CHAPITRE DOUZIEME
Le costume monastique. Le sommeiL
Les législateurs monastiques déterminèrent avec tous les détails la nature et la qualité des vêtements qui conviennent aux religieux. Saint Benoît donne à chacun une tunique, qu'il porte directement sur le corps, une ceinture de cuir qui en ramène les plis autour des reins, et une coule, grand manteau muni d'un capuchon, avec lequel l'homme se couvre à peu près tout entier ; il est sans manches et sans ouverture par devant; comme il est très ample dans sa partie inférieure, on peut le relever de chaque côté sur les bras. Cette ampleur le rend incommode pendant les heures de travail ; les moines le remplacent alors par une petite coule ou scapulaire, qui couvre la poitrine par devant et par derrière et laisse aux bras et aux jambes toute leur liberté. Ils se protègent les pieds avec des chausses, (pedules) et des sandales {caligœ) . Ces habits doivent s'adpater à la taille de chacun. On les confectionne avec les étoffes qui se trouvent aisément dans le pays. Il n'y a point à se préoccuper de leur couleur ou de leur grossièreté. L'abbé veille cependant à ce qu'ils ne soient ni trop épais ni trop légers '.
1 Régula S. BenedicH, lv.
Le Maître permet l'usage continuel des braies (braccœ) ou culottes, que saint Benoît n'autorise que durant les voyages ; ce vêtement de dessous, qui est de laine en hiver et de toile en été, a pour complément les chausses {pedules) et les jarretières (/«scz'o/^). Les sandales de ses moines sont garnies de clous en tout temps. La tunique, dont ils se couvrent et qui leur tient lieu de chemise, est d'une étoffe grossière durant la mauvaise saison, et de toile lorsque viennent les beaux jours. Ils en ont une spéciale pour la nuit, qu'ils quittent après l'office nocturne. Leur pallium ou coule varie suivant la saison, comme les autres vêtements. Les hebdomadiers de la cuisine reçoivent pour leur semaine de service une tunique en forme de sac, confectionnée avec une toile qui ne risque point de trop se salir au 'contact du feu et des marmites ; elle doit être lavée à la fin de chaque semaine et remise par celui qui s'en est servi au frère qui lui succède dans cette fonction '.
On ajoute au vestiaire monastique un certain nombre d'accessoires. Saint Benoît veut que le moine porte durant le jour autour des reins une large ceinture (bracile). Il lui donne un mouchoir (mappula). Le Maître demande que ce mouchoir soit de toile ; il est destiné à absorber la sueur pendant les chaleiirs de l'été. Chaque dizaine de frères a en outre une serviette commune, avec laquelle ils s'essuyent le visage après s'être lavés. Un couteau, un stylet, une tablette et une
1 Régula Magistri, txxxi, Holstenius, II, 428-429.
aiguille, sans faire néanmoins partie du vestiaire, sont attribués à chaque moine par la règle bénédictine ;.il garde presque toujours sur lui ces objets, qui sont d'un usage courant. Le couteau est d'ordinaire suspendu à la ceinture.
Il reçoit des gants (wanti) qui lui servent à se protéger les mains, lorsqu'il doit manier des outils grossiers, manipuler des pierres, des épines et d'autres objets pouvant le salir ou le blesser ^ Ceux qui désirent mener une vie plus pénitente revêtent sous les vêtements habituels le cilice, tressé avec des poils de chameau ou des crins. Celui de saint Lambert était assez long pour lui tenir lieu de tunique ^
Les habits sont confectionnés dans l'intérieur du monastère par les frères eux-mêmes. Les troupeaux de moutons fournissent la laine, qui est nettoyée, cardée, filée et enfin tissée. Les tailleurs tirent partie de l'étoffe ainsi obtenue. Le chanvre, qui pousse dans les champs, donne de quoi se procurer de la toile. Les tanneurs livrent aux cordonniers le cuir obtenu avec la peau des bœufs et au besoin des bêtes de la forêt voisine. Jonas raconte que saint Colomban arracha le cadavre d'un cerf, tué par les loups, aux griifes et aux dents d'un ours occupé à le déchirer. Des frères, sur son ordre, se mirent à écorcher l'animal ; sa peau leur servit à préparer les chaussures de la communauté ^.
Les moines couchent revêtus. Ils ne peuvent quitter
^ Jonas, Vita S. Columbani, 25, Mabillon, II, i3. Vita S. Philiberti, ibid., 787.
2 Vita S. Lantberti, ibiâ., III, i, 63.
•^ Jonas, Viia S. Columbani, 27. ibid.. Il, i3.
que le bracile et le couteau. Ce dernier instrument risquerait de les blesser pendant les mouvements involontaires du sommeil '. Les règles diverses demandent qu'ils aient la nuit des vêtements autres que ceux doiit ils se servent le jour. C'est pour ce motif que saint Benoît leur donne à chacun deux coules et deux tuniques *. Il leur est expressément interdit de dormir sans avoir autour des reins une ceinture ou une corde. Cela les met à même de se rendre promptement au chœur aussitôt après le réveil ; ils sont toujours prêts. Le costume de nuit est de sa nature même plus négligé. On le conserve néanmoins pendant les vigiles et les occupations, qui les suivent. Mais il serait d'une souveraine inconvenance de le garder pendant l'assistance à la messe ^. Saint Donat assigne la deuxième heure de la journée au changement d'habits ; les sœurs commencent par en demander la permission à Tancienne qui les préside *. Le moine prend soin de son costume ; le respect qu'il se doit à lui-même et à sa profession ne lui permet aucune négligence sur ce point. Toutes les fois que son abbé l'envoie hors de la maison, oh lui donne du vestiaire une tunique et une coule plus propres, qu'il rend à son retour. Saint Benoît lui prescrit de revêtir alors des culottes (femoralia), indispensables surtout quand il doit chevaucher ^. Chaussures et vêtements
' Régula Magistri, xi, Holstenius, II, 345.
2 Sufficit enim monacho duas cucuUas habere propter noctes et propter lavare ipsas res. Régula S. Benedicti, lv.
^ Si quis veniat ad sacrificium cum nocturno cingulo vel veste circa eum, duodedm psalmos. Régula S. Columbani, x, Pat. Lat. /LXXX, 222.
* Régula S. Donati aivirgines, xix, Holstenius, III, 92.
8 Régula S. Benedicti, lv.
se salissent par le simple fait de l'usage quotidien. On doit les laver fréquemment. Le nettoyage des chaus sures est une opération assez difficile, lorsque les religieux passent une grande partie de leurs journées dans les champs. Aussi quelques saints cherchent-ils à leur épargner l'ennui de le faire eux-mêmes. Saint Lambert, qui avait la dévotion de rendre cet humiliant service, s'en acquittait pendant le sommeil de la communauté, de manière à passer inaperçu '. Le lavage des coules et des tuniques est plus difficile. On ne peut s'en acquitter convenablement qu'en les faisant passer par une lessive sérieuse. C'est un détail dont les règles ne disent rien. Il ne s'en impose pas avec moins de rigueur. Les grands monastère^ bien organisés ont pour ce travail toute une installation matérielle. On trouve à Saint- Jean-Baptiste de Laon une buanderie véritable, composée d'une pièce spéciale, avec un foyer et une cheminée ; il y a dans cette cheminée une chaîne servant à maintenir au-dessus du feu la marmite ou le chaudron dans lequel bout la lessive. Les sœurs portent le bois pour alimenter le feu, et l'eau pour remplir le bassin *. Le nettoyage des linges employés par les cuisiniers demande moins de peine. Ces frères s'en acquittent eux-mêmes à la fin de leur semaine^.
Les moines du VIP siècle, si l'on en juge d'après leurs règles, accordent une certaine importance à la propreté extérieure, tant de leur propre corps que des
' VitaS. Lantberti, Mabillon, III, i, 63. Vita S. Vulmari, ibii., 23o.
2 Vita S. Salaberga, Mabillon, II, lu.
3 Régula S. Betiedicti, xxxv.
objets dont ils se servent. Saint Benoît, il est vrai, leur interdit l'usage habituel des bains. C'est une réaction légitime contre l'abus qu'en faisaient toutes les populations romaines. On peut néanmoins en prendre quelquefois dans ses monastères, pourvu que ce ne soit pas fréquemment. La permission doit être accordée plus rarement aux jeunes ^ On pouvait donc de temps à autre se laver le corps par hygiène et propreté. Saint Amet relevait ces sentiments d'ordre plutôt inférieur par une préoccupation surnaturelle. Il prenait son bain avant les fêtes de Noël et de Pâques, pour rendre même à ses membres la pureté extérieure souillée par la saleté physique, image du péché, souillure morale *. Saint Colomban. ne parle pas des bains ; par contre il insiste sur la nécessité de se laver fréquemment la tête. C'est une précaution nécessaire, lorsque les moines s'adonnent à des travaux pendant lesquels ils soulèvent une poussière abondante. On considère comme une humiliation et une peine que de priver les excommuniés de ce soulagement ; ils ne peuvent se laver que les dimanches. Cette permission leur est plus facilement accordée, lorsque les cheveux commencent à devenir un peu longs ^,
Les ascètes même les plus rigoureux sont dans
' Balneorum usuç infirmis, quoties expedit, offeratur. Sanis autem et maxime uvcnibus tardius concedatur. iî^g'MZa 5. Benedicti, xxxvi.
2 Vita S. Amaii, Mabillon, II, I23. "La. Régula cujusdam ad virgines a-diO^ie M-ae disposition analogue ; elle prescrit en outre délaver la tête des sœurs tous les samedis. Les pénitentes sont chargées de préparer le nécessaire. Similiter ad caput sororum lavandum per singula subbata vel baînearuvt ttsus per fesias solemniiates préparent. xii, iSg.
3 Régula S. Columbani, x, Pat. Lat. LXXX, 219.,
l'impuissance de supprimer le sommeil. lisse bornent à en réduire les exigences le plus possible. Saint Colomban est un de ceux qui lui ont fait la part la moins large. « Que le moine, écrit-il, aille au lit, épuisé de fatigue : qu'il tombe de sommeil en marchant ; qu'il se lève sans avoir pu . satisfaire son besoin de dormir '. » Saint Benoît n'aime point ces formules sévères et vagues ; il se montre à la fois plus sage et plus précis. Les exigences de l'office nocturne et la variété des saisons lui imposent deux régimes de sommeil : celui d'hiver, qui commence le premier novembre pour finir à Pâques, et celui d'été. En tout temps, les frères se couchent à la nuit tombante. Ils consacrent au sommeil durant l'hiver les deux premiers tiers de la nuit, sauf les dimanches, où ils se lèvent plus tôt. Cela leur fait, en moyenne, de six à sept heures de repos. Ils en ont beaucoup moins en été. , On leur donne alors une compensation durant les premières heures de l'aprèsmidi, en leur permettant de se reposer depuis la fin du repas jusqu'au milieu de la huitième heure, c'est-à-dire vers deux heures et demie '. Saint Donat a trouvé cette mesure suffisante et pratique pour ses religieuses ^. Le Maître.adopte le double régime de sommeil ; ses moines vopt au lit après le terme du jour. Le chant du coq est son grand point de repère durant la nuit. L'heure du réveil doit être fixée de telle sorte qu'en été ce cri coïncide avec la fin de l'office nocturne, et qu'il soit en
' Lassus ad stratum veniat, ambulansque dormitet, nondum expleto somno surgerecompellatur. /ôîti., 216.
- R gula S. Benedicti, viii, xlviii.
^Régula S. Donati ad virgines, lxv, Holstenius, III, ii3.
hiver le signal du commencement'. Le coq, qui donne ainsi le signal de la louange divine, joue un rôle très important dans la poésie liturgique et dans l'existence des moines *.
Les religieux ont chacun leur lit pour dormir ^. Ce n'est point toutefois une coutume universelle. L'anonyme qui a rédigé une règle pour les vierges ne donne un lit séparé qu'aux anciennes et aux infirmes. Toutes les précautions sont prises pour écarter les inconvénients et les abus *. Il est à croire que'les choses se passaient ainsi, surtout à l'origine, dans d'autres monastères. L'usage des chambres particulières est inconnu des moines mérovingiens. On leur ménage d'ordinaire une pièce très vaste, dans laquelle sont disposées des couches en nombre suffisant. Si la disposition des lieux ou le grand nombre des moines rendent impraticable l'usage d'un dortoir unique, l'abbé distribue les lits par dizaines, autant que possible, dans plusieurs pièces, qui forment autant de dortoirs, sous la surveillance et la responsabilité des doyens. Les frères n'occupent pas la place que leur assigne partout ailleurs leur date de profession. On intercale les plus jeunes parmi les anciens, pour leur enlever toute occasion de se dissiper^. Le Maître, qui tient au dortoir unique, place au milieu le lit de l'abbé ; cela lui rend la surveil-
^ Régula Magistri, xxxiii, Holstsnius, II, 386.
2 Viia S. Lantberti, Mabillon, III, i, 63. Saint Condède avait, dans son île de Belcinac, un coq pour lui sonner le réveil. Un renard le lui déroba, mais l'animal voleur fut obligé de restituer son larcin. Viia S. Condeâi, ibid , II, 829.
3 Singuli per singula lecta dormiant. Régula S. Benedicti, xxii. * Régula cujusdam ad virgines, xiv, Holstenius, III, 141.
^ Régula S. BeJiedicti, xxn.
lance beaucoup plus facile. Il ressemble à un pasteur que ses brebis entourent '. Une lampe doit brûler toute la nuit en ce lieu *. Les servants de semaine l'allument tous les soirs ayant compiles ; ils peuvent l'éteindre lorsque tous les frères sont couchés, dans le cas où le monastère manquerait d'huile^. Cette lampe consiste en un récipient de terre ou de métal, rempli d'huile, où plonge une mèche, que le cellérier a soin de renouveler {cincindelus ou lucerna). C'est le système employé dans l'oratoire ^ et dans les autres pièces de la maison. Saint Colomban, qui prodigue les bénédictions ou signes de croix, prescrit d'en faire un sur la lampe dès qu'elle est allumée ^.
La couche du moine est pauvre et austère, comme l'exige sa profession. Saint Benoît lui donne une natte, faite avec des peaux ou des étoffes épaisses {matta)^ une grosse toile dans laquelle il s'enveloppe le corps {sagum)^ une couverture {lena) et un oreiller (capitale) j le tout disposé probablement sur des planches ®.
^ In quo circuitu lectum abbas in medio habeat, ut omnem taciturnitatem vel reverentiam in circuitu considerans omnium ovium suarum gregem intra unum ovile coUectum, quasi diligens vel soUicitus pastor attendat. Régula Magistri, xxix, 38 1.
'^Régula S. Benedicti, ibid.
^ Régula Magistri, ibid.
* Viia S. Romarici, Mabillon. II, 402.
« Reguîa S. Columbani, x, Pat. Lat., LXXX, 216.
* Régula S. Benedicti, lv.