence. — Cassien et Saint- Victor de Marseille. — Lérins et les monastères insulaires. — • Monastères de la Provence. — Monastères viennois. — Monastères de Lyon et du Jura,

La situation géographique de la Provence la prédestinait au rôle d'intermédiaire entre la Gaule et les grands foyers civilisateurs répandus autour de la Méditerranée : l'Italie, l'Afrique romaine, v l'Egypte, la Grèce et l' Orient asiatique. C'est sur ses côtes que les Grecs établirent leurs premières colonies. Les Romains commencèrent par elle leurs conquêtes transalpines. Le christianisme s'y implanta de bonne heure. Ses églises, noinbreuses et florissantes, qui sentirent le contre-coup des agitations doctrinales de leurs sœurs orientales et africaines, ne purent pas rester étrangères au développement des institutions religieuses qui naissaient, et grandisfaient ailleurs.

Le continuel va-et-vient qui au IV^ siècle mettait les églises d'Occident en rapport avec celles d'Orient permit aux évêques et aux fidèles de la Provence de connaître les merveilles de l'ascétisme monastique, dont les vsolitudes de l'Egypte et de la Palestine étaient depuis quelque temps le théâtre. Mais la contagion de l'exemple fut très lente. Et il n'y a rien là qui puisse nous étonner ; car ce fut un peu le sort de tout l'Occident. Bien qu'elle eût appris de la bouche de saint Athanase la vie extraordinaire de saint Antoine, l'Italie ne se pressa point de fournir au monachisme un recrutement nombreux, L'Afrique, pour s'ébranler, attendit saint Augustin, c'est-à-dire la fin du IV^ siècle. Il y eut chez les Espagnols moins d'empressement encore. Les Eglises de Poitiers et de Tours, et les contrées qui subirent l'action de saint Martin et de ses disciples s'ébranlèrent d'assez bonne heure. Le midi de la Gaule, et en particulier la Provence, connurent pratiquement les moines à une époque beaucoup plus tardive.

Le V^ siècle vit arriver en Provence deux hommes qui furent bientôt les promoteurs ardents de la vie monastique : saint Honorât, à Lérins, et Cassien, à Marseille. Avec ce dernier, toute la tradition ascétique de l'Orient aboutit dans la Gaule méridionale, pour être élaborée et adaptée aux exigences des tempéraments occidentaux. Après avoir subi dans ces contrées une évolution nécessaire, les institutions monastiques s'épanchèrent plus fécondes sur l'Occident tout entier. Ce ne fut point sans bénéficier, au

préalable, de raction de quelques moines éminents.

Jean Casslen avait demandé aux écoles théologiques et ascétiques de l'Orient sa formation intellectuelle et religieuse. De retour dans son pays d'origine, il réunit quelques disciples pour fonder avec eux le célèbre monastère de Saint -Victor de Marseille ^ (vers 418). Il établit, vers le même temps, sous le vocable de Saint- Sauveur, un second monastère pour les femmes. On lui donna plus tard le nom de son fondateur ^.

Quelques années auparavant, vers 410, saint Honorât s'était' réfugié dans un îlot de la Méditerranée, connu depuis sous son nom ; il appartenait au petit groupe des îles de Lérins ^. Les chrétiens qui désiraient recevoir une formation monastique sérieuse affluèrent dans sa solitude. Lérins devint en peu d'années un asile' dè^ saints et une école qui fournit aux églises du midi des maîtres de la doctrine et des pontifes éniihents.

Ce ne fut pas la seule île des côtes de la Méditerranée qui fournit une retraite aux solitaires. Saint Martin, le premier, avait cherché un refuge dans

^ JoHANNis Cassiani, De instituas cœnohiorum et de octo prificipalium vitiorum reme- É^Ks, éd. Petschenig, Vindobonae, 1888, m-8. Prolegomena, De Cassiani vita et scriptis.

2 Ferd. André, Histoire de l'abbaye des religieuses de Saint-Sauveur de Marseille, Marseille, i863, in-8.

* Cet archipel est situé à 4 kilomètres de Cannes, arrondissement de Grasse, Alpes-Maritimes. Deux îlots sont surtout connus : Lerina on Saint-Honorat, et Lero ou 'Sainte- Marguerite. Ce dernier est le plus grand et le moins éloigné de la côte. Alliez, Histoire du monastère de Lérins, Draguignan, 1862, 2 vol. in-8.

l'ile Gallinaria. Celle de Cap raria, ^ située. entre la Corse et lé littoral italien» fut habitée par plusieurs ascètes. Il y en eut dans l'île » de Gorgone ; la noble Romaine Fabiola aimait, à leur envoyer de quoi subvenir à leurs besoins. Les îles d'Hyères eurent, elles aussi, une population monacale ; Jovinieri, Léonce, Minerve et Théodore, à qui Cassien adressa ses dertiières conférences, en faisaient partie. La solitude profonde dont ils y jouissaient, et le spectacle grandiose de la mer, qui impressionne toujours les âmes élevées, rendaient ces retraites insulaires particulièrement agréables à des moines. Saint Ambroise donne les motifs de cette prédilection dans ce passage de son commentaire sur l'Hexamérori : « Que dire des îles que le Créateur a enchâssées dans la mer comme des joyaux ? Les hommes qui veulent se soustraire aux séductions du monde et fuir les écueils de la vie présente, y cachent, loin du siècle, leur chasteté. La mer est donc pour eux l'asile secret de la tempérance, un lieu favorable à la pratique de la virginité, un refuge . sûr et tranquille. Les hommes fidèles et dévoués à Dieu y trouvent une flamme qui alimente leur dévotion. Le bruit des flots, qui vont se briser doucement sur la plage, rivalise avec le chant des

V Ce sont ces moines qui s'attirèrent les invectives du poète gaulois Rutilius Numatianus, resté païen :

Processu pelagi jam. se Capraria toUit ;

Squallet lucifugis insula plena viris,

Ipsi se monachos Graïo cognomine dicunt,

Quod soli nuUo vivere teste volunt, etc.

Voir G. BoissiEK, La fin du paganisme, II, 199-201.

psaumes. Les îles applaudissent ainsi au chœur des saints, elles résonnent d'hymnes suaves ^ »

Lérins eut pour les âmes éprises de la vie monastique un attrait irrésistible, qui se fit sentir durant un siècle et plus. Sa population religieuse finit par déborder sur le continent. Saint Honorât, devenu évêque d'Arles (426), passe pour avoir fondé dans une île du Rhône le monastère que saint Césaire gouverna pendant trois années ^. Après son élévation à la dignité épiscopale, ce même Césaire établit dans sa ville un autre monastère pour les femmes (5i3), sous le vocable de Saint-Jean. Sa sœur Césarie en fut la première abbesse ^.

Ce n'est pas la seule communauté de femmes que renfermât le diocèse. La dernière des quatre exhortations qui complètent la règle du saint pontife, a été écrite pour une abbesse Oratoria, qui en dirigeait une autre "*. L'évêque saint Aurélien bâtit deux nouveaux monastères, grâce à la munificence du roi Childebert ; le premier, destiné à des religieuses, était sous le vocable de Sainte- Marie ; le second, érigé en l'honneur de saint Pierre, fat occupé par des hommes (548). Moines et moniales reçurent

1 s. Ambrosii, Hexameron, 111, cap. v, 23. Pat, lat. XIV, i65.

' Vita S. Casarii, I, 12, éd. Krusch, Scripiores rerum Merovingicarum, III, 461. Malnory, Saint Césaire^ évêque d'Arles, fairis. Bouillon, 1894, in-8, p. 24. Il ne reste aucun autre souvenir de ce monastère, qu'on a vainement cherché à identifier avec Montmajour.

•'' Vita S. Casarii, I, 35, p. 470, et Malncry, p. 257, etc. Cette abbaye a reçu depuis le nom de saint Césaire, son fondateur.

* HoLSTENiu-, Codex regiilarum, III, 4g; Malnory, X.

de leur fondateur la règle qu'ils devaient suivre *» Castor, évêque d'Apt (419-426), pour qui Cassien rédigea ses Institutions ^, avait fondé un monastère sur un de ses domaines. On peut en citer d'autres encore, tels que celui auprès duquel vivait le célèbre reclus Hospitius ^, celui de Ferréolac au diocèse d'Uzès, qui eut pour fondateur et législateur l'évéque saint Ferréol ^y ceux de Bodon fmonasterium Bodanense) ^, qui eut pour abbé saint Marius, Sainte-Marie de Lure au diocèse de Sisteron ^, dont les origines sont moins connues.

Les renseignements font dé%ut à qui veut suivre le développement de là vie monastique en dehors de Saiht- Victor de Marseille, de Lérins et' d'Arles. Il recueille péniblement quelques rares indications certaines, au milieu de traditions vagues et presque toujours dénuées de fondement sérieux. Saint Grégoire de Tours affirme qu'un grand nombre de moinés et d'abbés assistèrent à la translation solennelle des reliques du saint martyr Ferréol, célébrée à Vienne par l'évéque saint Mamert (vers 470) "''. Quelques saints furent dans cette église les pro-

^ Promium régula S. Aureliani, Holstenius, II, loo. Malnory, 273. " Sanctorum simplicetn vitam simplici sermone fratribus in novello monasteria ino cvpiensexplaxiaxi. Prafatio, 4. . '

* GjtEGORii TuRON. Historia Francorum, VI, 6, éd. Krusch, 25o.

* Régula S. Feneoli , pmfatio , dans Holstenius, II, 119.

* Gallia christiana, éd. Palmé, I, 376. Isnard, Etudes historiques sur l'abbaye de Bodonà Saint-May, dans Bul, Soc. départementale d'arckéoL de la Drame, l (1866),. 46-52.

^ Ibid., 509. Voir Mabillon, Annales, I, i32.

'^ Adyeiçiitad hoc opus abbatum atque monachorum ' mag^^n'us nùinërus. Gregor. TuRON. Liber de virtutibus S. Jiiliani, 565.

pagateurs de la vie monastique. Léonien, qui est mentionné par le biographe des Pères du Jura, y gouvernait, du fond d'un réclusoir, deux monastères, l'un d'hommes, situé auprès de sa cellule, et l'autre bâti à quelque distance, où vivaient soixante moniales ^ Cet abbé Léonien, originaire de la Pannonie, s'était retiré à Vienne, au commencement du VP siècle, après un long séjour à Autun, où il mena la vie des reclus. On identifie les deux monastères fondés par lui avec l'abbaye de Saint- Pierre et celle de Saint- André-le-Haut ^. Saint Theudaire est vénéré comme le fondateur d'un monastère de Sainte-Marie, qui fut surnommé plus tard Saint-Chef ^. Le groupe des moines connus sôus le nom de moines de Grigny, appartenait à ce même diocèse de Vienne. Il se composait de plusieurs monastères peu éloignés de la ville. Saint Avit aimait à séjourner parmi eux'*, M. Longnon croit pouvoir les placer sur la hauteur de Sainte-Colombe '', autour de la basilique de Saint- Ferréol, qui fut détruite par les Sarrazins au commencement du VHP siècle ^. Le biographe

' Monachos juxta cellulam haud plurimos regenis, monachos vero procul intra urbem monasterioque conseptas ultra sexagenario numéro admirabili ordinatione rexit et aluit. Vita Patrum jfurensium, III. 5,ed. Krusch, Script, rer. Meyov.IlI, i56,

' Mabillon, Annales Benedictini. i, 3i-32.

* A cause de la tête du saint qui y était conservée. Arrond. de la Tour-du-Pin, départ, de l'Isère. Sa vie, écrite au IXe siècle par Adoti de Vienne, ne peut guère être mise à profit. Voir Krusch, op. cit., 525- 53o.

* Nam monasteriis Grinescensibus occupatus aliquandiu jam habitaculo civitatis. Epistola S, Aviti ad Maximum episcopum, éd. Phiper, gi. Voir Sidonii Apoli.lNAi'isEpistoIarumlib.Vi.l,i'j,]^. 124.

^ Gant. Vienne, Isère. ■

* Longnon, Géographie delà Gaule au VI^ siècle, Paris, Hachette, 1878, in-4, 425.

de saint Theudaire lui attribue l'origine de plusieurs abbayes : Saint-Maurice d'Arcisse \ Saint-Pierre d' Alarma, et deux autres, dont il tait le nom, l'une à proximité de Vienne, et l'autre sur les rives du Gère, affluent du Rhône ^. Une vie de saint Clair, rédigée au VHP siècle, donne quelques détails sur les monastères viennois au commencement du VIP siècle : outre les deux mentionnés plus haut, il y est question d'un second en l'honneur de saint André, de ceux des Saints-Gervais-et-Protais, de Saint-Jean-Baptiste, de Saint- Vincent, de Saint-Martin, de Saint-Nizier et de SainteTBlandine ^.

Lyon, qui était le centre d'un vaste diocèse, ne connut les moines guère avant le V^ siècle. On ne peut reculer au delà de cette époque la fondation de rile- Barbe '^. Saint- Martin d'Ainay fut fondé un peu plus tard ^. Le monastère des religieuses de Saint - Pierre remonte à la période mérovingienne, sans qu'on puisse déterminer avec certitude la date de sa fondation ^. Les moines du Jura, communément appelés Patres Jurenses, formèrent le groupe le plus célèbre du diocèse de Lyon. Leur vie régulière.

1 Com. de Saint-Chef.

2 Krusch, op. cit. 528, et Mabillon, I. 106.

"'' Mabillon, Acia Sanctorum Ord. S. Benedicti, II, 483-485, et Annales Benedictini, I, 106.

* Com. de Saint- Rambert, Rhône. Voir Le Laboureur, Les Masures de Vile- Barbe, nonv. édition par Guigue, Lyon, 1887, t. I.

* Mabillon, iUd, i2-i3,

, " Les monastères de Saint-Paul et de Sainte- Eulalie revendiquaient une origine gallo-romaine ou mérovingienne. Les auteurs de la Gallia.christiana pensent que les églises de Saint-Irénée, . Saint-Nizier et Saint-Rambert furent dans ces temps reculés desservies par des moines. Gallia christiana, IV, 212-216, éd. Palmé.

43 MOINKS GALLO-ROMAINS.

leur piété et leur science donnèrent à ces solitudes du Jura un charme tel que saint Avit put les comparer au paradis ^ Saint Sidoine Apollinaire ne parle pas avec moins d'admiration de ces cellules qui ont quelque chose de céleste ^. Leurs fondateurs, les saints frères Romain et Lupicin, s'établirent d'abord à Condat, connu depuis sous le nom de Saint-Claude ^. L'affluence des vocations les contraignit à disséminer leurs moines ^. Lauconon, plus tard Saint- Lupicin ^, et Romainmoutier ^ sont les deux seuls noms de cette filiation monastique qui aient échappé à l'oubli. Les moniales eurent dans cette même région un monastère à Baume {Balma) '^. L'abbaye d'Agaune eut pour fondateur le roi burgonde saint Sigismond, converti

^ Desideria hominumad locum vestraecohabitationisadtrahitis, quo proculdùbio personas vestrse sollicitudine, institutione, doctrina, etiamsi in veritate sit heremus, fieret paradisus. S. Aviti epistola Viventiolo, p. 53.

- Il écrit à Domnulus ; Nunc ergo Jurensia si te remittunt jam monasteria, in qua libenter solitus ascendere jam caelestibus supernisque praeludis habitaculis. SiDONii epistol. h'b. IV, 25, p. 76-77.

^ Départ, du Jura.

* Territoria multa longe lateque spatiis districta terrarum monasteriis ecclesiisque replerentur. Viia Patrum Jurensium, i35.

* Arr. S. -Claude, Jura.

* District d'Orbe, cant. de Vaud, Suisse.

" Sur ces divers monastères, voir Longnon, Géographie de la Gaule au VI' siècle, 231-224, 226-228. DoM Benoit, Histoire de l'abbaye et de la terre de Saint-Claude, Montreuil, 1890, 2 vol. in-8, 1. 1. La Vita Patrum jfurensiuvia.é\.é éditée par Krusch. dans Fassiones vitceque sanctorum œvi M erovingici et antiquiorum aliquot, Script, rer, MerovAll, 12 5- 166. KnvsCH, La falsification des vies des Saints Burgondes , dans Mélanges Julien Havet, Paris, iSgS, in 8, 3q-56. Krusch contestait l'authenticité des vies M. Duchesne la défendit : La vie des Pères du J%ira, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, XVIII (1898) 1-16. M. Poupardin s'est prononcé dans le même sens Elude sur la vie des Saints fondateurs de Condat et la critique de M. Bruno Krusch, dans Le Moyen Age (1898), 31-48,

au catholicisme. Elle s'élevait au lieu même où saint Maurice et ses compagnons de la légion tbébaine furent mis à mort. Son église fut consacrée le 22 septembre 5i5 '.

' LoKGKOîî, &/. a/. 231-233, Opira 5. ^î/f/. éd. Peiper 145-147, GsE<iîOKir TuRON. Hisloria Francorum, III, 5, p. îii. JN^oias avons qaeîqnes docoEJeats iisgfographiques relatifs à ce monastère : Passio S. Sighrautsài Rigis^ eà. Ksîtsck, Scri^tores rerum Merovingicarum. II, 333-340. Viis ahhaSmm AgaiiK^mîmm. ihid, iji,-iS3'et la Vita S. Seuerini, ibid. 168-170. Sur la valeur de ces dcoimeats, voir At/G. Moi-î- NIER, Les sourcis de Vhistoin dt Frana. I, 118.

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