CHAPITRE HUITIEME
Ermites, reclus et gyro vagues.
Les cénobites, qui habitaient -les monastères soumis à une hiérarchie organisée, n'étaient pas les seuls moines du VIP siècle. Leur genre de vie, tel que les législateurs monastiques l'avaient enfin constitué, donnait pleine satisfaction aux âmes désireuses de pratiquer la perfection chrétienne. Elles n'avaient pas besoin de chercher ailleurs les moyens de réaliser leur noble idéal. Dans ces conditions, les attraits de la solitude furent moins suggestifs. Il y eut cependant des hommes qui éprouvèrent encore le besoin de vivre seuls. C'était une aspiration légitime. Au lieu de la combattre,
saint Benoît et le Maître songent à la guider et à prémunir ceux qui la suivaient contre les dangers de l'isolement.
Les ermites furent dès lors ^ moins nombreux que durant la période précédente. Plusieurs parmi eux ne paraissent pas avoir entretenu de relations avec les monastères ; ils vécurent absolument isolés. On les rencontrait dans les montagnes et les forêts de l'Austrasie et dans d'autres lieux où l'homme pouvait fuir aisément la société de ses semblables. La plupart n'ont laissé
aucun souvenir de leur existence. D'autres, et ce sont naturellement les moins nombreux, ont mérité les honneurs d'un culte liturgique. Grâce à ce fait, leur nom, le lieu de leur retraite, quelques-unes de leurs actions, se sont conservés dans les traditions orales ou écrites des églises particulières. Voici quelques-uns des plus connus : saint Blandin % au diocèse de Meaux ; saint Blied (B.litharius) ^, au diocèse de Troyes ; saint Manguille {Madelgisilus) ^, au diocèse d'Amiens ; saint Victurnien *, au diocèse de Limoges ; saint Mary de Mauriac % au diocèse de Clermont ; saint Émilion, au diocèse de Bordeaux ^ ; et saint Gilles, qui fut si populaire dans tout le Midi.
Parmi les ermites qui avaient des liens avec les monastères, on distinguait ceux qui menaient temporairement la vie solitaire et ceux qui s'y engageaient d'une manière définitive ou pour un temps très long. Saint Colomban peut être mis au nombre des premiers. Pendant son séjour à Anegray, quand approchait une fête solennelle ou quelque circonstance imposant une résolution grave, on le voyait quitter la compagnie de ses frères et chercher une retraite profonde, d'un accès fort difficile, qu'il s'était ménagée à deux lieues de distance. Des herbes sauvages, quelques fruits et un peu d'eau étaient sa seule nourriture. Un serviteur,
1 Atialecia Bollandiana, VII, i5i-i53, et Acta SanctorumMaii, ï, 49
"^ Actii Sanctorum Junii, II, ^Ç)^-^6g.
3 Mabillon, Acta Sanct. 0. S. B., IV, n, 537-544.
*■ Acta Sanctorum Sept., VIII, 689.
'^ Actà Sanctorum Junii, III; 114- 120.
■ ^ Analecta Bollandiana, XIII, 433-438.
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qui allait et venait, le mettait, au courant de tout ce qui se passait au monastère. Il conserva cette cputume à Fontaines, à Luxeuil et à Bobbio. Pour mieux échapper aux recherches des curieux et des indiscrets, il lui arriva dé changer plusieurs fois le lieu de sa retraite. Ce besoin de solitude grandit avec l'âge. On lui construisit à Bobbio, non loin de la maison, un oratoire en bois sous le vocable de la Vierge et une petite cellule. Il aimait à y passer le carême et une partie considérable de l'année. U ne se réunissait aux moines que lés samedis et les dimanches ^ ! i
Les ermites commençaient fréquemment l'apprentissage de la vie religieuse dans un monastère. Ce fut le cas de saint Amet. Il avait durant trente années mené la vie religieuse à Agaune, où son père l'avait offert en qualité d'oblat dès son enfance. Il prit la fuite sans prévenir l'abbé et les moines, pour se cacher dans unti caverne sur les flancs d'une montagne escarpée. Ses confrères parvinrent à le découvrir. L'abbé lui envoya dès lors tous les trois jours une provision d'eau fraîche et de pain d'orge. C'est tout ce qu'on put lui faire accepter. Il trouva même ce régime excessif durant la pénitence quadragésimale. Cinq noix lui suffisaient alors chaque jour après l'office de vêpres, et encore restait-il quelquefois trois journées entières sans rien goûter. Une tunique de peau de mouton lui couvrait le corps ; il ne portait point de chaussure. Le temps que l'oraison n'absorbait pas était employé à cultiver un coin de terre et à tourner une meule à bras. Ce dernier
^JoNAS, VitaS.Columbani, Krusch, IV, 7 z^. MiraculaS. Columbani, M\mLi.oN, II, 37 -38.
exercice l'aidait à secouer le sommeil ; pour mieux réussir, il avait soin de garnir le sol de cailloux aigus, qui lui déchiraient la plante des pieds. Sa caverne fiiiit par lui sembler étroite ; il demanda à un ouvrier de l'agrandir. Saint Amet abandonna sa retraite pour suivre l'abbé Eustaise à Luxeuil ^
Le saint prêtre breton Condède abandonna lui aussi la vie érémitique et se réfugia au monastère de Fontenellè. Mais le besoin de la solitude le reprit bientôt ; il obtint la permission de se retirer avec, quelques compagnons dans l'île de Belcinac, formée non loin de là par les eaux de la Seine ^. Fontenelle eut dans les premières années du siècle suivant un ermite célèbre, le bienheureux Milon. L'abbé Bénigne lui permit de se faire un gîte sur le versant abrupt de la colline au pied de laquelle le Rançon se jette dans la Seine. Il creusa lui-même une grotte qui conserva son nom, Milonis cripta. Il bâtit un oratoire afin d'y célébrer la messe. Là terre cultivable qui se trouvait auprès de sa demeure lui fournit un moyen d'exercer son activité. Il la travailla de son mieux et réussit à planter une vigne, qui lui donna du raisin ^. Un disciple de saint Eloi, le bienheureux Tillon, moine à Solignac, s'en alla jusqu'en Auvergne mener à Brageac la vie des anachorètes ; lorsqu'il se sentit vieillir, il se rapprocha de son abbaye limousine ^. Saint Riquier * et saint
1 Vita s. Amati, Mabiljlon, II, 121-122.
• ^Vita S. Condedi, ibid., 827-829. '
^ Gesta abbatum Fontanelîensium, 21-22.
* Vita S. Tillonis, Mabillon, II, 957-961.
^ P. PoNCELET, Laplus ancienne vie' de S, Riquier. dans AnalectaBolland . , XXII, 191
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Velmer ^ expérimentèrent aussi les charmes de la solitude.
Quelques abbés cédèrent eux-mêmes au besoin de vivre en ermites. Après s'être démis de ses fonctions abbatiales à Pentali et avant de fonder le monastère de Flay, saint Germer passa cinq années dans une caverne, creusée aux flancs des collines qui bordent la vallée de la Seine. Sa retraite ne fut cependant pas assez rigoureuse pour l'empêcher d'aller soulager les pauvres et les infirmes et rendre aux morts les derniers devoirs *.
Tous les cénobites qui manifestaient le désir d'embrasser la vie solitaire n'obéissaient pas à des sentiments très élevés. Ce n'était pour plusieurs qu'un prétexte honorable cachant la volonté dé se soustraire au joug de la soumission et aux obligations de la charité fraternelle. Il y en eut dans la famille colombaniennei Ces pauvres moines n'attendaient pas toujours l'autorisation de leur abbé. Saint Golomban, qui avait vu de ces défections déguisées, demanda au pape saint Grégoire une ligne de conduite ' . On ignore la réponse qui lui fut faite. Son successeur à Bobbio, saint Attale, eut la douleur de perdre ainsi quelques-uns de ses moines. Mais cette escapade finit mal pour eux *.
Au chapitre premier de sa règle, saint Benoît trace les caractères d'une vocation sérieuse à la vie érémitique, quand elle se présente chez un cénobite. Le futur anachorète doit avoir vécu longtemps dans le monastère y
^ Vita S.Walmari, Mabillon, III, i, 229-231.
* Vita S. Geremari, ibid., 460.
^ Ep. I Columbani, Epistola Merovingici et Karolini avi , I, iSg.
4 JoNAS, Vita S. Columbani, II, Krusch, IV, 114.
4o6 , MOINES MÉROVINGIENS.
fidèle à toutes les prescriptions régulières et aux devoirs d'une ascèse vigilante ; formé aux combats spirituels contre le diable en la compagnie des frères, il peut alors affronter la lutte corps à corps avec le malin esprit et les passions coupables. Le Maître tient exactement le même langage %
La réclusion offrait au moine une existence intermédiaire entre l'isolement de l'anachorète et la vie commune du cénobite. Elle le laissait dans l'enceinte du monastère et sous la conduite de l'abbé. La muraille qui le séparait du reste des hommes le piréservait des périls de l'inconstance et lui épargnait de nombreuses tentations. Les règles de saint Benoît et du Maître ne font aucune allusion à ce genre de vie. Les conciles de la Gaule mérovingienne semblent l'ignorer. Il y eut cependant des reclus à cette époque, et quelques-uns jouirent d'une grande réputation. On dut rencontrer parmi eux, comme parmi les ermites, des hommes téméraires manquant des vertus et des aptitudes requises pour vivre de la sorte. De là des abus criants. Les évêques et les abbés de l'Espagne visigothique en firent l'expérience. Les mesures prises par le septième concile de Tolède n'auraient sans doute pas été déplacées en deçà des Pyrénées. Il est des reclus, avouent les Pères, qui se sont enfermés par un sentiment de paresse et sans discrétion. Leur existence n'a aucune dignité. Ils sont d'une ignorance honteuse et de mœurs grossières. Nous voulons qu'on les arrache de leurs cellules pour les enfermer dans les monastères, où ils pourront méditer et
1 Régula Magistri, I, Holstenius, II, 3io.