CHAPITRE CINQUIÈME
Le recrutement.
Nombre des moines. — Nature du recrutement. — Novices de familles nobles. —
Les esclaves et la vie monastiques. — Vocations venues de l'étranger. — Enfants
offerts. — Consentemeni de la famille et du prince. — Vocations politiques.
La population des monastères n'avait rien de fixe. Elle dépendait du recrutement, qui variait avec les régions et les communautés. Quelques hagiographes ont laissé pour quelques-uns d'entre eux des indications, qui, sans être prises au pied de la lettre, donnent l'idée de maisons fort nombreuses. Le monastère de saint Jean-Baptiste, fondé par sainte Salaberge, qui comptait une centaine de religieuses avant son transfert à Laon, en eut plus tard jusqu'à trois cents ' . Ce même chiffre fut atteint au monastère fondé par saint Eloi à Paris ^. Les moniales de Remiremont ne devaient pas être moins nombreuses *''. Il y eut quatre-vingts religieux à Rebais ^, et cent cinquante à Solignac ^ . Les successeurs de saint Co-
1 Vita S. Salabergce, Mabillon, II, 408, 410.
2 Vita S. Eligii, IV, 682.
3 Vita S. Romarici, Mabillon, II, 401.
4 Vita S. Agili, ibid., 3 10.
* Vita S. Eligii, éd. Krusch, IV, 681. Ce chiffre fat même dépassé.
lomban à Luxeuil, saint Wandrille à Fontenelle, saint Philibert à Jumièges, en gouvernèrent un beaucoup plus grand nombre. Le chiffre de trois cents qui a été donné ne paraît pas invraisemblable/. On était loin d'atteindre celui des principaux monastères bretons ou irlandais, où mille moines vivaient sous le gouvernement d'un abbé unique * . Ces vasces groupements monastiques furent rares néanmoins sur le sol de la Gaule mérovingienne. La plupart des maisons se contentaient d'un chiffre de religieux beaucoup plus modeste.
La valeur morale d'une communauté était ja force régulatrice des vocations. Or cette valeur vient en grande partie du mérite et de l'action d'un abbé ou d'une abbesse. Il suffisait d'avoir à la tête d'une maison un homme ou une femme possédant l'art de gouverner pour attirer les sujets. Les âmes vont d'ordinaire où elles savent être le mieux. On en fit l'expérience à Pavilly. Il n'y avait guère que vingt-cinq religieuses, lorsque sainte Austreberte arriva au milieu d'elles. Leur nombre augmenta promptement ^ . L'abbesse de Chelles, Bertille, attirait les vocations par son renom de sainteté et par les qualités supérieures que tout le monde lui reconnaissait. Son influence se faisait sentir au loin **. Les saints abbés furent les meilleurs agents du recrutement monastique, par l'apostolat fécond qu'ils surent exercer. Il n'y en eut
■ Vitall s. Wandregesih, Mabili^on, II, 5i8.
- CoLVMBA.îii Régula, vii. Hoi.stenius, II, iSg, et Pat. Lat., LXXX, 2i3.
3 VitaS. Austrebertae, Mabillon, III, i, 29.
*■ Vita S. Bertilœ, ibid.,lU, I, 21.
pas de plus actif que saint Amand. Luxeuil se peupla grâce à l'action ininterrompue de trois grands abbés, Colomban, Eustaise et Walbert. Saint Remacle, abbé de Stavelot, détermina lui-même un grand nombre d'hommes à embrasser sous sa conduite la vie religieuse ^ Saint Wandrille fut récompensé de son ardeur à évangéliser les campagnes du pays de Caux par une augmentation singulière du nombre de ses disciples '. Les moines de Jumièges, que saint Philibert envoyait prêcher aux populations de la contrée, obtinrent les mêmes résultats^. On) peut donc faire honneur du beau recrutement monastique de cette époque à cette action des saints abbés et de leurs moines.
Les hagiographes, qui sont la seule source de renseignements un peu circonstanciés que nous possédions, insistent généralement sur la noble origine des saints et sur les vocations fournies par les familles riches et influentes. Leur témoignage ne peut être récusé ; il ne faudrait point cependant conclure de là que les moines sortaient rarement des classes modestes et pauvres ; elles durent au contraire verser dans les cloîtres un contingent considérable. Mais ce recrutement frappa moins l'attention publique.
Il y avait, dans la société mérovingienne, une aristocratie de fonctions, qui formait autour des rois
^ Viia S. Remacli, Mabillon, II, 47.
^ Plures faciebat concurrere ad ipsum cœnobium sequentes Evangelium ejus, relinquentes patrem etmatrem. VitaS. Wandregesilil, ibid., II, 5o8. Saint Ansbert suivit son exemple. Vita S. Ansberti, Analecta Bollandiana I, i83.
^Erat consuetudo sancti de monasterio circumquaque ad exhortandas animas fratres transmittere ;. et confluebant ad eum viri nobiles et potentes proprias voluntates respuentes et Christo Domino servientes. Vita S. Filiberti, Mabillon, II, 788.
un corps d'élite ; les dignités et les offices administratifs et militaires appartenaient à ses membres. Les familles dont elle se composait possédaient les honneurs et la fortune. Leurs enfants, élevés dans le palais au service du roi, étaient destinés aux premières dignités. Comment n'aurait-on point remarqué et admiré les jeunes gens et les hommes mûrs de cette classe, auxquels l'existence promettait toutes les joies, et qui cependant renonçaient à tout et se soumettaient humblement à une règle austère pour mieux servir le Christ ? Ces vocations ne furent point des cas isolés. Elles affluèrent dans quelques abbayes, d'ordinaire les plus ferventes et les plus célèbres, par exemple à Luxeuil, dès le temps de saint Colomban % à Rebais autour de saint Aile ^, à Jumièges, à Fontenelle ^, à Stavelot, à Solignac. Certains monastères de femmes, Saint-Jean-Baptiste de Laon entre autres, Chelles, Jouarre, Faremoutier, se recrutèrent dans les mêmes milieux. On y rencontre plusieurs religieuses de race royale ; sainte Bathilde est la plus connue. La famille carolingienne, dès son apparition dans l'histoire, fournit au cloître quelques femmes éminentes. Sainte Begge, sainte Gertrude de Nivelles, sainte Ita, sainte Salaberge, sainte Austreberte, sainte Burgondofare,
1 Ibi nobilium liberi undique concurrere nitebantur. Jonas. Viia S. Colwmbani, Mabillon, II, lo, Krusch, IV, 76.
2 Multi ex primoribus palatii atque proceribus patriae ejus illustrât! exemplo seculi honorem pro nihilo habentes peroptabant monachicam ducere vitam. Vita S. Agiîi, ibid., 3 10.
3 Voir les textes cités plus haut. Ce recrutement aristocratique continua jusque sous l'abbé Bénigne : Magna copia virorum nobilium extitit. Gesia abbatum Fontanellensium, 23.
et ]a pluparc des saintes abbesses dont le souvenir s'est conservé, appartenaient aux plus honorables familles. On peut faire, au sujet des abbés, la même observation. Voici quelques noms pris au hasard sur une liste qui, donnée en entier, serait assez longue : c'est d'abord le noble Burgonde Attale, moine de Luxeuil et successeur de saint Colomban à Bobbio ; puis Amét, issu d'une famille gallo-romaine de Grenoble et moine à Remiremont ; saint Romaric, qui avait occupé une place importante à la cour du roi Théodebert ; saint Arnoul, évêque de, Metz, et saint Bertulf, son parent ; saint Omer, saint Erminon, abbé de Lobbes, saint Bavon de Gand, saint Wandrille, saint Ansbert, saint Philibert, saint Achard, etc., etc.
Les hagiographes voient, comme la plupart de leurs contemporains, dans une origine noble une grandeur naturelle qui ajoute à l'éclat de la sainteté. Ils n'en font pas cependant une condition tellement rigoureuse que le saint ne puisse pas être de basse extraction. Les actes de saint Valéry et de saint Pardoux en fournissent la preuve. Le premier avait débuté dans l'existence en gardant les brebis de son père, et le second était né dans la chaumière d'un laboureur. Leurs biographes n'hésitent pas à le dire ; toutefois celui de saint Valéry, qui partage les idées communément admises, éprouve le besoin d'atténuer le mauvais effet que pourrait produire sur les lecteurs la condition modeste de son héros. La haute noblesse de sa foi compensait, dit-il ce que la naissance ne lui avait pas donné ^
1 Mediocri génère, sed nobilissimus fide. Vita S. Walarici, Mabiulon, II, 71,
Cette importance donnée à la noblesse n'allait point jusqu'à fermer les portes du monastère aux enfants et aux jeunes hommes nés dans les classes laborieuses. Tous avaient droit à la vie monastique, s'ils en éprouvaient le désir, les esclaves comme les autres, du moment qu'ils présentaient les aptitudes requises. Saint Benoît, écho de toute la tradition de l'Orient et de l'Occident, le dit de la manière la plus expresse. L'entrée en religion met l'esclave et l'homme libre sur le pied d'une égalité parfaite. Ils tout frères désormais. Il arriva souvent qu'un riche propriétaire, voulant embrasser la vie religieuse, se faisait suivre par un groupe d'esclaves, désireux sans nul doute de changer leur servitude ; ils passaient au service volontaire du Seigneur, en même temps que celui dont ils étaient la chose. Lorsque saint Romaric se retira au monastère de Luxeuil, il affranchit un grand nombre de ses serfs. Mais ces braves gens refusèrent de le quitter. Ils le suivirent dans sa nouvelle famille, qui fut aussitôt la leur. Le saint ne vit plus en eux que des égaux ; il aimait à leur rendre tous les services prescrits par les règles monastiques '. Sainte Salaberge eut dans sa communauté un certain nombre de moniales qui lui avaient jadis appartenu ^.
Les monastères eurent un recrutement, qui semble avoir été nombreux, parmi les prisonniers faits durant les guerres continuelles alors entre les Angles et les Bretons. Ces malheureux, réduits en servitude, étaient
1 Vita S. Romarici, Mabillon, ii, 400.
^ Vita S. Salabergce, ibid., 408.
jetés sur les marchés de la Gaule mérovingienne et même de l'Italie. Les achetait qui voulait. Saint Grégoire le Grand eut pour eux une tendre compassion. Il y avait, dans la foule de ces esclaves, des jeunes gens et des adolescents dont le sort excitait sa pitié. Beaucoup étaient âgés de dix-sept ou de dix-huit ans. Le prêtre Candide, qui allait en France percevoir les revenus de l'Eglise romaine, fut chargé par le pontife d'en acheter un certain nombre. Il voulait les confier à des monastères et en faire des moines. Grégoire fit à leur sujet les recommandations les plus pressantes. Leurs âmes l'intéressaient plus que leurs corps. Il voulut qu'un prêtre les accompagnât sur la route d'Italie, car si les fatigues du voyage ou la maladie venaient à les mettre en danger de mort, il leur conférerait le sacrement du baptême ^
Cette sollicitude du grand pontife fut partagée par plusieurs saints et saintes du VIP siècle. Sainte Bathilde, qui avait elle-même connu les épreuves de la captivité, consacrait à cette œuvre de la rédemption des ressources considérables. Elle donnait ensuite généreusement la liberté à tous ces pauvres esclaves et facilitait à ceux qui le désiraient leur admission dans les monastères. Le sort malheureux des femmes la pénétrait de compassion. C'est à elles que ses générosités allaient de préférence. Elle les poussait le plus possible vers la vie religieuse, leur demandant en échange de ce bienfait de la recommander à Dieu dans leurs prières '.
' Registre de S. Grégoire, vi, epist. 7, Pat. Lat., "LXXVlï, 799.
2 Vita S. Bathildis, éd. Kku.sch, Scrihlores rerum Merovifigicarum, 11, 494.
Saint Amand achetait tous les jeunes captifs qu'il rencontrait. Il commençait par leur, administrer le baptême ; il s'occupait ensuite de leur faire donner une instruction suffisante. Cela fait, il les distribuait aux églises et aux monastères, après les avoir préalablement affranchis. Quelques-uns méritèrent la dignité abbatiale V. Saint Riquier ne se contentait pas de ceux que les marchands d'hommes conduisaient sur le continent. Il allait à leur recherche en Grande- Bretagne ^. Saint Philibert de Jumièges ne franchissait pas la Manche ; mais il avait soin d'expédier, de temps à autre, des moines avec des vaisseaux chargés de provisions qu'ils vendaient aux Angles ; ils devaient ramener avec eux le plus grand nombre possible de captifs, destinés à la liberté ^. Saint Eloi, qui ne négligeait aucune œuvre de miséricorde, s'intéressa, lui aussi, à ces pauvres captifs. L'un de ceux qu'il put racheter, saint Tillon, devint moine de Solignac, après plusieurs années passées à son service ^.
Les esclaves saxons libérés ne sont pas les seuls habitants de la Grande-Bretagne qui vinrent frapper à la porte des monastères de la Gaule mérovingienne. Il y eut durant cette période une émigration volontaire continuelle des île^ bretonnes vers le continent. Elle se compose d'Irlandais, Scots ou Bretons et de Saxons. Les uns sont des apôtres qui courent à la conquête des âmes ; les autres sont des pèlerins qui vont à
' Baudemundus, VitaS. Amandi, Mabillon, II, 682.
^ PoNCELET, La plus ancienne vie de S. Riquier, Anakcia Bollandiana, XXII, 190..
3 VitaS. Filiberii, Mabillon, II, 788.
* VitaS. Tillonis, ibid., ^56.
LE RECRUTEMENT. SSq
Rome vénérer les tombeaux de saint Pierre, de saint Paul et des saints martyrs. Plusieurs parmi ces derniers se fixent, soit à l'aller soit au retour, dans une solitude ou dans un monastère qui leur convient, lien est enfin qui cherchent simplement une communauté religieuse pour se donner à elle.
Saint Colomban et ses compagnons sont au premier rang dés moines de Bretagne. Il n'y a pas à redire les services qu'ils ont rendus aux monastères mérovingiens. D'autres ne tardèrent pas à les suivre. Ils ne reçurent nulle part un accueil plus empressé que dans le diocèse de Meaux '. Saint Faron et les abbesses de Faremoutier les recevaient de leur mieux. Les moniales de Chelles au diocèse de Paris, comme leurs sœurs d'Eboriacum, admirent dans leur famille monastique de nombreuses filles ainsi venues d'outre-mer. L'abbesse sainte Bertille sut en tirer bon parti. Elle eut des saintes parmi ces religieuses bretonnes, entre autres sainte Hilda et sainte Heresvita *. Les princes saxons, qui avaient embrassé la foi chrétienne, s'intéressèrent à cette émigration. Ils demandèrent en retour à l'abbesse de Chelles des serviteurs de Dieu et des moniales pour former dans leurs royaumes des monastères sur le type du sien ^. Deux moines bretons ont laissé dans cette contrée un souvenir impérissable, saint Fursy, qui fonda le monastère de Lagny, et
^ Bonet-Maury, Saint Colomban et la fondation des monastères irlandais en Brieaw VII^ siècle, Revue historique, LXXXIII, 296 et s.
2 VitaS. Bertilce, Mabillon, III, 20.
^ Ibid. ,21.
l'ermite saint Fiacre, dont la tombe fut le berceau d'un autre monastère. Saint Condède et ses compagnons abordèrent en Neustrie, où ils s'établirent dans une île de la Seine, à Belcinac, après avoir passé quelque temps à Fontenelle. Les monastères de Fosse et de Perrone sont dus aux deux saints moines irlandais Feuillen et Ultan.
Les moines se recrutèrent encore, au VIP siècle comme dans la période précédente, parmi les enfants. Les parents usaient fréquemment du droit qui leur était reconnu de les consacrer eux-mêmes par l'oblation à la vie religieuse. On commença dès cette époque à leur donner le nom de nutritif d'élèves, dans le monastère, pour les distinguer des conversi ou convertis ; c'est ainsi que l'on désignait les religieux venus d'euxmêmes. Cette coutume de l'oblation était entrée dans la législation monastique. Un canon du quatrième concile de Tolède déclare un droit accepté partout en Occident, quand il dit : « C'est la volonté des parents ou l'engagement personnel qui fait le moine. » Il n'est pas plus permis à l'oblat, au nutritus qu'au conversus^ de rompre ses liens et de revenir dans le monde. L'obligation est la même pour l'un et pour l'autre L Saint Benoît et le Maître, dans leurs règles, déterminent avec soin tout ce qui concerne la réception et la
^ Monachum aut paterna devotio aut propria professio facit ; quidquid horum fuerit alligatum tenebit. Proinde his ad mundum reverti intercludimas aditum et omnem ad seculum interdicimus regressum. Concilium Toletanum IV, can. 49. Labbe, V, 1717. Hi qui detonsi a parentibus fuerunt aut sponte sua, amissis parentibus, seipsos religioni devoverunt. Ibid., can. 55, 1718. Les parents pouvaient de la même manière vouer pour toujours une jeune fille à la pratique de la virginité
formation de ces enfants ^ . Le premier les admet sans la moindre distinction, qu'ils viennent d'une famille riche ou d'une famille pauvre.
Il y eut de ces enfants à Luxeuil. Saint Aile, qui gouverna dans la suite le monastère de Rebais, fut du nombre. Il avait sept ans, lorsque son père Agnoald, fidèle à une promesse faite au Seigneur, l'offrit à saint Colomban *. L'oblat de Luxeuil le plus connu est saint Donat, qui monta sur le siège épiscopal de Besançon. Son père avait nom Waldelin et sa mère Flavie. Pour mettre fin à une stjérilité qui les affligeait, ils allèrent se recommander à l'intercession de l'abbé de Luxeuil. Saint Golomban leur promit un fils, mais en exigeant d'eux qu'ils le lui offriraient aussitôt après sa naissance. Ce qui eut lieu. L'abbé baptisa le nouveauné et laissa à sa mère le soin de le nourrir. Il lui fut ramené dès que son âge lui permit de vivre au monastère '\
On trouve de ces enfants à Corbie ^, à Fontenelle, à Andres.
Les jeunes filles étaient admises de la même manière dans les communautés de femmes. Il y en avait plusieurs à Jouarre ; saint Bertille fut chargé de leur direction, avant de recevoir la dignité abbatiale ^\
^ s. Benoit, Régula, lix. Régula Magistri, xci, Holstenius, II, 447-451.
^ Vita S. Agili, Mabillon, II, 304.
3 JoNAS, Vita S. Columhani, Krusch, IV, 79.
* L'abbé Erimbert avait été de ce nombre. Diplôme de Thierry III, Levillain»
* Vita S. Bertila, Mabillon, II, i, i3.
On en trouve dans le premier monastère où vécut sainte Austreberte, au Port, et à Pavilly ^
La présence de ces enfants était pour les moniales et les moines une charge très lourde. La responsabilité de leur formation pesait avant tout sur les abbés et les abbesses. Les législateurs durent s'en occuper ; saint Donat renouvelle les prescriptions de saint Césaire d'Arles et défend de recevoir les petites filles âgées de moins de six ou sept ans ^, sauf en cas de nécessité. L'anonyme qui a composé une règle pour les femmes entre dans des détails minutieux. « Nous avons appris de diverses sources le soin et la vigilance avec lesquels il faut élever les enfants dans les monaptères. On doit leur témoigner une affection et un dévouement maternels et leur imposer une, discipline sérieuse dans la crainte qu'elle ne prennent, dès un âge tendre, des habitudes honteuses de mollesse et d'oisivité, qu'il serait fort difficile de corriger plus tard.. Qu'on veille sur elles de manière à ne les laisser jamais sans la surveillance d'une ancienne. Qu'elles soient constam^ ment maintenues sous son autorité : qu'on les pénètre de l'amour et de la. crainte du Seigneur ; qu'on leur enseigne son service religieux. Elles liront assidûment, afin d'apprendre dès l'enfance ce qui leur sera utile dès qu'elles auront atteint l'âge mûr. Elles occuperont au réfectoire une table voisine de celle des anciennes. On mettra parmi elles au moins deux religieuses âgées.
1 VitaS. Austrebertce ^ Mabillon, II, 276129. • ? Si potest iieri, aut nusquam aut difficile in monasterio infantula parvula, nis ab annis sex aut septem, quse jam et litteras discere et obedientiae obtemperare. possit, suscipiatur. S. Donati régula ad virgineSyVi, Holstenius, III, 86,
dont le caractère inspire pleine confiance. L'abbesse déterminera ce qu'il convient de leur accorder de nourriture et de sommeil. Qu'elle tempère par la discrétion tout ce qu'elle décidera ^ »
Saint Benoît, auquel l'Anonyme a fait plusieurs emprunts, soumet la jeunesse monastique à la surveillance de tous les frères, en demandant de la manière la plus expresse de la traiter avec modération*. Au chœur et à table, les enfants occupent parmi les moines la placé qui correspond à la date de leur admission ^. On peut au dortoir ne point suivre cet prdre, et ne pas laisser les lits des jeunes frères trop rapprochés les uns des autres ; il est prudent de les intercaler parmi ceux des anciens "*. L'abbé doit tenir compte de leur âge, toutes les fois qu'il est obligé de les punir d'une faute commise. Une peine afflictive les impressionne toujours plus qu'une humiliation ^. Le cellérier, qui a la mission spéciale de s'occuper d'eux, leur fournit au réfectoire ce que réclame leur faiblesse ®. On les associe par ailleurs à tous les exercices de la communauté, même aux délibé-
1 Régula cujusdam ad virgines, xxtv, Holstenius, III, 149. ^Foris autem vel ubiubi, custodiam habeant et disciplinam, usque dum ad intelligibilem aetatem perveniant. S. Benoît, Régula, lxiii. Qui... in ipsis infantibus sine discretione exarserit, disciplinse regulari cubjaceat. Ibid. , lxx.
3 Pueri parvuli vel adolescentes, in oratorio vel ad mensam, cum disciplina ordines suos consequantur. Ibid. , lxiii.
4 Adolescentiores fratres juxta se lectos non habeant, sed permixti cum senioribus. liii., ^aai.
^ Ibid., XXX.
^ Consideretur semper in eis imbecillitas et nuUatenus eis districtio regulae teneatur in alimentis; sed sit in eis pia consideratio et prseveniant horas canonicas- Ibid., XXXVII.
rations capitulaires, car la sagesse peut sortir de leurs Jèvres \
Les adultes appelés à la vie religieuse avaient quelquefois des obstacles à surmonter de la part de leur famille. Il est rare, à toutes les époques et dans tous les pays, de voir des pères et mères, même profondément chrétiens, accepter de bon cœur le départ d'une fille ou d'un fils pour le cloître. Cette séparation brise des liens trop forts pour ne point soulever les résistances de la nature. Elle est surtout pénible quand il s'agit d'enfants jeunes encore. Sainte Bertille eut à vaincre cette opposition avant d'entrer au monastère de Chelles ^. Un projet de mariage, caressé par les parents, venait souvent accroître ces difiicultés. Ce fut pour plusieurs saintes moniales une épreuve douloureuse. Sainte Austreberte eut à l'essuyer. Les siens voulaient à tout prix la marier, malgré son désir formel d'embrasser la vie monastique. Leurs instances ne purent modifier sa résolution. Elle put, dans la suite, déterminer saint Orner à lui donner le voile et la bénédiction des vierges ; cet acte la constituait dans un état incompatible avec le mariage. Sa famille, contrainte de renoncer à son dessein, lui permit de suivre sa vocation ^. Sainte Fare et sainte Salaberge eurent à surmonter les mêmes obstacles.
Les jeunes gens se heurtaient aux mêmes difficultés.
1 Ideo autem omnes ad consilium vocari diximus, quia saepe juniori Dominus révélât quod melius est. S. Benoit, Régula, m. ■^ Vita S. Bertilœ, Mabillon, III, i, i3.
3 Vita S. Austreberia, ibid., 25-27.
* Vita S, Salabeygcs, ibid., 407. Jonas. Vita S. Columbani, Krusch. 122.
Ils ne les surmontèrent pas toujours avec autant de succès. Saint Arnoul et saint Wandrille, par exemple, durent se rendre à la volonté de leurs parents et contracter mariage, malgré leurs répugnances. Le premier attendit assez longtemps pour embrasser la vie monastique \ Quant à saint Wandrille, il n'eut aucune peine à faire partager ses aspirations par son épouse. Ils se séparèrent d'un commun accord, afin de se consacrer au service de Dieu ^ Saint Ansbert, fiancé malgré lui n'attendit pas d'être marié pour prendre sa liberté et se retirer à Fontenelle. Il put rompre ses fiançailles '. Quelques hommes mariés librement et pères de famille abandonnèrent leur femme et leurs enfants pour devenir moines. Ce fut le cas de saint Germer '*. Les actes de sainte Austreberte nous apprennent que cela se passait assez fréquemment autour de Pavilly et de Jumièges ^. Ces séparations se faisaient du consentement des deux intéressés. Ils se retiraient parfois chacun dans un monastère de son sexe, comme firent Bodon et Odila, dont parle le biographe de sainte Salaberge ^.
Les jeunes gens qui appartenaient par leur naissance à l'aristocratie franque perdaient la liberté d'embrasser la vie religieuse, lorsque leurs parents les donnaient au
1 VitaS. Arnulfi, Mabillon, II, 141.
2 Vita S. Wandregesili, ihid., 504.
^ Vita S. Ansberti, Analecta Bollandiana, I, 180-181.
4 Vita S. Geremari, Mabillon, II, 458.
^ Non solum filios ant filias offerre Deo statuenint, veriimetiam multi ex eis conjuges proprias relinquentes monasteria expetierunt, sponsi sponsas abjecerunt sponsseque eos. VitaS. Austreherta, Mabillon, III, i, 29.
* Vita S. Salabergœ, ibid., IJ, 410. Bodon fut quelque temps après évêque de Toul
346 MQINES MÉROVINGIENS.
roi pour qu'ils fissent partie de sa maison. Ils contractaient de ce fait, à l'endroit du souverain, dès obligations personnelles incompatibles avec la profession monastique ou cléricale. Nul ne pouvait s'affranchir de ces devoirs sans la permission du souverain. D'où la nécessité de l'obtenir, qui s'imposait à quiconque voulait être moine ou clerc. Ce consentement ne s'accordait pas toujours. Saint Ouen, qui voulait entrer à Rebais, éprouva un refus de la part du roi Dagobert K Saint Wandrille négligea de se pourvoir de l'autorisation royale avant de s'enfoncer dans la solitude. Il dut revenir au palais pour expliquer sa conduite *. Les princes se montraient d'ordinaire assez larges. Marculfe a inséré dans son recueil la formule par laquelle ils accordaient à un des leurs la liberté de s'engager au service de Dieu par la cléricature ou la profession monastique ^. L'abbé d'un monastère pouva,it l'admettre en toute sécurité sur la présentation de cette pièce.
Le lien qui unissait un clerc ou un prêtre à son évêque et à son diocèse aurait pu devenir un obstacle
' VitaS. Agili, Mabillon, II, 309.
2 Vita S. Waniregesili, ibid., 5o5.
3 Si eis qui se ad bonus clericati transferre délibérant, licentiam non neframus, retributorem Dominum exinde habere confidimus, quia scriptum est : Noli prohibere henefacere et qui potest ; si vales et ipse benefac. lUe ad nostram veniens praesentiam petiit serenitati nostrae ut ei licentiam tribuere deberemus qualiter comam capiti sui ad bonus clericati deponere deberet et ad basilica illa aut monasterio deservire deberet ; quod nos propter nomen Domini boe eidem gratante animo praesti tisse cognoscite. Praecipientes ergo jubemus ut se memoratus ille de caput suum bene ingenuus esse videtur, et in palacio publico censitus ron est, licentiam habeat comam capiti sui tonsurare et ad subscripta basilica vel monasterio deservire vel pro nobis Domini misericordia attentius exorare. H. de Roziéres, Recueil général des formules usitées dans l'empire des Francs, II, 690, et Pat. Lat., LXXXVII
pour une vocation. Mais en raison de la sainteté de l'état religieux, une coutume s'établit de bonne heure, qui empêcha les évêques de retenir un clerc malgré lui. Elle eut, pour l'appuyer, l'autorité du quatrième concile de Tolède. « Il faut que les évêques laissent leurs clercs libres d'embrasser la vie monastique, parce qu'ils recherchent un état meilleur \ » L'arrivée de ces hommes, qui avaient reçu une formation et une dignité ecclésiastiques, était pour les monastères une bonne fortune. Saint Benoît ne veut pas cependant le laisser trop paraître. On ne dpit pas, déclare-t-il, accueillir^ avec empressement leur demande ; il faut, en outre, bien leur montrer que la cléricature et le sacerdoce ne seront pour eux l'occasion d'aucun privilège. Ils devront pratiquer intégralement la règle comme le reste de la communauté. L'abbé pourra, s'il le juge à propos, leur permettre d'exercer les fonctions de leur ordre % et leur donner parmi les frères un rang supérieur à celui que leur assure la date de leur entrée. Leur présence risquait, en effet, d'amener quelque désordre, en diminuant le prestige et l'autorité de l'abbé. Le Maître, pour prévenir cet inconvénient, veut.
^ Clerici qui monachorum propositum appetunt, quia meliorem vitam sequi cupiûnt, liberos eis ab episcopo in monasteriis largiri oportet ingressus, nec interdici: propositum eorum qui ad contemplationis desiderium transite nituntur. ConciliumTohianumïV {633), can. 5o, Labbe, V, 1717.
2 Si quis de ordine sacerdotum in monasterio se suscipi rogaverit, non quidem ei citius assentiatur ; tamen si omnino perstiterit in hac petitione, sciât se omnem regulae disciplinâm servaturum nec aliquid ei relaxabitur... Concedatur ei tamen post abbatem stare et benedicere aut missam tenere, si tamen jusserit ei abbas^ Cleriçorum autem si quis eodem desiderio monasterio sociari voluerit, loco mediocri coUocetur. S. Benoit, Régula, LX.
après saint Benoît, qu'ils se contentent de la vie commune. Le titre de père qu'on leur donne est une marque d'égard qui s'adresse à leur caractère sacré ; il ne les autorise pas à se mêler du gouvernement de la maison, et à manger leur pain sans le gagner par un travail assidu. Si cette condition leur répugne, ils n'ont qu'à revenir au lieu d'où ils sont venus '.
Ni saint Benoît ni le Maître ne parlent des évéques qui se faisaient moines. Il y en eut quelques-uns cependant au VIP siècle. Saint Claude, évêque de Besançon et moine à Condat, saint Vulfran, évêque de Sens et moine de Fontenelle, sont les plus connus. Mais les vocations de cette sorte furent trop rares pour que les législateurs eussent à s'en occuper.
La situation politique et sociale que les monastères occupaient alors les exposait à recevoir des vocations d'un genre tout particulier. Elle les mettait en relations continuelles avec les plus hauts dignitaires de l'Eglise et du royaume. Ceux-ci trouvèrent naturel de les utiliser comme lieux de réclusion destinés aux évêques, aux princes et aux personnages haut placés, coupables de certaines fautes ou devenus un embarras politique. Cette réclusion avait pour conséquence l'obligation stricte de se soumettre à tous les devoirs de la vie religieuse. Elle équivalait, pour quelques-uns de ces dignitaires, soit à la pénitence publique, soit à un châtiment plus grave. Les conciles de la Gaule méro-
^ Non solo honoris nomine ideo statuimus eos patres monasterii appellare, propter sacrationem sacerdotii aut ordinationem, et ne ipsi obtentu honoris de ratiociniis vel dominatione monasterii, utpote laicos, abbates excludant, etc. Régula Magistri, lxxxiii, Holstenius, II, 431-432.
vingienne ne disent rien de ces rélégations sous le froc. Ceux de l'Espagne visigothique en parlent comme d'une institution régulière. Cette peine est infligée aux évêques simoniaques ^ ou impudiques ^, aux sous-diacres qui se marient après leur ordination '^ La réclusion de saint Léger et du maire du palais Ebroïn au monastère de Luxeuil est gravée dans toutes les mémoires. Le caractère religieux de ces entrées s'imposait tellement à l'esprit public, qu' Ebroïn, après sa sortie et son retour auprès de sa femme, fut traité d'apostat. Les moines de Saint-Denis reçurent parmi eux (680) un évêqae d'Embrun, nommé Chramlin. Condamné à un exil perpétuel pour avoir usurpé ce siège épiscopal, il supplia le roi Thierry III de lui épargner ce châtiment et, en échange, de lui assigner comme retraite l'abbaye san-dionysienne, ce qui lui fut accordé. Le diplôme qui en fait foi s'est conservé jusqu'à nos jours *.
Thierry IIÏ avait été lui-même relégué dix années auparavant à Saint- Denis (673), alors que son maire du palais Ebroïn se voyait enfermé à Luxeuil. Dagobert II, qui succéda à Childéric II (675), avait subi le même sort. A la mort de son père Sigebert III, le maire du palais Grimoald lui avait imposé la vie monastique avec l'arrière-pensée de ménager par ce
^ nie qui hune ordinem munerum fuerat acceptione lucratus et suscepti ordinis gradu privetur et in monasterio suo perenni paenitentia religetur. Concilium Toletattum VIII, can. 3, Labbe, VI, 404.
2 Id., can. 5, ibid,, 405.
*/^.,can. 6, ibid., 405.
* Tardif, Cartons des rois, 17-18.
35o MOINES MÉROVINGIENS.
moyen l'accès du trône à son propre fils. Pour mieux assurer le succès de son plan, il envoya le malheureux prince dans un monastère de' la Grande-Bretagne; Ces vocations, faites par la politique, étaient générale^ ment défaites par elle. Les leudes francs, à la mort de Childéric II (ôyS), allèrent chercher la victime de Grimoald et la reconnurent pour leur roi. Il eût mieux valu laisser ce pauvre prince vivre tranquillement sous la coule monastique, car il mourut de mort violente cinq années plus tard. Les deux derniers Mérovingiens, Childéric III et Thierry son fils, finirent leurs jours dans les monastères de Saint-Bertin et de Fontenelle,