CHAPITRE TREIZIEME
Le Régime alimentaire.
Les saints, auxquels la postérité a décerné les honneurs d'un culte liturgique, pratiquaient pour la plupart des abstinences extraordinaires. Il y en eut qui se contentèrent de pain d'orge et d'eau fraîche. Et encore s'imposaient-ils, durant le carême, des jeûnes rigoureux. Mais ce sont là des faits exceptionnels ; on ne peut s'en servir pour apprécier le régime alimentaire, des moines leurs contemporains, La même réserve s'impose au sujet des privations qu'eurent à endurer certains religieux au début d'une installation monastique. Ils s'établissaient parfois dans les forêts, loin des villes et des habitations rurales. Sans autre moyen de vivre que les ressources du sol et le travail de leurs bras, ils durçnt forcément expérimenter ces journées de pénurie qui rendent si pénible l'existence des colonisateurs.
Les disciples de saint Colomban se trouvèrent ainsi dénués de tout, sans provisions et sans argent, au milieu des bois, à Anegray. Ils ne pouvaient mettre en quelques semaines la terre en plein rapport. La Providence, sur laquelle ils se remettaient de tout, leur envoyait de temps à autre de généreux bienfaiteurs, qui leur offraient du pain et des aliments. Parfois aussi,
elle les abandonnait à eux-mêmes. Les moines se voyaient alors réduits à manger des herbes et des écorces d'arbres. Il leur fallut, dans un moment de grande détresse, vivre de la sorte durant neuf journées consécutives ^ Ce ne fut point un fait isolé. Comment, à cette époque, des hommes s'installant au sein des plus profondes solitudes auraient-ils pu échapper à ces douloureuses épreuves ? Cette pénurie ne les décourageait pas ; ils avaient la force d'âme nécessaire pour y voir une excellente occasion de témoigner à Dieu leur fidélité. Mais on se tromperait étrangement en faisant du régime extraordinaire généreusement accepté dans ces heures difficiles une condition habituelle de leur existence. C'est aux législateurs eux-mêmes qu'il faut demander la manière dont vivaient leurs moines.
Ils ont fixé avec un soin minutieux le nombre et l'heure des repas, la nature et la quantité des aliments servis à chacun. Il est expressément défendu aux frères de prendre quoi que ce soit, même un fruit *, en dehors des heures régulières ; on ne tolère d'exception que pour les vieillards, les enfants et les infirmes \ Cette défense est encore plus rigoureuse durant les heures consacrées par le silence nocturne ; le Maître menace de l'excommunication celui qui alors se permettrait de boire *.
1 JoNAS, Viia S. Columbani, i3, 14, Mabillon, II, 8, 9,
2 Vita S. Amati, Mabillon, II, 124.
3 Régula S. Benedicti, xxxvii.
* Régula M agistri, xxx, Holstenius, II, 383.
Le premier repas n'a jamais lieu avant midi ; c'est le prandium, ou repas de la sixième heure, qui se prend durant le temps pascal, tous les dimanches de l'année et en général tous les jours où l'on ne jeûne pas. On fait alors un second repas le soir, après les vêpres ; c'est la ccsna. Le jeûne comporte de sa nature un repas unique (^^g»^), q\ii a lieu soit à la neuvième heure soit au soleil couchant. Durant le carême,, on attend toujours que l'office des vêpres soit terminé pour se mettre à table. Les simples fidèles sont sur ce point traités avec la même rigueur que les moines. Ceux-ci ajoutent seulement ai;x pratiques générales des pénitences qui leur sont particulières ; les règles laissent à chacun le soin de fixer lui-même celles qui peuvent lui convenir. On recommande un silence plus rigoureux, des privations de nourriture et de sommeil, des prières prolongées, et surtout une fidélité plus grande aux diverses prescriptions de la règle '. Les moines qui suivent la règle du Maître observent durant cette saison liturgique des coutumes spéciales. On diminue graduellement la quantité de vin à laquelle ils ont droit chaque jour ; les enfants âgés de moins de douze ans, les vieillards et les infirmes sont les seuls qui puissent en boire durant les trois dernières semaines. On ne sert qu'un seul plat cuit et du pain d'orge. Certains religieux se livrent à une abstinence beaucoup plus rigoureuse ; quelques-uns passent un jour entier sans manger, ils sont alors dispensés des travaux pénibles. Tous ont dû proposer publiquement à l'abbé, dans l'oratoire, le pre-
1 Régula S. Benedicti, xlix.
LE RÉGIME ALIMENTAIRE. 47g
mier jour de carême, les privations qu'ils désirent s'imposer '.
Ces religieux doivent faire des oraisons spéciales entre tous les offices du jour pendant le carême. Ils interrompent leur sommeil pour prier au pied de leur lit ; l'abbé termine cette prière par une oraison. Les hebdomadiers de la cuisine ne lavent pas les pieds des frères le samedi soir ; ils se contentent de les déchausser. On continue cependant à rendre ce service aux hôtes. Le lavement des pieds du jeudi saint est plus solennel ; c'est l'abbé qui le fait en personne, assisté par les hebdomadiers de la cuisine ; il commence par les portiers. Les chefs de dizaine lavent ceux de leurs subordonnés. Après l'office de la nuit du jeudi au vendredi, toute psalmodie cesse jusqu'à la messe du samedi saint. Le vendredi, on s'entretient des tristesses de la passion du Sauveur. Les frères ne se saluent pas quand ils se rencontrent ; ils ne prennent aucune nourriture. On ne bénit pas les aliments de ceux qui ne peuvent supporter un jeûne pareil. Le vendredi saint, l'autel et l'oratoire sont dépouillés de leurs ornements, toutes les lumières de la maison sont éteintes en signe de deuil. Les âmes se préparent par ces rites aux allégresses de la Pâque " . '
Le temps Pascal, qui succède au carême, ménage à tous les joies d'une réaction sainte ; il commence avec la Résurrection du Sauveur pour finir avec la semaine de la Pentecôte. Pendant ce temps, les moines mangent
1 Régula Magistri, lui, Holstenius, II. 403-405.
2 Ibid., Li-Lii, 402-407.
zuprandium et à la cœna, C'est le régime des dimanches, des fêtes principales et des journées de labeur extraordinaire '. Saint Benoît introduit dans sa règle un carême supplémentaire, qui va du 14 septembre au premier jour du carême proprement dit ; les frères ne font alors qu'un repas vers la neuvième heure *. De la Pentecôte à la mi-septembre, ils jeûnent les mercredis et vendredis, conformément à une coutume dn christianisme primitif chère aux moines d'Orient. Saint Donat conserve le régime adopté par saint Césaire d'Arles ^. Quant au Maître, il a une distribution des jeûnes, par conséquent de l'heure des repas, qui lui est toute personnelle. Le prandium et la cœna ne sont autorisés que les dimanches et les jeudis, même durant la saison pascale. Pendant tout le cours de l'année, les moines ne prennent leur nourriture qu'une fois le jour : à midi de Pâques à la Pentecôte ; à la neuvième heure, de cette date au commencement du carême ; et après vêpres pendant ce temps de pénitence. Le carême débute un dimanche ; comme le jeûne n'est point accepté ce jour-là ni les dimanches suivants, il faut, pour réaliser le chiffre mystérieux de quarante, anticiper l'horaire quadragésimal et le suivre les mercredis, vendredis et samedis des deux semaines précédentes. Ce législateur fixe tout lui-même ; au lieu d'abandonner, comme saint Benoît à l'abbé, le soin de déterminer le moment auquel les malades et les
' Régula S. Benedicti, XLi. Régula cujusdam ad virgines, ii, Holstenius, m, iSyi3S.
• Rcgnla S. Benedicti, ibid.. Régula S. Columhani, x, Pat. Lat. LXXX, 222. "^ Régula S. Donati ad virgines, 1.XX.VI, Hoi-STENivs, m, 11 8-1 19.
enfants prennent leur nourriture, il les détermine à l'avance. Les premiers .mangent à la troisième heure ou à la sixième, lorsque la communauté le fait à la sixième ou à la neuvième. Il va sans dire qu'on ne saurait astreindre à aucune règle ceux qui sont atteints d'une maladie très grave. Quant aux enfants, ils ne jeûnent durant l'hiver que les mercredis, vendredis et samedis ; pendant l'été, ils mangent à midi ces jours-là et à la troisième heure, les autres jours.
L'horaire des repas que les voyageurs doivent suivre est également prévu. Ils ont, i comme les enfants, un régime d'hiver et un régime d'été, séparés l'un de l'autre par la fête de Pâques et l'équinoxe d'automne. En été, ils ne jeûnent que trois fois la semaine, le mercredi, le vendredi et le samedi ; ces jours- là, en hiver, ils ne mangent qu'après les vêpres '.
La chair des quadrupèdes ne figure jamais sur la table des moines valides ; on la permet aux malades *. Il ne paraît point, d'après la règle de saint Benoît, que la volaille soit assimilée au reste des animaux ^ On peut
Régula Magistri, xxvin, Holstenius, II, 379-381.
2 Carnum vero quadrupedum ab omnibus abstineatur comestio, prseter omnino débiles et aegrotos. Régula S. Benedicti, xxxix.
3 L'abbé du Mont-Cassin Théodemar dans la lettre qu'il écrit à Charlemagne entre 787 et 797 dit à ce sujet : «Volatilia numquam nisi die Domini, si estunde, usque ad dies octo comedimus ; similiter etiam paschalis festi diebus. Sed de esu volatilium tam caute prudentissimus Pater noster in sua régula posuit, ut, si velint comedere monachi, cum. opportunum est, non subjaceant culpae ; sin vero eis a suo taie edulium non praebetur abbate, ut quasi ex debito hoc non possint requirere. Multi tamen fratrum nostrorum neque volatilia comedunt neque vinum umquam nisi de sancto calice bibunt. » Ed. Duemumler, M. 64, Epist. t. IV, p. 5i2. Ce passage de l'abbé Théodemar, en nous fournissant une explication traditionnelle de la règle de saint Benoît, confirme de l'interprétation que nous venons d'en donner.
en conclure que l'usage n'en est pas prohibé. Saint Golomban et ses disciples mangèrent une fois dé^ cailles. ■■'■;■'■- ■:■.;.■(; ,-:''■■
Les œufs né semblent autorisés par le Maître que pour les seuls infirmes^, tandis que le poisson de mer ou d'eau douce est d'un usage courant parmi les moines der cette époque. Les fondateurs se sont fréquemment préoccupés d'installer leurs monastères auprès des cours d'eau. Leurs disciples vont eux-mêmes à la pêche, se servant tantôt de la ligne, tantôt d'un filet ^. Les religieux de Jumièges s'aventurent avec leurs barques sur le cours de la Seine; le flot pousse quelquefois jusqu'à eux des poissons de mer. Il leur est même arrivé de s'emparer d'une baleine, dont le cadavre leur fournit une abondante provision d'huile d'éclairage ^ .
Mais le poisson ne paraît sur les tables monastiques que dans des circonstances exceptionnelles; il ne forme pas la nourriture quotidienne. Les légumes verts et secs, legumina, olera^ nascentia leguminum, préparés à l'huile ou au beurre, les fruits, les pâtes et les bouillies confectionnées avec de la farine, du lait ou de l'eau, le laitage sous ses formes variées, le pain de froment, de seigle ou d'orge, voilà ce que les moines consomment un peu partout. Ils y ajoutent parfois des condiments, qui leur viennent des pays méridio-
1 Régula M agistri. lxix, 418.
2 JoNAS. VitaS. Colombani, xvm, xix, Mabillçn, III, 11. Vita S.Walarici ibid., 76. VUa S. Salabeygee, ibid., 412. VitaS. Bigiranni, ibid., 418. Vita S. Clari, ibid., 465 Vif a S. Boniti. ibid., III, i, 76.
» Vita S. Filiberti, Mabillon, II, 787.
LE RÉGIME ALIMEIJTAIRE. 483
naux'. Saint Colomban se borne à quelques vagues recommandations : le jeûne, la prière, le travail, l'étude, sont des devoirs incombant tous les jours aux moines; ils do î veut en harmoniser la pratique ; il leur faut éviter tout excèa dans la privation comme dans l'usage, prendre ce que réclament les besoins du corps sans causer à l'âme le moindre préjudice ; qu'ils évitent de se rassasier complètement *. C'est, à peu de chose près, ce que saint Benoît exprime en d'autres termes dans sa règle. Ces deux saints veulent donner aux hommes ce qui leur est indispensable pour entretenir leurs forces, sans se préoccuper le moins du monde de satisfaire leur goût. Les moines se contentent habituellement pour la nourriture et la boisson des produits de la région qu'ils habitent. Ils prennent du vin dans les pays où l'on cultive la vigne. Ailleurs ils boivent de la cervoise ou de la bière, qu'ils obtiennent en faisant fermenter du blé ou de l'orge dans de l'eau. C'est, remarque le biographe de saint Colomban, la boisson ordinaire dans le nord de la Gaule, en Germanie et en Brecagne ; les Scots et les peuples barbares sont les seuls qui n'en connaissent point l'usage '\ Chaque monastère s'ingénie
' Le chartrier de Corbie conservait une pièce fort curieuse qui renseigne sur le nombre et la nature des condiments qui pouvaient entrer dans la cuisine d'un monastère. Il en est, sur le nombre, que l'on destinait à l'infirmerie pour les besoins des malades. L'huilé d'olive, le poivre, le cumin, la girofle, la cannelle, le nard, les dattes, les figues, les amandes, les pistaches, les olives, le riz, le* pois chiches, le piment, sont mentionnés parmi les redevances que l'abbaye de Corbie doit prélever sur les revenus du fisc au port de Fos. Diplôme de Chilpéric II (716), dans Levillain, 235-337, 68.
^ Régula S. Columbani, m. Pat. Lat., LXXX, 210. Il mentionne « olera, legumina, farina aquis mixta, panis paximatium. »
3 JoNAS, Vita'S. Columbani. xxvi, Mabillon, II, i5.
à préparer sa provision. On veille avec le plus grand soin à la conserver buvable. Les moniales de Laon ne laissent jamais le moindre vide dans les tonnes, de peur que la boisson ne s'aigrisse au contact de l'air ^ Saint Colomban tient à ce que les frères chargés du service de la cave ne soient jamais, par leur négligence, cause d'une perte ; il condamne les coupables à ne boire que de l'eau *.
Il est difficile de déterminer avec certitude ce que contient l'hémine de vin accordée par saint Benoît à chacun de ses moines pour une journée. On ne s'écarterait guère de la vérité en l'identifiant au demi-litre '.
Le Maître donne par homme une coupe de vin pur et une ration plus abondante d'eau, qui varie suivant les saisons. Lorsqu'ils font un seul repas, durant l'été, les religieux vont au réfectoire, à la neuvième heure ou plus tard, se rafraîchir en buvant du vin allongé d'eau {mixtiim) '*. Chaque frère reçoit pour sa pitance deux plats cuits et un troisième composé avec des fruits ou des herbes pouvant être mangées crues. Un pain d'une livre leur suffit pour la journée. S'il y a un second repas, le cellérier en donne les deux tiers à midi et le dernier tiers le soir. L'abbé peut faire servir la table avec plus d'abondance les jours de fête ou de travail extraordinaire ^. La présence d'un hôte ou l'attention d'une personne charitable, qui a fait un présent au monastère,
' Vitii s Salabergcc, ibid., 411.
- Regtiln S. Columbani. x, Pat. Lat., LXXX, 216-217.
^ Régula S, Benedicti, xl.
* Régula Magisiri, xxvii, 375-378.
^ Régula S. lienedicti, xxxix. Régula Magisiri, xxvi, .''74-375.
suffisent pour légitimer une amélioration du régime '.
La préparation des aliments se fait dans chaque communauté par les membres qui la composent, sous la haute direction du cellérier. Chacun s'en occupe à son tour ; les abbés et les abbesses ne reculent pas euxmêmes devant ce travail, sans que néanmoins les règles leur en fassent une obligation ^. Au monastère du Port, les moniales se succèdent les unes aux autres dans la boulangerie ; il y a toujours une jeune qui assiste une ancienne. Le four où elles cuisent le pain est assez grand pour qu'une personne y puisse entrer. On le chauffe au moyen d'un feu intense ; pendant ce temps, la sœur boulangère dispose la pâte en forme de pains. Lorsque le feu commence à s'éteindre, elle nettoie le four, en retirant la braise et . les cendres à l'aide d'un balai muni d'un long bâton ^. C'est encore ainsi que les boulangers travaillent de nos jouis, 'anonyme qui a écrit pour les communautés de femmes fixe à une semaine le temps que chaque moniale doit passer à la boulangerie, à la brasserie et à la cuisine. Si le monastère est nombreux, l'abbesse désigne deux, trois, quatre hebdomadières à la fois, et même plus s'il le faut. Quand elles atteignent le chiffre de quatre, il y a parmi elles une sœur responsable, une prœposita, qui préside au travail commun '*.
De toutes ces fonctions, celle de la cuisine est de beaucoup la plus importante et la plus pénible ; aussi fait-elle
^ Ibid. Régula cujusdam ad virgines, x, Holstenius, III, 137.
2 Vïta S. SaJabergcB, Mabillon II, 412.
' Vita S. Austreberta, Mabillon, III, i, 27
* Régula cujusdam ad virgines, vu, Holstenius, II J, 140.
dans les règles l'objet de prescriptions spéciales et minutieuses. Nul n'est exempté de ce service, sauf les malades et les frères ou sœurs que retiennent ailleurs des occupations très absorbantes. On n'en dispense le cellérier que dans les monastères nombreux. Quant aux religieux que l'âge ou l'infirmité affaiblit sans les rendre invalides, l'abbé leur donne les aides nécessaires. C'est une mesure qui doit être prise dans toutes les circonstances utiles, pour épargner aux moines une fatigue excessive et diminuer autant que possible les exemptions du service commun ; car ce travail au service des frères est l'une des conditions les plus méritoires et les plus importantes de la vie monastique. Ces hebdomadiers de la cuisine sont chargés de préparer les aliments, de disposer sur les tables tout ce dont les frères peuvent avoir besoin, de faire le nettoyage de la cuisine, du réfectoire et de tous les ustensiles qu'ils emploient. Le Maître les charge en outre de la propreté du monastère. Ils ont, le samedi soir, au terme de leur semaine, un travail supplémentaire, qui consiste a nettoyer les objets et les linges dont ils se sont servis, pour les remettre au cellérier tels qu'ils les ont reçus de lui le dimanche précédent. Cet officier peut ainsi se rendre un compte exact de tout ce qu'il y a dans la maisoUi L'hebdomadier qui sort de service et celui qui entre en fonctions se réunissent alors et lavent ensemble les pieds de tous leurs confrères.
Saint Benoît tient à ce que son moine ne perde jamais de vue, en travaillant pour le bien de ses frères, les sentiments de la charité surnaturelle, faits de foi ardente et d'humilité pratique ; sachant qu'ils ont
leur source dans la prière, il prescriï^ au début et à la fin de chaque semaine de service une oraison; en commun. Le dimanche, quand l'office des laudes est terminé, celui qui sort récite à genoux, par trois fois, le verset d'actions de grâces : Benedidus es, Domine Deus, qui adjuvisti me et consolatus es me, et il reçoit la bénédiction de l'abbé, qui se formule par une prière. Son remplaçant dit de la même manière le verset: Deus^ in adjutorium meum intende; Domine, ad adjtivandum me jestina, et reçoit une autre bénédiction. Lesi frères, à. genoux eux aussi, répètent ensemble après les hebdomadiers chacun de ces versets ■.
. Le Maître, qui demande deux frères pour ce service, les place sous la surveillance de leurs chefs de décade. Ceux-ci les présentent à l'abbé, le dimanche, après prime, en lui demandant de les bénir. Jubé, Domine abba, lui disent- ils, vocari universam congregationem et orari pro his frairibus, qui ingrediuntur in hebdomadam coquinœ, ut mereantur commendaii orationibus vestris diaboli impedimenta non timere et congregationi Dei omnia sine culpa perficere.' Tous alors se prosternent pour prier en silence. Lorsqu'ils se relèvent, les deux frères récitent ce verset : Custodi nos. Domine, ut pupillam oculi ; sub umbra alarum tuarum protège nos. Cela fait, ils vont embrasser les genoux de l'abbé et donner le baiser de paix à leurs prévôts et à toute la communauté. Les chefs de décade les introduisent alors en fonctions : '< Allez, mes frères, leur disent-ils, au nom de Notre
^ Régula S. Ceneiicti. xxxvni, do:it saint Donat s'est inspiré, Régula ad virgines,
LXVil, HOLSTENIUS, III, 114 ' ' .
Seigneur Jésus-Christ, entrez en semaine ; ne faites rien sans bénédiction ; dans tout ce que vous faites, répétez Benedicite, et le diable n'aura aucun pouvoir sur vous. » Les servants commencent leur besogne trois heures avant chaque repas. Il leur est sévèrement interdit de prendre avant la comn^unauté le moindre rafraîchissement du la moindre nourriture. Saint Benoît se montre sur ce point beaucoup plus large, il leur donne un morceau de pain et une coupe de vin. Comme la préparation des aliments et le service de la table leur laissent des heures libres, on leur confie les travaux multiples exigés par l'entretien d'une maisom: balayage -des diverses salles, nettoyage des souliers, des ustensiles, des linges, des nattes ; ils allument les lampes, que le cellérier a eu soin de préparer ; ils cassent et portent le bois, présentent l'eau aux frères pour se laver les mains avant la communion. La règle les prie d'éviter avec la plus grande attention tout ce qui serait de nature à provoquer un retard dans les exercices de la communauté ^.
Lorsque le moment du repas est arrivé, les frères se rendent au réfectoire, où l'un des servants a déposé sur les tables le couvert de chacun. Une corbeille pleine de pain est suspendue au-dessus de la table de l'abbé; c'est du moins ce qui se passe dans le monastère du Maître ; il y a aussi une cruche de vin. Au signal donné, tous prennent leur place et attendent debout la prière solennelle qui accompagne la bénédiction. Cette prière est obligatoire; nul ne doit y
* Régula Magîstri, xviii-xxiii, Holstenius, II, 36o-37i.
LE RÉGIME ALIMEMTMRS. 489
manquera Elle se compose d'un psaume et d'un verset. La bénédiction est donnée par l'abbé avec un signe de croix; il peut demander à un prêtre ou à un clerc, s'il y eh a au réfectoire, de bénir à sa place ^. Le couvent répond Deo gratias. 'LoxsqvLQ l'abbé s'est assis, on fait descendre la corbeille de pain, pour bien montrer, remarque le législateur, qu'il vient du ciel ^ ; il le rompt, le bénit et donne leur part à ceux qui mangent à sa table '*. Les chefs des décades viennent prendre ce qui revient à leurs groupes. Chacun s'assied dès qu'il est servi. Le lecteur, le cellérier et les hebdomadiers reçoivent alors leur propre ration. Il est recommandé de baiser, en signe de reconnaissance, la main de celui qui donne le pain. Les servants portent alors le premier plat, en commençant par la table de l'abbé, qui le bénit en disant : Benedic, Domine, quiequid hinc accepturi sumus. Ils vont ensuite à leurs places respectives prendre leur part du repas commun. On ne peut rien manger qui n'ait reçu cette bénédiction. Les moines de Luxeuil ne s'en contentent pas ; chacun d'eux répète fréquemment le signe de la croix sur sa propre nourriture ^.
■ ^Régula S. Benedicti, xliii, Régula S. Columbani, x, Pat. Lat., LXXX, 221, 222.
2 Régula Magistri, lxxvii. Holstenius ,11, 424.
3 Régula Magistri, xxiii, 367.
* Ce sont des anciens, des hôtes ou des frères instruits, qu'il honore en les faisant asseoir à sa table. Ibid., lxxxiv, 453. Saint Benoît semble mettre la table de l'abbé dans un réfectoire distinct à portée de l'hôtellerie ; il peut y inviter quelques anciens. S. Benedicti Régula, lvi. On pourrait cependant expliquer tout ce chapitre en laissant la table dans le réfectoire commun.
* JoNAS. VitaS. Eustasii, x, Mabillon, II, m. Régula S. Columbani x. Pat. Lat., LXXX, 216. La Régula cujusdam ad vigines , x, Holstenius, III, 137 fait bénir, sépa-
Le silence est de rigueur pendant le repas ; c'est une prescription commune à toutes les règles. S'il est nécessaire de réclamer quelque chose; on le fait, autant que . possible, par signes ^ Cela permet au lecteur d'être mieux entendu. Les législateurs sont d'accord pour faire de cette lecture une condition essentielle du repas monastique. Saint Benoît et le Maître ne négligent rien de ce qui peut l'ennoblir aux yeux de leurs disciples. On choisit un lecteur hebdomadiér capable de se faire entendre et comprendre. Il entre solennellement en semaine le dimanche par une prière. Après la messe et la communion, à genoux au milieu de l'oratoire, il récite trois fois le verset : Domine, labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam, que tous les frères répètent, et il reçoit la bénédiction de l'abbé^. Saint Benoît lui fait donner à boire du vin mélangé d'eau. Il se tient assis pendant la lecture. Personne ne doit l'interrompre, si ce n'est l'abbé, quand il a quelques réflexions édifiantes à faire '*,
Lorsque le premier plat est terminé, les servants l'enlèvent et ils vont présenter à l'abbé et aux moines de quoi se laver les mains. Ils leur offrent à boire. Ce qu'ils lenouvellent après le deuxième et le troisième service. Les miettes de pain laissées sur les tables
rément chaque plat par l'abbesse, qui se sert de cette formule : Dominus dignetur benedicere.
1 Régula S. Benedicti, xxxviii.
2 Ibid.f XXXVIII. Le lecteur et les servants de table mangent après la communauté, d'après la règle de saint Benoît.
3 Les religieux peuvent, chez le Maître, poser des questions au sujet de la lecture, s'ils en obtiennent la permission de l'abbé. Régula Magistri, ix, 33o.
sont recueillies par eux. Elles sont conservées jusqu'au samedi soir. Les hebdomadiers les mélangent alors avec de la farine et des œufs pour faire une bouillie, qui est servie à l'abbé et aux; frères vers la fin du repas du soir. Ils leur disent, en la leur présentant : Daignez prier pour nous, seigneurs, qui avons terminé notre semaine d'humble service. Tous se lèvent alors et prient à genoux. Les servants récitent ce verset : Videant qui me oderunt et confundantur, quoniam tu^ Domine, adjuvisti nos et consolatus es nos. Après quoi, ils donnent le baiser de paix à l'abbé, aux chefs de décade et aux membres de la communauté. L'abbé bénit alors la panade, il en prend une cuillerée pour lui, il en donne une à ceux qui sont à sa table et aux hebdomadiers. Chaque dizaine reçoit alors sa portion. On leur verse le dernier coup à boire et tout se termine par le Deo gratias ^ ., C'est cette invocation qui marque la fin de tous les repas. La communauté se lève aussitôt pour remercier Dieu et réciter le verset final*.
^ Régula Magistri, xxv, 3737374.
2 Ibid., XXIV, 370. Régula S. Benedicti, xliii.