CHAPITRE DIXIEME
La prière.
Heutes de la prière liturgique. — I^es principaux cursus. — La messe conventuelle. — La communion. — La Laus perennis. — Usages liturgiques. — Devoirs liturgiques des moines empêchés et absents. — Pratiques' pieuses.
C'est pour mieux prier que le moine s'éloigne du monde, vit dans la solitude, soumet toute son existence à la discipline d'une règle et à l'autorité d'un supérieur. Les hommes du VIP siècle, très ouverts aux pensées religieuses, comprennent et admirent ce caractère de la vocation monastique. La prière des moines est à leurs yeux une sauvegarde pour l'Église, le royaume et là famille. Les largesses qu'ils font aux monastères et les privilèges qu'ils leur accordent volontiers témoignent de cette conviction. Il faut assurer la paix aux moines, est-il écrit dans les formules contemporaines, afin qu'ils puissent recommander plus librement au Seigneur la prospérité de l'Église, le salut du roi et les intérêts de la patrie ^
^ ut quatenùs monachi, qui solitarii nuncupantur, de perfecta qùiete valeant, duci Domino, per tempora exultare, et sub sancta régula viventem et beatorum patrum vita sectantes, pro statu Ecclesise et salute régis vel patrise valeant plenius Dominum exorare. De Rozière, Recueil général des formules dlxxiv, II, Ziz. Marculfi Formula, Vax. 'LdX.'LKXXNll.egg.
Cette confiance dans la prière est attestée par la plupart des diplômes et des chartes qui nous sont conservés. On la croit efficace pour les vivants et pour les morts.
Les religieux fidèles à l'esprit de leur état se font un devoir d'appeler sur leurs bienfaiteurs, sur tous les hommes, sur les pécheurs comme sur les justes, la miséricorde divine ^
Saint Colomban prescrit à ses disciples les intentions suivantes: la rémission de leurs propres péchés, le peuple chrétien, les prêtres et ceux et celles qui sont voués au service du Seigneur, les bienfaiteurs du monastère, les rois et en dernier lieu les ennemis *.
Ceux qui arrivent à la sainteté ne se lassent jamais dé prier. Le jour ne leur suffit pas. Ils abrègent autant que possible le temps consacré au sommeil afin de prolonger leur oraison hocturne. Ce goût de la prière est commun aux saints de cette époque. Le psautier et lés divines Écritures leur fournissent tantôt la formule qu'ils répètent simplement au Seigneur, tantôt Ja pensée qu'ils s'assimilent en la développant.
Les récits hagiographiques ne peuvent donner une idée juste de la prière, telle du moins que la plupart des moines la pratiquent. Les règles le font avec une exactitude qui ne laisse guère à désirer ; car leurs auteurs déterminent d'une manière minutieuse tout ce qui concerne la liturgie. L'organisation qu'ils présentent se rattache à la tradition des siècles antérieurs ; elle la
1 Vita I S. Wandregisili, Mabii^lon, II, Sog.
2 Régula S. Coltimbani, vu, Pat. Lat., LXXX, 212.
continue, en la perfectionnant. Usant d'une faculté reconnue aux organisateurs de monastères, saint Bèiiôît, saint Colomban et le Maître établissent une distributibii des prières liturgiques qui leur est propice i Mais ils se gardent bien d'altérer ce que l'on consijdère'Jjartôut comme essentiel, le nombre des heures^^ canoniales, le chant du psautier, la lecture de la Bibl«.' Lecchdix et la distribution particulière des chants et des lectures, les rites que les législateurs croient devoir adopter ou créer donnent à leur organisation de l'office divin une physionomie spéciale. Chacun d'eux a son office, son cursus propre. En quoi diffère-t-il du cursus en usage dans les diocèses .? On ne saurait le dire, car le cursus des Églises particulières est à peu près inconnu.
Saint Benoît réunit ses moines pour la prière officielle sept fois le jour et une fois pendant les ténèbres de la nuit, comme cela se passait dans quelques monastères d'Orient. Cesoffices empruntent leur nom de l'heure où on les célèbre : matines^ prime, tierce, sexte, none, vêpres, compiles et les vigiles '. Saint Colomban n'indique point dans sa règle les heures consacrées à la prière publique ; il fait une allusion aux offices qui se célébraient au commencement de la nuit (vêpres), au milieu de la nuit (vigiles), au chant du coq (secondes vigiles) et à l'aube (laudes) ^. Saint Donat, qui accepte le cursus colombanien, garde la même réserve sur les heures où il faut le chanter ^.
^ Régula s . Benedicti . xvi.
- Régula S Columbani, vn, Pat. Lat., LXXX, 2i2-2i3.
■^ Rrgula S. Doiiati, lxxv. Holstenius, 111, 117.
, L'horaire liturgique du Maître se rapproche beaucoup de celui de saint Benoît. Il parle de matines (laudes), prime, tierce, sexte, none, vêpres (lucernaria) et compiles pour la journée, et des matines, qui ont lieu vers le chant du coq/.
Les liturgies monastiques connues se rattachent à deux types, au bénédictin et au colombanien. Comme l'abbé de Luxeuil ne donne de renseignements que sur l'office de la nuit, on ne peut les comparer que sur ce point. Saint Benoît déclare qu'il doit toujours être terminé avant le point du jour, moment précis où commencent les laudes. Mais cette heure varie constamment ; il en résulte un manque absolu de fixité pour le lever et le début des vigiles. On tient compte forcément de la longueur des nuits et aussi de la durée des offices. Les frères ne prolongent jamais cependant leur sommeil au delà de la huitième heure, c'est-à-dire du deuxième tiers de la nuit. Pendant l'été, ils se lèvent plus tôt. Pour ne point les fatiguer, saint Benoît abrège alors considérablement les vigiles *. La charge d'éveiller la communauté incombe à l'abbé, qui peut néanmoins la confier à un religieux vigilant^. Si, pour une raison quelconque, le réveil se fait trop tard, on abrège l'office, pour qu'il soit fini au moment voulu. On ne trouve dans la règle bénédictine aucune indication sur la manière dont s'y prend l'abbé pour reconnaître l'heure. Le Maître est, suivant sa coutume, beaucoup plus expli-
1 Régula Magistri, xxiii, xxiv, ibid., II, 385-389. " Régula S. Bettedicti. viii-x.
3 Ibid. , XLVii.
cite. Il y a au monastère un instrument qui sert à mesurer le temps, un horologium. Deux frères sont à passer la nuit sans dormir ; on en désigne deux pour éviter les surprises du sommeil. Ce sont les vigilgalli. Chacun s'acquitte à son tour de cette mission. Quand l'heure est arrivée, ils se rendent au lit de l'abbé ; et après avoir récité lentement ce verset '.Domine, labia mea apefies, et os meum annuntiabit laudem tuam, ils lui secouent les pieds, en prononçant le mot Deus. L'abbé se lève aussitôt et va frapper sur le signal (percusso indice) dans l'oratoire et prier, en attendant l'arrivée des moines '.- Saint Benoît ne distribue pas son office nocturne d'une manière uniforme. )-,es vigiles des dimanches et des fêtes sont de beaucoup les plus longues ; les vigiles fériales de l'hiver le sont moins, et celles de l'été sont aussi courtes que possible. Les unes et les autres ont des éléments communs : la préparation, qui consiste dans le Deus in adjutorium meum, le Domine labia mea aperies, répété trois fois, le psaume troisième, chanté très lentement et le quatre-vingt-quatorzième, chanté avec antienne. Pour le corps de l'office, on trouve toujours l'hymne, douze psaumes partagés entre deux nocturnes, les six premiers sont suivis d'un verset. Ces psaumes sont distribués selon leur ordre numérique ; les plus longs sont divisés en deux fractions. Aux offices fériaux de l'été, il y a entre les nocturnes une leçon brève, qui se récite par cœur, et un répons également bref. En hiver, on lit trois leçons. Pâques et le premier jour de novembre marquent le terme extrême des deux saisons. Les
Régula Magistri, xxxi, xxxii, Holstenius, II, 383-385.
psaumes du second nocturne sont suivis d'une courte lecture, tirée de Tapôtre saint Paul, d'un verset, du Kyrie eleison et du Pater. L'office se prolonge les dimanches et lès fêtes ; aux deux nocturnes s'en ajoute un troisième^ pendant lequel les frères chantent trois cantiquesy empruntas à l'Ancien Testament. Après les psaumes et les cantiques de chaque nocturne, on lit quatre leçons que suivent autant de répons. L'office se conclut par le: chant du Te Deum, par l'évangile, que lit l'abbé, le! cantique T^ decet laus, et la bénédiction ou oraison. Les frères se tiennent debout durant toute la psalmodie ; ils s'assoient pendant la lecture des leçons et le chant des répons. Les lectures sont prises dans la Bible et dans les commentaires des Pères les plus renommés V.
Saint Colomban, comme saint Benoît, tient compte de la longueur des nuits. Mais il accentue davantage les différences qui en résultent. Au cœur de l'été, les frères se contentent de douze psaumes. Ils font ensuite des additions, de telle sorte que le nombre des psaumes soit de vingt-quatre au vingt-et-un septembre, de vingt-cinq au premier novembre, et de trente-six au vingt-et-un dé-, cembre. Alors commencent des diminutions progressives, qui se continuent jusqu'au mois de juin. Les nuits du vendredi au samedi et du samedi au dimanche ont une solennité plus grande; on récite pendant chacune de leurs vigiles soixante-quinze psaumes, de manière à épuiser le psautier en deux nuits ^. L'abbé de Luxeuil rappelle, en terminant son chapitre de l'office divin, les
* RegHÏa S. Benedicti, viil-xi.
^Régula S. Columbani cœnohialis, vu, Pat. Lat. , LXXX, 212. Voir, DoM Bae- MER, Histoire du Bréviaire, trad. Biron, I, 336-237.
usages de quelques monastères bretons. On n'y récitait que douze psaumes par nuit en toute saison, mais on les distribtiait en quatre nocturnes, au commencement de la nuit, au milieu, au chant du coq et au point du jour. On en chantait trente-six, coupés de la même façon, les samedis et les dimanches. L'interruption du sommeil, que nécessitait cette psalmodie, fatiguait les plus robustes, ce qui a déterminé saint Colomban à ptéférer son cursus^:
Là disposition adoptée par le Maître lui est toute personnelle. Elle ti'à rien de- commun avec celles de saint Benoît et de saint Colomban. La fêtes de Pâque et l'èiqùinoxe d'automne marquent chez lui les limites des deux périodes d'été et d'hiver. Pendant la première, l'office commence au chant du coq, tandis qu'il se termine à ce même chalnt durant la seconde. Au début, les moines récitent le Domine labia mea aperies trois fois, en entrant à l'oratoire ; puis l'abbé chante le psaume Venite exultemus, pour exciter sa famille à louer le Seigneur. C'est alors seulement que commence la psalmodie, toujours en suivant l'ordre du psautier. Elle se compose en hiver de douze psaumes avec antiennes, c'està-dire chantés alternativement, sans alléluia et de trois répons avec alléluia, c'est-à-dire de deux psaumes chantés par un religieux et que le chœur interrompt de verset en verset par V alléluia. On se contente, durant les nuits d'été, de six psaumes antiphonés avec alléluia, et d'un dernier psaume avec répons. Les vigiles se terminent en toute saison par une leçon de l'apôtre saint Paul, qu'un
^ Histoire du Bréviaire, I, 2i3.
frère lit dans un codex ; les autres sont, toujours dites de mémoire et par un évangile que l'abbé lit, suivi d'un verset et du rogus Dei ou Kyrie eleison et Pater.
Le temps qui s'écoule entre la fin des vigiles et les laudes peut être employé à la lecture, à la méditation, à un travail utile. Contrairement aux dispositions prises par saint Benoît, le Maître permet à ceux qui en éprouvent le besoin de se reposer ^
Les laudes ou matines se composent' uniformément, d'après saint Benoît, du psaume 66^ récité simplement sans antienne, de deux autres psaumes, d'un cantique de l'Ancien Testament, et des trois derniers chants du, psautier, réunis sous un seul Gloria ; les deux psaumes et le cantique varient chaque jour de la semaine. Viennent ensuite une leçon brève, tirée de l'Apocalypse ou de saint Paul, un répons, l'hymne, le verset, le cantique de l'Évangile et la litanie Kyrie eleison, Pater *. Le Maître prescrit quatre psaumes sans alléluia, un répons, un verset, une leçon de saint Paul et une de l'Évangile, qui est lue par l'abbé, accompagnée d'un alléluia tous les dimanches de Pâques à l'Epiphanie. On ajoute le chant du Benedicite omnia opéra Domini tous les dimanches et jours de fêtes . Les laudes ou offices du matin se célèbrent au point du jour.
^Régula Magisiri, xxxii-XL.iv. Holstenius, II, 384-393. Le dimanche on ne peut se reposer qu'après prime. Les frères peuvent se réunir autour d'un lecteur qui lit à haute voix. Sainte Austreberte laissait les moniales de Pavilly prendre du repos après les vigiles. Vita S, Austreberia, Mabillon, III, i, 29. Cf. Vita S, Genmari, ibid.,11, 459. A Stavelot, les moines se chauffaient dans une salle commune durant l'hiver.
2 Régula S. Benedicti, xii-xiv.
3 Régula Magistri, xxxix, Holstknius, II, 341.
Prime a lieu après le lever du soleil, et vêpres au moment de son coucher. Le temps qui s'écoule entre ces prières extrêmes est divisé par tierce, sexte et none en parties égales. Saint Benoît assigne, pour les quatre premiers offices, le verset Deus in adjutorium, l'hymne, trois psaumes, une lecture, le verset et la litanie. Les psaumes sont chantés avec antienne dans les monastères nombreux ; ailleurs on se contente d'une psalmodie plus simple ^ Ces offices se composent également de trois psaumes à Luxeuil ^. C'est le chiffre adopté par le Maître, qui ajoute au répons ui^e leçon de l'Apôtre, une autre de l'Évangile, le verset et le Kyrie ^. A vêpres, les moines qui se rattachent à l'obéissance bénédictine chantent quatre psaumes avec antienne, complétés par une leçon, un répons, l'hymne, le verset, le cantique de l'Évangile (Magnificat) et la litanie ^.
Ceux de saint Colomban font une part plus grande à la psalmodie ; leurs vêpres se composent de douze psaumes. Les disciples du Maître en chantent six en hiver et trois en été ; leur office du soir se termine par un répons, un verset, les deux leçons ordinaires et le rogus Dei^. Celui de compiles n'a que trois psaumes chantés avec antienne, un répons, les deux lectures et
1 Régula S. Benedicti, xvii.
Régula S, Columhani cœnobialis, vu, Pat. Lat., LXXX, 212.
3 Régula Magistri, xxxv etXL.SSg, Sgi.
* Régula S. Benedicti, xvii.
*• Régula Magistri, xxxvi, xli, 390, 392. Le Maître fait précéder compiles du lavement des pieds. Les frères sont réunis et assis, les deux serviteurs de semaine les déchaussent. Sur l'ordre de l'abbé, ils se mettent à rendre ce service aux frères, en disant l'un et l'autre ; Tu mandasti. Domine, mandata tua custodire nimis ; utinam dirigantur vice meœ ad custodiendas justificationes tuas. Id., xxx, 382.
444 MOIKES MÉROVINGIENS.
le rogus Dei, après lequel l'abbé récite le verset Pone Domine custodiam ori meo, qui ouvre et consacre le silence de nuit (versum clusorem) \
Saint Benoît fixe lui aussi à trois le nombre des psaumes du dernier office ; ils sont suivis de l'hymne, de la leçon, du verset, de la lecture et de la bénédiction, qui marque la fin de la journée monastique *.
Saint Benoît assigne à chaque heure les psaumes qui lui conviennent : il ne craint pas d'intervertir l'ordre du psautier ; les psaumes trop longs sont par lui divisés en deux parties, qui ont chacune leur Gloria; une fois même, il réunit deux psaumes courts sous un seul Gloria. Il dispose tout cependant de telle manière que les cent cinquante psaumes soient chantés dans le courant de la. semaine.
La distribution du Maître est beaucoup plus simplet
Les moines récitent toujours les psaumes dans l'ordre du psautier, se bornant à prendre pour chaque office le nombre qui lui est assigné. Ils reprennent, à l'office suivant, la récitation au point où elle a été laissée "^
Les législateurs monastiques insistent généralementsur le zèle de la louange divine qui doit animer lereligieux. Il ne doit rien préférer à cet exercice, déclare la règle bénédictine*. Ce zèle se manifeste par l'empressement avec lequel tous accourent à l'oratoire,.
1 Régula M agistri, xxvii, XLii.
"^ Régula S. Benedicti, xvii. Voir DoM ^KE.WE9i, Histoire du Bréviaire, I, 247,.
^ C'est ce que porte à penser l'expression currente psalmo fréquemment employéepar le Maître dans les chapitres où il traite de l'organisation de l'office divin..
* Nihil operi divino praeponatur.
dès que le signal a été donné ; par l'ordre et la bonne tenue qui régnent au chœur et surtout par le recueillement. La psalmodie est une prière à la fois vocale et mentale, pendant laquelle le moine, en union avec les anges, parle au Créateur du monde. Les paroles qui sortent de ses lèvres doivent exprimer les pensées de son intelligence et les sentiments de son cœur ^ Ceux-là seuls peuvent lire et chanter, qui sont capables de le faire avec édification. Chacun s'acquitte de ce ministère auguste avec humilité, gravité et crainte, djans l'ordre que fixe l'abbé^. On ne doit entendre d'autre bruit que celui des voix occupées à louer le Seigneur ^.
Ces offices, célébrés dans l'oratoire autour de l'autel, encadrent la célébration de la messe, qui est le centre et la partie principale de la liturgie chrétienne. Les moines ne la chantent pas tous les jours, du moins au début de cette période. Ils se réservent pour les dimanches et les solennités de l'Église universelle ou des Églises particulières ; ces dernières sont assimilées par saint Benoît aux dimanches '^. Mais l'usage de la
1 Sic stemus ad psallendum ut mens nostra concorùet voci nostrae. Régula S. Benedicti xix, xx. On retrouve les mêmes pensées développées plus longuement dans la règle du Maître. Régula Magistri, xlvii, xlviii, Holstenius, II, SgS-Sgy. Régula S. Donati, xvii, xviii, ibid., III, 91-92.
2 Régula S. Benedicti, xlvii.
3 Cavendum namque <'st cum psallitur, ne frequens tussis aut anhelitus prolixius abundet, aut salivarum exsereatus assiduus, aut narium spurcitiae, detractae a psallento jactentur, sed debere fratrem post se projicere, quia angeli ante psallentes docentur stare. Régula Magistri, xlvii, Holstenius, II, 3g6.
* Qui ministrat in die dominica aut in alia solemni. Régula S. Columbani, x, Pat. Lat., LXXX, 220. Lecturus tota hebdomada, dominica ingrediatur. Qu^ ingrediens post missam et communionem. iî^^w/a S. Benedicti, xxxviii. In diebus tamen solemnibus usquead missas sustineant (septimanarii coquinae). Id , xxxv- S. Benoît ne fait aucune allusion à la messe célébrée les jours ordinaires.
messe conventuelle quotidienne dans les monastères ne tarde pas à s'établir. Sainte Bertille veut que les prêtres attachés à l'abbaye de Chelles la célèbrent tous les jours ^ Telle paraît être aussi la coutume parmi les moines soumis à la règle du Maître ^.
La messe conventuelle se célèbre, les dimanches et fêtes, après l'office de tierce. Tous y assistent à jeun, même ceux qui ne communient pas. Les prêtres suivent la liturgie du diocèse dans lequel se trouve l'église, car les monastères n'ont aucune liturgie spéciale pour la célébration du sacrifice. Saint Colomban, contrairement à cette coutume universellement admise, voulut conserver les rites des Eglises bretonnes et multiplier les collectes ou oraisons. On le reprocha sévèrement à ses disciples, lors des polémiques soulevées par le moine Agrestius '^ Ni la règle de saint Golomban ni sa vie ne renseignent sur les prières, les chants et le cérémonial de cette liturgie de Luxeuil. On sait cependant que le prêtre avait toujours un diacre pour l'assister à l'autel. L'un et l'autre devaient traiter les saints mystères avec un grand respect, qui se manifestait par des signes extérieurs. Le pénitentiel leur interdisait, sous peine de recevoir un certain nombre de coups de
^ Quotidie pro salvatione animarum fidelium et recto statu sanctae Dei Ecclesise Domino hostias sacras suosjubebatsacerdotes . Vita S. Bertilœ^ Mabillon, TII, i, 21. Ce texte ne paraît signaler que les messes privées quotidiennes ; mais il est bien naturel de conclure du zèle pour les messes privées qu'il y en avait une à laquelle toute la communauté 'participait.
^ Quotidie cellerarius cum septimanariis coram abbate in oratorio cummunicet. Régula Magîstri, xvi, Holstenius, II, 358, Ce qui suppose aussi la messe quotidienne. Voir Mabillon, Acta Sanct., II, praef., xx, xxï.
^ JoNAS, Vita S. Columbani, Krusch, IV, i25.
verges, de célébrer sans s'être préalablement lavé le corps, coupé les ongles et fait la barbe ^
Les frères qui assistent à la messe communient au corps et au sang de Jésus-Christ, et, comme tous les chrétiens, au moment de Toblation, ils offrent euxmêmes une hostie, qui, à Luxeuil du moins, est préparée dès la veille *. Ils viennent tous à l'autel suivant leur rang de profession, soit pour offrir soit pour communier. Ils font trois inclinations en s'approchant de l'autel ^. La communion n'est pas donnée aux frères trop ignorants ou à ceux dont la conversion est récente. On ne peut contraindre les autres à recevoir le corps du Sauveur *. Les excommuniés, cela va sans dire, ne sont jamais admis à participer au sacrifice. L'abbé ou l'abbesse, en châtiment de fautes qui ne méritent pas l'excommunication, peuvent priver un religieux ou une religieuse de la communion ^.
Le Maître indique dans le détail la manière dont ses moines communient. Ils sont tous dans l'oratoire. Quand ils se sont donné le baiser de paix les uns aux autres, l'abbé communie seul. Les deux prévôts de la dizaine à laquelle appartiennent les deux frères chargés du service de la cuisine et du réfectoire, vont alors les remplacer. Ceux-ci, après s'être nettoyés, vont à l'église, prient un
1 Régula S. Columbani, x, Pat. Lat., LXXX, 217, 220.
^ Ibid., 220. Voir Mabillon, III, i, xxii-xxviii.
^ Qui ad altare inchoaverit, inter sacrificium accepturus ter se humiliet. Ibid.
* Et novi, quia indocti, et quicumque fuerint taies, ad calicem non accédant ; et quando offertur oblatio, nuUus cogatur coactus accipere sacrificium, prseter necessitatem. Ibid.
* JoNAS, Vita 5, Burgundofara, Mabillon, II, 423, Krusch, IV, i32.
instant, reçoivent la paix de l'abbé, seul, prient de nouveau, communient sous les deux espèces, se mettent de nouveau en prière et reviennent à leur travail. Lorsque les prévôts qui les remplacent sont de retour, les moines de chaque dizaine s'avancent, prévôt en tête, pour la communion. Nul n'est forcé de communier ; mais celui qui s'en prive volontairement quitte le chœur, et on lui interdit de le faire les jours suivants ^ .
La prière du moine ne finit point avec les offices. Les règles l'invitent à la continuité toute la journée pendant son travail. Cette oraison privée n'a rien d'officiel ; elle ne se fait pas en commun, sauf pendant les quelques minutes qui suivent chaque office canonial. Ceux qui reçoivent du Seigneur la grâce de la contem^ plation peuvent toujours prolonger leur séjour dans l'oratoire, avec la permission de l'abbé ^.
La célébration de la louange divine occupe dans l'existence des monastères une place considérable. Quelques-uns trouvent que c'est insuffisant. Ils révent d'imiter sur terre la louange ininterrompue que les anges offrent à Dieu dans le ciel. Ce désir finit même par devenir une réalité. Impossible pour les individus, il peut être organisé au sein d'une communauté nombreuse et fervente. L'abbé n'a qu'à distribuer ses moines en groupes qui se succèdent au chœur le jour et la nuit sans interruption. Les acémites avaient eu en Orient quelque chose de semblable. Les religieux d'Agaune en eurent-ils connaissance au VI® siècle ? On ne saurait
1 Régula Magistri, xxi, xxii, Holstenius, II, 364-366.
2 Régula S. BenedicH, xx. Régula Magistri, XLvm, Holstenius, II, 397.
le dire. Ils furent dans tous les cas les premiers à pratiquer en Occident cette psalmodie perpétuelle ; elle fut solennellement inaugurée le jour de la fête de saint Maurice (522), en présence de l'évéquede Vienne, saint Avit. Saint Amet, qui mena dès son enfance la vie monastique dans cette abbaye, fit adopter la laus perennis p3iV les moniales de Remiremont ^ Sept chœurs, composés chacun de douze religieuses, suffisaient pour l'exécuter. La fondatrice de Saint- Jean-Baptiste de Laon, sainte Salaberge, n'eut aucune peine à l'établir avec les trois cents moniales qui vivaient: sous ses ordres ^. Les moines de Saint-Bénigne de Dijon s'étaient mis de bonne heure à cette psalmodie ininterrompue, sur l'invitation du roi de Bourgogne, Contran, informé de ce qui se faisait à Agaune, Ceux de Saint- Marcel de Chalon et de Saint- Epvre de Toul suivirent leur exemple. Ceux de Saint- Denis, qui en avaient fait autant, à la demande de leur insigne bienfaiteur, le roi Dagobert, se relâchèrent promptement de cette ferveur ; mais Clovis II eut soin de les ramener à cette tradition pieuse ^. D'autres monastères se mirent à célébrer de cette manière la louange divine. Ce zèle admirable ne
^ 1 bique opitulante Domino inultis virginibus psallentium per septem turmas in unaquaque turma duodenis psallentibus die noctuque jugiter instituit. VitaS. Amati, Mabillon, II, i25.
" mis dispositis per turmas, ad instar Agaunensium monachorum Habendique normam disposait, die ac nocte praecepit psallendo canonem omnipotenti Deo personare. Vita S. Salabergœ, ibid., 410.
^ ... ut, sicut tempore domini et genetoris nostri ibidem psallencius per turmas fuit inatitutus, vel sicut ad monasthirium sancti Mauricii Agaunis die nocteqiie tenetur, ita in loco ipso celebretur. Diplôme de Clovis II, 653, Tardif, Cartons des vois, 10.
45o MOINES MÉROVINGIENS.
fut pas de longue durée. La psalmodie perpétuelle tomba en désuétude avant le terme de la période franque ^
On peut, à l'aide des indications fournies par les divers législateurs, reconstituer dans une certaine mesure la physionomie d'un chœur monastique à cette époque. Les offices du jour sont annoncés à deux reprises. L'usage de la cloche, très répandu déjà, est sans doute admis dans la plupart des monastères. Au premier son, les moines quittent leur travail, se nettoient quand il en est besoin, et prennent leurs dispositions pour être prêts au second coup ^. C'est l'abbé en personne qui a la charge de donner le signal ; saint Benoît l'autorise à confier ce soin à un frère soigneux. Le Maître est plus exigeant. L'instrument qui sert à convoquer les frères (index) se trouve dans l'oratoire ; dès que l'abbé l'a frappé, les religieux abandonnent immédiatement leur travail, les ouvriers quittent leurs outils, les écrivains leur stylet sans achever une lettre commencée, pour se rendre avec un empressement grave au lieu de la prière^. Saint Colomban fait placer auprès de la porte de l'église un lavabo où chacun peut faire disparaître, avant d'entrer, les traces les plus visibles du travail ''. Afin de stimuler leur zèle, les règles infligent aux retardataires des châtiments et des humiliations. Celui qui arrive
1 DoM Leclercq, Agaune dans Dictiotmabe d'archéologie chrétienne et de liturgie, I, 858-866.
2 Facto autem primo signe nonse horae, disjungant se ab opère suc singuli et sint j arati, dura secundum signum pulsaverit. Régula S. Benedicti, XLViii.
•' Régula Magistri, Liv, Holstenius, II, 407.
^ Régula S. Columbani, x, Pat. Lat., LXXX, 220.
après le Gloria du Venite exultemus des vigiles, ou du premier psaume des offices divins, se met au dernier rang, n'unit point sa voix à celle de ses frères, et lorsque tout est terminé, il va se mettre à genoux au milieu du chœur. C'est ce que saint Benoît nomme faire satisfaction '. Chez le Maître, le moine qui perd par sa faute le premier psaume des vigiles, des matines ou des vêpres, reçoit une réprimande en particulier ; s'il perd le second psaume, il est très sévèrement blâmé en plein chœur ; s'il arrive après le troisième, son prévôt l'expulse de l'oratoire ; à la fin de; l'office, il se prosterne devant la communauté qui sort, pour obtenir son pardon. Aux heures divines, ceux qui manquent le premier et le second psaume reçoivent le traitement des frères qui aux offices susindiqués arrivent après le deuxième et le troisième ^. Saint Colomban procède, selon son habitude, à coups de verges, ou encore il prescrit une psalmodie supplémentaire.
Au chœur, l'abbé occupe une cathèdre ; les frères se disposent à droite et à gauche ; ils ont des bancs pour s'asseoir. Chacun occupe la place que lui assigne la date de son entrée, à moins que l'abbé ne juge bon de lui donner un rang supérieur, pour récompenser son mérite. Le Maître les distribue par dizaines ; les prévôts sont à la tête de la leur. Cet ordre est rigoureusement observé soit pour entonner les antiennes et les répons, soit pour donner le baisar de paix ou recevoir la communion. Le premier psaume est entonné par l'abbé.
1 Régula S. Benedicti, XLiii.
- Régula Magisiri, Lxxiii, 421, 422.
et les suivants par les religieux de chaque côté du chœur, en alternant. Saint Benoît n'a point conservé l'antique coutume des moines égyptiens, qui se recueillaient et priaient à la fin de tous les psaumes. Cette oraison privée termine dans ces monastères la récitation des heures canoniales. Saint Colomban reste fidèle à la tradition ; lorsqu'un psaume est fini, les frères s'interrompent, et, après un instant de prière à genoux, ils récitent trois fois le Deus in adjutorium meum intende. Cette génuflexion, dont les infirmes sont dispensés en tout temps, est remplacée par une inclination les dimanches et pendant le temps pascal ^ Le Maître se borne à prescrire une inclination pendant le Gloria *. Cette doxologie ne reste pas inaperçue dans les monastères bénédictins. Les frères sont toujours debout quand ils la chantent. C'est pour ce motif qu'ils se lèvent avant la fin du dernier répons de chaque nocturne ^. Il ne leur est permis de s'asseoir que pendant les lectures et les répons.
Le service de la maison est pour plusieurs une occasion de manquer les offices. Le cellérier se trouve plus souvent que personne dans cette nécessité. Il n'est pas le seul ; les serviteurs de la cuisine, ceux qui travaillent à
^ Régula s. Columbafii, x, Pat. Lat., LXXX, 221. Les génuflexions sont interdites d'une manière générale durant les semaines qui suivent Pâques et les dimanches, sauf en ce qui concerne les excommuniés. Ibid., 220. Régula S. Donati ad virgines,
XXXIV, HOLSTENIUS, III, 98.
2 Nam ipsse glorise flexo semper capite a psallente dicantùr (psalmi). Régula Magistri, lv, Holstenius, II, 408.
^ Post tertiam vero lectionem, qui cantat dicat Gloria, quam dum incipit cantor dicere, mox omnes de sedilibus surgant ob honorem et reverentiam sanctissimœ Trinitatis. Régula S. Benedicii, ix.
LA PRIÈREi 453
une certaine distance ont les mêmes raisons que lui de s'absenter, sans parler des voyageurs. Les frères qui chantent paisiblement les louanges de Dieu n'oublient pas ceux qui se dépensent ailleurs pour le service du même Dieu et l'avantage de la communauté. La reconnaissance et la charité fraternelle leur en font un devoir^ Le Maître prend soin de le dire en termes très élevés j et il recommande à l'abbé de rappeler le souvenir des absents au commencement de tous les offices \ C'est à la fin que saint Benoît place cette recommandation *. Ces deux législateurs sont d'accord pour dispenser de la célébration des offices diurnes à l'oratoire les religieux qui sont occupés aux champs, dans les jardins, sur les chantiers, à quelque distance du monastère ; le premier fixe la limite à cinquante pas. Ils comprennent l'un et l'autre les exigences impérieuses de certains travaux, qui ne s'accommodent pas aisément d'interruptions fréquentes. Mais les moines ouvriers et voyageurs ne sont pas dispensés néanmoins de la prière liturgique. Ils s'arrêtent au lieu où l'heure les trouve, pour réciter les mêmes psaumes et les mêmes prières, accompagnées des mêmes inclinations et génuflexions. Ils doivent au Seigneur, présent, partout les mêmes témoignages de respect. On leur permet seulement de ne point chanter. Cette règle oblige pour les offices de nuit comme pour ceux du jour. C'est à l'heure exacte fixée par la tradition que la psalmodie doit être célébrée^. Le maître prend la peine de donner
' Régula M agistri, xvi, xx, Holstenius, II, 354, 364. - Régula S. Bénédictin lxvii.
. :* Ibid.,-L.
aux: moines voyageurs des instructions minutieuses sur la manière dont ils ont à remplir ce devoir en route. S'ils sont seuls ou en compagnie de religieux, ils s'agenouillent le long du chemin quand l'heure est venue ; après une courte prière, ils se relèvent et, se donnant mutuellement la bénédiction, ils poursuivent leur route et commencent le premier psaume. Quand ils l'ont terminé, ils suspendent leur marche, pour prier un instant en silence, inclinés. Les deux psaumes suivants sont récités et terminés de la même manière. Cela fait, ils s'agenouillent encore sur le bord du chemin pour une courte oraison ; après quoi, ils continuent leur route et leurs entretiens. La discrétion ne leur permet pas d'observer tout ce cérémonial lorsqu'ils sont en compagnie de laïques. Il leur suffit de s'écarter un instant pour réciter à genoux un office abrégé, qui se compose des premiers versets des trois psaumes récités avec un seul Gloria, d'un verset et d'une oraison, après quoi ils rejoignent leurs compagnons ^' Quant aux vigiles, qu'ils disent la nuit sur leur couche, elles sont également abrégées, et immédiatement suivies des laudes matinales *. Les moyens de discerner les heures avec certitude leur font généralement défaut, surtout la nuit et lorsque le ciel est couvert de nuages. Ils se tirent alors d'affaire de leur mieux.
Les moines ont dans leurs monastères un certain nombre de pratiques pieuses qui tiennent de fort près à la liturgie. Ils font très fréquemment le signe de la
' Régula M agisin„L.vi, Holstenius, II, 409.
2 Ibid. , Lviii ,411.
croix, en recevant la bénédiction de la sortie ou du retour, en commençant un travail, quand ils éprouvent une tentation et dans une foule de circonstances '. On les voit, pour rehausser la solennité des grandes fêtes, revêtir des aubes et organiser des processions ^. Le culte des reliques est en honneur parmi eux. C'est la première de leurs dévotions ^. Un grand nombre de monastères s'élèvent sur le tombeau d'un saint et en son honneur. Ceux qui n'ont pas cet avantage veulent à tout prix s'assurer la possession de quelques reliques de martyrs ou de confesseurs dont Rome est pendant toute cette période la pourvoyeuse inépuisable. Saint Wandrille y envoie son neveu, le moine Gond. Le pape Vitalien accueille sa requête et lui donne les trésors qu'il désire. La communauté de Fontenelle, l'abbé en tête, accueille les dépouilles des saints, comme si ces habitants du ciel arrivaient en personne. Saint Wandrille leur fait bâtir des églises où il les installe. Il en élève deux autres pour recevoir les ossements de saint Amans de Rodez et de saint Saturnin de Toulouse ^.
Les moines de Fleury cèdent au même désir de se procurer des reliques insignes, lorsqu'ils envoient chercher au Mont-Cassin le corps de saint Benoît, abandonné depuis l'expulsion des moines par les Lombards ^.
1 Cet usage est attesté en maints chapitres de la règle du Maître, dans le périentiel de saint Colomban et dans les vies de saints.
2 Habeant singulas paraturos linostimas subtiliores quas in diebus festis solum in processionibus utantur. Régula Magistn, lxxxi, 429.
3 Saint Benoît fait mentionner dans la charte de profession les saints dont les reliques sont conservées au monastère. Régula S. Benedicti, lviii.
* Gesta abbatum Fontanellensium , i5. Voir Mabillon, II, xxiv-xxix, ^ DoM Chamard.