‹ Les moines égyptiensChapitre 10 sur 34 · PREFACE XXIX · texte numérisé non relu

PREFACE XXIX

vérité brillait alors d'un plus vif éclat, quoique la forme en ait été bien dillerente de celle que nous lui prêtons, qu'elle était aimée pour elle-même et non pour les couleurs d'emprunt dont nous la parons. Ce fut peut-être une illusion de ma part puisqu'il ne peut s'agir ici que de la vérité subjective ; mais cette illusion m'a rendu heureux quelques instants. Que puis-jc demander de plus ?

Le Caire, 14 février 1886-

L'époque où commence et se déroule ce récit est la plus belle de l'histoire de l'Egypte chrétienne: elle part du moment où, à. la voix du grand Athanase, l'Egypte entière lutte contre l'Arianisme qui veut s'implanter dans la vallée du Nil sous la protection des Césars byzantins ; elle se termine l'année même qui vit la chute au firmament chrétien de cette étoile si brillante jusqu'alors, le patriarche d'Alexandrie.

Trente ans avant la naissance de Schnoudi, l'église égyptienne était dans toutes les horreurs de la persécution de Dioctétien: en l'année 311,

Pierre archevêque d'Alexandrie, de Rakoli comme ont toujours écrit les auteurs coptes, mettait tin par son martyre à l'horrible boucherie humaine dont l'Egypte avait été le théâtre pendant près de 10 ans. A peine la persécution eût-elle cessé que l'ancienne terre des Pharaons se couvrit de chrétiens : l'Eglise arrosée du sang des martyrs le disputait en fertilité à cette terre si renommée que chaque année féconde son fleuve bienfaisant. Elle sortit des eaux amères de la persécution et de ce bain de sang pleine de vigueur, brillante de jeunesse, parée de ses plus beaux atours, prête à recevoir et à fêter l'Epoux qu'il lui était enfin permis de célébrer en public au milieu des pompes grandioses que lui avaient léguées les grands prêtres de l'empire pharaonique. A partir de l'année où la persécution cessa, l'église d'Egypte, pendant près d'un siècle et demi, de l'année 311 à Tanné 4ol, devait jouer le premier rôle dans les affaires du monde chrétien. Ce rôle elle le dut à son héroïsme autant qu'à la science et à la sagesse de ses docteurs : c'était sur elle qu'étaient tombés les coups les plus drus de la persécution, c'était elle qui conservait encore quelques parcelles de l'antique sagesse. Le monde romain n'offrait plus rien de saillant dans les œuvres de l'esprit, et la Grèce n'était plus dans la Grèce, elle était presque toute réfugiée dans Alexandrie.

Ce n'est pas que, durant cette période, les troubles aient manqué à l'Eglise d'Egypte ; mais elle eut pour chefs une rare succession de grands

hommes, et elle demeura unie de la plus étroite unité. Les faibles successeurs de Constantin, patrons déclarés de FArianisme, eurent beau décréter les exils contre le grand Athanase, introniser de vive force des évêques ariens sur la chaire d'Alexandrie, exciter des troubles contres les catholiques, disperser le troupeau, malmener les brebis fidèles à leur pasteur, décréter que chacun devait adopter leurs croyances théologiques, ils ne purent rien et dépensèrent vainement des forces qu'ils eussent mieux fait de tourner contre les barbares, car déjà, autour de l'immense colosse paralysé et agonisant, le cercle de la barbarie se rétrécissait déplus en plus. Le peuple chrétien d'Egypte resta indissolublement attaché à la foi de Nicée qui était celle de son patriarche ; il lutta contre les empereurs et leur despotisme maladroit sans jamais faiblir^ et finalement il sortit victorieux de cette lutte à jamais fameuse dans les annales du Christianisme. De temps en temps, il se voyait soutenu dans sa résistance par l'apparition presque fantastique d'hommes descendus des montagnes ou venus du désert, surpris qu'il y eût encore des gens qui bâtissent des maisons et qui s'attachassent à gagner les biens de la vie. Ayant appris par le ministère des anges, disaient-ils^ que la foi était en péril, ils venaient rendre un public hommage à leur patriarche et porter au peuple le secours de leur vue plus encore que de leur parole. Par leur aspect ascétique, leur visage émacié, leurs vêtements extraordinaires et les récits mer-

veill^'ux que l'on répandait déjà sur leur vie, ils faisî^iei * plus pour la défense do Torthr^^xie, malgré leur peu de science ou leur complètt x^norance, que les traités les plus adroits des plus Savants docteurs. Tant il est vrai que la vue 'exemples vivants a toujours sur les masses un effet bien plus grand que les discussions les plus savantes et les expositions les plus philosophiques.

La terre noire d'Egypte n'était pas en effet la seule à produire de ces moissons spirituelles de chrétiens fervents ; le désert avait fleuri, des arbres y avaient poussé qui devaient servir de colonnes à l'édifice entier du Christianisme. Dans des régions impraticables et sans eau, la gloire du Seigneur s'était montrée radieuse et éblouissante, comme dans le sanctuaire le plus beau et le plus merveilleux du monde. A l'Orient, sur les bords de la mer Rouge, Antoine et Paul vivaient non loin l'un de l'autre, le premier entouré de disciples fervents, visité à chaque instant par de nombreux pèlerins que fascinaient les merveilles répandues à son sujet ; le second ignoré de tous et ayant conservé la virginité de sa solitude jusqu'à la veille de sa mort. Les chemins que l'homme avait désappris et livrés aux animaux sauvages se repeuplaient, et les bêtes féroces s'adoucissaient dans ce nouvel Eden bien différent du premier, mais où ces sages du monde renouvelé avaient ramené les beaux jours de la première existence humaine. A l'Occident, les déserts de Scété et de Mtrie, la vallée des lacs Natrons se peuplaient

de pieuses colonies et le nom de Macaire devenait tout aussi '•'^lèbre que celui des Antoine :et des Paul. L&^oaiix salées et fétides de ce terrain aride et brdlant devenaient douces et rafraîchissantes, la solitude 'effraya plus personne et bientôt une ville entière^ remplie de moines menant sur terre une vie angélique, s'éleva où l'homme ne venait qu'en passant pour y trouver une substance nécessaire aux besoins de sa civilisation. Cette ville sainte est demeurée jusqu'à nos jours, bien déchue de sa splendeur primitive, ayant passé par des alternatives effrayantes, persécutée à outrance, mais témoin toujours vivant d'un des phénomènes les plus curieux, les plus extraordinaires et les plus grandioses du sentiment religieux dans l'humanité.

De ces deux points extrêmes des montagnes qui resserrent et étreignent l'Egypte, le courant du monachisme avait remonté le fleuve aimé de tous, et s'était porté vers la Thébaïde. De chaque côté de la chaîne montagneuse, entre les monts et la plaine, il existe une bande sablonneuse, aride, inhabitée, qui touche à la vallée fertile et qui met côte à côte la plus belle végétation et la plus grande aridité; très étroite parfois, elle n'atteint jamais plus de mille pas en largeur. Sur ces iDandes désertes que nous nous sommes habitués à nommer bien improprement le désert de la Thébaïde, une foule de monastères, de laures ou d'ermitages s'étaient bâtis comme par enchantement : une multitude presque innombrable de cénobites

OU de solitaires avaient élu domicile, ou même s'étaient retirés dans les tombeaux que leurs aïeux s'étaient élevés à grands frais dans la religieuse pensée que les u maisons d'éternité » doivent être plus belles et plus ornées que les simples hôtelleries où séjourne quelque temps le mortel voyageur. De Scété jusqu'à Siout. de Siout jusqu'à l'antique Syène. la Haute Egypte qui, à l'époque de la persécution de Dioctétien ne semble pas avoir compris un très grand nombre de chrétiens et où nous trouverons, au cours de cette histoire, le paganisme en honneur, la Haute Egypte devenait le théâtre des actions les plus vertueuses, des macérations les plus fantastiques et des prodiges les plus éclatants. L'histoire ecclésiastique nous a conservé les noms d'un certain nombre des Pères de la Thébaïde, comme on les nomme d'ordinaire. Parmi ces pères, nul ne fut plus célèbre que Pakhôme, païen d'abord, baptisé presque de force et devenu ensuite l'un des fondateurs de monastères dont la gloire et la renommée remplissent encore le monde chrétien. Dans le chœur des abbés et des moines égyptiens, Pakhôme mérite une place à part: c'est une figure remplie de douceur, humble etpieuse, exempte dece fanatisme aveuglequenous trouverons en Schnoudi. Il fait penser aux figures virginales des vieux maîtres italiens, respirant l'humilité et semblant vouloir fuir le nimbe de gloire dont leur tète est entourée.

Dans l'immense poussée qui portait les habitants d'Egypte vers la vie religieuse, les femmes

eurent aussi leur rôle : la faiblesse de leur sexe, mise tant de fois en avant, ne sembla pas un obstacle aux yeux de certains chefs d'ordre religieux. L'Egypte antique avait connu des reclus et des recluses : l'Egypte chrétienne ne resta pas en arrière. La situation légale de la femme en Egypte avait toujours été sur un pied d'égalité avec celle de l'homme : les femmes jouissaient des mêmes droits que leurs maris, elles étaient bien loin de cet état de servage brutal que leur apporta depuis l'invasion musulmane. Leur position ne changea pas du fait du Christianisme dont les doctrines devaient tant servir à relever la moralité publique. Il ne doit donc pas être étonnant qu'en Egypte la femme ait tenu à honneur de faire dans les voies de la vertu et du renoncement tout ce qu'elle voyait faire à l'homme. Antoine, ni Paul, ni Macaire n'admirent les femmes à partager la vie monacale : il y eut cependant à leurs côtés des exemples éclatants de vertu féminine. Au contraire dans la Haute Egypte, Pakhôme n'avait pas plutôt fondé son célèbre monastère de ïabennisi qu'il dût en bâtir un pour les nombreuses sœurs qui venaient consacrer leur virginité au roi de la terre et du ciel. On prit les plus sages précautions pour empêcher que le voisinage des deux sexes ne devint une cause de scandale : un frère ne pouvait être admis à voir l'une des sœurs en particulier que lorsque les glaces de l'âge interdisaient tout soupçon ; si quelque plus jeune religieux avait besoin de parler à l'une des

sœurs habitant le monastère voisin, il devait en prévenir son supérieur qui lui même avertissait la mère générale du couvent féminin, et alors, si le besoin était réel, la sœur demandée apparaissait accompagnée de sa révérende mère et d'une autre de ses compagnes. Il devait sans doute arriver plus d'une fois que ces barrières fussent franchies par les désirs de la chair : nous en trouverons des exemples, mais à Tabennîsi ces cas furent plus rares qu'on ne pourrait d'abord se l'imaginer. Hommes et femmes, au temps de la première ferveur monacale, pensaient surtout à leur salut ; leur vie se passait plus dans les rêves que dans la réalité, au ciel que sur la terre. Sans doute le monachisme n'arriva pas d'un seul coup à sa perfection, nous assisterons même à ses progrès ; mais dès cette époque il était bien près d'avoir atteint sa complète croissance.

Pendant que les solitudes se peuplaient, que les déserts fleurissaient, donnant au monde le spectacle d'une efflorescence inouïe, que les deux sexes luttaient entre eux à qui l'emporterait de prodiges et de mortifications, l'Egypte était devenue chrétienne presque toute entière. Assez longtemps elle semble être restée en dehors du mouvement qui emportait le vieux monde vers le Christianisme : la pure morale de ses antiques habitants, la croyance profondément monothéiste qui fut la sienne pendant un grand nombre de siècles, l'habitude du sacrifice de sa volonté que les reclus et les recluses, c'est-à-dire les so-

HISTOIRE DE SCHNOUDl 9

Il (aires des deux sexes, avaient acclimatée dans lu vallée du Nil, rintiltration des doctrines juives, sourde d'abord et devenue presque un envahissement, toutes ces circonstances rendaient la diffusion du Christianisme en Egypte plus difficile et plus lente, parce qu'elles la faisaient moins nécessaire. En Egypte les âmes étaient beaucoup moins qu'ailleurs atteintes de cette soif de changements religieux, parce que les dieux nationaux des Egyptiens, même à cette époque de décadence, ne leur représentaient rien que de grand et de vertueux. Sans doute le monothéisme avait dû céder la place au polythéisme, les symboles poétiques dont on avait voilé les diverses perfections de la divinité étaient devenus des dieux réels au toucher vulgaire et grossier de l'imagination populaire ; mais ces dieux étaient plutôt regardés encore comme des hypostases divines que comme des dieux indépendants les uns des autres ou moins puissants les uns que les autres. En tout cas, aucun des dieux du panthéon égyptien n'était perdu d'honneur et couvert des crimes les plus honteux: la morale pure dont Ptah-hotep avait rédigé le code plus de trois mille ans avant notre ère était toujours en vigueur sous les empereurs romains.

Les commencements de l'église d'Alexandrie sont obscurs et les légendes à ce sujet diverses. La tradition la plus commune veut que l'évangéliste Marc ait été le fondateur de l'église chrétienne dans la ville d'Alexandrie, et que la population me-

langée de cette grande ville ait reçu la bonne nouvelle de sa bouche. S* Marc serait ainsi le premier anneau de cette longue chaîne de patriarches qui se déroule encore de nos jours. On ne parviendra peut-être jamais à éclairer suffisamment cette obscure question. Les documents l'ont et feront toujours défaut sans doute. Mais si l'on ne peut déterminer l'époque à laquelle la prédication chrétienne fit son entrée en Egypte, il est cependant possible d'affirmer que, si la bonne nouvelle n'avait pas été semée en Egypte à la fin du premier siècle, elle avait déjà produit des fruits dans le premier quart du second siècle. En effet, dès cette époque, le Gnosticisme a répandu ses doctrines, il a fait des prosélytes : doctrines et prosélytes supposent des chrétiens, car Basilide et Yalentin faisaient usage des évangiles et cette circonstance prouve assez qu'ils s'adressaient à ceux qui connaissaient déjà ces premiers livres de l'idée chrétienne, puisqu'ils appuyaient leurs doctrines sur les paroles de Jésus-Christ. Dès le milieu du second siècle, Alexandrie contenait assez de chrétiens pour que l'on pût faire monter dans la chaire du didascalée de cette ville des docteurs qui consacraient leurs éloquentes leçons à la défense de la foi nouvelle. Dès lors, on accourut en foule dans cette ville fameuse pour y apprendre combien la doctrine chrétienne était supérieure aux systèmes des plus grands philosophes : les noms de Pantène, de Clément, d'Origène, demeureront à jamais célèbres dans l'histoire du Christianisme : ils ont

HISTOIRE DE SCHXOLDI 1 1

été les premiers qui tentèrent de christianiser les doctrines de Platon. Sous le règne de Théodose le Grand, Didyme l'aveugle attirait encore de nombreux disciples avides d'assister à ses leçons, de recueillir de sa bouche la science chrétienne alliée au platonisme et parée de tous les ornements que Ton pouvait emprunter à la Grèce sans renoncer à l'évangile.

La ville d'Alexandrie reçut donc de très bonne heure probablement la prédication clirétienne ; mais le reste de l'Egypte ne semble pas avoir mis beaucoup d'empressement à recevoir les nouveaux enseignements. Pendant la persécution de Dioctétien , la Haute Egypte, à partir de la ville moderne de Qéneh, ne fournit de martyrs qu'à Louxor à Erment et à Esneh : dans le nome d'Akhmim les temples païens étaient nombreux et le culte polythéiste s'exerçait publiquement. L'élément grec de la population, surtout avait conservé son ancienne religion : il devait échapper assez longtemps encore aux tilets du Christianisme. Les descendants de l'antique race égyptienne, pour les raisons énumérées plus haut, après avoir quelque temps regardé avec assez d'indilFérence la nouvelle religion, se précipitèrent tout-à-coup en masse vers la foi chrétienne : le spectacle des martyrs et la persécution furent les principaux agents de leur conversion. Mais en adoptant la foi nouvelle, ils ik* renièrent pas les doctrines de leurs ancêtres ; sans doute les ibis sacrés disparurent, on ne nourrit plus de crocodiles dans les temples, on ne recher-

cliaplus autant les Apis, on ne montra plus des serpents ou des lézards aux curieux qui cherchaient la divinité dernière le voile des naos sacrés ; mais ni Osiris, ni Ammon, ni Isis, ni Horus ne perdirent leur ancienne popularité. Anubis continua toujours de conduire les âmes des défunts àleur juge suprême : Thoth ne perdit jamais ses fonctions de greliier divin : nous en trouverons un exemple frappant dans cet ouvrage. L'enfer clirétien ne changea point l'enfer égyptien : ce fut toujours l'Amenti à l'Ouest du ciel, avec ses lleuves de feu pour punir à jamais ou pour puritier les âmes coupables. Dans les œuvres de polémique contre ridolàtrie, tous les coups sont portés contre le polythéisme grec ou romain, pas un seul contre les anciens dieux du pays ; on n'a pas assez de sarcasmes contre Jupiter et ses nombreux adultères, contre les scandaleuses amours de Mars et de Vénus, on ne rit jamais assez de rinlirmité de Vulcain et de ses mésaventures ; mais sur l'inceste d'Isis et d'Osiris on garde le silence. Les noms d'Ammon. de Rà. de Khem, de Bès, d'IIorus lils d'isis se retrouvent à chaque instant sous la plume des écrivains coptes ; personne ne voyait de mal à s'appeler Sérapamon, Ilorsiési, Pakliôme, Visa, etc. On amis Pakliôme sur les autels, et son nom est cependant le même que celui du dieu ithyphallique, de ce dieu que nos apologistes modernes citent avec une complaisante horreur alin démontrera quel degré d'épouvantable obscénité était descendu le sentiment religieux en Egypte.

HISTOIRE DE SCHNOtJDl 1 o

Les autres noms ont tous été portés par des per-^ sonnages que l'on entoure du plus grand respect. Peut-être sont ils encore portés au fond de quelque village de la Haute-Egypte. Au dire des historiens arabes, on a longtemps continué d'honorer le Nil par des sacritices ^ et, de nos jours encore, à la fête de l'Epiphanie, un Copte digne de ce nom ne manque pas d'aller se plonger dans les eaux sacrées du lleuve béni, mélangeant les souvenirs de ses ancêtres, fêtant à la fois la mémoire des bienfaits du Nil et du baptême de Jésus-Christ,

L'Egypte, quoique devenue chrétienne, n'avait donc pas changé lorsque naquit Schnoudi, en l'an de grâce 333, ou pour compter à la manière copte, en l'année des martyrs 49. Elle n'était pas encore arrivée à sa pleine efïïorescence religieuse, mais elle ne devait guère tarder, sous le patriarchal de S^ Cyrille, à prendre la tête du mouvement chrétien. Tous les regards étaient alors tournés vers Athanase le grand : seul il résistait à la puissance impériale, et du fond des Gaules, comme sur le bord du Nil, il gouvernait son église, en chassait les loups ravisseurs. Fort du sixième canon du concile de Nicée ordonnant à tous les évêques de rj^]gypte de suivre en tout et toujours la foi de

1. L'historien Ben-Ayàs assure que ces sacrifices consistaient à précipiter dans le Nil une jeune vierge parée de tous les atours d'une fiancée : ce sacrifice se faisait en grande pompe le 7 juin et aurait été aboli par Amr, l'année qui suivit celle de la conquête. Tout en ne croyant pas trop à ce sacrifice humain, Je ne puis rejeter l'idée mère de ce récit. Les fêtes du Ni! étaient trop populaires en Egypte pour pouvoir être abolies.

leur patriarche, il n'avait rien à craindre, même de son éloignement ; car il connaissait la vénéralion dont étaient entourées en Egypte les décisions du célèbre concile. Kien n'en pouvait ébranler l'autorité, car FEsprit Saint lui-même, racontaiton, avait voulu participer aux travaux de la pieuse assemblée, et par un prodige merveilleux, les Pères qui n'étaient qu'au nombre de trois cent dixsept lorsqu'ils étaient assis, se trouvaient au nombre de trois centdix-huit lorsqu'ils étaient debout. Cette légende colportée en Egypte, adoptée de tous, tellement elle était faite pour plaire à l'esprit égyptien, a peut-être pesé plus dans la balance, lorsque le schisme sépara la chrétienté, que les plus sérieux arguments des défenseurs du monoj)liysisme. Si l'époque du schisme était encore éloignée, on peut assurer que la séparation était déjà en germe dans le canon malencontreux du premier des conciles : nous ne le verrons que trop dans la suite de ce récit.

Lorsque le voyageur qui remonte le Nil a dépassé la merveilleuse montagne de Scheickh Aridi, il doit faire de nombreux circuits, car le fleuve dans son cours capricieux, se rejette tantôt à gauche, tantôt à droite, inclinant tantôt à l'Est, tantôt à l'Ouest. Son lit est parsemé d'îles qui rendent la navigation lente et pénible. L'une de ces îles se nonmie (leziret-Schandaouil, c'est-à-dire île de Schandaouil. Schandaouil est un gros village situé au fond d'un retrait du fleuve. Ce village se nommait autrefois Schénaloli, c'est-à-dire le village

HISTOIRE DE SCHNOL'Dl lo

(le la Vi</nc : c'est là que le septième jour du mois de Paschons, de Tan 49 d(i 1 ère des Martyrs^ naquit un petit enfant auquel ses heureux parents donnèrent le nom prédestiné de Schnoudi (2 Mai 333.) Sa naissance avait été longtemps désirée, car ses parents semblaient avoir perdu tout espoir de revivre en leur enfant, lorsque sa mère Darouba put annoncer à son mari Abgous qu'elle avait senti remuer dans ses entrailles le fruit de leur amour. Ils étaient de pauvres fellahs, travaillant âprement, ne s'accordant aucune douceur, et, grâce à Jeurs privations de chaque jour, ils avaient réussi à amasser quelques pièces d'argent dont ils avaient acheté des moutons. Peut-être possédaientils aussi quelques feddans peu nombreux de cette merveilleuse terre noire toujours disposée à payer au centuple le travail de ceux qui la cultivent. La certitude de sa grossesse fut pour Theureuse Darouba le signal attendu pour prendre les précautions qu'exigeait son état, et, jusqu'au sevrage de l'enfant, elle s'abstint de toute nourriture où il entrait de la graisse, de tout mets qui pouvait lui paraître mauvais, et elle se conforma plus que jamais à toutes les observances légales au sujet des animaux purs ou impurs. ^ Elle formait les desseins les plus grands sur cet enfant qui faisait, battre son sein ; jour et nuit, sa pensée en était

i. Les Coptes, comme les Arabes, ont encore aujourd'hui conservé la pratique de quelques unes des prescriptions mosaïques.

lt> les] MOINES ÉGYPTIENS

occupée. Une nuit qu'elle reposait près de son mari, elle eut un songe qui lui présageait la grandeur future de son enfant : elle vit une femme qui se tenait debout près de sa tête. La dame lui dit : « La paix soit avec toi. Darouba? » Darouba lova les yeux, regarda celle qui lui parlait : la dame avait une croix dans Tune de ses mains et dans Tautre un pain dont elle fit présent à Tépouse d'Abgous. Tout étonnée, celle-ci dit enfin : (( Qui es-tu, Madame ?» — « Je suis celle qui t'aime, lui répondit la dame ; depuis que l'homme de Dieu a baisé ta tête et fa béni, je prie Dieu pour toi ainsi que tous ceux qui m'entourent : un ange, avec une épée brillante, te gardera sans cesse des embûches de Satan, jusqu'à ce que tu aies mis au monde le fruit honnête que portent tes flancs, et qui te sera une bénédiction. Tu l'appelleras du nom de Schnoudi : je ne cesserai de le garder jusqu'à l'heure de sa mort et, quand il aura quitté la terre, son monastère aura une grande célébrité ; de tous côtés les hommes y accourront mener la vie des Anges. » Darouba entendit encore les recommandations de la Dame et les promesses du bonheur que son fils devait lui apporter, car le fruit de ses entrailles ne pouvait être qu'un fils. De son côté, Abgous le fellah qui avait toujours regardé la présence d'un enfant dans sa maison comme la joie de sa vie, eut aussi un songe, la même nuit que sa femme Darouba. Il vit une étoile brillante au-dessus de sa maison : de sa vie il n'en avait vu de plus lumineuse, sinon l'étoile du

HISTOIRE DE SCIINOUDl 17

soir et celle du matin. Comme il était dans tout Tétonnement que lui causait Téclatde l'astre nouveau, il entendit une voix qui lui disait par trois fois : « Cette étoile brillera sur ton fils au jour de sa naissance et sur son monastère jusqu'à la fin du monde. » La pensée des deux époux était ainsi pleine de ce fils qui allait leur naître : le père voyait déjà sa gloire et sa puissance ; la timide mère songeait à le bien garder d'abord, afin que plus tard il lui rendît en retour tous les soins dont elle Taurait entouré ; l'âme du père était ambitieuse, celle de la mère débordait d'affection avant de penser à l'avenir de son fils. •

(]et avenir la préoccupait cependant, comme il préoccupe toutes les mères. Un jour qu'elle descendait au fleuve, seule et teute distraite du monde, portant sur sa tête sa cruche renversée, elle allait la remplir, marchant doucement pendant que sa pensée était toute à ce fils si désiré. Sur la berge élevée du fleuve, elle rencontra une caravane pieuse se dirigeant vers le nord ; c'étaient des moines que le^s affaires de leur monastère appelaient dans quelque ville. Leur chef s'appelait Horsiési : c'était un vrai Israélite, comme autrefois Nathanaël ; son cœur ne connaissait pas la ruse et n'était pas ouvert à la duplicité. Sa vertu le faisait regarder comme un ange sur terre, et il était favorisé des communications divines. Il allait, monté sur son âne, lorsqu'il rencontra Darouba ; aussitôt il sauta à terre, courut à l'humble femme, la baisa trois fois au front, la bénit de toute

i8 LES MOINES ÉGYPTIENS

l'ardeur do son âme et lui dit : « Que le Seigneur fasse croître ce fruit qui sera pour toi une gloire éternelle. » Darouba fut sans doute bien étonnée : mais les frères qui accompagnaient Horsiési le furent encore davantage. Ils lui reproclièrent son action incroyable : u ?se sais-tu pas, luidirent-ils,que c'est une femme que tu regardes ? et tu n'as nulle raison pour le faire. » — u Vive Dieu, mes frères, répondit Horsiési ; de cette femme sortira un sel qui assaisonnera tout bommc fidèle et qui perdra tous les hypocrites. ^ » Et l'un des frères qui était un homme de Dieu, prudent et sage, contirma la parole d'Horsiési ; il avait vu un ange qui entourait Darouba d'une garde vigilante, une épée nue à la main ; il avait même entendu les paroles que l'Ange avait adressés.à Horsiési qui lui-même n'y avait pas pris garde. Et leurs compagnons surpris n'avaient rien trouvé à répondre, sinon : « Gloire soit éternellement à Dieu ; certes il nous a donné des Pères saints. » Et l'un d'eux ajouta : <( Oui, en vérité. Dieu a béni notre siècle. »

Cette rencontre impressionna vivement Darouba : elle en rêvait la nuit et son imagimation pieuse la décorait de circonstances mystérieuses qui entretenaient son esprit dans une sorte d'extase de délices amoureuses dont son fils était l'unique objet. D'ailleurs ce ne sont pas les seules prodiges

1. Je ne me porte pas garant du bon goût de cette image : je prie le lecteur de vouloir bien être persuadé qu'elle n'est pas de moi.

HISTOIRE Ï)E SCHNOUDl 1 ô

dont on entoura la naissance de Schnoudi ; d'autres présages tout aussi surprenants ont, après la mort de Schnoudi, indiqué à ses panégyristes quelle avait été la naissance de ce grand homme. Sans doute le grand archevêque d'x\lexandrie, Athanase, dans les visites pastorales qu'il étendit jusqu'aux extrémités de l'Egypte, comme nous le savons par ailleurs, * passa près du village de Schénaloli : on rattacha du moins plus tard à Tune de ces visites la révélation qu'aurait eue des destinées de l'enfant le grand adversaire de TArianisme. Au plus fort de ses luttes contre les hérétiques amis de la nouveauté, Athanase serait monté jusqu'à x4.khmim : sous ses pas les villes et les villages se convertissaient comme par enchantement. Son séjour dans la ville de Panopolis fut marqué par la ruine d'un temple de cette ville qui, au dire du panégyriste-biographe, se nommait Mîtros. ^ Ce temple était une cause de scandale et de chute pour un grand nombre des habitants du pays. La nuit, l'archange Michel en personne, au milieu d'une gloire immense, apparut au grand archevêque : « Paix à toi, lui dit-il, et salut de la part de mon Maître : que Jésus le Messie t'accompagne toujours. Sois sans crainte, je suis à tes

1. La vie copte de Pakhôme est formelle à ce sujet, et c'est dans l'un de ces voyages que Pakhôme fut ordonné prêtre malgré lui.

2. Je ne connais pas autrement ce temple. J'ai cherché si la tradition locale n'en aurait pas conservé quelque souvenance, mes recherches n'ont pas abouti. "' "

côtés : suis-moi, et je te montrerai la force de mon Maître, la puissance des prières des bienheureux et de tes implorations saintes. » EtMichell'ayant conduite l'un des angles du temple, lui dit : « Etends tes mains en forme de croix, vois et admire. » Aussitôt il tira une épée flamboyante, il étendit sa main vers les quatre angles de l'édifice, et soudain le temple s'abîma tout entier, rasé jusqu'au sol. Le feu consumma tous les impurs qui s'y trouvaient alors renfermés. A la vue de ce qui venait d'avoir lieu, Athanase, leva les mains au ciel et dit : « Tu es bon et juste, ô Seigneur, et tes jugements sont éternellement vrais ! » Puis se prosternant aux pieds de l'archange : « Sois le bienvenu vers moi aujourd'hui, dit-il ; tu as réréjoui ma solitude : tu m'as fait une grande charité, ô bon médecin, et tu as jugé cette ville avec équité, ô fidèle gardien du ciel et de la terre ! » L'archange répondit : « Tu as bien parlé, ami des saints : écoute-moi et je te dévoilerai l'avenir. Dans trois jours, les gens de ta ville viendront te trouver ici et découvriront que tu es l'honnête et fidèle pasteur : les habitants de cette ville te traiteront alors avec beaucoup de respect ; quand ils t'auront reconnu, ils t'entoureront de tous les égards possibles et tu leur apprendras quels sont leurs devoirs envers le Seigneur. On te conduira ensuite vers Alexandrie dont les habitants sortiront à ta rencontre pour te dire : « Bonne soit ton arrivée vers nous ! vraiment nous sommes heureux de ta présence et de ta vue. ô pasteur bonne-

te qui diriges tous les nomes de l'Egypte ! » Et tu leur apprendras les paroles du Dieu vivant. Les hérétiques entendront alors parler de toi et des grâces que Dieu t'aura faites : ils se disperseront un à un. Et lorsque tu te seras assis sur ton trône, un enfant naîtra sur terre, dans le village de Scliénaloli : on appellera cet enfant du nom de Schnoudi, ce qui veut dire le fils de Dieu, Il naîtra le septième jour du mois de Paschons ; et nonseulement en ce jour, mais encore à la même heure, je partirai avec toi vers le Seigneur. Et au moment où naîtra Schnoudi tu dédoubleras pour lui ton âme, car il en est digne, ainsi que dans Fancien temps le prophète Elie dédoubla son âme en faveur d'Elisée le prophète. A l'endroit où naîtra cet enfant on élèvera une église : le fils de Dieu lui-même y viendra souvent. La renommée de cet enfant se répandra dans le monde entier ses miracles parviendront jusqu'à l'empereur : ce sera un grand prophète et, de son temps, les hérétiques seront réduits à un très-petit nombre. Un grand nombre d'hommes seront sauvés par lui. Dans son monastère la lecture des livres saints sera continuelle : je me présenterai souvent à lui, je le consolerai de ses efforts et de ses peines, car il ne viendra plus au monde de prophète semblable à lui et sa fidélité, son amour, sa religion, sa patience le feront élever au-dessus de tous les saints. Les hommes le choisiront à l'envi pour père et pour frère ; la vierge, mère de Dieu, l'appellera Ami de mon fils : sa descendance spirituelle

se perpétuera jusqu'à réternité. Et maintenant que la paix soit avec toi : sois sain et sauf par la vertu de la Trinité sainte ! » Et l'archange disparut aux yeux du patriarche émerveillé.

Nul doute que si Athanase eut appris que son esprit devait se reposer sur l'enfant qui allait naître et que lui-même dût revivre en Schnoudi, il n'eût été rempli d'une sainte joie et n'eût oublié les amertumes de sa vie ; mais nous sommes ici en présence d'une fraude pieuse. Certainement celui qui a doté Tenfant de l'àme du grand Athanase avait une grande dévotion pour Schnoudi ; mais il ne serait pas regrettable qu'il eût aimé la vérité d'un amour plus dégagé de toute préoccupation filiale. A l'en croire, Schnoudi serait né le jour même, à l'heure même où s'éteignait Athanase, alors qu'il avait déjà quarante ans sonnés. Certains passages de sa narration laisseraient entendre qu'il s'agit dans son récit de la disparition momentanée d'Athanase sous la persécution de César Julien l'apostat ; mais cette dernière fuite d'Athanase ne précéda que de très peu sa mort. Les traditions locales de la ville d'Akhmim ont été maladroitement rattachées à la naissance de Schnoudi : on eût mieux fait de les rattacher à r heure où il devait succéder à son oncle dans la direction du monastère.

Si l'enfant de Darouba ne naquit pas Tannée de la mort d'Athanase, sa naissance eut bien lieu au jour où plus tard le grand patriarche devait sortir de la vie. c'est à dire le 2 mai 333. Le jour de

msrOlRE DE SCHNOL'Dl 23

cette naissance fut un heureux jour pour les parents :Abgous fitun grand festin à sa famille et à ses amis ; il ne pouvait trop se réjouir, car, comme il le disait, Ja meilleure part lui avait été accordée. Rien ne nous apprend quels furent les pensées et les sentiments de la mère : sans doute elle repassait silencieusement en son cœur toutes les bonnes paroles qu'elle avait entendues et toutes les merveilles écloses dans sa propre imagination. Elle dut prendre le plus grand soin des premières années de cet enfant si désiré, né sous la plus brillante des étoiles, annoncé par tant de présages, révélé si souvent à son àme aimante. Aussi le nom qu'on lui donna lui convenait bien, c'était le fils de Dieu autant que d'Abgous et de Darouba. ^ Selon la coutume des mères égyptiennes, elle dut allaiter elle-même son fils pendant près de trois années : ce n'était pas en vain qu'en ses rêves elle avait promis à la reine du ciel de s'abstenir de tout ce qui aurait pu compromettre la frêle existence qui faisait le bonheur de sa vie.

Nous ne savons rien de spécial sur l'enfance proprement dite du petit Schnoudi, sinon qu'il croissait également en âge et en sagesse, comme autrefois l'enfant Jésus. Gela nous suffit pour penser que les jours heureux de l'enfance s'écoulèrent pour lui, comme pour les autres enfants de

1. Ces deux noma sont certainement égyptiens et dois^ent être authentiques. Le premier veut sans doute dire : Le Pasteur, ou peut-être : l'élevé. Le nom de Darouba est celui de la déesse de la moisson.

son âge ol de sa race, à jouer, à courir nu pieds, | à suivre les animaux domestiques, monté sur quelque âne patient ou même sur quelque bu file domestiqué. Il ne faut pas être bien riche en Egypte pour posséder un àne ou l'une de ces vaches noirâtres, aux poils longs et rares, qui semblent particulières au pays : les moutons sont la marque d'une plus grande aisance et les 'parents du jeune Schnoudi possédaient des moutons en assez grand nombre pour qu' ils fussent obligés d'en confier la garde à un berger, vieux domestique de la famille. Sans le moindre doute, Schnoudi accompagna souvent sa mère au fleuve, alors qu'elle descendait sur ses bords remplir la cruche qu'elle posait ensuite droite sur sa tête, marchant sans encombres, baignée de lumière et dessinant au loin, sous les longs plis de sa robe flottante, cette forme aérienne si gracieuse et si poétique. La mère l'avait trop vivement désiré et attendu pour l'abandonner le moins possible, elle Faimait d'un amour trop grand pour se priver des douceurs de sa compagnie. Les parents d'ailb'urs semblent avoir été pénétrés d'admiration pour leur fils dès son plus bas âge : ses premières paroles fut avidement recueillies par eux, et lorsque son intelligence commença de se manifester, le père et la mère s'extasiaient sur sa beauté, sa grâce, et sur les mots spirituels qui s'échappaient de ses lèvres enfantines. Le vieux berger lui-même fut pris aux charmes de l'enfant, il voulut s'assurer le plus possible sa compagnie. Schnoudi devait

HISTOIRE DE SCHNOLDl 2o

avoir alors à peu près huit ans. La chose fut difficile à obtenir : le berger fit valoir ses raisons, mais la mère ne consentait pas à se séparer de son fils. Cependant le père se montrait moins difficile et le berger finit par lui dire : « Laisse-moi prendre le jeune garçon, il m'aidera à paître les brebis et je t'abandonnerai une partie de mon salaire. Tu vois que je suis fatigué ; prenez donc pitié de moi, toi et sa mère, car je suis seul au monde, je n'ai personne qui compatisse à mes souffrances, personne que Dieu et vous, et toute ma vie je vous ai servis. » Ce langage touchant émut le cœur de Darouba, car elle n'aimait pas à voir l'affliction d'autrui ; elle dit au berger : « Je te le confie, mais à une condition ; tu me le renverras chaque soir, car c'est mon fils unique et je vois que Dieu est avec lui. » Le berger emmena le jeune garçon après avoir bien promis de le renvoyer chaque soir à l'affection de sa mère. Cette vie au grand air et au soleil réchauffant de l'Egypte dut influer sur le tempérament de Schnoudi : le sang vigoureux du fellah dut être fouetté par ces souffles vivifiants du nord vers lesquels a toujours aspiré l'Egypte. Cette vie pastorale fut peut-être l'une des causes de son étonnante longévité. Ce fut aussi le temps oii il se trouva en rapport direct avec la nature, au milieu d'une végétation toujours renouvelée sur les bords du fleuve béni. Il semble que les bienfaits du Nil frappèrent vivement sa jeune imagination, car toute sa vie il fut préoccupé de l'inondation et de ses effets bien-

2li LES MOINES ÉGYPTIENS

faisants. Peut-être dans sa naïveté enfantine ie prit-il pour quelque dieu caché dont la colère ou les largesses se manifestaient aux mortels par des eaux trop abondantes, trop parcimonieuses ou se contenant dans les limites qui assuraient la fertilité au pays d'Egypte : les anciens sages de la terre noire l'avaient ainsi re2:ardé et chanté, et sans doute Darouba raconta plusieurs fois aux oreilles charmées de son enfant quelques-uns de ces récits populaires où le Nîl se trouvait toujours mêlé. Schnoudi nous parait avoir souvent erré sur ses bords enchanteurs, suivant ses brebis, regardant couler l'eau, contemplant les jeux radieux de cette multitude d'oiseaux aux brillants plumages qu'on y voyait alors, se préservant avec soin de la vue des monstres écailleux, de ces crocodiles redoutés qui foisonnaient dans ces parages ; le spectacle des champs toujours verdoyants, les parfums sains et forts qui s'exhalaient des trèfles et des blés devaient plus tard lui revenir à la mémoire et troubler ses rêves solitaires. Mais pendant son heureuse enfance, il ne pensa qu'à jouir de sa liberté de sensations, qu'à remplir ses poumons des souffles vivifiants et parfumés de la brise qui avait traversé le désert. Combien dura cette heureuse inconscience de la vie à son début? nous ne savons. Le berger renvoyait chaque soir l'enfant à la maison de ses parents. Peut-être l'enfant y retourna-t-il d'abord ; mais bientôt le fleuve exerça sur lui une attraction plus forte que la maison paternelle : au lieu de retourner à la maison,

HISTOIUE DE SCHNOt m 27.

le jeune Schnoiidi à peine congédié par le vieux berger se dirigeait vers Fun de ces nombreux canaux ou étangs où Ton réservait Feau pour les irrigations. Sur le bord se trouvait un sycomore qui le cachait aux yeux. Là, Fenfant se plongeait dans Feau jusqu'au cou, levant les mains au ciel, et, quoi qu'on fût au mois de décembre, il priait toute la nuit. Qui priait-il? Son esprit devait être encore dans les ténèbres de F ignorance, il connaissait le nom de Dieu sans avoir été initié aux arcanes mystérieux du dogme cbrétien, ce qu'on ne commence à faire que dans les écoles, et Schnoudi n'y avait pas encore posé le pied. Peutêtre sa jeune imagination en travail avait-elle identifié le Créateur et la créature, et adressait-il sa prière à la manifestation de labonté divine autant qu'à l'Etre bon lui-même. Quand les raies lumineuses et rouges de Faube annonçaient dans le ciel que l'astre du jour allait inonder la terre de sa lumière, le petit Schnoudi sortait de l'eau et s'en retournait à F endroit où le berger avait parqué ses moutons pour la nuit.

Une pareille conduite ne dura pas longtemps sans exciter les griefs de la mère. Toutes les fois que Fenfant ne rentrait pas à la maison, Darouba inquiète allait trouver le berger et lui faisait les plus amers reproches : « Pourquoi, lui disait-elle, pourquoi ne renvoies-tu pas mon fils à la maison vers le coucher du soleil? Ne sais-tu pas que je tremble qu'il ne lui arrive quelque mal, s'il tarde trop longtemps près de toi. » Et la pauvre

mère devait inonder de folles caresses la tête de l'enfant. Et le berger répondait toujours : « Mais je vous le renvoie chaque soir, votre fils bien aimé. » Si la mère interrogea son lîls, celui-ci dut trouver quelque explication dans son esprit déjà fertile en ressources. Après plusieurs scènes du même genre, le berger se dit sans doute que si Darouba se contentait des explications du jeune garçon, il saurait, lui, ce quedevenait l'enfant pendant la nuit. Un soir il le suivit h son insu: il vit qu'au lieu de se diriger vers le village, le petit wScbnoudi s'en éloignait et tournait ses pas vers un autre endroit. Le suivant toujours, il le vit arriver près du canal ou de l'étang, se plonger dans l'eau, lever les mains au ciel et prier. Les branches du sycomore cachèrent à l'enfant la surveillance du berger: celui-ci après avoir vu ce que faisait le petit garçon et Tavoir entendu prier en ces termes : « Mon Dieu, je te remercie, dirige-moi selon ta volonté », s'en retourna tranquillement près de ses brebis. Le lendemain au matin, le père tout courroucé, vint réprimander leberger : ((Pourquoi, lui dit-il, n'as-tu pas renvoyé l'enfant à la maison hier au soir? »Et leberger répondit: « Ya, emmène ton lils. je ne suis pas digne qu'il reste près de moi. » Et il raconta au père ce qui était arrivé la veille. Le père tout pensif emmena son fils ; il raconta à la mère ce qui s'était passé, et l'heureuse mère dut sans doute trouver dans cette conduite étrange de son enfant la confirmation du bonheur qu'elle rêvait et pour lui et pour elle.

Plus tard le berger raconta aux frères du monastère de Schnoudi qu'il avait vu les dix doigts de l'enfant briller comme dix flambeaux éclatants, (fuen même temps il avait respiré des parfums sans pareils et tels qu'il n'en avait plus jamais respires de sa vie.

Cette pieuse aventure dut avoir lieu dans le courant du mois de janvier de l'année 442 : elle» appela l'attention des parents sur la conduite de l'enfant. Il allait avoir neuf ans : c'était l'âge où d'ordinaire les enfants que l'on destinait à recevoir quelque instruction commençaient à fréquenter les écoles ; la mère devait donc se décider à se séparer momentanément de son enfant chéri. Le choix d'une école avait aussi son importance et nul doute que l'affection de la mère ne fit encore pencher la balance. Darouba avait un frère, nommé Bgoul : ce frère était un homme vénéré dans tout le pays d'Akhmim. Il était le supérieur d'un monastère florissant situé près des ruines de la ville grecque d'Athribis, au milieu de la bande sablonneuse qui court entre la montagne de ce nom et la plaine. A ce monastère, comme autrefois aux antiques collèges sacerdotaux de l'Egypte, était attachée une école. La mère se dit que là son fils serait sous la surveillance de son frère, qu'elle serait ainsi plus rassurée sur le sort fait à l'enfant et il fut décidé qu'on l'y mènerait sans plus tarder. Peut-être aussi avait-on voué Schnoudi à la vie monacale ; mais rien n'est moins sûr. Ces réflexions prirent dix jours. Au bout des dix

3U LtiS 3101NES ÉGYPTIENS

jours. Abgous prit sa femme et son enfant, ils se mirent en marche vers leur but et arrivèrent sans doute dans la même journée au monastère de l'oncle HgouL distant d'environ sept ou huit lieues du village de Schénaloli. L'enfant avait laisse le village natal, la maison paternelle pour n'y plus revenir. En eût-il le pressentiment et ses yeux s'humectèrent-ils de larmes ? Il n'y a pas lieu de le croire: ni les pensées de sa vie postérieure, ni les actions de sa jeunesse ne le laissent supposer. Le frère de Darouba reçut son neveu avec joie : dès le premier instant il fonda sur lui des espérances quel'avenir devait pleinementjustilier.Lepèreetla mère furent sans doute bien traités dans la partie du couvent réservée aux hôtes. Ils s'entretinrent avec Abba Bgoul de Tenfant qui leur tenait tant au cœur : il fut convenu que lejeuneSchnoudi resterait au monastère pendant une semaine, que son oncle Tétudierait et qu'au bout de la semaine le père reviendrait savoir si l'on pouvait raisonnablement compter sur Tintelligence du petit garçon. Ces décisions une fois prises, les deux époux se séparèrent du fruit tardif et béni de leur amour. Dès ce moment il n'en sera plus parlé. Yisa ne prend pas la peine de nous instruire si le père revint, et nous savons seulement par une phase incidente que le] fellah x\bgous vint plus tard se mettre sous l'obéissance de son fils qui le fit hégoumène d'une des nombreuses laures réunies sous son obédience. Quant à la mère il n'en est plus question. Elle s'en retourna sans doute le cœur bien serré, redou-

tant de rentrer dans le vide de sa maison toute pleine de tant de charmants souvenirs ; mais elle dut trouver une grande consolation dans la pensée tant de fois caressée déjà qu'un brillant avenir pour son fils serait le fruit de son sacrifice à elle. Pour une fois l'avenir réalisa les espérances conçues. Que de mères devaient dans la suite des temps agir comme la pauvre Darouba sans être récompensées comme elle ! 11 nous faut la quitter ici, sans savoir si elle vécut assez longtemps pour jouir de la gloire de son lils. Elle dut mourir d'assez bonne heure, car il n'est pas vraisemblable que son mari l'eût quittée avant sa mort, môme pour embrasser la vie monacale. Douce et sympathique figure placée au seuil de ce récit comme le serait une statue de l'iVmour à l'entrée d'une sombre et terrible demeure !

Dès l'entrée de Schnoudi dans le monastère de son oncle, nous nous trouvons transportés dans le monde surnaturel pour n'en presque plus sortir. L'auteur de la vie du grand moine s'est plu à décorer de ses plus brillantes couleurs le récit môme de cette entrée. Selon lui, le jour oii les parents de Schnoudi le conduisirent à son oncle Bgoul, celui-ci était entouré de plusieurs grands personnages de la ville d'Akhmim, venus recevoir de sa bouche les paroles qui mènent à la vie éternelle. Tout à coup, le vénérable Bgoul interrompit son discours et dit à ceux qui l'accompagnaient: « Levons-nous tous, allons au devant de l'archimandrite qui s'approche de nous. » Tous le suivirent,

»'t ils l'oncontrèrent bientôt le jeune garçon avec ses parents. Le jeune Schnoudi s'avança alors vers son oncle et d'une voix* aussi sage que grave, il lui (lit : *( Salut à toi, o pur vieillard : ta grasse vieillesse a poussé comme les rameaux bénis de l'arbre du Paradis : béni sois-tu en toute ta vie. « Les assistants furent grandement émerveillés de ces paroles tombées de la bouclie d'un enfant, ils se demandaient sans doute quel était et quel serait ce jeune garçon, lorsque le vénérable Bgoul prit la main de Schnoudi, la mit sur sa tète et lui dit : « Bénismoi mon père ! » puis se tournant vers ceux qui l'avaient suivi, il ajouta : « Celui dont je tiens la main est engagé à Dieu pour jamais. » On se remit en marche vers le monastère, et à peine se fut-on assis qu'un homme possédé du démon vint aussi s'asseoir près d'apa ^ Bgoul et que le jeune garçon ayant saisi une bêche en frappa Satan, c'est-à-dire le possédé. L'esprit malin, s'écria aussitôt: «Je sors, car je te connais, ô jeune et sage garçon, et je sais les faveurs dont Dieu t'a pourvu: tu m'as brûlé comme avec un charbon et je suis en proie à toutes lesdouleurs dusupplicedu feu. » Et il sortit en etlet, mais Toncle trouva ce miracle intempestif et pria son neveu d'attendre le moment où il pourrait guérir avec opportunité.

1 . l.e mot apa e.-*t un titre (ihonueur dout, avec tout le uioude. jijETUore rori«;ine- Ou a dit qu'il se donnait à tou^ les moine? pourvu qu'ils ne fussent pas novices, il se donnait aussi à tous les ecclésiastiques dun certain ran»;, à des personnages laïques regardés comme saints, même à des enfants, connne ici c'est le cas pour Schnoudi, cas qui n'est pas d'ailleurs isolé.

La première nuit que l'enfant passa au monasj tère, son oncle le fit coucher seul dans une cham- I bre près de la sienne. Les yeux d'apa Bgoul s'ouvrirent pendant son sommeil et il vit un ange du Seigneur qui gardait le jeune et beau garçon pendant la nuit. Cet ange lui apprit les hautes destinées de l'enfant et l'avertit de le revêtir le lende- ; main matin de l'habit monastique. Un aussi grand personnage que Schnoudi ne pouvait être revêtu d'un habit ordinaire, aussi l'ange avait-il pris soin I lui-même de lui en apporter un du ciel, et les différentes pièces de cet habit divin avaient toutes appartenu à de très grands amis de Dieu : la ceinture avait été celle de Jean le Baptiste, cousin du

Seigneur, la robe celle d'Elie leThesbile et le caleçon avait appartenu aux trois jeunes gens ({ue Nabuchodonosor. le roi impie avait fait jeter dans la fournaise. Evidemment revêtu d'un aussi saint habit, Schnoudi. quoiqu'il n'eût pas encore atteint sa neuvième année, devait avancer rapidement dans les voies de la vertu et les prodiges de sainteté ne devaient pas attendre pour lui que les glaces de Tàge fussent venues amortir le feu de la jeunesse. En Orient il est pour ainsi dire de bouton qu'un thaumaturge soit presque toujours prévenu des faveurs divines avant sa naissance, et les prodiges commencent dès son apparition sur la terre: lui-même il en opère dès que ses yeux se sont ouverts à la conscience de la vie. Schnoudi n'échappa pas à cette règle.

Le saint apa Bgoul garda quelques jours encore son neveu près de sa personne avant de le confier k une autre direction. Pendant l'un de ces jours, le saint vieillard reçut la visite d'un autre vieillard non moins saint, appelé apa Bschai. Lorsqu'ils eurent fini leur pieux colloque, les deux saints amis sortirent du monastère, Bschai pour retourner à son couvent situé à une faible distance au nord, Bgoul pour accompagner son ami quelque temps. Schnoudi était de la promenade et mardi ail un peu en avant, courant sans doute d'un coté ou de l'autre, comme il était de son âge. Soudain une voix cria du haut du ciel : « Aujourd'hui apa Schnoudi a été nommé archimandrite de tous les chrétiens! » Apa Bgoul dit à l'oreille d'apa

Bschai: « 0 mon frère, as-tu entendu cette voix céleste? » — « Oui, certes, je l'ai entendue, » répondit apa Bschai. Et les deux amis se répétèrent l'un à l'autre ce qu'ils avaient entendu. Leurs paroles se trouvèrent d'accord ; mais cela ne leur suffit pas, ils voulaient savoir de l'enfant s'il avait entendu comme eux, et l'enfant avoua ingénument qu'il avait entendu une voix céleste criant dans les airs : « Aujourd'hui apa Schnoudi a été nommé archimandrite du monde entier ! » Heureuses gens qui pouvaient ainsi entendre à leur gré le ciel sanctionnant leurs pensées ambitieuses ! heureux auteur qui trouvait une sainte jouissance dans ces pieux mensonges et qui faisait passer le plaisir de ses inventions dans le cœur de ses lecteurs !

Cependant les prodiges éclos dans le cerveau de l'auteur ne sufïisaient pour rendre Schnoudi capable de tenir la haute dignité qu'on faisait peut-être dès lors miroiter à ses yeux ou que tout au moins son oncle ambitionnait pour lui. Archimandrite de tous les chrétiens, archimandrite du monde entier, Schnoudi ne devait point l'être! sa dignité fut réelle, mais elle devait être confinée aux quelques taures qui entouraient son monastère, et son influence quelque grande qu'on l'ait supposée, ne dépassa pas les limites du nome d'Akhmim ou des nomes voisins: seule la renommée de sa vie extraordinaire fut grande et la curiosité qu'elle excita se vit ailleurs qu'en Egypte. C'est ici, 3royons-nous, le moment de faire connaître cet 3ncle qui allait exercer une influence si prépondé-

raniC' sur la vie de Schnoudi, et les lieux où cette vie devait presque entièrement s'écouler.

Cv: serait une erreur de croire que le monachisme en Egypte forma un corps uni et entier. Le souille divin qui poussait les hommes à Tamour de la mortification dans la solitude était individuel. Tout d'abord il ne parut pas nécessaire de fuir au désert : celui qui se sentait attiré à la vie monacale se mettait à l'écart de son village, il vivait seul, entouré de la vénération des âmes pieuses qui ne s'étaient pas senti le courage d'abandonner le monde, ses biens et ses plaisirs. Païens et chrétiens, je veux dire tous les Egyptiens de race, qu'ils eussent ou non embrassé les idées chrétiennes^ étaient également respectueux des saints anachorètes^ car il n'y avait pas que des anachorètes chrétiens, et pendant le règne de Constantin Pakhôme, encore païen, s'était fait moine et s'était concilié l'affection de tous les habitants chrétiens du village près duquel il vivait. Antoine, chrétien de naissance, avait fait ainsi; ainsi, le grand Macaire; le premier ne s'était retiré au désert que pour fuir Taflluence de visiteurs que lui amenaient ses vertus ; le second s'était enfoncé dans la solitude pour échapper aux vexations qu'une calomnie lui avait suscitées. Chacun agissait de même ([uand il croyait avoir entendu la voix de Dieu l'appelant à la vie érémitique, car la vie érémitique fut la première étape des ordres religieux.

Cette vie érémitique eut elle-même deux phases ; car, comme certaines fleurs se trahissent par

HISTOIRE DK SCHNOUDI 37

leur parfum alors qu'elles semblent cachées à tous les yeux, les solitaires se découvrirent à l'arôme de ce qu'on nommaitleurs vertus. L'homme étantde sa propre nature porté à l'imitation de tout ce qui lui semble grand et beau, de nombreuses vocations monacales naquirent au récit de quelques nomades ayant par hasard rencontré les Antoine et les Macaire. Un feu intense brûla les coeurs, on voulut faire comme ces grands hommes avaient fait, car le ciel semblait s'être ouvert pour eux dès cette misérable vie, ou plutôt des misères de la vie qu'ils avaient méprisées ils s'étaient élevés I jusqu'à la condition des Anges. Or quel meilleur moyen pouvait-il exister de parvenir à cet heureux état, sinon d'imiter les maîtres, et comment imiter les maîtres sinon en contemplant leur vie de chaque jour ? Aussi on découvrit les retraites les plus cachées, et les déserts les plus reculés reçurent des habitants. Antoine n'osa rejeter loin de lui ceux qui lui étaient venus de si loin ; il leur permit de se bâtir près de la sienne des cabanes où ils vivaient un à un, ou de se creuser quelque caverne dans le calcaire de la montagne, il condescendit à donner les avis spirituels que lui suggérait sa longue expérience, et c'est ainsi que la vie érémitique entra dans sa seconde phase.

Au nombre des disciples perpétuels ou intermittents du grand patriarche du monachisme fut Macaire qui ne craignit pas de faire deux fois le voyage de Scété à la mer Rouge, pour s'abreuver

aux saints enseignements de celui qu'il regardait comme son pcM'e. Macaire fit faire un pas de plus au monachisme vers le cénobitisme. Il vit bientôt en effet se presser autour de lui une foule d'àmes ayant soif de solitude et de sacrifices. Il les dispersa dans le désert ou le long des lianes de la montagne : mais il eut soin de faire bâtir une grande église ou tous les samedis et les dimanches la synaxe sainte réunissait la multitude des frères. Il avait même établi près de sa cabane particulière une sorte de maison commune d'où l'on tirait les provisions nécessaires que Ton envoyait aux anachorètes enfoncés au loin dans le désert ou la montagne. Le monastère fut ainsi fondé, mais dans le sens propre du mot et non dans le sens dérivé que nous lui donnons aujourd'hui : chacun vivait à part dans sa cabane ou dans sa cellule, travaillait à part, mangeait à part et priait à part : on ne se réunissait que pour l'office divin, le samedi et le dimanche. Cependant tous reconnaissaient l'autorité d'un père commun auquel ils confiaient leurs plus secrètes pensées et dont ils attendaient à la fois la réfection spirituelle et la nourriture corporelle. Ce père commun nommait des officiers chargés de pourvoir à la subsistance de chacun, de vendre les produits de l'ouvrage manuel auquel chacun se livrait à certaines heures, de départir les aumônes avec équité et de j veiller avec une sollicitude particulière aux besoins des infirmes et des malades. C'était toucher de bien près au cénobistime qui devait détro-

HISTOIRE DE SCHNOUDl 39

lier toutes les diverses branches du monachisme ; mais ce n'était pas encore avoir atteint le but, ce n'était pas encore avoir créé ce genre de vie qui par la suite devait s'étendre sur toute la chrétienté et acquérir une puissance immense, se mêler à tous les grands événements religieux et s'immiscer quelquefois dans le domaine du temporel.

L'honneur de cette création revient à la Haute Egypte, et elle est contemporaine de la phase dans laquelle Macaire fit entrer le monachisme. On l'attribue d'ordinaire avec quelque apparence de raison à S* Pakhôme : c'est commettre la même injustice que celle qui a fait nommer Amérique le nouveau monde découvert par Christophe Colomb. Pakhôme ne fut que le continuateur de l'œuvre commencée déjà. Le véritable créateur du cénobitisme, autant qu'on peut l'affirmer avec certitude, est le vénérable apa Palamon, la figure la plus douce de ces figures de moines, toutes plus ou moins hirsutes. Palamon n'avait pas fermé son cœur à tous les sentiments humains, il ; comprenait que le cœur des autres hommes pût s'attacher à l'amour, il n'était dur qu'à lui-même et c'est par cet esprit d'affection spirituelle qu'il fut poussé à réunir autour de lui un certain nombre de disciples auxquels il fit partager sa vie. Le plus fameux de ces disciples est Pakhôme, dont la célébrité a plus que voilé le doux éclat de son maître, Pakhôme relativement humble et modeste, et qui conserva toujours lerefletdes simples vertus de Palamon. Celui-ci ne s'occupa guère d'ordonner la

i-U LKS MOINES ÉGYPTIENS

douce vie que l'on menait autour de lui; il lui suffisait que chacun fût heureux et servît Dieu aveczèle dans les choses essentielles du monachisme. L'ordre régnait cependant et la ferveur était grande; mais cette ferveur n'était taxée pour ainsi dire qu'au minimum et chacun y ajoutait à sa guise. Le théâtre des vertus était petit: il ne put suffire à Pakhôme qui rêvait d'établir la vie cénobitique sur une plus vaste échelle. L'ile des palmiers d'Isis^ Tabennisiou Tabenne, comme nous disons^ fut le lieu choisi pour être la demeure bénie des cénobites. Pakhôme soumit tous ses disciples aune règle, ja première sans doute qui ait été écrite: le perfectionnement qu'il apporta à l'œuvre de Palamon fut si grand qu'on lui en a toujours depuis attribué l'invention. Ce n'est pas ici le lieu de discuter cette règle, car elle ne rentrepas dans notre sujet; mais il faut observer qu'elle fut adoptée en partie par presque tous les chefs de cénobites. Cependant elle ne passa point pour une œuvre de perfection : la vie en commun parut aux anachorètes et aux moines de Macaire une descente dans l'échelle de la sainteté. Les solitaires et les moines de Scété restèrent longtemps aux yeux des auteurs ecclésiastiques en possession de la perfection monastique. Palladius dans son histoire lausiaque accorde à peine quelques lignes à Pakhôme : il ne connaît pas un seul des autres cénobites. Plus tard Cassien. le prêtre de Marseille, n'a que des paroles amères pour ceux qui ont lâchement abandonné le monachisme pour le cénobitisme.

ilISTOlKE DE SCHNOUDÎ i I

Par nue démarcation curieuse, la ville de Sioui, la Lycopolis des Grecs, a été le point de séparation du monachisme sous la forme que lui avait donnée Macaire et du cénobitisme. Jusqu'à Sioutil n'y avait d'abord que des anachorètes et des moines de l'observance de Scété, s'il m'est permis de parler ainsi; depuisSiout jusqu'àSyèn<î, il n'y a plus guère que des anachorètes etdes cénobites. Il serait osé de chercher une raison géographique ou simplement locale à ce phénomène moral : ce qu'il y a de certain, c'est qu'il en fût ainsi et que les réputations qui nous sont arrivées dans toute leur célébrité furent d'abord purement locales et ne sortirent pas des limites de la Haute Egypte. Toutefois les moines de Scété, surpris qu'on pût mener la vie religieuse sans être moines au sens absolu du mot, montaient jusqu'au Sahid pour contempler le curieux spectacle du cénobitisme et se montraient fort étonnés de voir des hommes de grande réputation et de haute sainteté en dehors de leur confrérie. Le jeune Schnoudi était né dans le nome d'Akhmim ; voulant embrasser la vie religieuse, il devait se faire anachorète ou mener la vie cénobitique : la présence de son oncle à la tête d'un monastère de cénobites trancha la question en faveur du cénobitisme.

Apa Bgoul était en effet l'un de ceux qui avaient embrassé les institutions de Pakhôme. La force des choses semble l'y avoir conduit plus que sa propre volonté; la providence lui donna ainsi ce qui lui convenait le mieux sans qu'il le sût. Nous

n'avons que pou do ronseignomonts sur son compto. On avait composé son ologe: c'était sans doute l'œuvre de son neveu; mais par une dérision dusort, il ne nous en est resté que deux feuillets actuellement conservés au musée de Naples. Ces deux feuillets nous en disent assez long pour que nous puissions nous hasarder à esquisser sa vie et son caractère. Il semble que Bgoul, comme tant d'autres, mena la vie érémitique. Sans doute d'autres anachorètes se joignirent à lui, trouvant que sa ferveur était éminente : de nouveaux amants de la vie religieuse se groupèrent autour d'eux et, sans l'avoir cherché ni voulu, Bgoul se trouva le chef d'une communauté. Il était intelligent, il comprit que le cénobitisme de Pakôhmc devait le rallier lui et ses disciples ; mais moins aimant, plus dur d'esprit encore et plus étroit que Pakhôme, il trouva que la règle de Tabennîsi n'était pas l'idéal de la perfection. Peut-être avait-il à diriger des êtres plus grossiers ! Il crut que la dévotion et la ferveur ne devaient pas être laissées à rinitiative particulière : le thermomètre de la vie religieuse lui sembla devoir être élevé. En cela il se trompait, il l'aurait compris s'il eût pu revivre après la mort de son neveu. Au lieu d'être un progrès, sa règle ne fut qu'une décadence, et la cause de cette décadence fut qu'il ne laissa pas assez de jeu au libre arbitre de l'homme et qu'il crut rendre la créature plus parfaite en la privant le plus possible de l'exercice du plus beau don que lui ait fait le Créateur, c'est-à-dire de la raison*

IIISTOIUE DE SCHNOUDI 43

Le lieu choisi par apa Bgoul pour le théâtre de ses œuvres pieuses était sec et aride : il était situé près des ruines de Tantique ville grecque dWthribis, au milieu d'un terrain sans eau. Il fallut d'abord creuser un puits très petit : on cultiva sans doute ce qu'on put de terrain et les habitants des villages voisins subvinrent aux besoins les plus pressants des frères. A mesure que le nombre augmenta on creusa un puits plus grand, et Bgoul qui était industrieux lit planter des arbres, des palmiers et des oliviers, il créa un jardin potager où l'on ne cultiva d'abord que quelques légumes ordinaires. Fort heureusement pour la communauté naissante, la charité de leurs voisins ne s'attiédit pas et les provisions furent toujours assez abondantes pour nourrir le monastère. La nécessité lit aussi créer une série de métiers : le premier, celui de tisserand, le fut à l'instigation d'un moine nommé Martes. Il avait été tisserand lui-même, mais il ne savait pas bâtir le métier fort primitif encore en usage chez les fellahs et dans les monastères, le même dont les monuments du plus ancien empire égyptien nous ont conservé le dessin. ^ On eût recours pour bâtir les métiers à tissage à un moine du voisinage qui connaissait la chose : ce moine vmt, leur lit élever de petites cahuttes de

1. J'ai vu moi-même ces métiers primitifs et si anciens dans le monastère de Moharraq.On les afait fonctionner devant moi. Les métiers de tisserand dans certaines parties de la France, sont du môme genre; mais on les a rendus plus commodes, plus grands et plus faciles à manier.

4^4 LES xMOlNES EGYPTIENS

terre, creuser des trous et leur prépara tout ce qui était nécessaire. Il s'en alla, promettant de revenir dès qu'on aurait besoin de lui. Les frères crurent bient(M avoir besoin de son concours ; mais Hgoul ne voulait pas que sa communauté eût des rapports fréquents avec des étrangers : il voulait rbomogénéité et était prêt à tout sacrifice pour l'obtenir. Dans le cas présent il prétexta les mauvaises mœurs du moine, et les frères durent faire eux-mêmes leur apprentissage.

Il en fut sans doute ainsi pour d'autres métiers. Les^ frères trouvèrent de la sorte au monastère tout ce qu'il leur fallait. Lorsqu'ils furent au nombre de trente et plus, Bgoul les réunit et leur fit signer une déclaration dans laquelle ils s'engageaient à n'avoir qu'une seule règle et à ne mettre aucune dilTérence entre eux, soit dans le manger et le vêtir, soit dans toute autre action corporelle ou spirituelle. Cette déclaration signée de tous lui fut remise et il la plaça dans les archives du monastère où l'on pouvait encore la lire après sa mort. On a voulu voir dans cette manière d'agir d'apa Bgoul le premier exemple des vœux monastiques. Il ne nous est pas possible de partager cette manière de voir. Les vœux tels que nous les entendons aujourd'hui n'étaient point connus de cette époque. Le vœu emporte l'impossibilité de le révoquer: quand une fois on l'a fait il faut le tenir. Depuis 1^ Révolution française on ne fait plus dans les ordres religieux ce qu'on appelle des vœux solennels ; il y a cependant les grands

HISTOIRE DE SCHNOUDI i5

vœux qui sont irrévocables à tout jamais à moins que l'autorité supérieure ne les lève. De même les vœux laits pour un temps déterminé sont irrévocables pour ce temps; les supérieurs d'un ordre religieux ne peuvent renvoyer un sujet qui a fait des vœux simples, pendant la durée de ces vœux, et ils ne peuvent jamais prononcer la déchéance de celui qui a prononcé les grands vœux. L'autorité du pape seul peut relever de ces vœux. C'est pourquoi dans certains ordres on n'admet que de rares personnes à les prononcer. Le vœu entendu de cette sorte est un ; c'est le vœu d'obéissance, qu'il se manifeste sous le nom de pauvreté ou sous celui de chasteté. L'obéissance emporte tout^ car la volonté du supérieur c'est la règle incarnée. Rien de pareil n'exista en Egypte. Pakhôme quitta le monastère de Palamon quand il le voulut, et même dans le monastère de Bgoul nous verrons plus tard que le supérieur pouvait renvoyer un frère à son gré, de même que celui-ci pouvait laisser la vie religieuse quand il le voulait. Nous ne sommes donc pas en présence de vœux, mais de promesses sans lesquelles la vie cénobitique eût été impossible. L'établissement des vœux monastiques devait venir bien plus tard et ailleurs qu'en Egypte. Quant à la chasteté, c'était la condition première et sine quâ non de la vie monastique : chaque frère s'y soumettait de lui-même, c'était affaire entre lui et sa conscience, mais il devait l'observer pour être digne du nom de moine et pouvoir rester dans un monastère.

II semble que la plus grande difficulté qu'eut à surmonter apa Bgoul fut de faire régner l'union et la bonne entente parmi ses disciples. Faire sa propre volonté, agir selon l'instinct dujiioment, même dans les œuvres de religion et de pénitence, n'est pas bien difiicile ; se plier à une règle, s'astreindre à des exercices journaliers se faisant à une heure fixe, renoncer à sa volonté en tout temps et en tout lieu c'est une œuvre bien plus pénible et plus dure. La vie commune multiplie à chaque instant les difficultés de la règle, par suite du frottement nécessaire de natures disparates et du choc de volontés contraires. L'obligation de ne pas mener une vie spirituelle et difTérente des autres frères dut surtout beaucoup coûter aux volontés ardentes^ assoiffées de pénitence. Aussi il est plus que probable que la règle de Bgoul ne fut jamais bien observée sur ce point, et que chacun entendit sa dévotion à sa guise, sans manquer trop ouvertement aux principaux articles du règlement. D'ailleurs il est pr'^sque certain que la règle de Bgoul porta plus sur les actions physiques et l'ordre dans lequel devaient avoir lieu les exercices spirituels que sur les pensées individuelles et la direction de la vie spirituelle elle-même. Peut-être avons-nous une partie de cette règle de Bgoul, et en ce cas elle confirmerait notre pensée. Comme nous aurons à en parler plus loin, il suffira de dire ici qu'elle parut dure à quelques-uns et que bien souvent, sous le gouvernement de Bgoul comme sous celui de Schnoudi

HISTOIRE DE SCHNOUDl 47

lui-môme, il y eut des murmures et des désordres.

Tel était l'état intérieur du monastère dans lequel Schnoudi était entré encore tout enfant. Rien ne

' ne nous a renseignés autrement sur 1 état extérieur du couvent, sa pauvreté plus ou moins grande, ni sur les conditions de son existence. Plus tard il dut être agrandi, nous verrons à quelle occasion, et il est encore debout. Le pays n'a point changé, les ruines d'Athribis se voient encore tout près, la montagne se dresse non loin de Fenceinte, le sable est toujours resté à Fentour des murs et Teau fait encore défaut malgré les digues et les canaux. Le pays est pauvre en compai'aison de certains autres cantons de la région. Les moines qui l'habitent aujourd'hui ne doivent que très peu dift'érer des premiers fellahs qui vinrent se mettre

! sous la conduite de Bgoul ; ils sont tout aussi pauvres, tout aussi épais de corps et d'esprit, bornés dans leurs vues, étroits dans leurs idées, misérables dans leurs sentiments. Gomme dans plusieurs autres centres religieux de l'Egypte, ils ont renoncé au célibat, vivent avec leurs femmes et avec leurs enfants, continuant de s'appeler moines, ayant ainsi donné à ce mot une signification exactement contraire à celle qui le fit appliquer aux premiers amis de la solitude. Un jour on demanda au grand Antoine quand arriverait l'abomination de la désolation : il répondit : « Quand vous verrez les moines mariés, vivant avec leurs enfants et leurs femmes, adonnés aux

plaisirs do la chair, cherchant les biens de ce monde. » Peut-être ne pensait-il pas si bien dire et croyait-il que la supposition monstrueuse qu'il faisait ne se réaliserait jamais : le temps qui confond tout, les pensées et les hommes, s'est chargé de faire une réalité de son hypothèse : la race copte ne peut paraître plus vile et plus abjecte que dans la personne des moines qui occupent maintenant le monastère antique de celui qu'on nomme encore le grand Schnoudi.

Apa Bgoul ne fut pas longtemps sans voir en son neveu les dispositions les plus remarquables pour la vie monacale : l'enfant était intelligent et avait de la volonté. Le sauvageon était parfait, il ne s'agissait plus que de le greffer et de lui donner la culture convenable. Pour arriver à cette con- ' clusion point n'était besoin qu'un ange ouvrît ses ' yeux et lui annonçât les grandeurs futures du petit garçon : Bgoul voyait clairement que le plus sûr moyen de perpétuer son œuvre était de former un disciple selon son cœur, et personne ne lui parut plus propre à tenir un jour son emploi que celui qui serait à la fois son fils par l'esprit et son neveu par la chair. Il devait donc sans plus tarder le former à cette vie pour laquelle il le destinait. La première chose à faire était d'instruire l'enfant ; car, comme nous l'avons vu, il devait être profondément ignorant, n'ayant fait que jouir inconsciemment de la vie en suivant sa mère et en gardant les moutons, n'ayant rien appris que les histoires ou les contes enfantins qu'il avait recueil-

lis des lèvres de celle qui lui avait donné le jour. Ainsi les premières années que le jeune Schnoudi passa au monastère durent être employées à l'étude autant qu'à la prière. Malgré l'ardeur de son tempérament et l'affirmation de son biographe, ses mortifications ne pouvaient qu'être enfantines, et les jeux durent alterner avec les leçons et les exercices pieux : l'enfant ne peut être arraché aux habitudes de son âge, recevoir une culture trop hâtive, être poussé trop vite, pour employer une expression vulgaire, sans que sa santé et son intelligence ne ressentent quelque atteinte d'une culture intempestive. Les hautes destinées auxquelles on réservait le jeune garçon furent certainement une raison pour son oncle de graduer les exercices dont le tempérament du jeune novice aurait facilement pris l'habitude. Il devait d'ailleurs se trouver autour d'apa Bgoul d'autres enfants du même âge que Schnoudi : ainsi les commencements de la vie du futur ascète ne furent pas trop rigides et il faut reporter à une époque plus éloignée, vers la vingtième année sans doute, les mortifications extraordinaires dont nous a conservé la mémoire le récit de son «lisciple Visa. Pour le moment il fallait étudier. I jicore aujourd'hui dans les couvents coptes une l'cole est toujours annexée au monastère pour I instruction des enfants du voisinage: l'étude et ' 'Hstruction qu'elle procure ont toujours été en ^ and honneur au pays d'Egypte, aux temps les plus reculés comme aux temps plus modernes

OU contompr^raiiiï^. U ne sera pas téméraire d'affirmer en outre que le petit garçon fut employé au service de l'autel, qu'on lui apprit à chanter les louanges de Dieu, à répondre^ au prêtre ou au diacre, à présenter T encensoir. Souvent il dut être appelé à consommer les restes du sacriiice, plus heureux encore aux yeux de ses pères que ne l'avait été le jeune Joas près du grand prêtre Joiada. Ce fut aussi pendant les dernières années de sa jeunesse et les premières de son adolescence qu'il apprit à faire des corbeilles avec les feuilles du palmier ou les joncs des bords du ileuve : c'était l'ouvrage classique du moine et nous savons qu'il fit des corbeilles dans sa solitude au désert; c'est le seul ouvrage manuel qu'on lui attribue.

Les renseignements nous font complètement défaut sur la manière dont furent dirigées ses études et le cercle de connaissances qu'on lui fit parcourir : cependant on peut indiquer, à peu de chose près, quelle voie suivit son éducation et quels fruits il en retira. Il dut apprendre à la fois la langue copte, langue de ses ancêtres et de ses contemporains, et la langue grecque, idiome des conquérants et des possesseurs de son pays. Nous ne savons s'il fit de grands progrès dans cette merveilleuse langue grecque, si douce et si harmonieuse qu'on a pu la nommer la langue desj dieux ; mais il arriva sans le moindre doute à la comprendre et à la parler couramment, car. dans les différentes périodes de sa vie, onne voit jamais

HISTOIRE DE SCHNOUDJ 51

qu'il ait eu besoin d'un interprète pour s'adresser aux magistrats grecs ou aux habitants de la ville imj)ériale. Quant à la langue copte, il y devint un maître consommé; plus tard, à cet idiome vieilli, usé, ne pouvant se mouvoir qu'à l'aide de nombreux soutiens, il lit rendre des accents passionnés qui nous émeuvent encore aujourd'hui ; il sut le rajeunir et lui imprimer un mouvement doni il devait s'étonner lui-même. Il dut aussi apprendre Fart par excellence de l'Orient, l'écriture, cette écriture Une, élégante, soignée dans ses moindres détails, véritable peinture pour les yeux, inimitable pour nos calligraphes modernes. Dans ses mains le calame rivalisa sans doute avec les œuvres célèbres des antiques scribes attachés à la chancellerie des Pharaons. Ce n'est pas faire une vaine conjecture que de le croire, car on trouve encore dans son monastère des parchemins 1 écrits après son passage dans la vie, des livres ayant tous un air de famille, aux lettres merveilleusement moulées et décorées, attestant qu'il y I eut autrefois au monastère d'Athribis une école î de calligraphie qui dura longtemps. Dans les coins i de ce couvent, bien exposé au soleil pour en rece- '■ voir la vivifiante chaleur, le jeune Schnoudi ? accroupi, tenant sur ses genoux son livre et quelque tesson ou quelque vieille peau usée, dut apprendre à lire l'écriture et à la tracer avec amour, fier quand il avait réussi, triste quand le : succès n'était pas venu et se punissant lui-même, • se frappant la poitrine d'un poing sonore pour se

o2 LES MOINES ÉGYPTIENS

châtier ou se corriger. Ce n'est pas l'un des spectacles les moins curieux de l'Egypte moderne que de voir une école copte où les enfants crient tous à tue-tète atin de mieux apprendre leurs leçons, où Ton entend des sanglots et de vigoureux coups de poings sur la poitrine quand le pauvre écolier ne peut arriver à se mettre dans la tète la leçon donnée ou à écrire assez habilement sur sa feuille détain. Mais ces commencements de l'étude ne furent sans doute qu'un jeu pour le jeune Schnoudi : l'écolier copte est doué d'une ténacité rare, d'un ardent désir d'apprendre, d'une mémoire incomparable et dune intelligence peu commune. Le sans du fellah coule encore aénéreusement : il y a quatorze siècles, avant toutes les persécucutions et les privations subies, il devait couler avec impétuosité et bien des faits le prouvent. En outre le génie de l'homme éclot rapidement sous le soleil d'Egypte, et quand Fenfant de nos climats septentrionaux en est encore aux plus simples éléments de la science, l'écolier en Orient a déjà parcouru une grande partie du cercle des connaissances humaines que l'on dispense en son pays, il pent se servir de ce qu'il a appris et généralement il s'en contente.

Ce ne sera pas s'écarter beaucoup de la vérité, croyons-nous, que d'écrire qu'à sa quinzième année, et peut-être avant, le jeune Schnoudi devait avoir terminé cette première partie de ses études, qu'il avait plusieurs fois lu et médité la Bible entière, en avait confié une grande partie à sa mé-

moire. Le livre des Psaumes fut celui que tout d'abord il apprit par cœur, nous le savons avec certitude, car tout moine devait en réciter chaque jour une partie et les prières usitées se composaient presque exclusivement des hymnes attribuées au roi David : les œuvres des prophètes vinrent sans doute en second lieu, mais certainement les Evangiles synoptiques et peut-être les Epîtres de Saint Paul. Pour les œuvres du grand Apôtre des Gentils nous ne pouvons faire qu'une simple conjecture : c'est à peine si, dans la vie de Schnoudi, l'Apôtre par excellence lui apparaît une fois, quand il est en perpétuelle communication, en rapports presque journaliers avec les Prophètes, petits ou grands, et avec le Psalmiste, c'est à dire avec ceux dont il avait plus particulièrement affectionné les œuvres. D'ailleurs nulle partie de la Bible ne lui fut étrangère, il faisait de ce livre merveilleux sa nourriture quotidienne : il l'avait tellement lu et médité que son style offre souvent la couleur biblique et que ses ouvrages sont remplis de passages des livres saints. Il aurait déjà pu dire de lui-même ce que vS' Bernard, un homme avec lequel il eût plus d'un trait de ressemblance, devait dire sept siècles plus tard : « Les paroles divines sont fréquemment dans ma bouche, vous le savez : dans mon cœur elles sont toujours, Dieu le sait ; mon style en fait un usage habituel, comme il est évident: c'est ma plus sublime philosophie d'avoir la science de Jésus et de Jésus crucifié. » La Bible dut donc être la

o4 LES MOINES ÉGYPTIENS

principale étude du jeune Schnoudi ; mais il l'étudia avec un esprit étroit. Il n'y chercha pas la connaissance des traditions primitives de l'humanité, ni la poésie si limpide et si jeune de ces récits que notre premier âge a connus et goûtés, qui ont peut-être éveillé en beaucoup comme en nous-même la première curiosité de Fâme s'ouvrant à la vie ; le voyage d'Eliézer à la recherche d'une épouse sans tache pour Isaac, les années que passa Jacob près de son oncle pour mériter sa cousine Rachel après qu'on lui eut donné Lia, la vie et les songes de Joseph avec l'histoire de sa faveur près de Pharaon, la naissance et l'éducation de Moyse sur cette même terre qu'il foulait aux pieds, ridylle si charmante de Ruth, tout ce qui est gracieux, tendre et poétique dans le livre qu'il étudiait lui échappa, il ne goûta rien de tant de pages délicieuses et charmantes. Au contraire^ tout ce qui offrait une peinture terrible, le déluge couvrant la terre et anéantissant l'humanité, la ruine de Sodome, de Gomorrhe et des autres villes coupables, les dix plaies venant fondre sur l'Egypte et la désoler, le Sinaï avec ses éclairs et ses tonnerres, la vie errante dans le désert avec ses révoltes, les crimes elles châtiments qu'ils attirèrent, l'extermination des peuples chananéens, les excès de zèle et les brutalités, tout ce qui était horrible et dur emporta son admiration et entra profondément dans son souvenir. Les malédictions des prophètes lui furent familières, les invectives dures et amères firent son bonheur et

HISTOIRE DE SCHNOUDl 5i3

sa lecture ne fit que donner un accroissement rapide aux instincts qui ne demandaient qu'à s'éveiller et croître en son jeune cœur. L'inlluence de son oncle ne dut pas sans doute être étrangère à cette éducation du cœur ; la sage direction d'une nature aimante aurait pu incliner du côté de l'amour et de la douceur cet enfant que son caractère ne portait que trop à la dureté de l'orgueil : cette direction lui manqua et il fut certainement excité dans le sens contraire soit par des paroles, soit par des exemples. Plus tard il devait justifier les excès les plus blâmables de sa conduite, par les exemples que lui avait fournis l'Ecriture, sans se douter que la plus cruelle injure qu'il pût faire à ce Dieu dont il apprenait la loi était de fermer en son cœur les sources de la charité, pour ne laisser brûler que le feu de la colère.

Nous nous sommes laissé emporter bien loin des premières années d'étude de Schnoudi : son caractère ne se développa que lentement à mesure que l'âge et les événements de sa vie lui donnèrent la puissance et la renommée ; mais nous rencontrerons difficilement ailleurs l'occa^ sion de revenir sur cette partie de notre sujet, et nous devons à ce qu'il nous semble l'épuiser tout entière ici.

La lecture des œuvres de Schnoudi nous montre aussi que les ouvrages des Pères de l'Eglise grecque, surtout des archevêques d'Alexandrie^ ne lui furent pas inconnus : il y fait dans ses œuvres certaines allusions et dans son panégyrique^

or» LES .MOINES ÉGYPTIENS

il est oxpiTssomont dit que des homélies j3rêchées })ai' les docteurs clirétiens il tira les passages convenables à ses fils. On aimerait à savoir si les études et les connaissances qui nous charment et nous attirent aujourd'hui le charmèrent et l'attirèrent aussi ; si l'histoire glorieuse de son pays lui fut connue autrement que par les quelques passages que renferme la Bible ou les contes poétiques et puérils que chaque génération transmettait à la génération suivante ; si sa curiosité fut excitée par ces mille inscriptions qu'il ne vit que trop puisqu'il les détruisit en tout ou en partie ; si les sciences exactes lui furent connues ; si Fétude des cieux chère aux anciens prêtres lui fut chère à lui aussi, prêtre des temps nouveaux. Nous ne connaissons rien qui nous permette de répondre à toutes ces questions avec détails ; nous savons seulement par induction que son ardente curiosité ne lui permit de rester étranger à aucune des connaissances humaines dont il entendait parler ; mais on peut hardiment affirmer que toutes ces études et cette science profane le laissèrent froid et furent tenues par lui en profonde pitié, quil ne connut Thistoire des Pharaons que pour applaudir aux châtiments qui leur avaient été infligés, les écritures hiéroglyphiques et les orne^ ments des temples que pour les maudire, les sciences exactes que pour les rejeter et l'astronomie pour railler ceux qui prétendaient lire dans les cieux les secrets de celui qui a créé les mondes comme en se jouant, qui sonde les reins et

HISTOIRE DK SCHiNOUDl 57

les cœurs et devant qui « sont comme un néant tous les mortels ensemble. » Il eût pu cependant, grâce à sa* connaissance de la langue grecque, jeter au moins les yeux sur les plus admirables chefs-d'œuvre que la pensée humaine ait mis au jour. Peut-être le fit-il. Peut-être connut-il les œuvres des grands tragiques et n'y vit-il que les crimes horribles de Fhumanité ou les actions odieuses attribuées aux dieux de ces Grecs, dont le nom était pour lui synonyme d'infidèle ou de payen. Il connut au moins Aristophane et? sa comédie des Oiseaux. Peut-être pendant sa vie ce chef-d'œuvre d'esprit, trop souvent mêlé à des grossièretés sans nom, fut-il représenté par quelque troupe d'acteurs ambulants qui s'arrêta dans la ville de Panopolis. Les beaux esprits de cette ville lettrée et florissante se pâmèrent sans doute d'aise en entendant les acteurs réciter les sarcasmes du comique grec. On en parla dans tout le pays, la renommée en parvint jusqu'aux oreilles de Schnoudi et à son monastère ; les payens ne manquèrent pas de prôner le chef-d'œuvre aux dépens des œuvres chrétiennes et de rire des homélies du moine d'Athribis. Schnoudi lut sans doute l'œuvre grecque, il rendit -sarcasme pour sarcasme à ses détracteurs ; mais les jeux de mots, les ironies les moqueries fines et délicates, l'esprit en un mot échappa complètement à son intelligence : il ne vit dans la célèbre comédie du poète que des couics et des couacs^ et ne trouva pas assez d'ironies contre ceux qui en faisaient leurs délices.

Le génie grec avec ses harmonies eût pu cependant, s'il l'eût cultivé, lui rendre d'éminents services en lui apprenant à modérer sa pensée et à l'exprimer avec art. Mais sa nature était trop primesautière, trop ardente^ trop emportée pour souffrir un frein quelconque La passion devait seule parler chez lui : plus il est passionné, plus sa parole amère coule avec abondance. Un volcan n'est jamais plus beau que lorsqu'il vomit le feu, les cendres et les laves. Le spectacle est imposant, mais il est horrible et malsain. De même Schnoudi fut éloquent dans sa passion, mais son éloquence fut tout aussi dévastatrice des meilleurs sentiments de l'homme que la lave volcanique des vignes et des champs cultivés. Il ne put même pas, ce semble, appliquer son esprit longtemps de suite à la même idée et examiner froidement un problème physique ou moral : il lui fallut l'action sous l'une ou l'autre de ses formes. Aussi s'il connut la philosophie, il dut profondément la mépriser, peut-être avec justice d'ailleurs, comme promettant beaucoup et ne donnant presque rien, posant des problèmes qu'elle ne peut résoudre et n'aboutissant qu'à tourmenter Tàme au lieu de la consoler. Cependant ses contemporains la cultivaient avec amour, essayaient de la faire revivre avec l'éclat que jadis jetèrent sur elle les plus beaux génies que la terre ait produits. Le monde pullulait alors de sophistes qui enseignaient indifféremment la sagesse ou l'erreur, les doctrines les plus spiritualistes com-

HISTOIRE DE vSCHNOL'Dl 59

me les systèmes du matérialisme le plus grossier. Alexandrie était le foyer de tous ces enseignements disparates et contradictoires. Si, dans le cours de sa carrière, il fut au courant de ce mélange extraordinaire de doctrines, il n'est pas étonnant que wSchnoudi en ait éprouvé de F horreur et du dégoût et se soit félicité de posséder cette foi simple et douce qui maintenait l'âme dans les régions de la tranquilité la plus sereine. Mais à côté du laid il y avait le beau, et Schnoudi jugeant tout d'une pièce ne sut jamais faire de distinction. Et cependant Télémeiit chrétien ne méprisait pas cette vieille philosophie grecque rajeunie pour un moment ; si les docteurs du didascalée chrétien d'Alexandrie lui reprochèrent bien des erreurs, ils surent y trouver des beautés sans rivales dont ils parèrent les doctrines nouvelles. Il semble bien improbable que les grands noms de Pythagore, de Socrate, de Platon, d'Aristote et d'Epicure, que ceux de Plotin et de Porphyre ne soient pas parvenus jusqu'à ses oreilles. Dans ses voyages à la ville d'Alexandre ou à celle de Constantin, il dut entendre parler quelquefois de ces merveilleux sages dont les œuvres et les noms étonnent encore le monde ; car il vécut avec des hommes qui les connaissaient et les avaient cultivés plus peut-être qu'ils ne l'avouaient. Il entendit alors parler de Pythagore, de ses rigides vertus et de ses extraordinaires combinaisons ; de Socrate, de son admirable dialectique, de ses idées sublimes et de sa mort aussi calme qu'héroï-

JiO LES MOINES ÉGYPTIENS

que. On lui dit sans doute qu'un homme s'était rencontré, disciple des prêtres égyptiens autant que deSocrate. quiavaiteu le mérite uniquederevêtirles plus sublimes pensées des plus belles paroles qui soient jamais sorties de la bouche humaine, qui avait écrit des dialogues immortels oii le chrétien croyait rencontrer ses idées exprimées plus de trois siècles avant la venue du Messie. Il dut apprendre que Platon était le nom de ce génie sans égal dont les œuvres passent à travers les temps sans rien perdre de leur merveilleuse et antique beauté. Le nom d'iVristote dut aussi frapper son oreille. Peut-être son génie particulier se fût-il mieux trouvé des enseignements, de la science froide et des classifications du philosophe de Stagyre ! Il entendit encore sans doute parler d'Epicure et de sa facile morale, le plus souvent calomniée parce qu'elle était incomprise ; il semble qu'on trouve dans ses œuvres certains passages qui le donneraient à penser. On trouve notamment dans ses œuvres un passage qui montre qu'il connaissait la nouvelle école platonicienne, sinon l'ancienne, et certainement il ne put pas ignorer que de son temps encore la ville d'Alexandrie courait toute entière écouter les paroles qui tombaient aussi belles qu'élevées des lèvres d'une jeune fille admirable de beauté. Plotin et Porphyre étaient sortis de l'arène philosophique, mais leur souvenir vivait toujours et leurs leçons, aux yeux des Alexandrins, ne faisaient que gagner à être continuées par la douce

HISTOIRE DE SCliiNOUDl 61

(4 belle Ilypalhie. Schnoudi dut apprendre de son archevêque et ami Cyrille comment des moines fanatiques, comme lui, fermèrent la bouche à la sage et pure jeune fille, en la massacrant. C'était un grand crime à leurs yeux de chanter Platon et de tirer les plus sages leçons de la vieille poésie d'Homère. Insensés ! qui ne voyaient pas qu'un cœur droit, cherchant la vérité et brûlant de la faire partager, même s'il se trompe, est plus agréable à la Vérité même qu'un fanastime aveugle et infertile.

Si lointaine que fût sa montagne, si rares que fussent les communications, les nouvelles arrivaient vite à Schnoudi : aujourd'hui encore c'est toujours une chose étonnante de voir avec quelle promptitude se propagent les nouvelles qu'on s'attendrait le moins à voir connues. Il nous semble donc impossible que, soit par la renommée publique, soit par ses entretiens avec l'archevêque Cyrille, Schnoudi n'ait pas connu l'enseignement et la mort d'Hypathie, et par conséquent les noms de Socrate, de Platon, de Plotin et de Porphyre tout au moins. Nous sommes bien sûr qu'il applaudit au fanatisme des moines d'Alexan^ drie, qu'il maudit la pure jeune fille et tous les docteurs de mensonge dont elle enseignait les erreurs, tant il est vrai que l'homme se réserve à lui seul le bénéfice de la vérité, se montre toujours prêt à accuser son prochain d'erreur et à proscrire les pensées de ses semblables, croyant

rendre hommage à Dieu en limitant sa justice autant que sa bonté.

Mais si la philosophie lui fut connue, si elle attira son attention, ce ne fut que pour un temps ; il ne lui consacra qu'une minime partie de sa vie. Loin d'occuper son esprit des calmes spéculations et des problèmes qui ne pouvaient en aucune façon troubler la société, il devait pendant toute sa vie se jeter à corps perdu dans les discussions théologiques qui furent la plaie de son siècle, le malheur et la ruine de son pays. Rien ne lui plut autant que deux choses : invectiver contre les idolâtres et anathématiser ceux qu il regardait comme hérétiques. Et comme il était avant tout un homme d'action, comme l'idée chez lui se traduisit toujours par l'acte, il s'en suivit que ses invectives devinrent des massacres et que ses anathèmes dégénérèrent en persécutions. Sans doute ses idées n'étaient pas encore bien démêlées à l'époque de sa vie à laquelle nous a conduit ce récit, il ne se rendait pas luimême un compte bien exact de ses sentiments et n'avait pas soumis ses pensées à une sévère analyse, comme nous nous nous sommes efforcé de le faire malgré une distance de quatorze siècles, et quelqu'un qui. après Tavoir étudié avec méthode, lui eût annoncé qu'elle serait sa vie, l'eût bien étonné ; mais toutes les pensées, toutes les passions de sa vie étaient déjà au fond de son cœur, attendant l'heure de paraître, de se traduire par des actes aussi violents que violentes

HISTOIRE DE SGlîXOrDl 63

seraient les paroles. Ce fut le fruit de son éducation et de son instruction mal dirigées, plus encore que de sa nature : les eaux du torrent qui répand la dévastation peuvent, si elles reçoivent un cours intelligent, devenir une source de richesse pour les champs qu'elles auraient ruinés avec les travaux et l'espoir du laboureur.

Il ne sera étonnant pour personne désormais, qu'après des études faites dans ce sens, l'ardeur du jeune Schnoudi ait été excitée, qu'il ait renoncé aux jeux de Fenfance, qu'il ait rejeté bien loin de lui les idées qu'amène l'adolescence et qu'il se soit adonné aux plus grandes mortifications. Dès cette époque de sa vie, Schnoudi, n'ayant pas encore atteint sa vingtième année, étonna les plus anciens religieux par l'ardeur avec laquelle il se jeta dans la pénitence et par les supplices qu'il infligea à son corps innocent. Ce corps s'était sans doute fortifié, il s'était parfait dans la vigueur du fellah et il n'y avait plus de crainte à concevoir pour sa santé. D'ailleurs c'était le temps de la vie où la pénitence et la mortification paraissent le plus nécessaire : les aiguillons de la convoitise devaient percer la chair du jeune homme, et les phénomènes de la puberté étonner son cœur en excitant sa curiosité. Dans toute vie religieuse ou plutôt monacale, il y a une époque critique dont la durée varie avec l'ardeur des tempéraments. Le tempérament de Schnoudi était des plus ardents, il dut le combattre avec férocité et il le fit. Ses premières pri-

valions portèrent natnroUoment sur le sommeil et la nourriture. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures, passait souvent des nuits entières dans les veilles pieuses et jeûnait continuellement avec la plus grande rigueur, car il ne rompait son jeûne que vers le coucher du soleil et ne mangeait jamais de manière à satisfaire son appétit. Sa nourriture se composait de pain, de sel et d'eau. Il resta ime fois un mois tout entier sans prendre d'autre nourriture que la moitié d'un pain trempé dans le sel. ^ Quand les quarante jours du carême commençaient, il disait adieu au pain et ne se nourrissait plus que de fèves et de graines bouillies. Souvent il passa des semaines entières sans manger, du samedi au samedi. Il occupait la nuit à des prières continuelles et ne se couchait j jamais que vers le matin. Il remplissait tous les devoirs de la vie monacale avec la plus grande dévotion et la plus grande régularité ; mais le régime commun, avec ses privations générales à tous, ne lui suffisait pas, sa ferveur exigeait quelque chose de plus. Le modèle qu'il se proposa, comme nous le dit expressément son disciple, fut Elie le Thesbite, héraut et conducteur du char d'Israël. Pour arriver à ce but sublime, il n'épargna rien. Il faisait par jour douze prières suréro-

{. Les Coptes font usage de plusieurs sortes de pains. Les moines d'aujourd'hui en ont deux ; l'un plus soigné et plus grand que l'on sert aux hôtes et aux religieux dans les grandes circonstances ; l'autre plus petit et plus grossier. C'est de ce dernier qu'il doit s'agir ici ; il peut peser environ 12o ou loO grammes. Le premier est double.

HISTOIRE DE SCHNOUDl 65

gatoircs et à chaque prière il frappait vingt-quatre fois la terre de son front. Les jeûnes, les veilles et la prière ne lui suffirent bientôt plus, il inventa des supplices. Pendant une semaine sainte, lorsqu'arriva le vendredi des douleurs sincères^ dit le texte, il se fit une croix comme celle du Christ Jésus, il Téleva, s'attacha lui-même sur le bois, et resta suspendu ayant les mains étendues et la poitrine tournée du côté de Tarbre de son supplice. Dans notre siècle, un homme que Ton n'aurait guère cru capable d'un pareil amour des souffrances, le père Lacordaire, se soumit au môme supplice dans son couvent des Carmes, à Paris : il resta trois heures suspendu à la croix ; Schnoudi endura le supplice pendant une semaine entière.

Il n'est pas surprenant qu'avec un pareil régime de vie et de semblables moi'tifications, son corps ait dépéri, que sa peau se soit collée à ses os et que, toute sa vie, il ait eu l'air d'un squelette à peine recouvert de sa chair. Cette débilitation des forces physiques amena des phénomènes intenses de lacrymabilité. Schnoudi eut le don des larmes à un degré extraordinaire : elles coulaient presque continuellement sur sa face amaigrie. Ses paupières s'amincirent et se retirèrent profondément dans l'orbite : ses yeux ressemblaient, selon l'expression du biographe, à deux trous creusés dans une barque. S'il faut en croire le récit biographique, Schnoudi fixait lui-même un terme et comme un but à ses larmes : il prenait le matin une

(')(i LKS MOINES ÉGYPTIENS

brique crue, la plaçait sous ses pieds et, se tenant debout, il ne cessait de prier et de pleurer jusqu'à ce que la brique se fut écrasée, pétrie, et fût devenue une bouillie noirâtre. Il est bien étonnant qu'avec un pareil système il ne soit pas devenu aveugle ; il est plus étonnant encore que dans l'état de dépression physique accusé par ce don des larmes la passion ait conservé chez lui assez de force pour lui inspirer les paroles et les actions que nous aurons à juger plus loin.

Sans aucun doute cette mortification extrême ne se fit pas jour tout d'un coup ; il y eut dans la pénitence, comme dans l'éducation, une échelle graduée et les tourments que nous venons d'indiquer accusent un âge plus avancé que l'adolescence. Le monastère de son oncle devint après un certain nombre d'années un lieu trop confortable pour l'ardeur du jeune Schnoudi : soit que son oncle le lui ait conseillé, soit que ce fût un point de la règle avant la pobation définitive, soit enfin que Schnoudi s'y sentît porté de lui-même, il se retira dans le désert et y passa cinq années consécutives. Le tombeau de l'un de ses prédécesseurs dans la vie lui fournit une caverne creusée dans la montagne ; il s'y retira et n'en sortit pas de cinq ans. C'est sans doute à cette période de sa vie, qui dut commencer vers la vingtième année, qu'il faut reporter les mortifications dont nous venons de parler. Pendant toute cette époque il s'occupa continuellement au travail des mains et à la prière. Il n'est pas téméraire de supposer que. dans cette

HISTOIRE DE SCHMOUDI 07

caverne, il eut plus d'un moment difficile. Les frères pourvoyaient à ses besoins corporels, lui apportaient l'eau et le pain nécessaires à sa nourriture, les feuilles de palmier dont il tressait les corbeilles, les vêtements dont il put avoir besoin : il n'avait nul souci de ce côté des choses liumaines qu'il méprisait d'ailleurs profondément; mais ses pensées lui causèrent plus d'un tracas et son esprit fut son plus grand ennemi. Il eut des moments de découragement, sa virilité le travaillait et ses pénitences le dégoûtaient parfois. La preuve en est venue jusqu'à nous dans le récit de ses tentations oii ses propres pensées sont nécessairement imputées à Satan. Un jour, dit le biographe, comme il était assis dans sa caverne et s'occupait à un travail manuel, Satan lui apparut sous la forme d'un homme de Dieu. « Salut^ ô beau jeune homme, lui dit-il ; le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te consoler. Renonce maintenant à tes exercices de piété et à ta dévotion : quitte cet endroit aride, redescends vers la campagne riante et va manger ton pain en la compagnie des frères. Le Seigneur n'a-t-il pas dit : « Je te donnerai une longue vie sur terre ? » ; mais si tu restes en ce lieu tu mourras avant la fin des années qui t'étaient promises. » A ces paroles, Schnoudi connut aussitôt quel était son interlocuteur, il lui dit : « Si tu es venu pour me consoler, étends la main et prie le Seigneur Jésus. » Mais en entendant le nom de Jésus, Satan se métamorphosa^ il prit la forme d'un bouc au front armé de

t>8 LES MOINES ÉGYPTIENS

grandes cornes et chargea le jeune ascète. Celui-ci se précipita sur les cordes qu'il avait tressées, le lia et le pendit à un pieu. Satan poussait de grands cris et faisait trembler la montagne jusque dans ses fondements ; il conjurait Schnôudi avec de grands serments : « Je t'en prie, lui disait-il, ne me fais pas périr avant le terme de ma vie. » .Vlors Schnôudi : « Par les prières des saints, ditil, si tu reviens ici je t'exilerai à Babylone de Ghaldée jusqu'au jour du jugement » ; et il lâcha Satan qui s'enfuit couvert de confusion. Hélas ! il devait revenir et plus d'une fois : les menaces de Schnôudi et ses fureurs lui causaient peu de frayeur.

Le jeune anachorète ne regretta pas seulement les repas pris en commun avec les frères ; d'autres regrets traversèrent sans doute son esprit. Si les regrets ne furent pas trop cuisants, comme il est vraisemblable, la pensée des désirs de la chair se présenta à lui et il la repoussa. Il est impossible qu'il en ait été autrement dans un .âge si tendre et avec un tempérament si passionné : aussi le panégyrique de sa vie nous en a conservé les traces dans l'un des prodiges quïl lui attribue et que Schnôudi raconta lui-même. Ce n'est sans doute que le produit de son imagination, le récit de quelques-unes des pensées qui occupaient son esprit pendant son travail et qu'il croyait ensuite avoir vécues. Il avait un jour reçu dans sa caverne la visite d'un autre solitaire, nommé Ephrem, attiré par la réputation qui s'amassait déjà autour

HISTOIRE DE SCHJJOUDl 69

du nom de Schnoiidi. Pendant qu'ils conversaient ensemble et qu'Eplirem comblait Schnoudi de félicitations et d'éloges, celui-ci s'écria tout-àcoup: « 0 mon Seigneur, accepte-le, appelle-le vers toi et sauve-le de cette tentation mauvaise ! » Ephrem étonné demanda pourquoi cette éjaculation soudaine et Schnoudi le lui apprit. Il y avait à quatorze milles environ de sa caverne un moine qui s'était fixé près d'une source d'eau et avait passé neuf ans sans goûter de pain. Il était monté très haut dans l'échelle de la perfection, les Anges conversaient avec lui et il entendait les gémissements des âmes qui sont dans les tourments de l'autre vie. Mais sa perfection lui avait donné une haute idée de lui-même, il se croyait d\me autre nature que l'homme et non sujet à ses faiblesses. Des frères allèrent un jour le trouver et le consulter sur les tentations de la chair : « Satan, dirent-ils, s'efforce de nous tenter et nous causer beaucoup de souffrances. » — « Satan! dit Torgueilleux, il n'existe pas et je ne sais pas ce que vous voulez dire. » Les frères se retirèrent tristes et désolés. La punition ne tarda pas d'arriver. Un jour, Satan sous la forme d'un roi suivi d'une troupe de soldats, se présenta devant Thabitation de ce moine et s'assit à l'extérieur. Il commanda de frapper à la porte, et de crier : « Sois vite. » Et le moine sortit, plein d'embarras à la vue de cette troupe de soldats. L'un deux le prit par la main et l'amena près du roi en disant avec une hypocrite douceur : « Cet homme fait partie du peuple qui prie et qui

70 LES 3I0INES EGYPTIENS

souffre pour acquérir le salut de l'âme : la solitude est tout pour eux et peu leur importe le sort des rois. » Le moiue llattc dit : « Qu'y a-t-il de nouveau ? » Et le tentateur lui dit : <( Puisque tu as bien voulu sortir, nous ne te ferons point de mal ; sois sans crainte. Je suis le roi des Edomites : les Perses se sont révoltés contre nous et nous ont vaincus. Je suis venu ici pour te donner Toccasion d'une bonne action : tu vois cette jeune fille, garde-la près de toi pendant que je vais combattre mes ennemis. Si, au bout d'un mois, je ne suis pas revenu, sache que nous aurons été vaincus, et alors fais du bien à cette jeune femme et tu en seras récompensé. » Et la jeune fille baignée de larmes sejeta au cou de son père en disant : « 0 mon père, ne sois pas trop long à revenir. » Ce spectacle touchant avait ému la sensibilité du moine qui se croyait supérieur à cette sorte de faiblesse ; il avait accepté la garde de la jeune fille, le mois s'était écoulé sans trouble et le roi n'était pas revenu. Alors la fille de Satan s'approcha du moine et lui dit : « Mon père est mort, crois-le bien, et il ne reviendra plus : aie pitié de moi, épouse-moi et sois mon mari, je serai pour toi la meilleure des femmes et je prendrai soin de toi. Cela ne vaudra-t-il pas mieux que de me chasser, car les bêtes féroces me dévoreraient et le Seigneur te demanderait compte de ma perte ? » Ces paroles étaient grossières^ plus amèresque famyrrhe^ dit le narrateur : mais la voix était douce, elle émut le solitaire. 11 répondit cependant: « Je ne suis pas |

de ceux qui se marient, et pareille action ne serait pas convenable à mon état. » — « Je te soignerai si bien, répéta la jeune fille, nous serons si heureux ! » Et le moine buvant ces paroles et enivré sans doute du parfum capiteux de la jeune femme, faiblit et répondit: « Attends que j'aie tressé ces quelques feuilles, et si c'est la volonté du Seigneur, elle s'accomplira. » Et il se mit à tresser les quelques feuilles ; il n'en avait plus qu'une seule à la main lorsque Schnoudi poussa l'éjaculation ardente qui avait tant surpris le solitaire Ephrem : aussitôt le moine sur le point de succomber avait rendu son âme à Dieu, échappant ainsi à la tentation. C'est par ces pieuses imaginations et d'autres semblables que Schnoudi entretenait sa solitude et que se manifestaient à lui les ardeurs du sang

Pendant cinq ans il resta donc enfermé dans le tombeau qui lui servait de demeure, il n'en sortit point, et la terre fut pour lui comme si elle n'exisitait pas : les hommes disparurent à ses yeux avec leurs petitesses, seule la grande œuvre de son salut avec sa longue chaîne de pénitences et de mortifications lui fut présente et réclama tous ses efforts. Cependant nous venons de le voir, il eût des heures de tristesse, des moments où letlotdes souvenirs affluait à sa jeune imagination rendus plus vifs et plus attrayants par les ardeurs de son corps adolescent. Le fellah a toujours été attaché h la terre qu'il cultive ; et Schnoudi, par son père et sa mère, avait du sang de fellah dans les veines

LES MOINES ÉG\PTlEiNS

et ce sang y coulait avec impétuosité. Il dut donc revoir en pensée ces champs où son enfance s'était écoulée riante au soleil et à F amour de sa mère, cotte verdure sur laquelle il avait reposé ses yeux s'ouvrant à peine à la lumière et qui est le plus doux spectacle en ce pays de chaleur iorride. Il revit encore les scènes joyeuses de la moisson, les longues files de chameaux revenant le soir au village, chargés de blés d'or, marchant lentement au chant monotone de leurs conducteurs, portant la richesse du pays dans ces aires où les attendaient les heureux possesseurs de tant de bonnes choses que Dieu a accordées à l'homme pour le consoler des misères de la vie : il entendit les chants de fête, il vit les danses au son des instruments de musique, les jeunes filles entrer tour à tour dans le chœur et sortir en se balançant mollement sous les plis flottants de leur robe vulgaire : peut-être la brise du soir lui portat-elle les échos de ces fêtes champêtres avec le souvenir de ses parents. Il revit surtout ce Nil enchanteur, la providence de son pays, ce fleuve béni chanté par ses ancêtres, qui chaque année apporte dans ses flots la disette ou l'abondance, les pleurs ou les rires, la misère ou le bonheur. Cinq années entières sans revoir la campagne verdoyante, les aires chargées de blés et le Nil sortant de son lit pour rafraîchir et féconder les terres brûlées ! Ce dût être un supplice affreux pour le jeune Schnoudi, son biographe le fait remarquer avec mélancolie. Mais si la tentation iut

HISTOIRE DE SCHNOUDl 73

grande et forte, le courage du jeune ascète fut plus grand encore. Son esprit surchauffé ne vit dans ces pensées si humaines que les ruses et les pièges de Satan voulant l'entraîner dans le monde. Il devait vaincre Satan pour être moine et correspondre aux grâces immenses qui seraient son partage ; il le vainquit et quand il sortit de la caverne son cœur était hien près d'être pétrifié ; il était du moins fermé à tous les sentiments qui font ici-bas rhumaine consolation.

Il existe en eflet une chose remarquable dans la vie de Schnoudi, c'est qu'à partir du moment où il sortit de sa caverne, il n'est plus parlé pour lui des tentations de la chair. Les autres solitaires dont on prononçait le nom avec vénération avaient eu à subir de ce côté des luttes bien autrement grandes : les tentations d'x'Vntoine sont célèbres, celles de Macaire n'ont pas été moins extraordinaires. Pakhôme eut ses tribulations et son humilité ne s'en fit pas gloire : il plia au contraire sous l'humiliation et se méprisa luimême. Les écrivains qui nous ont légué la vie de ces illustres religieux ne nous ont caché ni les rougeurs de leurs fronts, ni la honte de leurs âmes. Si donc il en eût été ainsi pour Schnoudi, nous ne doutons pas que son panégyriste Visa n'eût fait apparaître Satan quelque fois de plus et n'eût glorifié les victoires de son maître sur Tesprit impur. Mais par une remarquable particularité, Satan ne paraît dans la vie de Schnoudi que quatre ou cinq fois au plus, et presque ton-

jours pour tenter les autres moines et non Schnoudi lui-même. Ne serait-ce pas une raison pour penser que la vie active fut si grande chez Schnoudi, après les cinq années de sa vie érémitique, qu'il n'eut plus le loisir de se prêter aux machinations de Satan. L'état auquel il avait réduit son corps dut d'ailleurs lui faciliter singulièrement la tranquillité de Tesprit.

Quoiqu'il en soit, Schnoudi quitta sa caverne, sur l'ordre d'un ange, dit son disciple, et rentra au monastère. On présente dès lors les moines J comme ses enfants : il leur dispense la nouriture de l'esprit, il les exhorte, les console et brille à leurs yeux comme un miroir de sainteté. Il ne serait pas étonnant que dès lors son oncle Bgoul lui eût confié en partie l'administration de la communauté, comme il devait lui-même, vers la fin de sa vie, remettre la plus grande part de son autorité à Visa, son disciple et son panégyriste. Apa Bgoul assurait ainsi la continuité de son œuvre en la confiant dès son vivant, aux mains de celui qu'il avait formé selon son cœur, en lui apprenant à gouverner sous ses yeux, en lui versant dans l'esprit et dans le cœur ses pensées et ses désirs. Le neveu agit sans doute plus d'une fois à sa tête ; mais il devait y avoir entre son caractère et celui de son oncle plus d'un point de contact et de ressemblance, et dans Tardeur du jeune homme Bgoul vit revivre ses forces éteintes ; se félicitant que sa race eût produit un tel serviteur de Dieu, il reconnut son

HISTOIRE DE SCHNOUDl 75

sang. Ce fut pendant les premières années que Schnoudi passa dans le couvent d'Athribis, après sa retraite au désert, qu'il dut être initié aux premières onctions du sacerdoce. Passa-t-il par les charges inférieures, fut-il anagnoste^ ou lecteur ? on peut le supposer ; mais il est plus vraisemblable qu'en raison de sa naissance et de sa future destinée on le créa diacre du premier coup. Dans la suite, il fut fait prêtre; mais nous ignorons complètement à quelle époque de sa vie, Tune et Tautre de ces dignités ecclésiastiques lui furent conférées. Nous ignorons de même l'époque à laquelle Bgoul fut réuni à ses pères et se reposa dans le Seigneur : les documents sont complètement muets à cet égard, et ce nous est une raison de croire que Schnoudi n'avait pas attendu la mort de son oncle pour le remplacer, qu'il n'y eut pas de transmission de pouvoirs parce qu'il y avait association au gouvernement. Si l'une des lettres que Schnoudi adressa au patriarche Timothée et dans laquelle il lui annonce la mort d'un bien heureux frère a quelque rapport à Bgoul, comme nous le croyons, le neveu devait avoir près de cinquante ans à la mort de son oncle : il lui restait encore soixante huit ans de vie et d'administration.

Avant d'étudier cette vie et cette administration, nous devons faire une remarque assez importante pour notre sujet. Pendant la première partie de la vie de notre héros, nous n'avons eu a enregistrer aucun des événements historiques dont

rempire grec fut le théâtre à cette époque : dans la seconde, nous n'aurons à parler que du concile d'Ephèse et à peine entendrons-nous quelques lointaines rumeurs sur le concile de Chalcédoine, le plus fatal des événements pour TEgypte^ celui dont les conséquences furent irrémédiables pour ce malheureux pays. Et cependant cette époque fut fertile en grands événements : les barbares frappaient de tous côtés aux portes de l'empire, des révolutions sanglantes avaient lieu en Occident, les empereurs issus de Constantin disparaissaient en Orient avec le règne éphémère et la tentative insensée de Julien, une nouvelle dynastie surgissait dont le fondateur eut un des règnes les plus brillants des annales humaines ; de grands hommes étonnaient le monde par leur éloquence, leur science ou leur sainteté. Dans l'Egypte même, Athanase s'éteignait usé par ses luttes et ses victoires ; après les patriarchats un peu ternes de Pierre et de Timothée, Tautorité religieuse passait aux mains du rusé Théophile et dans l'ombre croissait le grand Cyrille. De tous ces événements, de tous ces grands hommes, il n'est pas plus question que s'il n'avaient jamais eu lieu ou n'avaient jamais existé : toute Fattention de l'auteur est concentrée sur Schnoudi et ceux qui l'entourent, les événements racontés sont de misérables querelles de moines, des faits sans intérêt dont les couleurs merveilleuses diminuent encore l'importance. On ne saurait le nier, cette manière d'écrire Thistoire ou

niSTOlllE DE SCUiNOUDl 77

simplement la vie d'un homme n'est pas celle que nous comprenons et pratiquons ; mais nous ne devons pas en vouloir au pauvre Visa, ce n'est pas notre esprit qu'il voulait contenter et charmer, c'était le sien et celui de ses frères, et des moyens à prendre pour obtenir le but cherché, il était meilleur juge que notre froide critique. Son œuvre est essentiellement locale et épisodique ; mais telle qu'elle est, elle est pour nous du plus haut intérêt en ce qu'elle nous permet de connaître à fond l'état moral, intellectuel et même politique de toute mie contrée sur laquelle les renseignements nous font complètement défaut par ailleurs. Sans doute pour arriver à cette connaissance nous avons été et nous serons encore plus d'une fois obligé d'avoir recours à des inductions ; mais l'induction est légitime en histoire et conduit à des résultats absolument certains, si elle tient compte des milieux, car les lois selon lesquelles se développe et agit l'esprit humain sont constantes. Il s'agit simplement de découvrir celles qui régissent les personnages en scène : la chose est difficile, mais elle n'est pas impossible^

Les réputations se créent vite en Orient : tel qui est complètement inconnu aujourd'hui peut être célèbre demain, quelque soit son âge ou sa position, s'il est le héros de quelque fait extraordinaire. Il semblerait d'après cette règle que la réputution de Schnoudi dût être de bonne heure répandue dans son pays : nous croyons au contraire que la célébrité du jeune ascète fut tardive. Le plus difficile n'était pas de franchir les limites de la Haute Egypte ou même de l'Egypte entière, c'était de se faire connaître dans son propre voisinage. Sans doute Schnoudi, dès Tcige de vingt-cinq ans était un moine fervent et plein d'imagination, qui racontait déjà les mer-

veilles que son esprit créait et dont il désirait ardemment recueillir le bénéfice ; mais il devait se faire accepter et quoiqu'il fût le neveu du supérieur, appelé à devenir supérieur lui-même, et exerçât peut-être déjà une partie des fonctions administratives, il dut être encore assez longtemps regardé comme un égal parmi ses pairs. Il lui fallait acquérir l'autorité. Sans autorité il aurait eu beau s'entourer lui-même des plus admirables légendes, s'attirer quelques admirations faciles, il n'eût jamais couronné sa tête de^ l'auréole que du premier coup lui donna Tautorité. Cependant une partie de sa réputation lui vint de son éloquence. Il paraît bien que son oncle le chargea d'instruire les moines, de leur faire de ces catéchèses ou de ces homélies dans le goût de l'époque et dont il nous est parvenu de nombreux spécimens. L'âme du jeune homme était ardente, ses paroles furent enflammées, et on commença de l'entourer de respect, d'une sorte d'étonnement qu'excite toujours l'éloquence en Orient. Mais de ce respect et de cet étonnement à la vénération dont on accable le représentant de l'autorité et surtout de l'autorité religieuse, il y a loin. D'ailleurs, en Orient, si Téloquence étonne elle inspire presque toujours en même temps quelque défiance : le don de parler beaucoup, avec feu, et d'enflammer les âmes paraît plutôt un don du malin esprit qu'une grâce de la bonté divine. Il faut à ce don merveilleux ajouter quelque autre prérogative qui en cei'tifie l'origine. Nulle preuve

HISTOIRE DE SCHNOUDl 84

n'égale en cela Tautorilé, et surtout en Egypte ; car dans l'antique Egypte le représentant de l'autorité était regardé comme une incarnation divine ellemême, et pour récompenser ses serviteurs le Pharaon ne savait pas de plus insigne distinction que de leur donner des titres qui les fissent entrer dans sa propre famille. Aussi dès que Schnoudi fut le supérieur de ses frères, il fut en quelque sorte leur dieu sur terre, représentant visible du Dieu invisible, seigneur du ciel et de la terre. Il put alors tout entreprendre, sûr qu'il ferait tout adopter et que les murmures particuliers qui s'élèveraient seraient étouffés dans les acclamations générales.

La conduite de Schnoudi dans l'administration de son monastère fut tour à tour douce et violente ; mais elle fut admirablement dirigée dans le but de grandir son monastère aux yeux de l'Egypte entière et d'établir sa propre réputation sur celle de son couvent. Quand il en avait franchi les portes pour la première fois, il l'avait trouvé pauvre, dénué de ressources, obligé d'avoir recours aux aumônes du voisinage, ne comprenant qu\in très petit nombre de frères, peut-être pas plus d'une centaine ; quand il le quitta pour rejoindre son oncle Bgoul où celui-ci avait rejoint ses pères, il le laissa dajis l'état le plus florissant, riche et contenant des milliers de moines. Sans doute le changement ne s'opéra pas par un de ces coups de baguette magique que nous avons pris plaisir à multiplier en Orient. Il avait fallu de

longues années pour détourner, au profit de la réunion sainte qui s'était formée près de la montagne d'Athribis, le courant religieux qui jusqu'alors s'était porté du côté de Tabennîsi où avait vécu le doux Pakhôme dont la réputation avait été sans rivale dans la Haute Egypte toute entière. Grâce à la ténacité qui était dans son caractère, grâce à la ferveur de son ascétisme et des pratiques auxquelles il obligeait ses moines, aux légendes qui se répandirent sur sa personne et entourèrent sa tête d'une sorte de nimbe prestigieux, il réussit dans sa tentative. Des bruits habilement parsemés, des jugements à mots couverts sur l'œuvre de Pakhôme ne furent pas non plus étrangers au revirement des esprits. Quand le saint de Tabennîsi avait, sinon fondé, du moins réglé dans la perfection l'œuvre de la vie commune, on n'avait pas eu assez d'éloges pour lui et la langue était restée impuissante en face d'une si belle action qui avait fait régner parmi les hommes pervers la concorde angélique. Mais pour arriver à établir cette concorde, il avait fallu passer par dessus bien des petites choses que l'avenir devait régler. La vie cénobitique avait paru bien moins rigoureuse que la vie érémitique, ou simplement monacale, telle que l'avait entendue Macaire de Scété. On n'avait pas compris que le sacrifice de sa volonté en toute chose était plus dur que les pénitences et les jeûnes du corps. Les esprits en Egypte étaient trop ardents ou trop partiaux pour le comprendre, et cependant le

HISTOIRE DE SCHNOl'DF 8.'{

nouveau genre de vie religieuse obtint un immense succès. Les critiques ne vinrent qu'après. Nulle j)art ailleurs peut-être ces critiques ne furent aussi vives qu'au monastère d'Athribis : Pakhôme n'apparaissait (jue comme un enfant, comparé aux sages vieillards fondateurs du couvent de Schnoudi ; on l'excusait en alléguant la nécessité des temps et l'enfance de l'Egypte dans la vie chrétienne. Au moment oii Pakhôme avait paru dans la Haute Egypte, disait-on, les païens y régnaient en maîtres, les chrétiens y étaient rares ; il avait fallu faire comme l'Apôtre, leur donner le lait des enfants avant de les admettre à la nourriture substantielle des hommes faits. La règle de Pakhôme avait été bonne pour un temps de transition. Désormais les chrétiens étaient les plus nombreux, les païens étaient réduits à une infime minorité qui tous les jours allait s'accusant davantage, les temps étaient changés et c'était le moment de dire adieu aux petitesses de l'enfance. La perfection devait être de conserver la forme de la vie cénobitique en y ajoutant tout l'ascétisme de la vie érémitique. Ainsi l'on obtiendrait à la fois les douceurs de la vie angélique et les prodiges surprenants de la mortification monacale. Le programme dut paraître beau à Bgoul qui l'avait conçu ; mais il le sembla moins à ceux qui devaient l'exécuter. Le monastère d'apa Bgoul, comme nous l'avons dit, n'avait pas dépassé Thonnête médiocrité d'une foule d'autres monastères élevés par l'initiative privée ou l'admiration étrangère.

Mais quand Vàme ardonto de Schnoiidi entreprit de faire valoir Texcellence du ikmivcI institut, quand il eut mis sa parole et son imagination au service de la règle (|u'il avait adoptée et j)erfectionnée. alors les choses changèrent de face ; car sa parole fut nourrie d'exhortations violentes et son imagination inventa d'extraordinaires prodiges. Le courant se déplaça donc. C'est chose ordinaire en Egyte : le fleuve est capricieux et souvent il change son lit ; Ihomme ne Test pas moins et ses pensées sont mobiles. Le grand village cénobitique de Tabennîsi put sans doute se peupler encore, puisque nous trouverons au cours de ce récit plusieurs supérieurs généraux de l'ordre pakhômien ; mais le monastère que Pakhôme avait luimême élevé près de la ville d'Akhmim dut bientôt décliner, ou peut-être embrassa-t-il la règle du nouvel ordre.

Quoiqu'il en soit le moment arriva où le petit troupeau de Bgoul était devenu une immense bergerie, et à une époque de sa vie Schnoudi se trouva à la tête d'une congrégation de deux mille deux cents hommes et de mille huit cents femmes. Il nous est impossible de fixer, même à peu près, l'époque à laquelle la famille de Bgoul etde Schnoudi atteignit à ce développement énorme : dans tout ce récit, nous ne marchons qu'à tâtons, les points d'appui nous font défaut. Cependant il est probable que dès l'année 431, c'est à dire vingt ans avant la mort de Schnoudi, l'ordre avait atteint sa pleine croissance. S'il fallait en effet en croire

mSTOlKE DE SCUNOLDI 8.')

notre panégyriste, c'est au concile d'Ephèse que Saint Cyrille aurait revêtu Schnoudi de la dignité d'archimandrite, ce qui suppose un ordre établi, leconnu et développé en plusieurs endroits. 11 n'est pas possible en efl'et de supposer un seul instant (pie plus de deux mille hommes aient pu vivre ensemble dans le même monastère. L'ordre de Schnoudi dut donc se développer en quelque sorte par accession, ainsi que l'avait tait celui de Pakhôme : dilTérents petits centres religieux vinrent se réunir au grand centre d'Athribis, acceptèrent la règle et lirent partie de la congrégation. Nous ne croyons pas cependant que ces divers centres fussent bien éloignés les uns des autres, situés même dans des nomes diflerents, comme cela avait eu lieu pour l'ordre de Tabennisi ; nulle part il n'en est fait mention dans les monuments de l'époque. Les diverses taures s'échelonnèrent plutôt le long de la montagne, sans trop s'écarter ^ du centre principal et de manière à pouvoir ! participer à tous les biens de la vie commune. D'ailleurs, comme nous l'avons fait pressentir, la vie au monastère de Schnoudi n'était pas uniforme : les uns menaient la vie cénobitique, les autres vivaient dans la montagne, comme les anciens \ anachorètes, et on subvenait à leurs besoins. Une [j foule de petites artères se rattachaient au vaisseau principal. Cependant le monastère où résidait l'autorité était le centre qui donnait la vie à tout l'édifice.

Les femmes n'avaient pas voulu être en retard

8i> I.KS MOINES ÉGYPTIENS

sur les hommes. Suivant en cela l'exemple de Pakhôme. Schnoudi. si Bgoul ne lavait fait avant lui. les avait admises à Thonneur de vivre sous sa direction, et elles s'étaient empressées d'entrer dans la voie qui leur était ouverte, .\ulle trace n'est restée de leurs monastères. Xous ne savons rien sur les règles qui devaient leur être particulières. A peine pouvons nous dire que ces règles ne devaient pas présenter de grandes dilTérences avec celles que Pakhôme avait le premier établies. Tout ce quil est permis d'allirmer, c'est qu'elles étaient bien sous la puissance spirituelle de Schnoudi : on en trouvera plus loin des preuves concluantes.

Le développement de la pieuse congrégation ne devait pas permettre de se contenter toujoursdes bornes étroites où s'étaient confinés les compagnons d'apaBgoul. Il fallut songera édifier un monastère, à bâtir une église qui fût en rapport avec le nombre des frères. Schnoudi s'en occupa. Longtemps avant de pouvoir l'exécuter, il en avait formé le projet ; mais la grande difticulté de l'entreprise l'avait arrêté. Il fallait en elfet beaucoup d'argent pour mener à bonne tin la construction. On finit par trouver l'argent. De quelle manière vint-il ? On ne peut le savoir. Il semblerait qu'on rencontra quelque trésor caché dans les ruines de la ville disparue. Le récit qu'on trouve de cette construction est revêtu d'une teinte merveilleuse qui ne permet pas au juste de découvrir la vérité. Naturellement l'ordre de bâtir est donné et les moyens fournis par Dieu

HISTOIRE DE SCEliNOUDl 87

lui nièiiK^. « Un jour avant qu'on eût construit la grande église, dit Visa, le Seigneur apparut à mon père et lui dit : « Prends soin de bâtir une église en mon nom et au tien : invitele monde entier ày venir. Les saints s'y rassembleront et les peuples accourl'ont en foule y faire péleiinage. » Et Scbnoudi avec une grande obéissance : u Que ta volonté soit faite (lit-il, nous sommes toujours prêts à t'obéir. » Le Seigneur reprit : « Va vers ta cellule au désert ; lu trouveras quelque chose en chemin, ramassele et bâtis ton monastère avec. Et surtout ne r imagine pas que c'est un piège de Satan ; non, ce que lu trouveras est destiné à ton église et à ion couvent. » Et Scbnoudi se mit en marche vers sa cellule, il y passa la nuit en prière. Le matin, comme il revenait à son monastère, il heurta une l)outeille de celles que Ton appelait bouteilles d'Ascalon : il la pritj, l'ouvrit, elle était pleine d'or. A la nouvelle de cette découverte inespérée, la joie fut grande au monastère, et l'on se hâta de préparer tous les outils et matériaux nécessaires et de rassembler les ouvriers. Une véritable armée de maçons, de tailleurs de pierre^ de charpentiers, d'ouvriers de tout métier se j'éunit et se mit à l'œuvre. Une contestation s'éleva d'abord sur les matériaux qu'on emploierait : Scbnoudi ne trouvait rien de mieux à faire que de démolir tout ce qui restait de l'ancienne ville et demployer les matériaux ; les ouvriers n'étaient pas de cet avis : sans doute par une sorte de superstition non encore disparue, ils prétendaient

88 Li:s MOINES El.Vl'llKNS

<|ii(' la pierro était impropre à la construction, pcut-ctro à cause do la urandour dos blocs. L .habile Schnoudi los oui biontcM rangés à son avis on disant que le Seignour avait lui-momo jeté les fondements de la construction et s'était servi de la pierre des ruines. Dès lors toute hésitation disparut, tout le monde travailla en luttant d'ardeur et (riuibileté : en dix-huit mois tout fut achevé.

L'ipuvre de ces braves gens existe encore aujourd'hui : pas une pierre n'a bougé. Quand (lo loin ou la voit se détacher en avant do la montagne, elle se présente comme un bastion carré : de fait c'est plutôt une forteresse qu'un monastère. La construction est rectangulaire, faite à la manière des anciens Egyptiens, par assises froides. Les blocs de pierre fournis par les temples de la ville ruinée ont dû être coupés et taillés de nouveau : cependant ils montrent encore leur emploi primitif. Les murs, d'une grande profondeur, nont pas moins de cent vingt mètres de longueur sur cent en largeur. La hauteur en est très grande ; et tout autour régne une sorte de corniche peinte ([ui rappelle les chapiteaux de certaines colonnes delà grande sallehypostyledeKarnak. Ondistinguo encore quelques restes des couleurs dont les pierres étaient revêtues. On entrait au monastère par deux portes qui se faisaient face, ot dont lune a été murée depuis. Celle par laquelle on entre aujourd'hui est d'une profondeur de plus de quinze mètres : quand on

HISTOIRE DE SCllNOUDI 89

y passe, l'obscurité donne le frisson. Les moines ([ui la traversaient étaient vraiment sortis du monde. A droite de cette porte, se trouve la « grande » église : à l'entrée on voit encore deux colonnes de marbre dont on n'a pu trouver l'emploi et sur lesquelles Schnoudi s'assit plus d'une fois dans sa vie, à l'heure où le soir amenait Ja fraîcheur, avant d'entrer dans l'église pour la prière de la fin du jour. L'église elle-même a la forme de toutes les églises coptes avec ses cinq coupoles. La coupole du fond est ornée de peintures encore bien conservées, avec des inscriptions coptes en l'honneur du fondateur : elles sont sans doute postérieures à Schnoudi. L'obscurité de cette église empêche de reconnaître les peintures et de lire les inscriptions : il faut se trouver au monastère avant deux heures du soir, ce qui n'est pas toujours possible. Le long des murs, se trouvaient les cellules et les grandes salles de réunion : tout a disparu aujourd'hui, car les huttes actuelles sont récentes. Au dessus de léglise, dans l'épaisseur des murs, on avait pratiqué une rampe qui conduisait à la terrasse : à gauche de cette rampe en terre, on avait construit des chambres dont les murs couverts de bizarres inscriptions attestent que plus d'une fois lennui a rongé le cœur des moines successeurs de Schnoudi. Les constructions du côté gauche de l'église sont seules demeurées debout : celles du côté droit n'offrent plus que des ruines où l'on ne peut se risquer.

Sans doute l'état actuel de ce monastère qui eut

yO l.KS MOINKS KdVPTlKNS

une heure de grande célébrité no peut guère donner ridée de ce qu'il fut au moment de sa splendeur ; car il n'en reste plus pour ainsi dire que la carcasse. Au moment où on Tacheva, il passa pour une merveille et ceux-là furent estimés heui'eux qui avaient concouru à l'œuvre ou qui Tavaient simplement vue. Le maître maçon qui avait édifié cette sainte demeure fut si charmé de son travail ([u'il ne voulut pas recevoir de salaire : de tout Targent qui lui était dii et de celui qu'il possédait, il fit un superbe diadème qu'on suspendit au-dessus de l'autel, voulant ainsi témoigner de son respect pour Schnoudi. proclamer la gloire du Seigneur et retirer prolit pour son àme. Son frère, piqué d'un aussi beau zèle, lit placer une croix d'argent doré au plafond de la grande nef. Ces dons magnifiques ne furent pas les seuls : tout le pays se donna rendez-vous au monastère et chaque pèlerin apportait son offrande, petite ou grande, d'un cœur joyeux. Schnoudi avait sans doute compté sur ce concours, et trouvant qu'il n'était pas assez grand, à deux reprises différentes il l'excita parles promesses les plus merveilleuses qu'il prétendait lui avoir été faites par le Seigneur lui-même. Depuis que la pieuse Hélène avait découvert à Jérusalem le bois de la vraie croix et avait fait bâtir dans la Terre-sainte des églises dont la beauté surpassait tout ce qu'on pouvait imaginer, comme c'était le bruit public, une grande multitude de chrétiens faisaient dès lors ce pèlerinage qui plus tard devait susciter les

HISTOIRE DE SCHNOlJDl îjl

Croisades. Certains frères de reiitoura^e de SchnoLidi semblent avoir désiré faire le voyage de Palestine, pensant à coup sûr s'y sanctifier beaucoup. Schnoudi ne le permit pas, mais cette demande fut pour lui un trait de lumière ; il imagina de dire aux frères que Téglise nouvellement bâtie avait été désignée par le Sauveur comme une succursale de Jérusalem : on y pouvait venir faire ses dévotions, au lieu d'entreprendre, un voyage fatiguant, et le résultat serait le même ; car les grâces spirituelles attachées à la visite des saints Lieux avaient été attachées aussi par le Messie à la visite de l'église nouvelle de la montagne d'Athribis. La manière dont il exprima sa pensée sur ce sujet est remarquable. Il raconta aux frères que, dans une vision, il avait dit au Seigneur Jésus : « Je désire, ô mon maître, que mes enfants visitent Jérusalem pour adorer ta croix sainte et baiser les traces de tes pieds divins ; » mais le Seigneur lui avait répondu : « C'est dans ton monastère que tu rendras hommage à la Jérusalem que j'ai sanctifiée par ma présence ; ceux qui t'y écouteront et t'y obéiront seront les égaux des Anges. Souviens-toi que l'homme qui sortit de Jéricho pour aller à Jérusalem tomba entre les mains des voleurs et sache que ma croix est partout pour quiconque désire faire pénitence et souhaite d'arriver à l'autre vie : celui qui garde son âme de tout péril sera lui-même gardé de toute faute. » Schnoudi avait pressenti le mot du pieux religieux qui devait écrire plus tard : Raro scuicti-

92 LKS MOINES EGYPTIENS

ficaiitui' qui multum peregrinantur, ou encore : Erras^ erras, si aliud quœris quam pâli tribulationes : quia tota ista vita mortalis plena est miseriis et circumsignata crucibus

Mais il ne lui suffisait pas d'avoir montré aux frères le danger des longs voyages et le fruit de la solitude, il n'aurait pas atteint son but si son idée était restée confinée entre les murs de son monastère ; il pensa avec raison que ses enfants en seraient les hérauts et que par eux elle se répandrait dans tout le pays. A plusieurs reprises, il insista près des frères pour leur inculper ses idées : « Tout ce que Moyse a fait sur la montagne du Sinaï, disait-il, Dieu m'a accordé de le faire sur la montagne d'Athribis ; » et il ajoutait : « Il n'y a pas dans tout ce monastère la largeur d'un pied oii le Seigneur ne se soit promené avec moi, ma main dans la sienne. » Ces paroles reçues avec avidité par les moines et rapportées par eux avec amplification à la foule devaient exciter une ardente curiosité. Ce n'était pas encore assez. Schnoudi savait que le peuple égyptien de son époque avait conservé cet admirable culte des morts qui a rendu ses ancêtres si célèbres. On ne renouvelait plus les offrandes de pain, de viande, de vin, d'huile et de lait dans les tombeaux creusés aux lianes de la montagne occidentale ; mais la pensée des morts était toujours vivante au cœur de ceux que la mort avait frappés dans leurs plus tendres affections et l'on priait pour les trépassés afin que leurs chères âmes

jouissent de la cite de Dieu et de toutes les délices du paradis. Le moine d'Athribis se servit habilement de ce sentiment si touchant : il affirma que son église pouvait parfaitement remplacer Jérusalem et que lui-même en priant pour les défunts, obtiendrait leur délivrance. « Que celui qui ne peut visiter Jérusalem, disait-il, pour se prosterner devant la croix sur laquelle est mort Jésus le Messie, vienne faire son offrande dans cette église où se réunissent les Anges. Je prierai pour leurs péchés passés et quiconque m'écoutera n'aura rien à souffrir de ses fautes, même les morts qu'on a enterrés dans cette montagne, car j'intercéderai pour eux près du Seigneur. » Les prières devaient amplement récompenser ceux qui viendraient les mains pleines ; mais aux autres, les injustes qui venaient souiller cette terre bénie, il se réservait la puissance de doubler leur punition. C'est ainsi que Schnoudi avait doté son église des Indulgences attachées aux Lieux saints et les avait rendus applicables aux défunts ; et cela de sa propre autorité. Cette église, son œuvre, lui tenait au cœur ; à chaque instant il disait y avoir des révélations, y causer avec le Messie, et quand ses pensées s'exaltaient, il s'écriait à haute voix devant les frères attentifs : « Oui, ô mon église, tu es la Jérusalem céleste, et j'ai l'absolue confiance que tu ne t'affaibliras jamais ! »

Le monastère partagea nécessairement les prérogatives de l'église : aussi il devint le lieu d'un grand concours de fidèles. S'il n'eût renfermé

alors que les bâtiments qui subsistent encore aujourd'hui, il n'aurait pu donner asile à de nombreux pèlerins, ni même renfermer de nombreux frères. D'autres constructions durent s'élever tout autour, comme nous l'avons dit. Le monastère enrichi par les ofl'randes pieuses, posséda de nombreux troupeaux : les étables devaient se trouver en dehors, de même les magasins, les boulangeries, les fours qui étaient au nombre de onze, les huttes ou s'exerçaient les différents métiers qui exigent une certaine immobilité. On avait aussi planté un immense jardin qui fournissait assez de légumes pour nourrir toute la congrégation. Les taures des frères devaient s'étendre assez loin au dehors \ Ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il devait y avoir, autour du monastère, toute une exploitation agricole, et c'est sans doute cette réunion de magasins, d'étables, de laures. en dehors du monastère qu'on appelait le village, et pour laquelle il y a des mentions particulières dans la règle du couvent. Ce devait être un œuvre difficile que de gouverner tout ce monde. Les règles minutieuses dont il nous reste des fragments malheureusement trop courts en sont une preuve.

1. Je peu?e qu'alor?, comme maintenant, il devait y avoir diverses demeure? selon le rang que Ion tenait dans la communauté. Aujourd'hui la cellule d'un moine profes e?t une véritable petite maison avec rez-de-chaussée et deux étages : il peut y recevoir des étrangers et leur otfrir le café, etc. Les novices et les moines de sous ordre, habitent une cellule qui n'a qu'une porte pour ouverture, très étroite et peu engageante.

HISTOIRE DE SCHNOUDl U»)

Les frères voulaient bien vivre de la vie commune, se livrer à de grandes austérités ; mais ils auraient bien voulu aussi gagner le ciel à leur manière et sans se soumettre à autrui. La plupart étaient des gens grossiers^ n'ayant aucune idée des bienséances les plus ordinaires de la vie, et il avait fallu régler jusqu'à leurs moindres mouvements. Dès que du côté de la ville d'Aklimim, les premiers rayons du jour levant descendaient de la montagne sur la plaine, le son de la cloche éveillait la cité monacale endormie : en hiver le réveil précédait le jour. Dans le plus grand silence, entretenant son esprit dans de saintes pensées, chaque frère devait se rendre à l'église pour la synaxe. ^ Tous se rangeaient sur de longues files, les plus anciens étant les plus rapprochés de l'autel. Au signal donné, tous devaient tomber à terre et faire le signe de la croix, un grand et beau signe de croix, en prenant bien soin d'élever la main jusqu'au front et de ne pas l'arrêter à la barbe : on récitait ensuite debout l'oraison dominicale, et chacun devait étendre les mains en forme de croix. A des signaux convenus, la congrégation entière se prosternait la face contre terre, et tous priaient dans l'amertume de leur âme afin que leurs péchés fussent pardonnes, en se donnant garde de relever la tête pour regarder les voisins. Ce mouvement devait être digne^ on ne devait point trop s'allonger, ni se coucher sur le flanc

Page 1