‹ Les moines de l'ancienne France (période gallo-romaine et mérovingienne [microform]Chapitre 54 sur 78 · III · texte numérisé non relu

III

" La Régula cujusdam ad virgines s'étend longuement sur les fonctions et sur la qualité de la prieure.

auxquels il donna le nom et les attributions des prieurs ou prcBpositi. Il y en avait deux par dizaine '. Le prieur veillait sur l'intérieur du monastère et sur la fidèle observation de la règle, sans avoir à se mêler des intérêts matériels, confiés au cellérier. Saint Colomban prescrivait de lui obéir avec la plus grande exactitude. Le simple fait d'en appeler à l'abbé d'un ordre donné par lui, afin de l'esquiver, méritait un châtiment immédiate. Comme le prieur et l'abbé ne pouvaient être partout, à Luxeuil il y avait toujours dans chaque groupe de frères un ancien {senior) responsable, à qui les autres devaient respect et soumission ^.

Le cas se présentait plus rarement ailleurs. Les moines étaient distribués en dizaines sous la conduite et la responsabilité d'un dizainier ou doyen * (decanus) ou de deux prévôts ^. Cette répartition de la surveillance ne s'imposait cependant pas dans les communautés peu nombreuses, où l'abbé et le prieur pouvaient sans surcharge faire face aux exigences de la maison. Les doyens, hommes graves, instruits et dignes de confiance, ne quittaient guère leur petite troupe ; on les voyait à sa tête pendant les repas, au travail et au dortoir, veillant à la fidèle exécution des ordres de l'abbé et des prescriptions de la règle, distribuant à chacun sa besogne, réprimandant les indisciplinés et les paresseux, encourageant les faibles, sachant rendre un compte exact de tout

■ Régula Magisiri, xi, Holstenius, 11, 339-345. ' Régula S. Columbani, x, Pat. Lat. , LXXX, 218. " Ibid., 220.

* Régula S. Benedicti, xxi, De decanis monasterii.

* Régula Magisiri, \oc. cit.

LA HIÉRAKCHtE MONASTIQUE. SqS

à l'abbé et au cellérier. Le bon ordre dans la maison et l'activité pratique des frères dépendaient du soin et de l'intelligence qu'ils mettaient à remplir leur charge. Le Maître, prévoyant qu'il y aurait souvent lieu de partager chaque dizaine durant les heures de travail, établit deux doyens ou prévôts. Dans ces conditions, les frères n'étaient jamais sans surveillance. Il va jusqu'à leur tracer la méthode qu'ils devaient suivre lorsqu'ils avaient des réprimandes à faire. Les détails ne l'effraient point, tout au contraire. Cette tournure d'esprit formaliste nous a valu uin des chapitres les plus curieux de sa règle.

Si le doyen aperçoit un frère qui parle sans êtreinterrogé, il lui dira : Pourquoi fais-tu ce que défend la règle ? Garde le silence jusqu'à ce que tu sois prié de le rompre. A celui qui, pouvant parler, élève trop la voix : Silence, frère ! l'homme humble ne crie pas de la sorte. S'il mêle à une conversation permise des propos plaisants et inutiles : Pourquoi te permettre un langage prohibé par la règle ? S'il tient des propos coupables : Ferme ta bouche/ mon frère, et ne dis point de paroles mauvaises. A celui qui rit trop : Place près de tes lèvres la sagesse avec la clef de la justice et de la crainte de Dieu. A celui qui jure : Garde ta langue ; pourquoi jurer ainsi? A celui qui se met en colère : Que fais-tu ? travaille dans la paix, le silence et la charité. A celui qui est trop gai : Sois grave dans tes actions ; la vie nous est donnée pour la pénitence, non pour la joie. A celui qui injurie un frère : Abstiens-toi de la malédiction. A celui qui a une tenue molle : Sois grave et digne sous les yeux du Seigneur qui te considère. Chacune de ces obser-

vations est corroborée par des textes de l'Écriture.

Les désordres que les doyens devaient écarter étaient sans gravité. On peut en juger d'après ces prescriptions minutieuses. Le Maître tient cependant à fortifier leur autorité, en accentuant le plus possible le caractère religieux de leurs fonctions. Les prévôts sont institués dans l'oratoire même, devant toute la communauté réunie. Les dix frères qu'ils auront à commander sont en présence de l'abbé, qui a deux verges à la main, et en remet une à chacun de leurs chefs ^.

L'abbé se repose de la direction du travail et des intérêts du matériel sur le cellérier [celleranus) ^. Ce doit être un religieux du monastère, grave, bon, judicieux, sobre, patient, fidèle observateur de la règle et capable de conduire une exploitation agricole et de pourvoir à tous les besoins d'une communauté. Les malades, les enfants, les vieillards de l'intérieur, les hôtes et les pauvres qui viennent du dehors, lui sont particulièrement recommandés. Cette fonction, dans les monastères riches et nombreux, suppose des aptitudes peu communes. Elle est en tout cas fort absorbante. L'abbé alors donne au cellérier les aides dont il a besoin. En tout temps, les infirmes sont sous la garde d'un frère spécialement chargé d'eux ; on agit de même pour les enfants et les hôtes. Il est parfois nécessaire de diviser plus encore le travail. Saint Colomban établit à Luxeuil un grand et un petit éco-

' Régula Magistri, XL, Holstenius, II, 339-345.

.^Régula S. Bened., xxxi. Régula S. Dotiati, lxi, Holstenius, III, m, qui reproduit saint Benoît. Régula cujusdam ad virgines, iv, ibid., 129. Régula Magistri, xvi, ibid., U,356-'i5g.

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nome K L'abbé prépose en outre des frères soigneux aux principaux services de la maison, tels que l'armoire des livres, les outils, le vestiaire, le grenier, le moulin, la boulangerie, le réfectoire, etc. ^ Un frère instruit remplit les fonctions plus délicates de scribe ou de chancelier (lector) ; il rédige et garde les titres et les chartes. Ces officiers ont des armoires spéciales pour y renfermer tout ce qui concerne leur office. Saint Benoît et le Maître, qui tiennent beaucoup l'un et l'autre au bon ordre et à l'économie, leur demandent un inventaire exact de tout ce qui leur est confié. L'abbé en gardait une copie. On peut dès lors, quand les frères se succèdent dans ces divers offices et toutes les fois qu'il semble utile de le faire, vérifier s'il ne manque rien et si tout est conservé en bon état^. Le contrôle du supérieur ne s'arrête point là. Il s'exerce par le cellérier sur les hebdomkdiers, ou officiers chargés d'une fonction pour une semaine, les cuisiniers et servants de table par exemple. Ces religieux doivent remettre, à leur sortie de charge, les ustensiles de la cuisine et du réfectoire dans l'état où ils les ont reçus '*. Ces prescriptions, en assurant la marche régulière des communautés et la pratique fidèle de la pauvreté, donnaient à l'activité des moines une allure grave et sérieuse, qui fut l'un des principaux éléments de leur succès.

1 Œconomus major, œconomus humilior. Régula S. Columbani, x. Pat. Lat. , LXXX, 220.

^ Il y avait à Luxeuil le custros horrei, le refectorii minister.

^ Régula S. Bened., xxxii, De ferramentis vel rébus monasterii. Régula Magistri, XVII, HoLSTENius, II, 359. Régula S. Donati, lxii, ibid., III, 112. Régula cuj'usdam ad virgines, xin, ibid., 1^0.

* Régula S. Bened., XXXV. Régula Magistri, xviii, 36o. Régula S. Donati, lxvii, 114.

3g6 MOINES MÉROVINGIENS.

Les monastères de religieuses n'eurent qu'à s'approprier cette organisation de la hiérarchie. Elle ne pouvait cependant leur suffire, parce que les femmes sont dans l'impossibilité de pourvoir par elles-mêmes à tous leurs besoins. Le concours de l'homme leur est presque toujours indispensable. Elles ne peuvent s'en passer pour tout ce qui touche à l'administration des sacrements. L'assistance des prêtres s'impose à elles dans beaucoup d'autres cas. Sainte Bertile, abbesse de Chelles, ne prenait aucune décision grave sans les avoir consultés ^. Il y avait auprès de chaque maison de moniales un prêtre recommandable par son âge et sa vertu, spécialement chargé de leur conduite ^. On lui donnait à Saint -Jean-Baptiste de Laon le titre de prieur ou de prévôt (prcBpositus) ^. Saint Donat et ceux qui s'inspirèrent des règles arlésiennes donnaient encore aux religieuses l'assistance d'un provisor ou procureur *. Lès travaux que les sœurs ne pouvaient faire elles-mêmes étaient confiés à des ouvriers ou à des serviteurs. Parfois des moines en tinrent lieu, à Laon par exemple, où un frère Lanfroid était jardinier ^.

Les moines inspiraient une confiance plus grande que les séculiers aux fondateurs et aux fondatrices des monastères de femmes. On les chargeait parfois de leur rendre les services spirituels et temporels dont elles ne

1 Vita S. Bertilœ, Mabillon, III, i, 20, 21.

2 Vita S. Prœjecti, Mabillon, II, 6i3. Jonas, Vita S. Bertulfi, ibid., 154. ^ Vita S. Salabergce, ibid., /i-ii.

* Saint Donat reproduit sur ce point les règlements de saint Césaire. Régula S. Donati, lv, Holstenius, III, 108.

^ Lanfredus monachus hortulanus. Vita S. Sa/abergce, loc. cit., 412.

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pouvaient guère se passer. C'est pour ce motif que plusieurs abbayes de moniales furent dès l'origine placées sous la dépendance d'une abbaye d'hommes. Fécamp fut ainsi soumis àFontenelle \ Amelbert confia à saint Philibert le monastère de Pavill}»-, fondé par lui dans le voisinage de Jumièges. Le bienheureux se chargea du gouvernement de cette communauté si bien qu'il ne voulut pas tout d'abord lui donner d'abbesse. L'expérience modifia sa manière de voir. C'est alors qu'il mit sainte Austreberte à la tête de ses filles *.

Les monastères de femmes qui étaient assez riches et puissants pour s'engager dans cette voie, allèrent plus loin encore. Les fondateurs et les premières abbesses prirent en quelques lieux l'initiative d'un établissement de moines doté pour le service exclusif des moniales. Ce fut l'origine des monastères doubles. De ce nombre furent Faremoutier. Remiremont, Jouarre, Chelles, Notre-Dame de Soissons, Saint-Jean de Laon, Nivelles, Marchienne. Nous ne les citons pas tous. La plupart de ces maisons avaient subi l'influence de Luxeuil, ce qui a porté quelques historiens à chercher l'origine de cette institution dans les groupements monastiques de la Grande-Bretagne. Moines et moniales habitaient des monastères séparés et n'avaient entre eux que les relations nécessaires pour le service ^.

Les législateurs et fondateurs ne semblent pas avoir

1 Vitalî S. Wandregisili, Mabillon, II, Sig.

2 Vita S. Ausireberice, ibid. , III, i, 28. Les moniales d'Honnecourt furent soumises au monastère de Saint-Bertin. Mabillon, Annales Bened., l, 572, et celles de Limoux à celui de Saint-Germain. /6i^., 614.

^Malnory, Quid Luxorienses monachi, etc., i3-i6.

songé à établir entre les diverses communautés un lien régulier. L'organisation d'une maison isolée est leur unique souci. Cependant les moines qui habitaient une même région, un même diocèse, avaient entre eux des rapports fréquents. Mais on n'organisa point ces relations pour les faire servir au bien commun. Les abbés et les moines n'eurent pas conscience des dangers auxquels les exposait cet isolement moral. Un besoin d'indépendance et un certain sentiment de dignité les auraient plutôt rendus hostiles à un groupement, dont le premier résultat eût été de créer entre les monastères une hiérarchie, par conséquent une subordination. Il y eut néanmoins quelques tentatives d'union. Elles eurent pour cause principale la communauté d'origine.

Luxeuil et les monastères de sa filiation fournissent l'exemple le plus intéressant. Saint Colomban, après la fondation de Luxeuil, voulut conserver toute son autorité sur Anegray et Fontaine. Jl y établit des prieurs, qui gouvernaient sous sa dépendance. Lui seul avait le titre et le pouvoir d'abbé.

Cette situation dut se modifier après son départ. Ses successeurs eurent néanmoins sur quelques maisons issues de Luxeuil ou fondées sur son type une autorité plus que morale. Ils y envoyaient de leurs moines quand ils le jugeaient utile. C'est ainsi qu'Eustaise donna à l'abbé de Bobbio, Attale, le frère Bertulfe, destiné à recueillir plus tard sa succession ^. Ce même saint

^ Dédit gubernatores praepositos, de quorum religione non dubitabatur. His ergo in locis plèbes monachorum constitutas, ipse vicissim omnibus intererat. JONAs, VitaS. Columbani, Krusch, Script, rer. Merov., IV-, 76.

2 Ibid.i 144.

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Eustaise ne craignit pas de réprimander sévèrement saint Omer et saint Romaric, qui habitaient Remiremont '. Saint Eloi comprit les avantages que cette dépendance avait pour les monastères isolés. Il n'y avait pas de meilleur moyen de les prémunir contre le relâchement qui les menace sans cesse. Aussi voulut-il soumettre à l'autorité et au, contrôle efficace de l'abbé de Luxeuil son abbaye de Solignac. Après avoir conjuré saint Remacle de maintenir fidèlement les observances, il ajoute, dans la charte même de fondation, que l'abbé de Luxeuil pourra toujours châ):ier l'abbé ou le moine de Solignac reconnu auteur d'un relâchement quelconque ^. Etant donnée la pénurie des documents, on ne saurait dire la mesure dans laquelle les successeurs de saint Colomban usèrent de ce pouvoir.

Les abbayes qui avaient une population monacale surabondante, se déchargeaient en établissant des groupes religieux sur quelques-uns de leurs domaines. Fontenelle eut ainsi de petits monastères sous sa dépendance près de l'oratoire de Saint- Amans, à Boissy près de Chartres, à Fleury. Saint Condède voulut que son monastère de Belcinac lui fût soumis '. Ces installations, qui reçurent dans la suite le nom de prieurés, ne formaient avec la maison-mère qu'une seule communauté,

^ Vita s. Columbani, 127.

^ Quod si aliqua tepiditate faciente seu subjectorum tumore impediente, a te vel a successoribus tuis saepe memorata régula fuerit demptaaut in aliquo praetermissa et ferventer a vobis non fuerit adimpleta, licentiam habeat Luxoviejisis abbas, qui tune temporis fuerit... negligentem quem videret seu abbatem sive subjectum de hoc monasterio quod constitui, benigno animo castigare. EHgii charta cessionis Solemniacaisis, KKUSca, Script, rer. Merov., IV. 748.

'^ Vita II 5. Wandregisili, AIabillon, IJ. Sig, 52o.

40O MOINES MEROVINGIENS.

OU, pour parler le langage de notre temps, une congrégation, gouvernée par le même supérieur.

Ces premiers essais de groupements monastiques sont à peine ébauchés ; on ne parvient guère à saisir la nature des liens qui les unissaient. Encore est-il bon de les signaler ; car ils manifestent une aspiration et un besoin que fortifieront les siècles.

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