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CHAPITRE SEPTIEME

La hiérarchie monastique.' ;

Noms de l'abbé.. — Élection par la communauté, le fondateur, ou le prédécesseur.

— .Bénédiction par l'évêque et installation. — Perpétuité des abbés. — Dépo-

.■ sition des abbés. — Rôle de l'abbé dans le monastère et au dehors. — Officiers

du monastère, prieur, doyen, cellérier. — Monastères de femmes. — Essais de

fédération, monastique.

Les hommes que leur profession soumet aux prescriptions d'une même règle et attache pour toujours au même monastère, demandent à être distribués avec ordre dans les cadres d'une organisation fixe, qui assigne à çHacun sa place et son rôle. Ils forment ainsi un corps vivant et harmonieux. Le travail et le dévouement s'exercent alors avec une régularité qui assure la paix des communautés les plus nombreuses.

L'abbé se trouve toujours au sommet de cette hiérarchie, dont il est le lien et la force. On le nomme le prélat, le chef, prœsul, le gardien, custos, le recteur, le gouverneur, rector, gubérnator \ le père, pater monasterii, le supérieur, superior, prœpositus, le premier, prior, le seigneur, dominus ^. Ces titres sont également donnés à d'autres dignitaires. Il en est de même de celui d'abbé, abbas, qui lui est le plus fréquemment attribué. On l'emploie encore pour désigner un prêtre préposé au gouver-

' Chronicon Fontanellense, dans DoM Bouquet, II, 658.

- La plupart de C'-s noms sont employés par saint Benoît.

LA HIÉRARCHIE MONASTIQUE. ^!Jt

nemerit d'une église importante et du clergé qui la dessert, sans être revêtu de la dignité épiscopale. Ge n'est pas Cependant un usage général. Celui qui est à la tête des clercs chargés du service religieux auprès du roi est l'un de ceux qui portent ce titre, et son église est l'abbaye de l'oratoire royial ^ Rustique, frère de saint Didier de Gahors, remplit cette fonction auprès du roi Clotaire II. L'armée royale possède un service religieux de même nature, dont le ch.ei estVabbas castrensis, l'abbé militaire/ Saint Sulpice, le futur évêquè de Bourges, eut ce titré sous le même roi Clotaire ^. La vie de saint Didier signale la présence à Cahors d'un prêtre Claude, chargé par son évêque de la construction d'une église dont il le fit abbé. Ce n'était pas cependant uii monastère^.

Les abbés et les abbesses étaient ordinairement choir sis par la communauté qu'ils devaient gouverner et dans son propre sein. Saint Benoît le dit expressément :*. Sa règle, par suite de la grande autorité dont elle jouit, contribua beaucoup au maintien de cette tradition. Saint Donat n'eut qu'à renouveler les prescriptions de saint Césaire d'Arles ^. Marculfe insère dans son recueil

^ Abbatiam palatini oratorii, quod regalis fréquentât ambitio. Vie de S. Didier, éd. PouPARDiN, 3. Abbatia regalis basilicae. Ibid., 4.

2 7«<a 5. SmJ/)i/m,Mabillon, II,' iSq.

3 Ad cujus opus perficiendum Claudium abbatem constituit ibique eum abbatis officium permisit. Vie de S. Didier, 23.

* In abbatis ordinatione illa semper consideretur ratio, ut hic constituatur quem sibi omnis concors congregatio, secundum timorem Dei, sive etiam pars quamvis parva congregationis, saniori consilio elegerit. Régula S. Benedicii, lxiv. S. Benoît ne dit point qu'il faille le choisir dans l'intérieur de la communautéi mais cela résulte du contexte. 1 >

* Quoties sancta abbatissa ad Deum migraverit, nulla ex yobis carnali affectu aut pro natalibus aut pro facultatibus aut pro parentela,aliquam minus efficacem

une formule d'après laquelle le droit d'élection est dévolu à chaque communauté ^ Lérins, Agaunè et Luxeuil l'exerçaient sans contestation. Les fondateurs prenaient habituellement cette précaution *. »

Ce droit était soumis à quelques restrictions. La plus importante venait des fondateurs eux-mêmes. Celui qui créait un bénéfice ecclésiastique : avait le privilège de nommer le premier titulaire. En vertu de cet usage, tout évêque, prince ou simple fidèle qui fondaient et dotaient un monastère lui donnaient un abbé ou une abbesse. Saint Colomban et saint Walbert désignèrent les chefs des coftimunautés formées avec le trop plein de Luxeuil. Saint Amand choisissait le supérieur des monastères qu'il établissait dans les régions évangélisées par lui. Lorsqu'un moine fondateur restait au milieu des frères qu'il avait lui-même groupés, il en devenait l'abbé sans qu'il y eût besoin de recourir à une élection.

Les fondateurs, évêques ou princes, ne croyaient pas toujours avoir épuisé tous leurs droits par la nomination

fiéri velit ; sed omnes inspirante Domino unaûimiter sacràm ac spiritalemeligite. quae et regulam monasterii possit efficaciter custodire et supervenientibus responsum cum aedificatione et compunctione et cum sancto affectu sapienter valeat xeâiAete. Régula S. Donati, t,xx.vii, HoLsrsmvs, m, iig.

1 Cum abbasdeipso monasterio a Domino migraverit, quem unanimiter omnis congregatio illa monachorum ex semetipsis obtima régula dompertum! et vita meritis congruentem elêgerit, sine prsemium memorate urbis ipse episcopus promoveat abbatem. DeRozièkes, Recueil gén'éral des Formules, 574, II, 731. Pat. Lat., LXXXVII, 698. .

2 Voir Pardessus, •D;/'/oj«ato, etc. Proleg., 2 15. Charte d'Agir ad, évêque de Chartres (696), ibid., bg: ChdHe de Chrotilde, pour le monastère de Bruyère^j (670), dans Tardif, Cartons des rois, ï6. S. Grégoire le Grand reconnut aux moniales de Saint-Sauveur de Marseille le droit de choisir leur abbesse parmi elles. Obeunte antedicti monasterii abbatissa, non extranea, sed quâiû congregatio sibi desuis elêgerit, ordinetùr. S. Gregorii Èpist., vu, 12, Pat. Lat., LXXVII, 566.

du premier abbé. L'abbé de Saint- Amans ; de Cahois Ursicin mourut avant Tévéque fondateur, saint Didier ; celui-ci; s'empressa de lui donner un successeur ' . Quand saint Théodefrid, qui avait reçu de sainte Bathilde le gouvernement du monastère de Corbie, fut élevé !à l'épiscopat, le roi lui enjoignit de confier sa charge à Chrodegaire. Mais, à la mort de ce dernier, les moines réclamèrent le droit d'élire eux-mêmes leur abbé. Thierry illl le leur reconnut ; il se réserva seulement de coiifirmer l'élection ^.

Les fondateurs qui tenaient au succès de leur œuvre se préoccupaient avec raison de la confier à un moine saint et vertueux, formé à une école monastique renommée. Lorsque saint Ouen eut terminé les constructions de son monastère de Rebais, il chercha un religieux capable de le gouverner. Luxeuil fixa d'abord son attention. Il y avait là un moine qui jouissait d'un grand renom de sainteté. Ses vertus religieuses le rendaient cher aux moines de Luxeuil, et son apostolat à travers les diocèses de Langres, de Besançon et de Metz lui avait concilié l'estime et l'affection des clercs ec des fidèles. Il se nommait Aile (^;^^z7m5J. Saint Ouen, se mit en mesure de le gagner. Mais les moines de Luxeuil ne voulurent pas le laisser partir ; les populations chrétiennes joignirent leurs instances aux leurs pour le conserver. Ces obstacles ne firent qu'exciter les désirs de saint Ouen. Pour les surnionter, il usa du crédit de saint Faron, évêque de Meaux, et de l'autorité du roi Dago-

• Via de s. Didiey, 22.

' Levillain, Les Chartes de Corbie, 59-68, 232-234.

bert. Il put remettre à ce saint moine là direction de i'abbaye avant 'la construction de l'église ^i

Tous les fondateurs n'obéissaient pas à desi sentimeiits aiussi érevés. Il y en eut qui voulurent? donner la conduite des monastères établis par eux à des membres de- leur famille'. Ghrotilde, dont il a été précédemment question, choisit pour première abbesse sa nièce, Mummola^. Grammon et Adalgude, son épouse, mirent leur propre fille, Berte, à la tête des moniales réunies par eux dans le monastère qu'ils avaient fondé â Limours, près d'E^ tampes, en l'honneur de saint Jean-Baptiste, sous la dépendance des moines de Saint- Germain -des-Prés (697)^.

Les abbés, qu'ils eussent ou non fondé leur monastère, cherchaient fréquemment à désigner eux-mêmes leur successeur. Sainte Salaberge, avant de mourir, choisit ainsi sa propre fille, sainte Austrude *. Sainte Gertrude, abbesse de Nivelles, passa de la même manière le gouvernement de sa maison à sa nièce Ulfetrude ^. Ces élections se renouvelèrent assez fréquemment dans la suite ^. Elles ne portaient dans la pratique aucune atteinte grave aux droits des communautés monastiques. L'abbé et ses moines - agissaient en cette circonstance d'un commun accord^. Ce mode d'élection

1 r^toS". ^gï7î, xvr-xvin, Mabïllôn. II, 308-309;

2 Ubi nepte meam Mùmmôlam instituemus ahha.tissa.m. Charte citée plus haut, Tardif, i6. , , ,

^ Mabillon, Annalis Éenedictini, I, 614.

* Vita S. Austnidis,. Mabillon, Acta Sanct., II, 937. ^ Vita S. Gertrudis, ibid., 446.

* Mabillon, sec. V, prcs/., 55.

' Nous en avons un exemple frappant dans la seconde vie de saint Wandriile. Mabillon, II, 522.

épargnait à un monastère les ennuis inséparables de la vacaiïce du siège abbatial^ les inquiétudes qui précèdent et aGcompagnènt toutes les consultations de l'opinion par voie de suffrage, .et les dangers d'une ingérence extérieure; ce procédé était, en outre, de la plus grande simplicité. Une faut pas être surpris de le voir adopté par la règle du Maître ^

j Les choses se passaient chez lui de la manière suivante; L'abbé se préoccupe longtemps à l'avance du choix de son successeur et le déclare franchement à, ses religieux : « Mes. frères et mçs fils, doit-il leur dire, celui d'entre vous qui se montrera le plus obéissarit et fidèle à ma doctrine, et qui excellera dans la pratique de toutes les vertus religieuses, sera, par la volonté de Dieu plus que par la mienne, chargé de vous enseigner après ma mort l'art du service divin. Comment aurait-il l'autorité nécessaire à un maître s'il ne commençait par être un disciple parfait ? » L'abbé renouvelle fréquemment cet avis .et de la sorte entretient parmi ses moines une pieuse émulation. Il a le temps de faire son choix et,: sans ti;oubler les frères ni flatter l'élu, de le soumettre au contrôle d'une longue expérience. Tous savent que les considérations humaines n'auront aucune influence sur son jugement, définitif. Les mérites personnels seront seuls appréciés. Lorsque l'abbé sent que l'heure est. venue pour lui de se préparer à la mort, il réunit les frères pour procéder en leur présence à la nomination de son successeur. Après avoir appelé par son nom

^ Régula Magistri, Holstenuts, II, 451-461.

celui qu'il juge le plus digne, il lui prend la main : « Écoutez, mes fils, dit-il à ses moines, la Trinité sainte, au nom de laquelle ce choix est fait, sait que ce frère s'est toujours montré parmi vous le premier dans la pratique du silence, de l'obéissance, de la. foi, de: la paix, de la patience, de la bonté, de la simplicité, de la vigilance, de la sobriété et de la chasteté. En vertu d'un jugement de Dieu et sur mon témoignage, il vous est donné pour pasteur et pour abbé par le Seigneur, auquel il doit s'efforcer de plaire par ses actions vertueuses. Qu'il prenne la garde du troupeau qu'il devra rendre au Seigneur. Veillez, mes frères, à ce (i[ue personne n'accueille avec mauvais esprit cette électibii et ne méprise le Christ, dont il va tenir la place dans le monastère. » Après cette allocution, tous se mettent à prier pour l'élu. L'évêquedu lieu lui confère ensuite la bénédiction abbatiale. L'abbé a désormais un coadjùteur. Il conserve néanmoins son titre et son autorité. L'élu n'entre en charge qu'après sa mort. En attendant, il l'assiste dans la mesure du possible. Son rôle correspond à celui du prieur. Il occupe au chœur, au réfectoire, partout, le premier rang après l'abbé. Il peut, en son nom et sous son contrôle, réprimander les religieux et leur donner des ordres. Son élection, malgré la bénédiction épiscopale, ne saurait être définitive. L'abbé a toujours le droit de le déposer, en cas d'indignité, et de choisir un autre frère à sa place.

Dans ce cérémonial, longuement expor é par le Maître, la communauté est réduite à une attitude toute passive. Elle assiste à l'élection et elle accepte l'élu. Les moines n'interviennent jamais dans le choix de leur supé-

rieur ^. Si un abbé meurt sans avoir pourvu lui-même à sa succession, Tévêque et son clergé désignent un abbé du diocèse qui va passer un mois dans ce monastère et choisit alors le moine qui lui paraît le plus digne.

Ce mode d'élection fut assez répandu pour que le concile de Chalon crût devoir s'en occuper. Les évoques voulurent, en effet, comme le Maître le fit à leur exeriiple, prémunir les monastères contre le danger de ce double gouvernement. Il ne pouvait y avoir qu'un abbé véritable. Son coadjuteur,, s'il en prenait un, tenait de lui toute son autorité ; il né l'exerçait jamais que sous sa dépendance ^ ,

' Les limites dans lesquelles l'évêqué intervient, d'après la règle du Maître, pour la nomination (d'un abbé, sont nettement fixées. On ne peut craindre aucun empiétement sérieux de sa part. Saint Benoît lui reconnaît le droit d'intervenir toutes les fois qu'il s'élève un doute sur la dignité de l'élu ou sur la validité de l'élection ^. Il n'y avait rien là que de fort légitime. Tous ne se contentèrent pas d'un rôle aussi effacé. Quelques-uns, en vertu d'un droit acquis ou d'unç usurpation récente, prenaient

1 11 en donne la raison ; Ne cum unusquisque de se suo judicio successionem prsesumens universos in seditionem exagitet et studiosam partibus pugnam scandali domum pacis faciat in contentionem converti. Régula Magistri, xciv, HOLSTENÏUS, II, 460.

^ Ut duo abbates in une monasterio esse non debeant, ne sub obtentu potcstatis semultas inter monachos et scandalum non generetur ; verumtamen si quislibet abba sibi elegerit successore, ipsi, qui elegitur, de facultatis ipsius monasterii ad regendum nuUam habeat potestatem. Concilium Cabilonense (639-654), can. 12, éd. Maassen, 210.

^ Quod si etiam oinnis congregatio vitiis suis (quod quidem absit) consentientem personam pari consilio elegerit et vitia aliquatenus in notitiamepiseopi.. c\ax\xexmi.,. Régula S. Benedicti, lxiv. -

sur eux la nomination abbatiale, sans se donner là peine de consulter les moines. Leur choix ne se portait pas forcément sur un religieux. Saint Germer était encore laïque lorsque saint Oueii le ^ nomma àbbé de Pentali ; ce saint évêque commença, il est vrai, ^àr lui couper les cheveux V. Félix, évêque de Clermont, choisit un diacre de son église, saint Priest, pour gouverner son monastère, situé dans un faubourg de sa ville épiscopale ^. Saint Léger remplissait les fonctions d'archidiacre auprès de l'évêque de Poitiers, quand celui-ci le nomma abbé de Saint-Maixent ^. Saint INdaimbœuf fêtait prêtre à Angers et saint Austrégésile à Lyon, à l'époque où ils reçurent l'un et l'autre une communauté monastique à gouverner. Ces abbés, avant d'entrer en charge, recevaient l'habit religieux.

Les princes mérovingiens, qui prirent les moines sous leur protection et les comblèrent de bienfaits, ne songeaient pas à se mêler de leur gouvernement intérieur et en particulier du choix des abbés. Ils donnaient les sièges épiscopaux aux hommes de leur choix ; ils ne disposaient point des abbayes. C'est avec Charles Martel que les rois et les grands officiers commencèrent à violer le droit d'élection attribué aux moines par les règles. Jusque-là, ils avaient plutôt cherché à leur en assurer le paisible exercice. Ils ne se désintéressaient pas cependant des élections abbatiales ; nous verrons bientôt de quelle manière leur intervention se manifestait.

1 Vita S. Geremari, Mabillon, JÎ, 458. Vacandard.* Vie de S. Oucn. iSy '^ Vita II S. Prajecti, MfiBii.i.6N, 11, 619. Uksinus, Vita s. Leodegarii, Mabillon, II, 669.

i De tous les faits qui viennent d'être allégués, il résulte que la pratique des monastères n'était pas sur ce point uniforme au VI I^ siècle. L'élection, par les moines était cependant le mode le plus généralement admis. Saint Benoît, qui le préconise, demande aux religieux de choisir un homme s'imposant à leur estime par les mérites de sa vie et la sagesse de sa doctrine, sans se préoccuper du rang qu'il a dans la communauté ^ Dieu leur demandera compte un jour des sentiments qui les auront guidés dans un acte de cette importance. Si les moines se prononcent à l'unanimité pour un même candidat, toute difficulté s'évanouit. Au cas où les voix se partagent, celui qui a mérité les suffrages' des religieux réputés lès meilleurs reçoit le gouvernement du monastère *. Il faut alors l'intervention d'une autorité pour déclarer quel est le candidat choisi par la meilleure partie du couvent. Ce ne peut être que l'évêque diocésain.

En portant leur choix sur un membre de leur famille monastique, les religieux entendaient conserver par ce moyen leur complète indépendance et maintenir la dignité de leur monastère. Ils prétendaient se suffire à eux-mêmes et continuer leur existence sans recourir à des étrangers. Toutefois ceux qui ne rencontraient pas dans leur milieu un sujet méritant toute leur confiance avaient toujours la faculté de s'adresser ailleurs. Saint Grégoire le Grand la recoimaissait aux monastères

^ Vitae autem merito et sapientias doctrina eligatur, qui ordinandus est, etiam si \xhimi\s{nerit in ordine congregaiionis. Régula S. Benedicti, lxiv.

2 Hic constituatur quem sibi omnis concors congregatio, secundum timorem Dei, sive etiam pars quamvis parva congregationis, saniori consilio elegerit. Ibid.

'38o MOINES MÉROVINGIENS.

italiens '.C'était en somme étendre Fusage de leur liberté. On leur eût imposé une servitude pénible et dangereuse, en limitant leur choix à tel monastère.

Après s'être rendu compte de la légitimité d'une élection et de la dignité de l'élu, l'évêque du diocèse procédait à sa bénédiction et à son installation. Cette cérémonie recevait quelquefois le nom d'ordination, ofdineÉûr abbas, ordinatio abbatis. Elle se faisait gratuitement, comme toutes les fonctions du ministère sacré ^. La bénédiction abbatiale était, au même titre que la collation des divers ordres, mise à l'abri des marchandages honteux et simoniaques. Les conciles prononçaient contre les coupables la peine de l'excommunication et la privation de l'office obtenu par ce moyen ^.

Le Maître, dans sa règle, avec cet amour des détails qui le caractérise, donne le cérémonial que l'évêque suivait en bénissant l'abbé. On n'en connaît pas de plus ancien. Dès que l'abbé a fait le choix de son successeur, il en avertit le chef du diocèse, qui vient avec son clergé compléter l'élection. Il commence par inscrire l'élu.

y Quod si aptam inter se personam invenire nequeunt, solerter sibi de aliis monasteriis similiter eligant ordinandum. S. Grégoire, Epist. , L, ii, 41, Pat. Lat., LXXVII, 579.

'' A nobis vel a successoribus nostris sacros percipiat graduiç, nuUum pro ipsorum honorem praemium perceptorum. Formule de Marculfe, De Roziêees, Recueil d3 formules II, 73i, et Pat. Lat, LXXXVII, 648.

^ Nec per prasmia... nuUus abba aut archipresbyter ponatur. Quod si quis %cere praesumpserit, communione privetur. Concilium incerti loci (614), can. 11, éd. Maasse.v, 195. Ut nullus episcopus neque presbyter vel abba seu diaconus per priemium ad sacrum ordinem amodo penitus non accédât. Quod qui fecerit, ab ipso honore qua prasmiis comparari prsesumserit omnino privetur. Conciliuw Cabilonense, can. 16, ibid., 211. La simonie condamnée par ces décrets pouvai vicier l'élection et la bénédiction.

après l'àbbé électeur, sur la liste; des noms que le prêtre doit recommander au: Seigneur pendant le saint sacrifice de la messe, qui est célébré inlmédiatement après. L'é^êque et les moines se rendent alors auprès de l'ancien abbé. Celui-ci embrasse l'élu et lui remet le volume où est contenue la règle, les clefs du monastère et des divers offices, que le cellérier lui a portées, et l'inventaire dé tout ce que la communauté possède en terres, outils, livres et mobilier. En lui donnant la règle, il prononce les paroles suivantes : « Reçois, mon frère, la loi de Dieu, là règle, par laquelle tu procureras la vie éternelle à ceux qui l'observent et tu menaceras d'un châtiment éternel ceux qui la violent. C'est par elle que l'âme triomphe ou meurt, conserve ou perd la vie ; c'est d'après elle que Dieu te demandera compte des âmes qui sont devant toi. Quant à cet inventaire^ tu auras aussi à en rendre compte après moi au jugement de Dieu. Souviens-toi, frère, souviens-toi qu'il est plus exigé de celui qui a reçu davantage. Sois plein de solli-; citude, ne sois jamais sans crainte, car le diable tendra constamment des pièges à ton troupeau ; cherche toujours les moyens de remédier aux blessures des âmes et de réparer leurs chutes. Sois donc vigilant et soigneux comme tu l'as été jusqu'à ce jour. » Pendant que l^élu tient la règle dans ses mains, il continue : « Abbé, entre d ins l'oratoire du Seigneur ; occupe ma place au sein de la communauté qui est désormais la tienne. Par ses prières, le pontife va ratifier au ciel là dignité que tu reçois sur terre. » Cela dit, il lui donne son manteau (pallium) que l'élu accepte, en lui baisant la main. Puis il se rend à l'oratoire avec l'évêque et tous les religieux.

Lorsqu'il s'est installé à la place de son prédécesseur, l'évêque récite une oraison sur lui; après quoi, le nouvel abbé va déposer sur l'autel le livre de la règle, pendant que les frères chantent avec lui : Confirma hoc, Deus, quod operatus es in nobis, suivi du Gloria. Il se prosterne:: alors sur le pavé de l'oratoire et demande à voix haute au pontife de prier pour lui. Les moines se prosternent aussi durant l'oraison épiscopale. Cela fait, l'abbé se relève, baise les genoux de l'évêque et lui donne le baiser de paix, ainsi qu'aux clercs assistants et aux membres de sa communauté. Le voilà maintenant investi de sa charge ; il peut remettre les clefs à son cellérier. Après avoir prié avec ses religieux sans participation de l'évêque et demandé à celui-ci de le bénir, il prend place sur le siège de son prédécesseur. Les officiers et tous lès religieux de la maison viennent l'un après l'autre lui baiser les genoux. Il se rend alors auprès de son prédécesseur, pour lui baiser à son tour les genoux et lui donner la paix, en présence de la communauté. L'ancien abbé clôt la cérémonie de l'installation par ces paroles touchantes : « M(s frères, priez pour moi, afin que je puisse rendre au jugement de Dieu ;un compte exact de toutes vos âmes et vous remettre tous entre ses mains. Le Seigneur vient d'assurer votre avenir, puisse-t-jl me recevoir dans les cieux après ma mort ^ >v

Ce cérémonial, suivi dans le monastère pour lequel la règle du Maître a été écrite, ne donne pas le texte des oraisons que l'évêque récitait. Ces prières étaient la

' Régula Magistri, xcili, Holstenius, II, 455-457.

formule même de la bénédiction. Elles faisaient partie de la liturgie dés diocèses ^ . ■

Quand il s'agissait d'un monastère placé sous la protection royale, l'évêque,! avant de procédera l'installation et à la bénédiction d'un nouvel abbé, devait attendre que" le, prince eût approuvé le choix fait par les moines. Il y avait entre le roi et ces maisons des rapports intimes, imposant des obligations réciproques. Si le roi était tenu de protéger de tout son pouvoir les moines dans leur existence, dans leurs propriétés et dans leurs privilèges, ceux-ci ne devaient pas le traiter en étranger. Comme l'abbé était, en vertu de ses fonctions, l'intermédiaire-né è;ntre ,eux et le souverain, les convenances exigeaient qu'on; le lui présentât aussitôt après son élection. L'agrément royal était la conséquence de cette démarche. Comme le prince pouvait ne point l'accorder, on l'attendait avant d'installer le nouvel élu. Saint Ouen fit agréer du roi Dagobert saint Aile, auquel il confia le gouvernement de son monastère de Rebais ^. Sainte Salaberge prit la même précaution, lorsqu'elle donna son abbaye de Laon à sa fille, sainte Anstrude ^. On se conformait au même usage à Corbie * .

Une fois béni et installé, l'abbé appartenait pour toujours à son monastère. S'il se trouvait, avant son élection,, attaché en qualité de prêtre et de diacre au service d'une église, ce lien était immédiatement

^ Mabillon, Acta Sanct., sec. II, praef., n, 5i, xxvin. 2 vita S. Agili, MabilloNj II, Sog.

^ Vita S. Anstrudis, ibid., 937.

* Nous avons encore la charte par laquelle Thierry III confirme l'élection del'abbé Erèmbert (681). Levillain, 232-234.

rompu '. Les abbés invités par le clergé ou par le roi à prendre le gouvernement d'un diocèse (ce fut fréquent au VIP siècle) devaient au préalable renoncer à leur titre et à leur fonction. Ils pouvaient cependant se démettre eux-mêmes de leur charge et briser ainsi le lien qui les unissait à leur communauté. Ce fut le cas de saint Philibert et de saint Germer. Le premier s'était vu rappelé à la direction du monastère de Rebais, après la mort de saint Aile, par les suffrages unanimes des religieux. Cet accord ne dura pas longtemps. Des moines indisciplinés, trouvant insupportable l'autorité du saint homme, résolurent d'attenter à ses jours. Philibert, attristé par cette haine aveugle et féroce, abandonna ce troupeau. C'était le meilleur parti à prendre '''. Une opposition de naêrne nature détermina saint Germer à quitter son monastère de Pentali ^.

Les religieux n'avaient pas le droit de se débarrasser d'un abbé incapable ou indigne. Quelques communautés eurent cependant à pâtir de F inconduite ou de l'incapacité de leurs chefs. Les lèis ecclésiâstiqueà avaient prévu le cas. On procédait contre eux çanoniquement, après une dénonciation faite soit par les moines soit par les chrétiens du voisinage. Il appartenait à l'évêque de

1 Saint Grégoire le Grand l'avait déclaré pour l'Italie. E§isi., II, iv, Pat. Lat., LXXVII, 680. Presbytères, diaconos ceterosque pujuslibet ordinis clericos, qui ecclesiis militant, abbates per monasteria esse non permittas, sed, aut omissa clericatus militia, monachicis provehantur ordinibus ; aut si in abbatis loco permanere decreverint, clericatus nullatenus permittanturhabere militiam. — Le* clercs séculiers élevés par la volonté de leur évêque à la dignité abbatiale se comportèrent de la sorte.

- Vita S. Filiberti, Mabillon, II, 781.

^ Vita S. Genmari, ibid. ,11, ^5g.

LA HIÉRARCHIE MONASTIQUii. 385

sévir contre les coupables et au besoin de les déposer, et de remédier par des mesures efficaces aux désordres provenant de l'incapacité d'un supérieur. On lui recommandait seulement de ne point user à la légère de son autorité, en déposant un abbé qui ne le méritait pas ^ Ce n'était pas inutile, car il y eut des abus de pouvoir *. Des évêques risquaient, en effet, de céder à un mouvement de colère ou de se laisser influencer par des considérations d'ordre tout inférieur. Les victimes de pareille injustice en appelaient au concile, qui ordonnait de les réintégrer dans leur fonction après avoir reconnu leur innocence ^. L'abbé qui avait renoncé spontanément à sa charge ou qui s'était vu déposer à la suite d'un jugement canonique, perdait tout droit à cette fonction ^. Les dépositions faites par les évêques n'étaient pas toujours motivées par l'indignité. Il y en eut qui furent dictées par des considérations politiques. La plus célèbre est celle de saint Philibert, abbé de Jumièges. Ce saint moine avait eu le courage de repro-

^ Ut abbates, archipresbyteri absque culpa de ecclesiastico ministerio removeri non debeant. Concilium incertiloci (614), can. 11, éd. Maassen, iqS.

- Saint Grégoire le Grand reçut les plaintes d'un abbé qui accusait son évêque de l'avoir déposé injustement. Il chargea l' évêque de Ravenne d'examiner l'affaire et, s'il y avait lieu, de réintégrer le plaignant dans sa charge. S. Grégoire, XIV, ep. 6, Pat. Lat., LXXVJI, i3o8.

* Si episcopus, quod non credimus esse venturum, aut per iracundia, quod esse non débet, aut per pecunia, abbatem, quia fratres nostri sunt, de loco suo ejecerit non canonice, ille abbas recurrat ad synodum. Et quia fragilis esse nostra natura videtur, si episcopus, qui eum ejecit, ab hac luce migraverit, successor ejus abjectum fratrem revocetad sedem. Concilium Parisiense, (614), can. 4, ibid., 187,

* Episcopus vero seu abbates qui propriis culpis notanter damnati sunt aut ab ecclesiis eorum sponte remoti sunt, nuUo modo ad proprias ecclesias val honores decrevimus revertendos. Concilium Latunense (673-675), can. 17, ibii.y 219.

386 MOINES MEROVINGIENS.

cher à Ebroïn les cruels traitements qu'il infligeait à saint Léger. Le vindicatif maire du palais parvint à indisposer contre lui l'évêque de Rouen, qui jusqu'à ce jour l'avait traité en protecteur et en ami. Saint Ouen commença par le faire emprisonner. Lorsque Philibert se fut retiré à Poitiers (677), il tenta de lui donner un successeur. Mais les religieux de Jumièges, profondément attachés à leur abbé et convaincus de son innocence, lui restèrent fidèles malgré tout '.

Dès la seconde moitié du VIP siècle, les grands monastères furent trop mêlés à l'existence politique du pays pour échapper aux troubles qui l'agitaient. Les abbés en pâtirent plus que d'autres. Les évêques n'eurent pas à prêter leurs concours aux princes. Les maires du palais, enhardis par l'exercice d'un pouvoir sans contrôle, entrèrent personnellement en scène et ne craignirent plus de déposer et d'exiler les abbés dans lesquels ils redoutaient des adversaires politiques. Les Gesta abbatum de Fontenelle permettent de suivre pas. à pas les progrès de cette ingérence du pouvoir civil dans le gouvernement des monastères. C'est d'abord Raginfroid, rival de Charles Martel, qui dépose l'abbé Bénigne et le remplace par Wandon (716). Charles, vainqueur de Raginfroid, exile Wandon et rend à Bénigne son abbaye. Il commence à disposer à son gré des monastères et des évêchés. Ses choix sont quelquefois heureux, par exemple celui de saint Hugues, son neveu (723), qui était en même temps évêque de Paris, de Bayeux et de Rouen et abbé de Jumièges. Rien dans

' Vita S. Ftliberti, Mabillon, II, 789. Vacandard. Vie de S. Ouen, 280-286.

le droit ecclésiastique n'autorisait ce cumul des fonctions. Mais la situation financière déplorable où était tombée la monarchie mérovingienne poussait Charles Martel à ne tenir aucun compte des lois de l'Eglise. Les rois avaient épuisé par leurs donations généreuses aux leudes, aux évéques et aux moines les immenses richesses territoriales qu'ils possédaient depuis l'invasion. Le maire du palais, n'ayant plus rien à distribuer aux grands qui le servaient et dont il avait un pressant besoin, les nommait évéques et abbés pour leur assurer la jouissance des biens que possédaient les diocèses et les monastères. On devine quels prélats devaient faire ces hommes, habitués surtout au maniement des armes. L*un d'eux, Teustsinde, qui reçut les abbayes de Saint- Martin de Tours et de Fontenelle, laissa parmi les religieux une mémoire exécrée \ Cette laïcisation de la dignité abbatiale accentua une décadence qui précipitait dans le relâchement la plupart des communautés monastiques, durant le second quart du VHP siècle. L'abbé, tel que saint Benoît le représente, est aux yeux de ses moines et des chrétiens la personnification de la vie religieuse, la règle vivante et l'âme du monastère. Il enseigne, il organise, il commande, ce qui revient à dire qu'il gouverne par ses actes non moins que par ses paroles. Toute son action tend à semer dans les cœurs le ferment de la justice divine, la sainteté. Il appartient également à tous les frères que la profession religieuse a rendus ses fils au même titre. Se sentant responsable de leur conduite devant le tribunal du

^ Gesta abbatum Fontanellensium, 20-35.

Seigneur, il prévient par une surveillance attentive leurs fautes et il punit celles qu'il n'a pu empêcher. Dans la correction, il suit l'exemple du médecin, qui cherche à guérir le malade. Il est un administrateur, représentant le Christ, dont il doit faire prévaloir les volontés, contenues dans les Écritures, les lois de l'Église et la règle. Il est le serviteur de tous, préoccupé de servir plus que de dominer ; il est le père, qui se concilie l'affection plus par la charité que par la crainte, qui met la miséricorde au-dessus de la justice rigoureuse, qui n'est ni turbulent ni anxieux, ni jaloux ni susceptible, ni excessif, ni entêté. La discrétion, fruit du bon sens, est la première de ses qualités. Il est un docteur, prêt à donner un enseignement sage et opportun, un juge, qui hait le vice tout en aimant l'homme. Les yeux de son âme sont constamment fixés sur Dieu, dont il est le vicaire, et qui le récompensera un jour de sa fidélité ^ Saint Donat, * l'anonyme qui a composé une règle pour les vierges ^, et le Maître "^ ont placé ce portrait de l'abbé sous les yeux des supérieurs destinés à conduire les monastères pour lesquels ils légiféraient. Les abbés et les abbesses de cette époque, comme ceux des âges suivants, n'ont pas trouvé d'idéal plus digne de, leur admiration, et c'est en travaillant à le réaliser qu'ils ont pu former et conduire les monastères, devenus grâce à eux de véritables écoles où l'on apprend à servir le Seigneur. Saints eux-mêmes, il possèdent l'art de façon-

' Régula S. Bened., ii, lxiv, 2 Régula S. Donati, i, Holstenius, III. 8i, •' Régula cujusdam ad Virghtes, i, ibid., 124. ^ Régula Magisiri, 11, ibid., II, 3i5-3i8.

LA HIÉRARCHIE MONASTIQUE. SSg

ner des saints. La règle trace les cadres de rorganisation monastique. Le corps se forme par l'arrivée des moines et leur fidélité à occuper chacun sa place. Ce corps réclame une âme ; il la reçoit de son abbé.

Parcequ'il est la personnification du monastère, l'abbé occupe une situation distinguée dans la société religieuse et civile. Cette situation grandit avec le rôle joué par les moines. Il finit par devenir en quelques circonstances un personnage important. La famille à laquelle il appartient, les fonctions qu'il a remplies au service du roi avant d'embrasser la vie inonastique, contribuent parfois à rehausser sa dignité d'une grandeur humaine. C'est fréquent au VIP siècle. Le nombre et la qualité des religieux qui peuplent une abbaye, l'étendue de ses domaines, la nature des services matériels et spirituels qu'elle rend au pays, ses relations avec les souverains et les leudes les plus influents, valent à son chef une autorité considérable. C'est le cas d'un assez grand nombre de monastères à cette époque.

Les abbés ont dans un diocèse le rang qui convient, après l'évêque, au recteur d'une église ayant tout un clergé pour la servir. Ils prennent part à l'élection épiscopale ^ ; leur intervention peut être décisive. Ils deviennent aisément les premières personnalités d'un diocèse. Aussi ne faut-il point être surpris de voir les évêques les choisir pour assister à leur place aux assemblées conciliaires, quand les circonstances ne leur permettent pas d'y assister personnellement. C'est à ce

^ Dum civium abbatumque Cadurcorum consensus hoc omnimodis exposcit ut eum episcopum habeant. Vie de S. Didier, i3.

Sgo MOINES MÉROVINGIENS.

titre qu'on trouve au concile de Clichy (626 ou 627) un abbé Audo, qui représente un évêque d'Orléans. Il y en a encore aux conciles de Chalon (634-654) et de Bordeaux (663-675). La coutume de leur ouvrir la porte des conciles en la simple qualité d'abbé n'est pas admise par les évêques francs, comme elle l'est à cette époque dans les églises orientales et visi gothiques.

Le rôle extérieur joué par les abbés ne doit pas leur faire négliger le gouvernement de leur monastère. C'est l'action principale que l'Église et la société attendent d'eux. Les législateurs mettent entre leurs mains tous les pouvoirs nécessaires à cet effet. L'autorité souveraine qu'ils exercent n'est pas cependant absolue. Elle est sagement tempérée par une crainte continuelle des jugements de Dieu, et aussi par la collaboration discrète et généreuse des officiers et en certaines circonstances de la communauté tout entière. Saint Benoît leur interdit de prendre une détermination grave, intéressant les religieux, sans les avoir préalablement consultés. Les plus jeunes sont invités à donner leur sentiment. Dans les affaires de moindre importance, l'abbé ne consulte que les anciens'. Ce devoir de demander l'avis de son entourage, qui est d'une prudence élémentaire, lui laisse néanmoins la pleine responsabilité de ses actes. Après avoir écouté et réfléchi, il lui appartient de décider. Le Maître * et saint Donat •'' ont

^ Quoties aliqua prascipua agenda sunt in monasterio, convocet abbas omnem congregationem et dicat ipse unde agatur.... Si qua vero minora agenda sunt in monasterii utilitatibus, seniorum tantum utatur consilio. Régula S. Bened , m.

• Régula Magistti, ii, Holstenius, II, 3 17-3 1 8.

•^ Régula S Donati. m, ibid., III, 82.

LA HIÉRARCHIE MONASTIQUE. Sgi

fait entrer dans leurs règles cette prescription bénédictine.

Il importe avant tout de maintenir l'unité du gouvernement. Les législateurs et -les conciles de cette époque sont unanimes sur ce point. Il suffit pour cela de faire dépendre tous les officiers de l'abbé. C'est à lui seul qu'il appartient de leur donner une charge et de contrôler efficacement leur administration. La responsabilité de tout pèse entièrement sur lui.

Le premier des officiers monastiques est le prieur ou le prévôt {prœpositus^ et chez 'les raonidlQS prœposita), auquel les moines doivent obéissance comme à l'abbé lui-même '. On le trouve dans les règles de saint Benoît, ^ de saint Colomban, ^ de saint Donat * et de l'Anonyme ^.

La grande autorité qu'il a dans le monastère risque d'en faire une sorte de second abbé. Pour échapper à cet inconvénient, saint Benoît insiste sur l'entière dépendance dans laquelle il doit se tenir envers l'abbé et la règle ®. Il aurait même voulu supprimer cet officier et le remplacer par les doyens. La crainte qu'il manifeste n'était point chimérique. Le Maître, qui savait à quoi s'en tenir, ^se contenta des chefs de décanies.

1 Ut abbati suo aut praeposito sint obedientes^ Conciliwm Leodegarit, can. 8, éd.

MaaSSEN, 221.

2 Régula S. Bened., Lxv, De praeposito monasterii,

3 Régula S. Columhani, ix, Holstenius, II, i63.

* Régula S. Donati, v. De prseposito monasterii, ibid., lîl, 85.

^ Régula cuJHsdam ad virsrines, ii. Qualis debeat esse prœposita monasterii, ibid. ,

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