CHAPITRE QUATORZIÈME
Les infirmes et les mourants.
Soins des infirmes. — Maladies. — Morts. — Sépulture des religieux. — Sépulture des séculiers dans les monastères.
Saint Colomban traitait les malades avec une rigueur qui suppose chez ses moines une force de résistance peu ordinaire. Il ne comprenait pas qu'une fièvre même violente pût arracher ses disciples à leur labeur quotidien. La maladie retenait un jour sur leur couche la plupart des moines de Luxeuil. On était en pleine moisson, il fallait des bras pour battre le blé. L'abbé leur ordonna de se rendre immédiatement sur l'aire. Les uns, dociles à sa voix, se levèrent malgré le mal et coururent au travail, tandis que les autres, ne se sentant pas l'énergie nécessaire, restèrent au lit. Les premiers recouvrèrent la santé, ce qui devint pour eux l'occasion d'une vive allégresse ; les seconds n'éprouvèrent aucun soulagement. Le ciel, par un miracle, avait récompensé l'obéissance héroïque de quelques moines ^ Saint Colomban avait la sainte audace du thaumaturge. Aussi sa conduite ne peut-elle servir d'exemple. Il n'y aurait même pas à juger d'après ce fait sa manière d'agir habituelle.
^ JoNAS, Vita S. Columbani, xii, Krusch, IV, 78.
Saint Benoît se conforme, avec son remarquable bon sens, aux exigences impérieuses de la nature humaine et aux maximes de l'Évangile, lorsqu'il recommande de faire passer avant toute autre occupation le soin des infirmes ^ Ils ont un frère chargé spécialement de les servir et un logement à part, l'infirmerie. On ne doit les laisser manquer de rien et, s'il le faut, se prêter même à des exigences superflues ; car ce n'est pas le moment de faire entendre à un homme le langage de la raison. Ils pourront prendre des bains et manger de la viande. On constate l'influence exercée par ces prescriptions de saint Benoît sur saint Donat * et sur l'auteur anonyme d'une règle pour les femmes ^. Le premier fait en outre quelques emprunts à saint Césaire ; le second veut qu'on emploie pour soulager les malades toutes les ressources de la médecine'^, qu'on leur offre la nourriture et le breuvage qui leur conviennent le mieux. Le Maître, qui obéit aux mêmes sentiments, veut les communiquer à tous ses moines. L'empressement à visiter, consoler et servir les malades est la mesure évidente de la charité fraternelle qui règne dans un monastère ^. Il importe toutefois de ne jamais confondre le paresseux, qui feint la faiblesse ou la maladie, avec celui qui souffre véritablement. Le législateur, se défiant de ses moines, propose la dimi-
' Infirmorum cura ante omnia et super omnia adhibenda est, ut sicut rêvera Christo, ita eis sçrviatur. Régula S. Benedicti, xxxvi. - Régula ad virgines, xii, Holstenius, III, 88-S9. •' Régula cujusdam ad virgines, xv, ibid., 142. * Cura medendi summo adhibeatur studio. Ibid. ^ Régula Magisiri, lxx.
nution de nourriture, voire même la diète, coriime un moyen très efficace de discerner l'état réel de celui qui réclame les soins et le repos des infirmes ^
Les monastères ne peuvent guère compter pour le soulagement des malades que sur les ressources qu'ils ont en eux-mêmes. On chercherait vainement un médecin dans les campagnes où ils sont assez généralement situés. Cet art est fréquemment exercé dans les villes par des clercs. Il ne répugne pas à la profession monastique. Les grands monastères veillent donc à posséder quelque religieux médecin, connaissant, avec les maladies, la nature des remèdes à employer. Il remplit d'ordinaire les fonctions d'infirmier. L'art de guérir, tel qu'il l'exerce, lui est commun avec tous les médecins de l'époque ; il observe ce qui reste des traditions médicales de la Grèce et de Rome.
Les récits hagiographiques sont les seuls documents où l'on puisse trouver des renseignements sur les maladies qui sévissaient alors dans les monastères. Elles se rattachent à peu près toutes au type unique de la fièvre ; c'est au reste l'un des symptômes qui les accompagnent le plus communément. On la constate à Luxeuil, à Anegray, à Bobbio, à Chelles, à Jumièges,etc. D'autres cas sont encore signalés par les hagiographes, tels que les maux, d'entrailles *, la rage ^^ la cécité *. Les
• Régula M agis tri, lxix.
2 Sainte Bathilde en souffrait. VitaS. Bathildis, éd. Kkusch, Script, rer. Merov., II, 497.
^ Deux moines de Remiremont en moururent ; ils avaient été mordus par un loup atteint de ce mal. Jonas. Vita S. Columbani, KïtuscH, IV, 127.
* Ce fut le cas de sainte Salaberge, de saint Pardoux et de saint Omer.
morts violentes se reneontrerit aussi quelquefois parmi les moines. Il en est qui sont victimes d'un accident pendant leur travail, comme jThéodemond de Bobbio, qui tomba frappé d'un coup de hache ^ D'autres sont écrasés par là foudre. Des voyageurs se noient en traversant une rivière ou périsisent dans un naufrage. Quelques-uns tombent sous le poignard des voleurs de grand chemin. Ces moines assassinés peuvent en quelques circonstances recevoir les honneurs dus aux martyrs, s'ils ont par ailleurs mené une vie sainte, comme saint Paterne, moine de Saint-Pierre-le-Vif *, et saint Berchaire. Ces fins tragiques sont très rares. Les moines finissent d'ordinaire leur vie paisible sur leur couche, entourés de leurs frères. On ne les laisse pas mourir sans leur donner la communion, qui est le viatique sacré ^. Le biographe de saint Colomban et dé ses disciples i le moine Jonas, a décrit la fin de quelques religieux ; ce sont autant de tableaux qui rendent dans toute sa vérité cette étape suprême de la carrière monastique. Un frère qui se nomme Colomban, est étendu sur son lit. C'est un compatriote et un parent du saint abbé de Luxeuil. Ils ont quitté l'Irlande en même temps. Une fièvre maligne a épuisé ses forces. Il attend avec confiance son départ de ce monde. Peu avant sa mort, il aperçoit en songe un être mystérieux vêtu d'une éclatante lumière, qui lui tient ce langage : « Je ne puis pas en ce moment t'enlever de ton corps ; les larmes et
^ Jonas, VitaS. Columbani, ibid.. 114,
2 Vita S. Paterni, Mabillon, III, i, 442.
^ Viia S. Romarici, ibid.', II, 402. Vita II, S. Wandregisili, ibid., 522
4g6 MOINES MÉROVINGIENS.
les prières de ton père, Colomban, m'en empêchent. » Le malade se réveille aussitôt ; une tristesse inaccoutumée assombrit son front ; il appelle le frère Theudegisile, qui est chargé de le servir : « Va en toute hâte, lui crie-t-il, chercher notre père commun, Colomban. » L'infirmier court à l'église, où l'abbé est en oraison, et lui demande de venir promptement auprès du malade. Lorsque Colomban cherche à savoir ce qu'il désire, il l'entend lui adresser des reproches : « Pourquoi me retenez- vous par vos prières dans cette triste existence ? Il y en a là qui veulent m'emmener avec eux ; mais vos larmes et vos supplications les en empêchent. Rompez les chaînes de ma vie, pour que la vie éternelle ouvre ses portes devant moi. » L'abbé, que ces paroles remplissent d'une crainte surnaturelle, convoque immédiatement les frères avec le signal accoutumé ; la pensée du bonheur qui est réservé à son disciple tempère le chagrin que lui cause sa mort prochaine. Il lui porte en viatique le corps du Christ. Tous les assistants donnent au moribond un dernier baiser : c'est l'adieu suprême. Dès qu'il a rendu l'âme à son Créateur, l'abbé et les frères se mettent en mesure de chanter pour lui les offices des défunts ^
Jonas a vu mourir sous ses yeux plusieurs saints moines de Bobbio. L'un d'eux, nommé Theudvald, qui a été durant toute sa vie un modèle d'obéissance, de piété et de douceur, partit, déclare-t-il, en toute allégresse pour les joies éternelles. Son bonheur saisit d'admiration tous ceux qui le visitaient. Lorsqu'il
1 Jonas, Vita S. Columbani, i, Kkusch, IV, 84-85.
sentit sa fin prochaine, il demanda la présence de toute la communauté. Il fit à tous un dernier adieu, en leur annonçant qu'il allait mourir. Lorsque la cérémonie des adieux fut terminée, il demanda le viatique. On le vit alors chanter cette antienne toute de circonstance pour lui : Ibunt sancti de virtutéin virtutem ; videbitur Deus deorum in Sion. A peine sa mélodie fut-elle achevée qu'il rendit avec une joie céleste le dernier soupir. Tous les témoins de cette scène se persuadèrent qu'il jouit immédiatement de la récompense éternelle ^ '
Ces trépas dé prédestinés ne sont point rares dans les monastères francs. On les rencontre non seulement à Bobbio et à Luxeuil, mais à Faremoutier ^ à Fontenelle et ailleurs. Il n'y a rien là qui puisse surprendre.- Ces moines ont, dans toute la sincérité de leur âme, passé les années d'une vie parfois longue à attendre là mort comme la messagère du bonheur céleste. Pourraient-ils ne point l'accueillir avec une satisfaction profonde ? Ils ont, par la fidélité aux exercices de l'ascèse monastique, brisé les uns après les autres les liens qui les attachaient à la terre. Leur âme est donc libre ; elle peut s'en aller joyeuse. Tous n'atteignent pas ce parfait détachement des biens temporels et de la vie, qui est le plus précieux de tous, cela va sans dire ; mais beaucoup le réalisent assez pour méritèi' une fin paisible et douce. ' - '
On a la coutume de revêtir d'habits somptueux et d'entourer d'étoffes précieuses les cadavres des princes
' JoNAS, Vita S. Columbani, i5i.
2 C'est toujours Jonas qui les raconte. /i/t?., i3o-i35. !
et des personnages haut placés. Sainte Gertrude de Nivelles, craignant que ses moniales ne lui rendissent cet honneur après sa mort, en souvenir de ce qu'elle a été dans le monde, a soin de le défendre en termes fort sévères. Elle va même jusqu'à régler sa toilette funéraire ; on lui donnera un cilice et une couverture d'étoffe grossière ^ Moines et moniales conservent dans la mort leur vêtement habituel. Les abbés prêtres sont, comme les évêques, revêtus de leurs ornements sacerdotaux *. On garde la coutume de laver les corps des défunts avant de les confier à la terre ^. Il ne semble pas que les moines aient une liturgie funèbre spéciale. Les abbés et les abbesses reçoivent fréquemment la sépulture dans une des basiliques de leur monastère, surtout quand ils laissent après eux un renom de sainteté. C'est même alors une règle observée partout. A Fontenelle, où les premiers abbés se sont transmis avec leur fonction des vertus extraordinaires, l'église de Saint-Paul, qui garde leurs tombeaux, devient une sorte de saint des saints. On y ensevelit, à côté du fondateur Wandrille d'anciens moines, honorés du caractère épiscopal et devenus des saints comme lui, Ansbert, par exemple, Erembert et Wulfran. L'abbé Bain fit transférer solennellement les reliques de saint Wandrille, de saint Ansbert et de saint Wulfran dans la principale basilique de Saint- Pierre, où des tombeaux leur
1 Vita S. Gertrudis, Krusch, I, 461-462.
2 Gesta abhatum Fontanellensium, 19. Les corps de saint Wandrille, de saint Ansbert et de saint U u If ran furent retrouvés intacts et revêtus des ornements qu'ils portaient à l'autel.
^ Vita S Ansberti, AnaUcta Bollandiana 1,189.
avaient été préparés ^ . Le corps enfermé dans un sarcophage est descendu en terre ; une pierre tombale, couverte d'une inscription, marque son emplacement.
Les moines et les moniales ne peuvent tous prétendre à l'honneur d'une sépulture dans l'intérieur d'une église. Afin d'éviter une accumulation gênante de cadavres, les abbés choisissent pour champ de repos un lieu voisin de la basilique. Lorsque le monastère s'élève sur un sol trop humide, on doit chercher ailleurs un terrain propice à l'installation du cimetière. Les abbés de Lobbes et de Sithiu installèrent le leur sur un coteau voisin ; ils y bâtirent pour le sanctifier un oratoire en l'honneur de la Vierge *. Le cimetière forme promptement un monastère souterrain, dans lequel chacun sait avoir une place marquée. Il devient alors une chaîne morale qui rive le moine au lieu où son existence se passe. Saint Colomban, avec son cœur largement ouvert aux sentiments vrais, comprit cette leçon du cimetière monastique. Lorsque les évêques le troublaient dans l'exercice de ses usages bretons, il ne leur demanda qu'une chose, de le laisser vivre en paix et en silence au milieu des forêts qui conservaient les ossements de ses dix-sept défunts ^.
Les laïques ambitionnent une sépulture auprès des moines morts, afin de participer avec plus d'abondance
^ Gesta abbaium Fontanellensium , 19.
2 VitaS. Ursmari, Mabillon, III, i, 244. Folcardus, Vita S. Bertini, ibid.,
3 Ut mihi liceat cum vestra pace et caritate in his silvis vivere et silere juxta ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum. Columbani epistola 11, dans Epistolœ M erov . et Karol. œvi, I, 162.
56o MOINES MÉROVINGIENS.
aux Jjrières des moines vivants. C'est la meilleure récompense que souhaitent les bienfaiteurs et les, constructeurs d'églises et d'abbayes^. L'espoir d'obtenir la protection du saint honoré dans la basilique est pour beaucoup dans cette recherche de la piété des grands personnages. Cet honneur est d'autant plus apprécié que les religieux l'accordent très difficilement. Il leur faut même à chaque fois une autorisation épiscopale, car c'est dans leur paroisse, et non dans une église monastique, que les laïques sont tenus de recevoir le baptême et de demander avec la sépulture les prières de la liturgie funèbre *. On se montra beaucoup plus large dans la suite.
^ PxRTiEssvs, Diplotnata, chartm epistolœ, etc., ad res gallo-francicas spectantia,'!, 2gi. Théodetrude, noble femme, qui. fait à Saint-Denis de riches donations^ sollicite en échange la faveur d'être ensevelie dans la basilique. J. Havet, Questions mérovingiennes, Les origines de S. -Denis, dans Bib. Ec. des chartes,!,!, 5o-52. ^ Ut intra septa monasterii non baptizetur hec missae defunctorum saecularium in monasterio celebrentur nec secularium corpora ibidem sepeliantur, forsitan permisse pontificis. Çonciliwm incertiloci (614), can. 6, Maassen, 194.