CHAPITRE QUINZIEME
Le travail des moines.
Obligation du travail. — Étude et travail des mains. — ^' Importance des lectures. — Écoles monastiques. — Caractère de la lecture. — Bibliothèque. — But du travail manuel. — Métiers divers. — La cité monastique.
Les règles sont unanimes à faire du travail Tune <ies lois essentielles de la vie religieuse. Elles en constatent l'obligation sans la créer, et elles cherchent à en organiser la pratique. Les saints abbés l'inculquent à leurs disciples par l'exemple plus encore que par renseignement oral. Ils font au travail des mains et à l'étude la part qui leur convient raisonnablement. Voici la pensée de saint Benoît ^ : « L'oisiveté est l'ennemie de l'âme ; aussi les frères doivent-ils être appliqués tantôt au travail des mains, tantôt à la lecture des choses divines^. » Il faut, dans cette distribution, tenir compte de la saison. De Pâques au premier octobre, c'est-à-dire en été, le travail est mieux placé le matin ; les frères
^ Le chapitre où il la donne porte improprement le titre Du travail des mains de chaque jour. Ce n'est pas le seul titre de sa règle qui exprime mal le contenu de son chapitre. Les titres n'appartiennent pas à saint Benoît. Ce sont des additions postérieures, mises d'abord au commencement ou à la fin de la règle, puis intercalées dans le texte.
^ Otiositas inimica est animse ; et ideo certis temporibus occupari debent fratres in labore manuum, certis iterum horis in lectione divina. Régula S. Benedicti, xlviii.
s'y adonnent depuis la fin de prime jusqu'à la quatrième heure, moment où ils chantent tierce. Le soir, ils recommencent après none, qui se célèbre vers le milieu de la huitième heure, pour terminer avant les vêpres. Le temps qui sépare tierce du dîner est consacré à l'étude ; ceux qui peuvent se passer de la sieste continuent entre le repas et none. Pendant l'automne et l'hiver, le travail manuel se fait de tierce à none ; le premier de ces offices est avancé. Il reste pour la lecture de prime à tierce, et de none au repas. Durant le carême, cet horaire subit un léger déplacement ; il va de la troisième à la dixième heure ^
Le Maître, qui partage sur l'oisiveté les sentiments de saint Benoît *, met à Pâques et à l'équinoxe d'automne les limites du régime d'été et du régime d'hiver. Durant cette dernière saison, les frères ont trois heures pour la lecture, de primé à tierce ; pendant l'été, la règle les leur accorde le soir, de none à vêpres ^. Cet horaire ne saurait convenir les dimanches et les jours de fête, qui excluent tout travail manuel. La règle bénédictine ne le fait pas cependant avec trop de rigueur. Elle permet d'occuper à divers travaux ceux qui par ignorance ou paresse sont inaptes à l'étude.
^ Saint Donat, qui conserve quelque chose de saint Benoît, emprunte beaucoup plus à saint Césaire. Régula ad virgines, xx, Holstenius, III, 92-93. La Régula cujusdam ad virgines, xii, i38-i39, place en toutes saisons le travail manuel de la deuxième heure à la neuvième.
^ Quia homo otiosus mortem operatur, et in desideriis est semper. Nam cum frater aliquid operatur, dum oculum in laboris opère figit, inde sensum occujiat de quo facit et cogitare illi aliqua non vacat et desideriorum fluctibus non mergitat. Régula Magistri, l, Holsteniqs, II, 398.
3 Ibid., 398-408.
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Cela vaut encore mieux quel-oisiveté. Les autres consacrent à la lecture et à la méditation tout le temps que ne prennent point les offices ^ Le Maître fait du dimanche une journée de repos, bien mérité du reste par la longueur de la liturgie nocturne. La cessation de tout travail manuel est de rigueur dès la neuvième heure du samedi, et elle ne cesse qu'avec le dimanche lui-même. En dehors des offices, chacun dispose de son temps comme bon lui semble ; il peut lire, se distraire ou se reposer *.
Cette distribution de la journée monacale témoigne de l'importance qu'on reconnaît à la culture intellectuelle dans les monastères mérovingiens. Il faut savoir gré aux auteurs des règles de lui faire la part si belle, à une époque où les hommes n'en comprennent guère l'utilité et où les circonstances lui sont si peu favorables. Ils contribuent ainsi au progrès des études et au développement de la civilisation chrétienne.
Saint Benoît ne se contente point de prescrire la lecture durant certaines heures du jour ; il organise encore tout un service de lectures publiques. Les leçons des offices de nuit sont fort longues ; elles contiennent une grande partie de la Bible, de nombreux sermons des Pères et des vies de saints. On lit pendant les repas et le soir avant compiles. Le moine attentif trouve ainsi moyen d'amasser des connaissances variées. Le Maître va plus loin encore ; il veut qu'on fasse une lecture
' Régula S. Cenedicti xlviii.
2 Sed post missas ecclesiae, pro voliintate sua, quis quid voluerit aut delectatus fuerit, ex suo arbitrio légat, vel omnem licentiam repausationis habeani, ut laetentur sibi ad requiem diem dominicum constilutum. Régula Magistri, lxxv, 423,
aux frères pendant leur travail. Le soin de la faire est confié par l'abbé à un religieux qui n'a pas la force physique exigée pour un gros labeur. Le silence et le recueillement ; deviennent par ce moyen plus faciles à observer ; l'intelligence y trouve en outre un avantage t;rès appréci?ible ^ Ce n'est possible que pendant certains travaux ; mais ceux-ci se présentent assez. fréquemment pour qu'une communauté ait là un moyen très efficace de s'instruire. Voilà pour l'ensemble des religieux. Il en est qui ont pour l'étude des goûts très prononcés et des aptitudes sérieuses. L'abbé a toute facilité de restreindre en leur faveur le temps du travail manuel. On leur demande seulement de ne jamais suivre les caprices d'une volonté débridée ; l'obéissance doit consacrer tout ce qu'ils entreprennent ®. Ils; n'ont pas à perdre de vue, dans les diverses manifestations de leur activité, les pensées surnaturelles, qui sont l'âme de toute vie religieuse. C'est pour se les rendre plus familières qu'ils font précéder et suivre d'une prière leurs travaux ^. Il y a cependant quelques illettrés dans les monastères. C'est inévitable, avec la manière dont s'effectue le recrutement. Mais ils ne peuvent être qu'à l'état
^ In.quo opère semper, majore fratrum laborantium exhibante, cujuslibet codicis lectio quotidie ab uno litterato legatur. Ideo enim ordinavimus quotidie laborant:bus legi, ut, cum a malis tacemus, de bonis audimus, et loquimur, nunquam peccemus. Ipse namque frater légat quem abbas per aliquam impossibilitatem necessitatis non posse laborare agnoverit. Régula Magistri, 399-400.
^ Si lectionem operi obedientiaeve praeferens, suppositione (puniatur). Régula S. Columbani, x, Pat. Lat., LXXX, 223.
3 Qui orationem an te opus aut post opus oblitus fuerit, duodecim percussionibus. Ibid., 217. Ipsum laboris opus terrenum aut cujusvis artis cum inchoant, oratione praecedente incipient, eadem semper oratione et finiant. Régula Magistri, ibid., 400.
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d'exceptions. On ne s'expliquerait pas en effet l'organisation du travail dans les maisons bien réglées, s'il en était autrement. Ils doivent par conséquent savoir les psaumes et les cantiques usuels tirés de la Bible. Ceux qui ignorent tout en entrant, ont à leur disposition les moyens de s'instruire : c'est le cas dés enfants offerts à Dieu par leurs familles. L'abbé charge un frère de leur enseigner tout ce qu'il faut connaître pour mener utilement la vie monastique. Les nouveaux venus qui ont déjà reçu dans le monde une culture intellectuelle peuvent encore développer leur instruction. Les heures laissées à l'étude leur donnent pour le faire toutes les facilités. Lorsque l'abbé possède un de ces hommes qui ont acquis à force de travail une science étendue et variée, les leçons de ce maître leur deviennent très profitables. Saint Eustaise remplissait cette fonction à Luxeuil sous le gouvernement des abbés Colomban et Walbert. Il exerça ainsi une grande influence sur le développement des études dans cette maison. Plusieurs parmi les moines qui se distinguèrent plus tard à la tête des monastères ou des diocèses, avaient été ses disciples '.
Les renseignements foiit défaut pour dire ce que purent être les écoles monastiques du VIP siècle et les conditions dans lesquelles elles eurent à fonctionner. Les règles n'en disent rien. Les documents hagiographiques ne fournissent aucune indication utile. On ne trouve non plus aucune trace sérieuse de l'enseignement que les hommes du dehors purent demander aux habi-
' VitaS.Agili, Mabillon, II, 304.
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tants des cloîtres. Il faut attendre, pour cela la période suivante.
La lecture, telle que les règles l'organisent, est une méditation approfondie d'un texte que l'on a sous les yeux, une véritable étude par conséquent. I^£s homniés d'alors n'ont pas à -leur disposition une multitude d'ouvrages. Ils s'attachent forcément à quelques livres, parfois à un seul. La lecture pour eux consiste à lui dérober tous les secrets qu'il renferme. C'est ainsi du reste que procédera le moyen âge. Le moine dans cette occupation cherche avant tout son profit personnel, il veut jouir, et, de fait, il jouit d'une vérité mieux connue. Le souci de chercher des idées et des faits nouveaux à communiquer aux autres n'effleure point son âme. Dans le monde et dans les monastères on n'envisage pas encore l'étude de cette façon. Les moines s'instruisent cependant, et leur science devient un grand bienfait pour les peuples, lorsqu'ils sont appelés à les évangéliser et à les gouverner. On ne s'expliquerait pas en effet le nombre et la valeur des évêques sortis de certaines abbayes, Luxeuil et Fontenelle par exemple, et le rôle considérable joué par elles et par d'autres, si les intelligences ne s'y étaient élevées à un niveau supérieur.
Les frères se tiennent, durant les heures destinées à la lecture, sous les portiques de Vatrium, qui est devenu notre cloître. On les voit les uns isolés avec un livre pour eux seuls, les autres groupés autour d'un lecteur qui lit à voix haute. La décade s'assemble fréquemment de la sorte. Il y en a qui écrivent sur leurs tablettes. La plupart se contentent de lire ou d'écouter ; la vérité qui entre par les yeux ou les oreilles se grave
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dans leurs mémoires. Les moins instruits sont avec leur maître, qui les guide et lesforfne. Les plus jeunes apprennent par cœur le psautier, les cantiques et les leçons les plus usitées à l'office. Lorsqu'ils sont assez sûrs d'euxmêmes, ils vont expérimenter leur mémoire devant leurs chefs d'abord, puis en présence de l'abbé \ Saint Benoît, chez qui les décades ont une grande souplesse, donne une certaine latitude à ses religieux. Ils peuvent s'installer pour lire dans les diverses parties de la maison ou au dehors en un lieu qui leur convient. Cette liberté les exposerait à perdre du temps en dissipation et en bavardages inutiles, s'il n'y avait pas une surveillance organisée. C'est pour l'exercer qu'un ancien ou deux circulent un peu partout pendant les lectures et rappellent à l'ordre ceux qui tenteraient de dissiper leurs voisins^.
Quelques moines, saint Colomban est du nombre, aimaient à lire aii milieu des plus profondes solitudes.
^ In unaquaque decada ergo in his tribus horis invicem et legant et audiant vicibus, litteras et psalmos ig-norantibus ostendant. Régula Mdgistri, l, 399. Ordinatione praepositorum suorum sequestratse a se per loca diversa decadae alii legant, alii audiant, alii litteras discant et doceant, alii psalmos quos habent superpositos meditentur. Nam cum eos maturaverint et memoria perfecte tenuerint, adducti a praepositis suis ipsum psalmum aut canticum seu quamvis lectionem memoriter abbati restituant, et cum perreddiderit, mox petet pro se debere orari. Jbid., 401-402. Ces passages donnent son sens véritable à ce texte de saint Benoît : Qui voluerit légère, sibi sic légat, ut alium noa inquietet. Régula S. Benedicti, xlviii.
^ Ante omnia sane deputentur unus aut duo seniores, qui circumeant monasterium horis quibus vacant fratres lectioni, et videant ne forte inveniatur frater accidiosus, qui vacet otio aut fabulis, et non sit intentus lectioai ; et non solum sibi inutilis sit, sed etiam alios extollat. Hic talis si, quod absit, repertus fuerit, corripiatur semel et secundo ; sinon emendaverit, correctioni regulari subjaceat, aliter ut ceteri timeant. Ibid.
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On le voyait à Anegray s'en aller dans les forêts, un livre à la main. De temps à autre, il interrompait sa lecture pour s'abandonner à une méditation plus intime ; ,. Ailleurs l'abbé ne laissait jamais partir ses moines pour un voyage, même d'une journée, sans leur donner un livre, qu'ils devaient lire aux moments de repos. Ceux qui ne savaient pas lire emportaient leurs tablettes et demandaient des leçons à leurs compagnons de route ".
Soit dans les monastères soit dans les familles, la Bible est le livre par excellence; on n'en connaît pas de plus utile ; il occupe partout le premier rang. La science de la religion consiste à en connaître le texte ^ la signification et les commentaires autorisés. On trouve, à côté de la Bible, les sermons, les homélies, les traités de quelques Pères de l'Eglise, et les vies des saints. Celles des Pères d'Orient, de saint Martin^ des Pères du Jura, des moines connus, les Dialogues de saint Grégoire et les actes des martyrs romains sont particulièrement recherchés. Le recueil de citations morales formé par Defensor, moine de Ligugé, sous le titre de Scintillarum Liber ^, pour ceux qui n'ont pas à leur disposition une nombreuse bibliothèque, permet de connaître les écrivains dont les œuvres sont alors répandues. On y cite saint Clément, Origène, saint Ambroise, saint Basile, saint Augustin, saint Cyprien, saint Ephrem, Cassien, saint Césaire d'Arles, saint Grégoire le Grand, saint Isidore, saint
' JoNAs, Vita S Columbani, Krusch, IV, 74.
- Régula Magistii, lvii, 410.
3 Pat. Lat., LXXXVIII, 597-718.
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Hilaire, saint Jéfôtiie. Il n'est pas toujours facile de se procurer un exemplaire de leurs ouvrages. Les abbés, soucieux de donner à leurs disciples le pain de l'intelligence, les font venir quelquefois de fort loin. Ils s'adressent à Rome, qui fournit aux Eglises de l'Occident des reliques et des livres '. Les papes ne peuvent suffire aux demandes qui leur viennent de Gaule et d'Angleterre. Chaque monastère a ses copistes, qui sont par leur travail les pourvoyeurs de la bibliothèque. Celle-ci se compose d'une simple armoire où les volumes sont enfermés. Le frère qui veille sur les outils et les objets précieux en garde aussi la clef *.
' Les moines se livrent au travail manuel pour gagner leur vie. Ils cherchent encore à se procurer les moyens de faire la charité et de recevoir dignement les hôtes ^. L'aumône, qui est le fruit d'un travail personnel, profite davantage â celui qui la fait. On ne livre pas tous les religieux indifféremment aux mêmes besognes, sans tenir compte de leur vigueur et de leurs aptitudes. Les illettrés sont capables de fournir une tâche plus longue et plus pénible que les autres ; ils font les courses éloignées pour le service de la maison et les gros travaux qui demandent des bras vigoureux et une grande résistance à la fatigue. Ils doivent être les hommes de peine de la communauté. On veille cepen-
ï Vita S. Wandregisili, Mabillon, II, 5i8.
2 Régula Magistri, xvii, 36o.
^ Operandum namque est omni tempore... ut habeatur vel propriae necessitatis usus vel egenis unde detur suffragium. Régula cujusdam ad virgines, xii, Holstenius, III. i38. Régula Magistri, L, SgS.
5 lO MOINES MÉROVINGIENS.
dant à ne point abuser de leurs forces et de leur bon vouloir ^ .
Le fonctionnement et l'entretien de la cité monastique, tel est le but vers lequel converge l'activité de tous. Chacun s'y emploie dans l'obéissance selon ses moyens et ses goûts. C'est chose facile lorsque le monastère se compose de quelques moines seulement. Les abbayes nombreuses exigent plus d'efforts et d'intel^ ligence. Elles ont à se suffire par le propre travail de leurs habitants. Le labeur agricole pourvoit aux urgentes nécessités de la vie;. Il faut en outre organiser, la plupart des métiers et se procurer des tanneurs, des tisserands, des tailleurs, des cordonniers, des forgerons, des menuisiers, des charrons, etc. Quelques-uns de ces métiers demandent peu de préparation ; il en est plusieurs qui peuvent être exercés par le même homme ; d'autres exigent un ouvrier habile. Certaines maisons ne se contentent pas de faire travailler pour leurs propres besoins ; elles cherchent à vendre ce que fabriquent les moines artisans. Ceux-ci sont invités à négliger toutes les considérations personnelles, même la pensée des services qu'ils rendent ^.
Pendant la construction des monastères, ils sont architectes, carriers, maçons, scieurs de long, charpentiers, couvreurs. Tous n'ont pas les aptitudes requises pour diriger les travaux. C'est le rôle des plus expérimentés ; les autres travail Jent sous leur direction. Le défrichement des forêts est, de toutes leurs occu-
' Régula M agistri, l, 402.
"^ Régula S Benedicti, lvii.