PREFACE XXV
devrait être le même que celui auquel pense rOccident. Et cependant il se trouve que les hommes de cette terre avec leurs habitudes sont tellement diiïérents de nous-mêmes et de nos usages^ qu'ils ont peint Dieu, ses anges et ses saints sous des traits si divers que^ pour nous, c'est vraiment un ciel nouveau, une terre nouvelle. Les pauvres gens ne comprennent guère notre critique et notre besoin d'en faire ; elle les étonne : ils n'en sentent pas le besoin, disent-ils, car ils ne sentent nulle nécessité de se mettre le cerveau à la peine pour se délivrer de leurs plus chères illusions. La vie pour eux, sans leurs légendes, leurs saints, leurs apparitions, leurs miracles, sans ce milieu ambiant d'anges et de démons dans lequel ils se meuvent et vivent, n'aurait plus aucun charme : si la critique passait par là pour envahir leurs esprits, ils se trouveraient malheureux, car ils devraient renoncer à s'édifier. Qu'ils se rassurent, leur esprit ne comporte pas de critique, ils mourront impénitents dans l'édification finale ! Assurément ce n^est pas là honorer Dieu en esprit et en vérité ; leur religion est étroite, parfois grossière, moins élevée que l'antique religion de l'Egypte pharaonique ; mais elle leur suffit, ils ont une foi vive et leur espérance est forte. Ce n'est pas moi qui leur en ferai un reproche. J'admire leur constance et je leur dois une profonde reconnaissance pour m'avoir fourni un chapitre vraiment étrange de ce livre trop fermé, l'histoire religieuse de l'humanité. Au moment d'entrer
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dans ce monde fantastique, où les monstres rêvés par la mythologie grecque, les Faunes et les Satyres, jouent leur rôle, comme dans la vie de S' Antoine, non moins que les animaux symboliques sous lesquels l'Egypte avait trop voilé ridée de Dieu, je pense à l'invocation du poète latin alors qu'il fait descendre son héros dans le noir Erèbe. et je suis tenté d'appeler à mon aide les dieux protecteurs de ces ombres aujourd'hui endormies dans le royaume de la nuit, de les prier de ne pas s'irriter contre mon audace, si je révèle les mvstères cachés dans les entrailles de la terre et les profondeurs d'un oubli qui dure depuis bientôt quinze siècles.
Avant tout « ceci est un livre de bonne foi. >» Avant tout j'ai cherché la vérité. Je peux m'étre trompé, mais si je me suis trompé, je l'ai fait avec bonne foi. J'aime assez la vérité pour ne lui refuser aucun sacrifice. Telle qu'elle m'est apparue, je l'ai aimée et je me suis fait son esclave. Le culte que je lui rends n'a rien de terrestre ; je me suis efforcé de m'entourer de toutes les conditions nécessaires pour la chercher et la trouver, de juger d'après les idées des personnages qui agissent et non d'après les miennes, d'être impartial en un mot. J'ai été aidé dans ma recherche par cette circonstance que la vie de mon liéros est en quel- ([ue sorte isolée et ne touche presque pas aux grands événements contemporains, ce qui m'a permis d'écrire sans ressentir trop la nécesssité d'avoir sous la main les œuvres historiques de l'époque.
fHEFACE XXVI I
Les ouvrages grecs et latins sont rares au Caire ! et même un peu trop rares pour de semblables études. Quoiqu'il en soit, cette pénurie ne m'a pas porté préjudice et je le dois à la localisation de mon sujet. J'espère donc que la vérité n'en souffrira pas. Sans doute bien des traits de mon livre paraîtront ou exagérés ou affaiblis, mes jugements sembleront ou trop exclusifs ou trop larges : j'aurai cette excuse de n'avoir dit que ce que je croyais ; credidi^pr opter quodlocutmsum. Si je savais qu'un seul de mes jugements fût contraire à la vérité, que la plus petite nuance de la moindre de mes phrases ne correspondit pas à la réalité, j'aime assez cette vérité que j'ai cherchée pour sacrifier le jugement, la nuance et la phrase. X plus forte raison s'il s'agissait de l'œuvre elle-même.
Un dernier mot et j'ai fini cette préface déjà longue.
L'avouerai-je? j'ai fait mon livre avec amour: je le confesse, qu'on me le pardonne. N'ayant plus autre chose à aimer sur la terre, j'aime passionnément la science et la musique ; la science parce qu'elle est la forme subjective de la venté, la musique parce qu'elle est en ce monde matériel la plus idéale des beautés. A l'une et à l'autre j'ai fait dans ma vie une part, mais une part bien inégale, il le faut dire avec franchise. A la première j'ai consacré la plus grande partie de mon existence, et malgré mes })ensers et mes soins, malgré mes elîorts et ma ténacité, elle s'est jusqu'ici dérobée à mes étreintes. A peine si, de
XXVIII l'KEFACE
loin en loin, elle s'est retournée pour me sourire comme une femme coquette et capricieuse ; mais au moment où fasciné par ce sourire que je croyais sincère je me suis avancé tendant les bras, elle a disparu semblable à l'ombre moqueuse, et mes bras, en se refermant, n'ont plus pressé qu'un fantôme dillusion. l*our elle, elle se montrait encore de loin, recommençant ses pertides, mais délicieuses
agaceries. La posséderai-je jamais ? La seconde
au contraire, après m'avoir coûté peu d'efforts et ne m'avoir demandé qu'une courte adoration, s'est montrée facile et m'a donné des plaisirs inouis. Chaque fois que j'ai voulu m'enivrer de ses délices, elle a été prête, sans jamais me reprocher mes abandons réitérés ni ma folle audace.
L'une et l'autre de mes deux passions ont trouvé en ce livre bien des joies et bien des contentements. La connaissance de ces temps reculés a satisfait pour un moment ma soif d'apprendre ; et d'un autre côté, de l'étude de ces mœurs antiques, de la vie de ces rudes jouteurs et de ces grands enfants, il s'est dégagé d'abord comme un timide lilet d'harmonie qui, se grossissant peu à peu et se diversiiiant à chaque instant, a fini par éclater dans une immense et fantastique symphonie dont les notes étranges et sonores, les mélodies antiques et barbares ont ému mon àme et fait tressaillir mon cœur. Ma plus grande jouissance est venue de là. J'ai oublié les luttes et les douleurs de la vie, je me suis senti transporté plus près du ber- (Ccm de la j)ensée humaine, j'ai cru y voir que la