La synaxe est la réunion chrétienne pour la prière
comme pour s'endormir. Au signal, chacun se relevait en faisant le sianodola croix et s'assevait pour entendre la lecture de l'endroit de TEcriture qui servait à la méditation. La décence exigeait quand un était assis qu'on ramenât le devant de sa robe monacale sur les pieds, qu'on ne tournât pas la tète, qu'on no regardât pas son voisin au visage pour rire ou badiner. Le moindre de ces manquements aurait attiré la colère de Schnoudi. Pendant que l'anagnoste lisait le passage de l'Ecriture, cbacun écoutait attentivement et le méditait ensuite en son àme. quand quelqu'un ne prenait pas la parole pour l'expliquer. Tous les frères devaient apporter à cet acte solennel de la •prière un comr droit et contiant : nul ne devait dire : « Je ne peux mo résoudre à crier au Seigneur : je suis une àme tiède et négligente. » Les exemples de l'Ecriture étaient là pour montrer la miséricorde divine. L'enfant prodigue n'avait-il pas englouti tout son bien avec des courtisanes? le publicain ne s'avouait-il pas coupable de tous les crimes î David ne fit-il pas le mal avec Bersabée et ne fit-il pas tuer Urie pour légitimer son adultère? Et Pierre, ne renia-t-il pas son maître? Comment Dieu les traita-t-il ! Pour l'un, on tua le veau gras : l'autre s'en alla justifié dans sa maison : Salomon fut donné à David et à Bersabée et un regard de Jésus fit entrer le repentir dans le cœur de son apôtre. Il ne fallait donc jamais désespérer de la bonté de Dieu, et c'est dans ces pensées que chaque frère devait méditer la leçon
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de l'Ecriture. La méditation finie, chacun devait retourner à sa cellule en silence, conservant toujours en son camr les pieuses paroles qu'il avait entendues. En général le silence devait régner à peu près partout quand cela était possible : il était recommandé à tous les frères de regarder comme une abomination de multiplier les paroles avec qui que ce fût, moine ou laïque, frère ou étranger, et même d'élever trop la voix en parlant. La prière devait être continuelle : on priait en travaillant, en marchant. C'était la prière du cœur. Outre cette première réunion du matin, le soir rassemblait encore les frères, et dans la journée on devait prier six autres fois et peut-être douze en certains jours ; mais ces dernières prières se faisaient dans la cellule, aux champs, partout, et elles étaient courtes. La cloche donnait le signal du travail, comme elle avait donné celui de la prière. Toutes les portes s'ouvraient alors avec les bouches quand la nécessité l'exigeait ; chacun se rendait près de son chef d'équipe, recevait ses ordres pour la journée et se dirigeait vers le lieu oii il devait accomplir sa tâche. Il semble que, pour l'emploi des frères, on avait avant tout égard à ce qu'ils avaient fait dans le monde et à leur habileté personnelle. Tous les corps de métiers se trouvaient représentés au monastère, chacun était rangé sous un chef nommé directement par le supérieur, et ce chef nommait à son tour divers délégués de son autorité. Si le sort ne nous l'eût pas envié, nous pourrions posséder
98 LES MOINES ÉeiYPTlENS
oncore toutes les règles minutieuses qui déterminaient la manière dont chaque chose devait être faite ; malheureusement nous ne possédons plus que de trop rares documents. Ils nous donnent cependant, mal§:ré leur état fragmentaire, les plus intéressants détails.
La fonction la plus importante était celle d'économe ; la première chose à faire était en effet d'assurer la subsistance des frères et de toute la communauté. Les économes étaient nombreux : l'un était chargé du pain, un autre des légumes, un autre de la cuisine, un quatrième des vêtements, et sans doute ils avaient encore des collègues. Chacun d'eux avait la mission de veiller à ce que tout marchât bien dans son service et que les subordonnés s'acquitassent de leur tâche avec ponctualité. Leur surveillance devait être continuelle, atin que rien ne se perdît ou se détériorât. Ainsi il fallait bien se donner garde d'oublier les pains qu'on mettait à tremper dans l'eau, de faire plus d'eau salée qu'il n'en fallait pour un jour ; car quelquefois l'économe chargé de ce soin en faisait pour deux jours à la fois, atin de ne pas avoir à s'en occuper pour le lendemain. De même pour faire l'eau de dattes^ on ne devait pas employer trop de dattes de manière à ce que la boisson fût suffisante pour deux ou trois jours, car elle s'aigrissait ; le moindre reste de sauce devait être recueilli avec soin, et, si l'on égrenait certaines graines, il ne fallait pas en égrener plus qu'il n'en était besoin pour une semaine. Ces
msiolUE j)K sciiNoiDi !MI
luomes graines devaient être lavées à grande eau et continuellement, afin d'ôter toute mauvaise odeur. Il ne fallait pas cueillir au jardin plus de légumes que n'en exigeait la consommation journalière. En tout Téconomie la plus stricte devait être observée, sans qu'elle fut nuisible cependant à la santé des frères, et Ton devait respecter même le plus petit plat de terre. Ceux qui faisaient la cuisine avaient à apporter les plus grandes précautions à leur office : le bois était rare alors comme aujourd'hui : parlant, il fallaille ménager. Trois morceaux suffisaient pour faire du feu : habituellement on ne devait -en employer que deux, ce qui était déjà beaucoup ; le troisième morceau ne devait être jeté dans le foyer qu'au moment ou les deux autres approchaient de la complète combustion et, pour augmenter l'économie, on devait les couvrir de gâteaux de fiente encore en usage aujourd'hui. La fumée était à éviter : aussi les chaudières devaient être assez élevées au-dessus du feu pour permettre à la flamme de se dégager librement. Quand on faisait cuire de la soupe, bouillir des légumes, on devait le faire à petit feu : une soupe, une sauce faite trop hâtivement ne pouvait être bonne au goût et tout se répandait hors du vase et se perdait. Ces règles s'appliquaient aux aliments préparés pour les malades ; elles devaient de même être observées par les boulangers. La plus grande propreté était demandée à tous ceux qui touchaient à la cuisine : il devaient fréquemment se laver les
inains, surtout ceux qui allaient puiser de l'eau. Avanf de puiser l'eau on se lavait les mains, et deux fois par semaine on lavait aussi la cruche qu'on devait toujours avoir soin de secouer et de vider complètement avant de la remplir une autre fois. Le grand bassin qui existait à la cuisine devait être lavé une fois par semaine seulement. On ne devait pas perdre de vue les chaudières, soit lorsqu'on y faisait cuire les légumes, soit lorsqu'on les retirait du feu : dans le premier cas, il fallait remuer la masse liquide et agiter les légumes ; dans le second il était de toute nécessité de les hien laver. •
La manière de faire le pain était minutieusement réglée : chaque chose en était prévue et soumise à des règles différentes. Quand le jour de faire le pain était arrivé, le frère chargé de la surveillance générale de la boulangerie désignait les frères qui devaient prendre part au travail et chacun avait à se rendre en silence à l'endroit convenu. Il était expressément défendu de parler à voix haute, sous n'importe quelque prétexte : si la nécessité exigeait quelques paroles, elles se prononçaient à voix basse. Le rire même était interdit, afin qu'on ne pût dire du couvent : « Ils ont fait leur pain en dérision ». Quand tout le monde était à son poste, les uns devant leur pétrin, les autres tenant à la main l'eau qu'ils devaient verser aux boulangers, ceux-ci apportant la farine du moulin, d'autres la partageant également entre ceux qui allaient pétrir, lejK)ulangeîreir"€iief donnait un
MISÏOIBK ])!•: SCIINOIIJI 101
(lornior coup d'œil dans les coins pour voir si (fuolquo paresseux ne s'y était pas dérobé à la vue en même temps qu'à la besogne : puis, frappant (le ses mains sur un pétrin, il donnait le signal en disant à haute voix : « Allons, pétrissez. » Personne ne devait précéder le signal ni même mettre de la farine dans son pétrin avant que le chef boulanger ne l'eût dit ; au contraire, au signal donné, tous devaient se mettre à Ta^uvre sans retard, faisant leur besogne avec une grande attention et priant au fond du coMir. Les frères (|u[ portaient l'eau devaient la verser tranquillement, sans se hâter, de manière à ne pas soulever la farine et à la faire voler, ou à répandre l'eau sur les pieds de celui qui pétrissait. Quand celuici avait besoin d'un peu plus d'eau, il frappait un petit coup sur le bois du pétrin, mais il ne parlait pas. Le frère chargé de verser la farine devait se donner garde de la verser de trop haut de peur d'en perdre, ou de trop près de peur d'attacher de la pâte aux bords de sa corbeille. Le boulanger, au milieu du va-et-vient des dilférents services de la boulangerie, travaillait sans lever la tête ; s'il était fatigué, il levait un moment la tête et prononçait quelque oraison jaculatoire et se remettait au travail, prenant bien soin de ne pas faire tomber de pâte à ses pieds ou de la laisser adhérer au bois du pétrin, de ne pas la travailler de manière a ce qu'elle fut trop molle, par conséquent de n'y pas verser trop d'eau. D'ailleurs le chef boulanger devait avoir l'œil partout, et
(juandil voyait (juo la paie était convenal)lement travailléo, il donnait lo siji;nal de l'arrêt, faisait le tour des travailleurs et distribuait à chacun sa part de levain, f.ela fait, on mettait sans doute la pâte dans des corbeilles, et chacun lavait son pétrin, déposait les eaux grasses dans les baquets préparés pour cela et on portait ces baquets à la porcherie. Tout le monde rentrait ensuite dans sa cellule pour s'y reposer pendant la nuit, car on pétrissait le soir atin ([ue la ])àte put lever pendant la nuit.
Le matin venu, commençait la cuisson de la pâte. Pendant que les uns chautVaient les fours qui étaient au nombre de onze, les autres s'occupaient de sortir la pâte des corbeilles, de la couper, d'en former de petits pains i^onds. Ces diverses opérations prenaient assez de temps. Les fours devaient être assez chauds pour faire de suite jusqu'à vingt cuissons dilTérentes : et le travail nécessité pour arriver à la température convenable était regardé comme très-fatigant. On en chargeait les frères les plus vigoureux, et souvent quelques uns prétextaient quelque indisposition pour s'en dispenser. Pendant que les fours chauffaient, de jeunes garçons montaient les morceaux de pâte sur la terasse: là, des frères présentaient la pâte à l'un deux qui lui donnait la forme de petits pains ronds, les saupoudrait de farine, elles étendait au soleil. On rangeait ainsi tous ces pains tout autour de la terrasse, puis d'autres enfants sur de minces et
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étroites planches les descendaient aux l'ours où on les faisait cuire. A peine étaient-ils cuits qu'on les amoncelait dans des corbeilles, et, quand ils étaient assez refroidis, on les portait dans les magasins à pain d'où on les tirait pour la consommation journalière. La grande fatigue causée par le travail du pétrin et du four n'était point une raison pour mancjuer à la règle ordinaire. Il était défendu de manger à d'autres heures qu'à celle marquée par la règle générale. Si les enfants sentaient l'aiguillon de la faim, ils devaient avertir : on leur donnait du pain et ils sortaient le manger au dehors atin de ne pas exciter leurs frères. Les hommes faits ne devaient mangei'qu'à l'heure habituelle, et même (juaiid l'ouvrage n'était pas terminé à midi, ils devaient atteiidre que le repas des frères fût terminé, et alors ils mangeaient leur pain au lieu même où ils se trouvaient. Le chef boulanger remplissait une corbeille de pains frais, choisissant pour ses frères comme il aurait choisi pour lui-même, on mangeait en silence, puis on se remettait à l'ouvrage'. Ceux qui étaient ainsi occupés auraient pu facilement se procurer quelques petites douceurs, se faire pour eux-mêmes quelques gâteaux assaisonnés d'huile, de beurre ou de toute autre bonne chose : pareille conduite était expressément défendue. S'il y avait quelques restes de pâte, on pouvait en faire des gâteaux pour les malades, mais jamais plus de cinq corbeilles. On faisait pour eux aussi une sorte de soupe cuite au four ;
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les frères aimaienl à y mettre de la pâte ou des gâteaux beurrés sortant du four : défense est faite de se servir d(^ j)àte ou de gâteaux beurrés pour cette polenta qui aurait été trop lourde })our des estomacs malades. Dans quebjues monastères voisins, on avait coutume d'accorder aux boulangers et aux frères employés à la cuisson une nourriture différente et un peu plus recherchée ; au monastère de Schnoudi nulle différence ne devait exister: tous les frères devaient faire bnir besogne, quelle qu'elle lut, et se trouver contents de l'égalité la plus parfaite. Les moines employés aux travaux de la moisson, à l'irrigation, au labeur du jardin ne peinaientils pas autant et ne soutfraient-ils pas autant de la chaleur ({ue les boulangers ? Et cependant ils n'avaient (jiie la nourriture commune à tous. La règle devait suffire à chacun: les ouvriers de la dernière heure reçurent autant que ceux de la première : ce fut la volonté du Seigneur. ^
Les travaux de la moisson et de l'irrigation étaient réglés aussi dans les plus petits détails ; malheureusement il ne nous reste de cette* partie de la règle que de minimes fragments. Avant tout, celui qui était chargé du travail de la moisson devait prendre soin de faire commencer le travail à l'heure dite comme aussi de le terminer au
l. De ce? diver? détails quelqnrs-uii!; ne ?e retrouvent pas dau? les deux fragments qui nous ont été conservés : mais tout ?e pratique encore aujourd'hui, comme je viens de le décrire, et je lai vu de mr-s propies yeux.
HISTOIRE DE SCHNOUDl lOo
moment prescrit. A lui seul appartenait la direction des travaux. Il indi(|uait où Ton devait commencer à couper les blés, il plaçait chacun à son poste et tous les frères suivaient ses ordres sans se plaindre et sans murmurer. Le travail de la moisson exigeant une grande dépense de forces, on choisissait les moines les plus robustes: personne ne devait se vanter de ses forces, en faire parade en devançant ses compagnons et s'enorgueillir de ses muscles. Tout devait se faire avec ordre et mesure. ^ Pendant que- les uns moissonnaient, d'autres recueillaient les blés, les mettaient en gerbes afin que, le soir venu, les moines chargés des bêtes de somme pussent les conduire au couvent. Cette dernière opération commençait parfois dès le milieu du jour. On déchargeait les blés dans une grande aire, on en formait des tas ronds et élevés, distincts les uns des autres par la nature des céréales moissonnées et placés à un assez grand intervalle. Quand tout était ramassé dans l'aire, on procédait à l'opération du battage. - Des frères armés de fourches étendaient les blés tout autour de la meule à une petite profondeur ; d'autres, montés sur de légers chars armés d'un triple rang de rondelles
1. Le reste maiique. Tout ce que je dis ensuite a été observé par moi-iiiemc dans le plus ^raiid des monastères actuels de ILgypte ou se retrouve dans divers récits.
2. Le mot battage est bien impropre pour l'opération qui suit : mais même en France actuellement, avec remploi des machines a vapeur, ce mot n'offrf^ plus qu'un sens très éloigné de son acception primitive.
do 1er, conduisaient des attelages de bœufs, ou de vaches, les faisaient tourner autour de la meule, liacliaienl la paille et faisaient sortir le grain. Ouand (oui était ainsi battu on vannait par un moyen tout primitif. On soulevait, avec une pelle ou une fourche de bois, la paille presque moulue : le vent se chargeait de la séparer du grain. On emplissait alors les sacs et Ton portait le blé dans des greniers faits de telle sorte qu'on les remplissait par une sorte de terrasse supérieure. ^ Sur les aires se faisaient parfois les marchés ; on vendait le surplus de la récolte, on achetait ce qui était nécessaire de marchands venus pour l'occasion. Le frère chargé des travaux des champs devait seul faire les marchés et il n'était permis à aucun autre de se mêler à un achat quelconque.
Ces travaux occupaient une grande partie de l'été, comme encore de nos jours. Il arrivait souvent que la chaleur fatiguait quelque frère ; les surveillants devaient y prendre garde, et, si la nourriture commune ne lui sutfisait pas, ils lui en faisaient donner quelque autre plus délicate. Mais cet écart de la règle ne devait pas être le fruit d'un vain désir, d'une fausse imagination ou de la concupiscence ; la nécessité seule devait faire changer la nourriture, donner du vin : mais
1. Ces greniers ont existé d»* tout temps en Egypte. Dans les tombeaux de la XVJli'^' dynastie, on leur trouve déjà la forme que j'indique. De nos jours encore la forme est la même: on rrtnplit les greniers par une ouverture située en haut de la large chominée qui en somme constitue ces greniers : une porte étroite et basse, à rextrémité inférieure, permet d'y prendre ce (pw l'on en vout retirer.
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il 110 fallait rien refuser quand cette nécessité était constatée, quand môme tous les frères employés à ces travaux se seraient trouvés dans le même besoin. Le grand principe qui devait diriger tous les moines dans Taccomplissement de leur travail était celui-ci: Crains Dieu et fais le bien. Si chacun craignait Dieu et faisait le bien, toute chose serait parfaite.
D'après ce principe, ceux qui travaillaient aux champs à la saison du labour ou de l'arrosage, devaient se tenir toujours prêts à se rendre à leur travail à l'heure dite. Là encore chacun remplissait sa tâche, sans s'occuper de son voisin. Si le travail pressait, on pouvait le prolonger, d'après l'avis du surveillant, d'une demi-heure à midi et d'autant le soir ; mais il fallait avoir soin d'être exactement rendu au réfectoire ou à l'église à l'heure marquée par la règle. Si l'on arrosait, les règlements dill'éraient selon que l'arrosage se faisait à la sahjeJi ou au schadouf. En tous cas, il fallait prendre grand soin de ne pas perdre l'eau, de ne pas noyer les terres, de ne laisser aucun endroit du champ souffrir du manque d'eau. Il était important de veiller sur l'animal qui faisait manœuvrer la sakyeh, de prendre beaucoup de soin de la machine elle-même. Pour bien arroser un champ, on ne devait faire qu'un grand conduit d'eau avec le nombre de petites rigoles nécessaire. Si l'on faisait deux grands conduits, l'eau ne devait être abondante ni dans l'un ni dans l'autre. En faisant conduits et
rigoles, on devait bien se garder d'arraclier le blé : le fond seul de la rigole ou de la conduite d'eau devait être nettoyé de toute herbe encombrante ; sur les côtés on devait religieusement respecter les moindres brins de blé ; s'ils gênaient on devait se contenter de les courber et il fallait prendre soin que la terre s'imbibât. Dès que la machine s'arrêtait, on avait à la couvrir de suite d'herbages, alin sans doute que la chaleur du soleil ne lit pas crevasser l(*s vases de terre (jui allaient chercher l'eau au fond de la sakyeh. Cha(iue jour on faisait l'inspection de la grande conduite d'eau pour en retirer les herbes, pour la réparer avec un peu de paille ou de fumier, si elle offrait quelques crevasses, pour y ajouter quelques corbeilles de , terre, en un mot pour y apporter toutes les améliorations dont besoin était. Le surveillant en chef faisait chaque jour l'inspection des terres ensemencées, voyait quel canton avait besoin d'être arrosé, souffrait ou ne réclamait aucun soin. Le lendemain les frères recevaient ses ordres et les champs prospéraient.
Pendant que les travaux s'exécutaient de la sorte avec diligence à l'extérieur du monastère, à l'intérieur l'immense ruche humaine bourdonnait (h' tous les bruits des travaux journaliers. Chacun y vaquait à sa besogne, gardant le silence le plus (ju'il était possible. Les uns se livraient à des travaux manuels, les autres s'occupaient à préparer les grandes salles du réfectoire ; ceux-ci copiaient les écrits sacrés et les enluminaient de
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leurs plus beaux ornemenls, ceux-là lisaient ou faiaieni les comptes de la maison. Personne ne restait inactif : Schnoudi veillait et l'œil du maître était partout. A la porte du monastère, un moine veillait aidé d'un frère. Personne n'entrait sans qu'il le vît et aussitôt on courait avertir le supérieur du monastère ; on lui donnait tous les détails que les visiteurs avaient eux-mêmes donnés sur leurs personnes. S'il s'agissait de visiteuses, on s'enquérait avec soin de leur nom, de leur famille, de leur position dans la vie et de leur âge : les soins qu'on prenait de loger et de traiter chacun selon sa dignité et ses aumônes, et sans doute aussi la curiosité que la nature excite ellemême, justifiaient cette sorte d'enquête aifectueuse. Deux frères veillaient de même à l'infirmerie, ou un seul, s'il suffisait. Il était recommandé de prendre le plus grand soin des frères malades, de condescendre à leurs désirs. Schnoudi se faisait avertir de tous les cas graves et visitait lui-même ceux de ses enfants que la maladie retenait à l'infirmerie. Si quelqu'un succombait à la maladie, on devait lui fournir un cercueil et deux moines restaient à côté de la bière pour prier jusqu'à l'heure des funérailles. On faisait ainsi pour tous, même en cas d'épidémie et fallût-il occuper toute la congrégation autour des cadavres. Si le mort faisait partie du village monacal qui entourait le monastère, on observait les mêmes règles^ et deux frères priaient jusqu'à ce qu'on vînt du couvent pour rendre les derniers devoirs à la dépouille
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mortoUe. ('.e dev oir semble particulièreiiient avoir été à charge pour les frères, c'était à qui s'en exempterait : mais Schnoudi s'irritait dès qu'il voyait un frère manquer à celte régie et Ton redoutait sa colère. A la cérémonie des funérailles on devait s'abstenir des plaintes et des gémissements, des pleurs et des lamentations : point n'était besoin de pleurer sur des saints ; que ne pleurait-on plutôt sur les infortunés que la mort surprenait dans les pièges du tentateur.
Lorsque la cloche annonçait le milieu du jour, tous les frères se rendaient au réfectoire. Là ils trouvaient leur nourriture préparée par les économes et ceux qui étaient sous leurs ordres. Chacun s'asseyait à sa place et l'on mangeait en silence. Les semainiers se tenaient un peu en arrière avec de petits vases où chacun buvait après avoir mangé sa portion. Quelques frères imaginaient de faire vœu de manger leur pain en un certain nombre de bouchées : le nombre était quelquefois si petit et les bouchées si grosses, que la bouche n'en pouvait contenir une. C'était un spectacle dégoûtant, et Schnoudi avait interdit cette sorte de mortification. La prière commençait et terminait le repas qui était très court. Quand la réfection corporelle était terminée, chacun reprenait son ouvrage jusqu'au soir. Les frères qui avaient servi au réfectoire mangeaient alors, et s'occupaient ensuite de mettre l'ordre et la propreté partout. Souvent pour s'éviter la peine du travail, ils prenaient les petits enfants qu'on élevait au
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monastère, leur faisaient exécuter leur propre tâche et ne craignaient pas de recourir à la violence pour les y forcer. La règle défendait absolument cette manière de se faire servir et d'échapper à la besogne journalière. On devait aussi prendre le plus grand soin de la vaisselle, ne rien casser, fût-ce la plus petite assiette de terre : il fallait éviter la trop grande précipitation, mais non pas tomber dans le défaut contraire. Les frères occupés au réfectoire lambinaient volontiers, trouvaient souvent des prétextes pour ne pas être prêts à l'heure de la prière du soir et n'y pas assister : ils étaient avertis que pareille négligence ne leur serait pas pardonnée. La négligence et la paresse étaient le cauchemar de Schnoudi : il n'avait pas assez de sarcasmes, de reproches durs et même de malédictions pour les paresseux. Une paresse invétérée, résistant à tous les avis et à toutes les punitions, était un cas de renvoi : celui qui ne participe pas au travail de la communauté, disait Schnoudi, ne doit point jouir des avantages de la vie commune: s'il n'apporte rien au trésor commun, il n'en doit rien retirer, ni vivres, ni habillement.
Avant la prière commune du soir qui avait lieu à l'église, comme le matin, les frères pouvaient à leur gré prendre quelque nourriture au réfectoire : souvent on s'en dispensait ; mais on ne devait pas rester plus de deux ou trois jours sans manger. Cette partie de la règle souffrait sans doute de nombreuses exceptions, puisque Schnoudi
lui-même est dit ne l'avoir pas observée. Elle ne regardait en effet que les frères cénobites, et non la brigade sainte des anachorètes qui vivaient dans les grottes de la montagne. Après le repas et avant la prière du soir^ chacun devait se livrer à l'étude de TEcriture, en apprendre certains passages par cœur et les réciter à un frère plus avancé dans la science de Dieu ou doué d'une meilleure mémoire. Au son de la cloche, tous se rendaient à l'église, et, la prière finie, chacun retournait à sa cellule pour s'y livrer au repos. Ce repos était facultatif : on pouvait le diminuer à volonté, mais ne jamais l'allonger. Quelques-uns employaient la première partie de la nuit à la prière, où à la lecture des livres saints : ils devaient réciter un nombre déterminés de psaumes par cœur et lire tant de divisions du livre. D'autres se levaient avant que la cloche n'eût sonné ; ils priaient aussi de la même manière, ou seuls, ou deux à deux. Si de deux frères habitant des cellules voisines et s'étant promis de prier ensemble avant le réveil général, l'un s'éveillait et l'autre continuait à goûter les douceurs du sommeil, le premier devait sortir de sa cellule et frapper contre le mur de la cellule voisine. Si les coups frappés ne suffisaient pas pour réveiller l'endormi, il devait l'appeler par son nom jusqu'à ce qu'il eût chassé le sommeil du frère négligent. Telles sont les lignes générales de la règle monacale qui régissait le monastère de Schnoudi. Sans doute une foule d'autres points généraux
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et journaliers étaient réglés aussi minutieusement ; mais dans l'état actuel de nos connaissances nous ne pouvons rien dire de plus. Les diverses saisons de Tannée devaient sans doute apporter du changement à quelques exercices ; les différentes époques de Tannée religieuse variaient aussi le règlement : de ces points particuliers rien ne nous est parvenu. Nous savons seulement qu'à certains jours fixes, les pères se rendaient à l'église et y recevaient la communion sacrée. C'étaient sans doute le samedi et le dimanche de chaque semaine : en Egypte, du moins dans les monastères et par les solitaires ou religieux de toute nuance, le samedi fut longtemps regardé comme un jour consacré au Seigneur comme le dimanche ; mais le dimanche môme, s'il faut en croire certains passages des œuvres coptes qui ne peuvent s'expliquer autrement, on pouvait se livrer à des travaux manuels. ^ Le Christianisme, ses dogmes^ sa morale, ses institutions n'ont jamais été comprises en Egypte comme ailleurs, soit en Orient, soit en Occident.
Parmi ces menus détails de la vie cénobitique dans le monastère de Schnoudi, on rencontre un
1. Il suffit de lire quelques uns des récits coptes sur la vie des solitaires pour s'apercevoir du premier coup d'oeil que le samedi était honoré à l'égal du dimanche : ces pieux solitaires ne faisaient la synaxe que deux fois par semaine, le samedi et le dimanche. C'était (raiHeurs le seul acte de sanctification qu'ils attribuaient spécialement à ces deux jours. On lit dans la vie de S' Pakhôme qu'il était un jour occupé à faire une ample moisson de roseaux sur les bords du iNil, loin de son monastère. Le soir venu, il commanda à son disciple Théodore de faire le catéchèse aux frères parce que ce jour était un dimanc/œ.
principe général qui dominait la règle entière : ce principe était celui de l'obéissance en tout et toujours. Rien ne servait de faire de grandes mortifications, de se livrer nuit et jour à la prière, de faires des choses exceptionnellement belles et bonnes, si l'on se mortiliait, si l'on priait, si l'on agissait en un mot d'après son sens privé. La règle devait tout régir. Personne ne devait se soustraire aux obligations qu'elle imposait. Celui qui agissait à son sens privé n'acquérait aucun mérite ; ses actions ne comptaient pas pour le ciel. Celui qui apportait de la négligence à l'observation de la règle ressemblait à un fils de grand personnage, dont le père et les frères sont comblés de richesses et d'honneurs, montent chaque jour aux charges les plus élevées et jouissent de tous les plaisirs de la vie, tandis que lui-même est misérablement vêtu et mendie sa subsistance à la charité des passants. Ainsi le négligent n'aura qu'une toute petite gloire dans le ciel, tandis que ses frères en surabonderont. Ce principe de la fidélité à la règle est fécond lorsqu'il est sagement mis en pratique : deux écueils sont à éviter cependant qui empêchent toute grande action. Il ne faut pas que la règle empêche toute initiative individuelle et prétende prohiber telle manière de penser, comme elle prohibe telle manière d'agir ; il ne faut pas davantage quelle soit trop minutieuse, qu'elle descende à de grossiers détails. C'est ici le cas de répéter que la lettre tue et l'esprit vivifie. La formule célèbre
HISTOIUE DE SCHiNOUDl 115
penude ac cadaver n'était pas encore inventée pour annihiler la raison humaine ; mais on en approchait déjà, et les moines égyptiens n'étaient guère aux yeux de leurs supérieurs et des archevêques d'Alexandrie que des machines humaines qu'ils pouvaient employer à leur gré. D'un autre côté, les minuties dont la règle était pleine étouffaient toute pensée noble et généreuse, et entretenaient l'esprit dans un cercle étroit de pensées, comme le corps dans un cercle uniforme d'actions. Il est vrai que les natures étaient grossières et devaient être polies ; mais par bonheur aussi elles étaient rebelles, et elles iirent que l'œuvre du cénobitisme eut quelque temps de grandeur. Il devait fatalement arriver en effet que la vie cénobitique dépendît uniquement ou de la sainteté ou de rintelligence du supérieur général de la congrégation ; si l'archimandrite, comme on rappelait, savait s'entourer d'une auréole de sainteté, comme Pakhôme, se faire craindre et obéir, comme Schnoudi, la communauté se soutenait malgré toutes les rivalités et les jalousies ; si au contraire le supérieur était faible et n'avait aucune ém in ente qualité, la congrégation se dissolvait d'elle-même. C'est ce qui est arrivé à la fois pour les disciples de Pakhôme et ceux de Schnoudi : les quelques restes qui ont survécu à la dissolution ne ressemblaient aucunement aux communautés primitives. Une congrégation relativement moderne a donné le même spectacle en Occident : tant qu'elle a eu pour
I [i\ LKS MCMNKS r:tiVF'Tli:NS
généraux des hommes d'une vaste intelliji;ence. qui ont su interpréter dans le sens de la liberté individuelle tournant au bien général ce principe mortel perinde ac cachwei\ elle a eu une histoire brillante ; le jour où le général n'a plus été à la hauteur de son poste, elle a commencé de décroître. La dissolution serait depuis longtemps un fait accompli, si à l'insensibilité de volonté exigée des individus, on n'eut joint la souplesse dans les pensées, les sentiments et aussi les actions. Ce tempérament d'une règle trop minutieuse et trop étroite manqua aux règles égyptiennes : c'est pourquoi, elles n'eurent qu'un éclat passager. Celui qui pose à la base d'un édifice moral quel qu'il soit, Tannihilation de la volonté, y pose en même temps la cause de sa ruine. L'homme n'est homme que par sa volonté: cette volonté n'est que le libre choix de sa raison, et la raison est sa plus belle prérogative : on ne saurait l'en dépouiller sans proclamer sa déchéance.
Sans doute les fondateurs d'ordres en Egypte ne se tirent pas ces réflexions. Leur but premier était de mettre de l'ordre et de la ferveur dans leur communauté. Les moyens qu'ils employèrent furent difTérents : tous furent insuffisants. Schnoudi employa tour à tour la douceur, la persuasion et la plus extrême violence. En général la supercherie domina. Il semble qu'aux premiers jours de son gouvernement, il ait fait plus souvent usage de douceur, de persuasion, de pieuses supercheries que de violence. Pour impo-
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ser sa volonté, il fallait que son autorité fût reconnue sans conteste. Pour obtenir une unanimité d'obéissance, il employa tous les moyens qui lui semblèrent bons, et nul ne lui sembla meilleur que (le convaincre fortement l'esprit des frères qu'il était un homme de Dieu, supérieur à Elic le Thesbite, égal au grand Moyse, le premier et le plus grand des prophètes. Le panégyrique entier de sa vie n'ollre qu'une succession d'actions plus merveilleuses les unes que les autres : toutes ont sans doute un certain fond de réalité, mais souvent cette réalité nous échappe. Il en ressort au contraire vivement que Schnoudi prit grand soin d'entourer ses actions, même les plus communes, d'un merveilleux si extraordinaire que les simples moines fussent persuadés que leur père n'était pas un homme comme le commun des mortels et que l'esprit de Dieu était en lui.
Rien ne lui était plus ordinaire, lorsqu'on se présentait à sa cellule pour lui demander des ordres ou l'avertir de quelque présence étrangère, que de faire attendre celui qui venait à lui, de simuler le bruit de plusieurs voix et après avoir fait entrer le frère, de le plaindre de la mauvaise fortune ou de la négligence qui l'avait empêché de voir les anges^ les apôtres ou même le Messie conversant avec lui dans la plus douce intimité. Un jour son disciple chéri et son futur successeur, Visa, frap|)a à la porte de la cellule de son père Schnoudi. « Entre directement, » lui répondit celui-ci. Visa n'osait d'abord parce qu'il avait
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ontondii un bruit de voix : il entra entin. baisa la main de Schnoudi et lui demanda d'où provenait la voix qu'il avait entendue. « Le Messie vient de me quitter, répondit Iheureux Schnoudi : il m'a longtemps parlé des mystères les plus secrets. » Cette réponse enflamma les désirs de \ isa : « Puissé-je aussi le voir 1 » s'écria-t-il. — « Tu es trop petit de cœur, repartit Schnoudi. sans cela je l'aurais prié de se laisser voir de toi. » — « H est vrai que je suis un pécheur, répondit le pauvre Visa. » — « Evite tout ce qui sent la petitesse, reprit le maître, et je te promets que tu le verras. » Visa, heureux de cette promesse, baisa de nouveau la main de Schnoudi : « Je suis ton esclave, dit-il, prends pitié de moi et fais que je mérite de le voir réellement. » Schnoudi lui recommanda de revenir le lendemain à la sixième heure, il les trouverait de nouveau conversant ensemble. Le lendemam Yi.a ne manqua pas de se présenter à l'heure dite, il frappa et quand il entra, il ne vit personne que Schnoudi : le Messie l'avant entendu frapper était Remonté au ciel. A cette déconvenue, ses larmes jaillirent avec abondance: « 0 mon grand malheur î s'écria-t-il. je ne mérite pas de voir le corps de Jésus le Christ. » - « Ne t'attriste pas, mon fils, répondit le bienheureux : si tu ne mérites pas de le voir, tu pourras du moins entendre sa douce voix. )> En eiïet, ajoute le bon Visa, depuis lors je l'ai plusieurs fois entendu converser avec
mon père. .
Schnoudi passait-il son inspection dans le
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monastère, il n'était jamais seul, assurait-il : toujours quelque prophète, quelque apôtre ou même le Messie marchait à ses côtés. Un jour, il rencontra un frère qui, tout en lisant les prophéties de Jérémie, avait senti le sommeil le gagner. Le frère était assis dans un coin, bien exposé au soleil : il ramena la partie supérieure de son vêtement sur son visage et se livra sans remords aux douceurs du repos. A sa vue Schnoudi fut ému, il versa peut-être quelques larmes qui tombèrent sur le vêtement du frère à l'endroit du visage ; puis il le réveilla. Le frère fut fort étonné : il avait sans doute dormi plus longtemps qu'il ne le voulait, et la nuit était venue. « D'où vient cette eau qui est tombée sur ton visage, lui demanda sévèrement Schnoudi. » — « Mais, dit le frère, c'est probablement la rosée du ciel. » — « Insensé I répliqua Schnoudi : le prophète Jérémie était debout à mes côtés : voyant que tu t'étais endormi en lisant ses prophéties, il a pleuré sur ta tiédeur, et ce sont ses larmes qui ont mouillé ton visage. » Le frère Abaschia, c'était son nom, promit d'être plus poli : il devait nécessairement après cette explication ne plus causer de peine au sensible Jérémie et trouver que son père Schnoudi était favorisé du ciel plus que tout homme. — Une autre fois, dans une semblable tournée, il rencontra un frère qui, toute la journée et une partie de la nuit précédente, s'était appliqué à lire les prophéties d'Ezéchiel. Ayant pris goût à son occupation^ quand il eut fini les œuvres d'Ezéchiel,
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il coiumeiiça celles des douze petits prophètes. Il était arrivé au dernier, à Malacliie, lorsque la fatigue lui t'eruia à demi les yeux. 11 resta lonotemps à moitié assoupi, ne lisant point. Schnoudi qui voulait sans doute le féliciter de son application, le voyant accablé par la fatigue i-aninia son courage : « Eveille-toi, mon lils, lui dit-il, congédie ce grand homme, tu le retardes et tu dois le laisser aller. » Le frère tout surpris lui demanda sans doute l'explication de ses paroles, et Schnoudi lui apprit une grande merveille : il se promenait par le monastère avec le prophète Ezéchiel tout charmé de la politesse qu'on lui faisait en lisant ses œuvres : ils étaient arrivés près de lui, lorsqu'il commençait la lecture des douze petits prophètes, et pendant qu'il lisait chaque prophète, celui-ci se tenait debout près du lecteur, cédant la place au suivant à mesure que la lecture s'a-ançait. Tous étaient allés s'asseoir près d'Ezéchiel et de Schnoudi : seul, Malacliie, restait debout attendant que le frère eût achevé sa prophétie, et il ne convenait pas de le faire attendre plus longtemps, avait dit Ezéchiel. « Et le frère, le cœur joyeux, acheva la prophétie ; et les prophètes, prenant congé de mon père, le quittèrent avec grande joie. »
Toutes les nouvelles règles qu'il établissait dans le monastère avaient un avertissement céleste pour origine. S'il avait établi la lecture de l'Apocalypse à la prière du samedi soir, c'est qu'à pareil jour il l'avait entendu lire dans le ciel par
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les Anges eux-mêmes. Il y avait été ravi un samedi soir en compagnie d'apa Victor, archimandrite de Tabennisi : on les y avait reçus avec les plus grandes marques de respect et de vénération, on les avait fait assister à la réunion angélique et on y avait lu l'Apocalypse. Un ange lui expli(jua qu'au ciel on ne lisait l'Apocalypse qu'une l'ois j)ar semaine, le samedi soir. Sclinoudi s était hâté d'introduire cette coutume dans son monastère. Quand rarchinuuuirite Victor vint au couvent après cette grande faveur, Schnoudi lui demanda de raconter aux frères ce qu'ils avaient vu ensemble. Victor refusa, soit (ju'il n'eût rien vu, soit qu'il fût plus modeste que Schnoudi : celui-ci raconta le tout aux frères émerveillés, et chacun l'end it gloire à Dieu.
Schnoudi se servait aussi de ce moyen ingénieux pour faire observer la règle et maintenir la discipline. Il avait quelquefois fort à faire avec les moines grossiers qui formaient la majeure partie de son troupeau. Un jour il se présenta à la prière du soir, conduisant un étranger revêtu d'unsplendide costume. Tous les yeux se tournèrent vers cet étranger lorsqu'on le vit monter à la chaire du lecteur. Là, d'une voix douce et suave, il commença de lire les Psaumes : « Qu'il est doux pour des frères, disait-il, d'habiter ensemble dans une amitié parfaite : le Seigneur s'élèvera, et mon àme bénira le Dieu du ciel. » Et pendant que les frères écoutaient, les passages appropriés à la vie cénobitique se multipliaient dans la bouche du
psalmode. Ils étaient dans le ravissement, mais non pas tons ; car lorsque le lecteur fut descendu de la chaire et se fut retiré dans le sanctuaire, (luelques frères indociles firent entendre des murmures : « Notre père n'a donc trouvé personne parmi nous, dit-il, pour lui faire réciter la prière, puisqu'il a choisi ce laïque ! » Schnoudi connut leurs murmures : pour les apaiser il n'eut qu une parole à dire. Ce beau chanteur était David, le roi prophète en personne. Aussitôt tous les frères se précipitèrent vers le sanctuaire pour recevoir la bénédiction du chantre céleste, mais il avait disparu. — Une autre fois, Schnoudi réunit les principaux frères du monastère et les portiers : <( Cette nuit, dit-il, vous verrez arriver vers nous des moines à figure respectable, dignes de la plus grande vénération : gardez-vous bien de leur adresser la parole ; mais prosternez-vous à leurs pieds et recevez leur bénédiction, car ce sont des saints et des élus de Dieu. » On était en hiver ; ot pendant que les frères étaient dans leurs cellules, occupés à réciter les endroits de l'Ecriture ((u'ils avaient appris par cœur dans la journée, au moment où l'on sonnait la prière du soir, trois moines de la plus belle apparence tirent leur entrée dans le monastère. Schnoudi les reçut et les accompagna vers l'église, pendant que les frères s'inclinaient avec respect et recevaient la bénédiction des trois saints personnages. Personne ne souffla mot. Mais, le matin venu, la communauté entière se rassembla près de
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Schnoudi, on l'interrogea de toutes parts : « Quels sont, dit-on, ces grands hommes qui sont venus à nous cette nuit ? Jamais nous n'avons vu piété ni politesse semblable. L'éclat de leur costume était extraordinaire et ce costume ne ressemblait pas au nôtre. En vérité, ils étaient comme les anges lumineux du Seigneur. » — « Rendez gloire à Dieu mes enfants, répondit Schnoudi ; vous avez vu Jean le Baptiste précurseur du Messie, Elle le Thesbite le héraut et le cocher d'Israël, Elisée son disci[)le, Fhomme chauve. Ils ont voulu tous les trois venir s'éditier au spectacle de votre ferveur et prier pour vous : le Seigneur le leur a permis. »
La méthode de Schnoudi était la même quand il voulait féliciter un frère de sa perfection ou d'une qualité quelconque ; les éloges qu'il lui donnait étaient pour ainsi dire d'origine céleste ; c'étaient les anges, les saints, c'était quelquefois Dieu lui-même qui les donnait. Un jour l'archimandrite des monastères de Faou S apa Martyrios -, vint faire visite à son collègue de la montagne d'Athribis ; il avait avec lui plusieurs frères, parmi lesquels un chanteur excellent, nommé David, Ces sortes de visite que se rendaient les moines entre eux étaient toutes spirituelles ; elles étaient l'occasion de fêtes religieuses et d'une sorte de
1. Faou est uu petit village sur la rive droite du fleuve. dans l'intérieur des terres, près de la chaîne arabique et appartenant à la moudirieh de Qéneh.
2. Le nom arabe est Mardorios. C'est une corruption de Martyrios que donne le texte coptf.