‹ Les moines égyptiensChapitre 12 sur 34 · I:>i I.KS MOl.NKS i:(,VPTIK.NS · texte numérisé non relu

I:>i I.KS MOl.NKS i:(,VPTIK.NS

joutes aii^éliques. Le frère David semble avoir eu un amour de préférence pour Schnoudi et son monastère : il voulut faire entendre sa belle voix dans cette é<ilise (lue Schnoudi disait Fécale des plus orandes basiliques du monde chrétien. « Je veux chanter dans ton église, lui dit-il. jusc^u'à ce que le peuj)le ait achevé son olfrande. )^ Sclmoudi aimait h^s chants religieux, il chantait lui-même avec douceur et grâce, il connaissait la belle voix du frère, il lui accorda sa demande. Et le psalmode commença de chanter : emporté par lamour de son art, électrisé en ({uelque sorte par la noble assistance qui Técoutait, il n'avait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. De son côté Schnoudi, charmé par la voix superbe, par les accents d'une douceur iulinie que l'habile chan- j leur savait mettre dans ses modulations, vit le ciel s'entrouvrir et les anges entourer le psalmode. Depuis longtemps déjà le peuple avait fini l'otTrande et frère David chantait toujours ; les Anges pour ne pas lui donner occasion de s'interrompre, prenaient tour à tour les offrandes sur l'autel et se les repassaient dans un cercle béni : le prophète David lui-même se tenait aux côtés du chanteur et lui indiquait les passages à réciter. Schnoudi était dans le ravissement, mais apa Martyrios qui ne voyait rien, partageant en cela le sort de tous les autres assistants, lui dit : « Fais le donc taire : ne vois-tu pas que lotïrande est finie depuis longtemps ? » Alors Schnoudi lui , découvrit le grand mystère qu'il était seul à voir. |

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Le psalniode, heureux de tant d'admiration, ne voulut pas retourner de suite à son monastère avec l'archimandrite Martyrios : il implora de Schnoudi la permission de rester quelques jours près de lui. Or, dans la nuit bénie du Dimanche, comme les pères se réunissaient dans l'église pour la synaxe, le Seio^neur Jésus le Messie descendit du ciel au milieu d'une troupe d'anges ; il monta à Tautel avec son serviteur Schnoudi et s'entretint avec lui de la gloire céleste. Pendant qu'ils conversaient ensemble, un ange pinça le chanteur David au côté et lui dit: « Attention, David, le Messie est ici aujourd'hui. » p]n ce moment la cloche de la prière donna le signal des chants spirituels et Schnoudi ordonna au psalmode de commencer. Celui-ci se surpassa. « Ton apparition est sainte ô mon Dieu, chanta-t-il ; Dieu s'est arrêté dans l'assemblée des dieux. » J':t il continua le psaume, ornant son chant des plus mélodieuses inflexions. Les frères étaient ravis ; David leur avait communiqué son feu sacré; tous chantaient avec allégresse et la joie débordait des cœurs. Mais hélas î tout finit ici bas et l'office se termina ; le Seigneur et ses anges remontèrent vers le ciel : David ni les autres frères ne s'étaient sans doute aperçus de leur présence, mais Schnoudi fit venir le psalmode et lui dit : « Je suis content de toi : le Seigneur m'a dit en parlant de toi: C'est bien, maître David. » Maître David, rame inondée de joie, s'humilia et répondit:' « C'est ta présence qui m'a obtenu cette insigne

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faveur ; soyez éternellement bénis, toi et tous les frères qui habitent dans ton monastère. «Quelques jours plus tard il prit congé : « Tu as agi miséricordieusement avec moi, » dit-il à Schnoudi. — « Le contentement est pour nous, répondit le supérieur d'Athribis. tu nous as fait honneur et tu as excellé dans ce que tu as fait. » Et ils se séparèrent, Schnoudi prenant soin de le faire accompagner afin qu'il arrivât en paix dans son couvent.

Les reproches que méritaient les frères à cause de leurs désobéissances nombreuses et de leurs murmures fatigants leur étaient adressés d'après le même procédé. La cloche avait un jour appelé les frères au réfectoire : tous s'étaient rendus à l'appel. Schnoudi manquait seul ; c'était le septième jour de Pharmouti. ^ Il arrive enfin avec un étranger inconnu de tous. A cette vue, les frères firent éclater leurs murmures. « Quel est donc cet homme, dirent-ils tout haut? Yaut-il la peine de nous faire attendre ainsi. » Ces basses paroles blessèrent profondément Schnoudi, il se retira avec l'étranger et d'un mois entier il ne reparut plus au réfertoire. Les frères craignant sa colère dont ils avaient sans doute eu quel qu'autre preuve, voulurent l'adoucir et lui députèrent Visa, le disciple chéri, et le vieillard Paphnuti, l'un des

i. Le moi? de Pharmouti commence le 27 Mars et ?e termine lo 26 Avril. D'après ce qui t*?t dit plus ba^, le sept de Pharmouti aurait été Tanniversaire de l'Incarnation : ce qui donne le 2 Avril. En Occident la fête de l'Annonciation est célébrée le 25 Mars. On voit que les traditions ne concordent pas.

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plus révérés du monastère. Schnoudi les reçut, les fit manger avec lui. Pendant le repas, les pères s'efforçaient d'atténuer la faute de la communauté : (( C'est reflet de l'ignorance, disaient-ils, et de l'aveuglement dont Satan avait frappé leurs cœurs. » Alors Schnoudi, par un geste qui lui était familier, frappa ses mains l'une contre l'autre, en s'écriant : « Que la volonté du Seigneur soit faite ! » et il apprit aux frères désolés que cet étranger n'était autre que le Messie : s'ils n'avaient pas murmuré, chaque année à pareil jour, anniversaire de son incarnation, Jésus le Christ aurait couvert leurs tables des mets les plus exquis et serait venu manger avec eux : voilà ce qu'ils avaient perdu par leurs murmures.

Près des gens simples qui formaient la grande majorité des moines d'Athribis, ces moyens devaient réussir au delà de toute espérance. En les employant Schnoudi savait bien ce qu'il faisait. Mais ces pieuses supercheries n'étaient pas le seul moyen qu'il eût à son service : il chercha de se faire aimer et il est certain qu'il y réussit assez souvent, malgré la violence de ses passions. Il semble que dans son monastère sa bonté ait été à toute épreuve, soit qu'il aimât réellement ses moines, soit que, comme tant d'autres après lui, il ait regardé comme une sorte de point d'honneur d'avoir une communauté aussi nombreuse que possible. Quand ses moines n'étaient pas trop récalcitrants, il se faisait un plaisir de leur venir en aide et de tourner à leur

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soulagement, môme corporel, la puissance surnaturelle dont on le croyait doué. Ayant un jour ordonné de creuser un puits, il vit venir à lui son disciple Visa tout etîrayé, le priant d'accourir^ car les démons faisaient ébouler la terre et allaient ensevelir vivants ceux qui travaillaient. Le bon Visa avait été chargé de veiller au travail ; mais au lieu de suivre les conseils de Schnoudi et de faire creuser où il en avait reçu l'ordre, il avait fait commencer le puits à un endroit où la roche était friable et la couche de terre peu adhérente. Il reconnaissait maintenant sa faute et s'en humiliait. Schnoudi se hâta d'aller à l'endroit qui menaçait ruine, planta son bâton de palmier dans la terre, et soudain, un magnilique palmier apparut couvert de fruits délicieux dont les frères mangèrent avec plaisir ; mais il fallut recreuser le puits dans l'endroit indiqué d'abord. Une autre fois que l'on boulangeait et que les onze fours étaient en activité, il y eut une sorte d'émeute parmi les boulangers. Ils se plaignaient vivement que l'endroit où l'on devait porter les cendres était trop éloigné : c'était à la fois pour eux une perte de temps, une cause de mauvais travail et une occasion de fatigues. Leurs murmures et leurs plaintes furent si violents, malgré la règle qui obligeait au silence, qu'il fallut avertir Schnoudi. Il arriva de suite, mais sans se courroucer ; il compatit à la misère des travailleurs, fit éteindre le four qui se trouvait au milieu et le destina à recevoir la cendre qu'on

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retirait dos autres : <( Jamais, ajouta-t-il, ce four ne se remplira. » Et le biographe constate qu'il en fut ainsi. Poussant encore plus loin la douceur et l'humilité, Schnoudi n'hésita pas un jour au témoi^nao:e de son panégyriste, à reconnaitre sa propre infériorité. Des moines de Scété étaient venus à la montagne d'Athribis, ils regardaient en curieux cette vie cénobitique si différente de la leur et, selon leur pensée, si inférieure. De grands personnages de la ville d'Akhmim se trouvaient aussi près de Schnoudi ; en leur présence, les moines de Scété demandèrent indiscrètement à Schnoudi si leur temps produisait encore des moines semblables aufgrand Antoine : « En vérité, leur dit-il, si vous pouviez réunir en un seul homme les vertus des moines présents et futurs, vous n'atteindriez pas à la prefection du seul Antoine. » Et tous admirèrent la sage humilité de sa réponse.

L'inflexibilité de son esprit et de son cœur ne se relâcha guère que pour ses moines : après en avoir chassé quelques-uns, il les admettait à résipiscence et leur ouvrait les portes qu'il leur avait d'abord fermées. Un jour un frère nommé Schoura pécha comme pèche un homme, ^ « car Dieu seul est exempt de péché. » Selon la règle, Schnoudi le chassa sur le champ. Le pauvre Schoura s'en alla à travers champs, l'âme triste et désolée, sans savoir que faire et où aller. Dans sa désola-

1. Cette expression voile, je crois, un péché contre la continence.

tion, il regretta amèrement la faute qu'il avait commise, il pria Dieu et la pensée lui vint de retourner au couvent et d'essayer de fléchir le cœur de Schnoudi. Comme il agitait cette pensée dans son esprit, il rencontra un moine qui le voyant tout troublé, lui demanda ce qui lui était arrivé. « Mon malheur est extrême en ce jour, ô belle figure, répondit-il : mon père m'a chassé de l'assemblée des frères et je ne sais où aller. 0 mon grand malheur ! si je me suis coupé tout espoir de pénitence. » Le moine l'exhorta à retourner au monastère et à fléchir son père. Schoura prit ce conseil comme s'il fût venu d'un ange ; mais il avait peur de se voir refuser l'entrée par les gardiens de la porte. L'autre lui conseilla de saisir le moment oii les portiers seraient absents et d'aller tout droit s'adresser à Schnoudi lui-même. Les dernières hésitations du frère Schoura cessèrent à ce conseil : il retourna au monastère et, trouvant l'entrée libre, il se dirigea tout droit où il savait devoir rencontrer le terrible Schnoudi. C'était l'heure où la nuit commence d'envelopper la terre : Schnoudi fatigué de la journée était assis sur Tune des deux colonnes qui n'avaient pu trouver leur emploi dans la construction de l'église et qu'on avait laissées près de la porte : il appuyait sa tête contre le mur, prêt à céder au sommeil . Le frère tomba à ses pieds et connaissant le faible de son supérieur : « Celui qui te parlait tout à l'heure à droite de l'autel, dit-il, te prie de me recevoir de nouveau.

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0 vieillard béni, fais-moi miséricorde, car je suis orphehn de naissance et je ne sais où aller. „ hchnoiidi, llatté par ces paroles, écouta avec bienveillance le récit que le frère lui fit de sa conversation et de la rencontre du moine qu'il prenait toujours pour un ange : « Au Seigneur ne plaise répondit enfin le père avec douceur, au Seigneur ne plaise que personne ne soit rejeté de nous. ., t-n ce moment, le semainier vient lui demander t oi-dre de sonner pour la prière du soir : « Appellemoi un tel, „ lui dit Schnoudi ; et lorsque le frère lut arrivé: « Prends le frère Schoura, lui dit-il et conduis-le de nouveau dans sa cellule .. Les moines, fait remarquer le panégyriste, s'étonnèrent fort de cette bienveillance inaccoutumée • mais personne ne s'y opposa. '

Schnoudi était surtout attentif à faire régner la concorde parmi les frères. Ce n'était pas chose tacile ; s, 1 homme renonce à déployer son activité en dehors du cloître, il la concentre entre les murs de son couvent, et ses passions sont rendues d autant plus aiguës qu'elles ne trouvent aucun objet sur lequel se porter. La division intestine est le fleau ordinaire des communautés religieuses Le monastère de Schnoudi n'échappa pomt à ce te loi de l'activité humaine ; les divisions intestines, les petites haines, les mille et une desobligeances auxquelles donne lieu la vie

InZr^'J '*?"* '''' "o-breuses. A chaque

nstant Schnoudi était pris comme arbitre dans

les différents des frères et devait jouer le rOle de

paciticateur. L'une des inimitiés les plus fameuses dans l'histoire du monastère s'éleva entre deux moines des plus vénérables et des plus avancés en sainteté, entre apa Paphnuti, que nous connaissons déjà, et apa Etienne. Selon la coutume, ils avaient longtemps été des amis modèles, mais Satan u que Dieu le confonde î » fit si bien qu'ils en vinrent à se haïr mortellement. Comme ils étaient prêtres tous deux, le scandale fut grand dans le monastère. On fit sans doute tous^les efforts possibles pour réconcilier les deux ennemis: ce fut peine inutile, et le malheur voulait que Schnoudi. au plus fort de la haine, se fût retiré dans sa caverne du désert. Après avonrésisté à toutes les instances, l'un des deux ennemis, apa Etienne, faiblit enfin. Il alla trouver un saint vieillard, nommé Benjamin, du couvent d'Atsa. et tous deux se rendirent près de Schnoudi. au désert, pendant que Visa et Paphnuti s'y rendaient de leur coté, et la réconciliation

s'opéra.

A cette réconciliation est lié, dans le panégyrique, un récit qui montre bien quelle était la vie intérieure du monastère et jusqu'à quel point on s'y haïssait chrétiennement. Les frères qui étaient occupés à des œuvres plus relevées méprisaient profondément les ouvriers plus obscurs qu on employait à des travaux plus grossiers. Parmi ces derniers, il semble que les bouviers étaient de préférence un objet de mépris. Schnoudi s'était déjà employé en faveur de l'un d'eux, nommé Da-

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iiiel, (juo trois moines poursuivaient de leur inimitié et qu'il avait enfin réconciliés : pour un autre, nommé Maghnitos, il fallut un gr ind prodige pour le faire respecter des frères. Ce Maghnitos en prenait à sou aise avec la règle, il ne jeûnait jamais en dehors du carême, et chaque matin avant de conduire ses bestiaux au pâturage, il mangeait ce qui lui tombait sous la main, au su et vu de tout le monastère. Ce repas lui suffisait pour la journée : il ne mangeait plus jusqu'au lendemain matin. Toutefois il causait un grand scandale dans la communauté : chacun le méprisait du haut de son abstinence. A chaque instant des moines pleins de zèle se plaignaient du scandale à Schnoudi ; mais celui-ci qui avait des idées sans doute plus larges et qui d'ailleurs comprenait l'impossibilité où le bouvier se retrouvait de revenir au monastère pour midi, leur disait : « Prenez bien garde que votre cœur ne soit mauvais pour votre frère : vous autres, vous ne mangez qu'une seule lois par jour, à midi ou le soir : c'est très bien: mais lui ne mange aussi qu une fois par jour, le matin. » Ces paroles ne calmèrent pas les frères, leur religion était trop scandalisée. Ils revinrent à la charge : ils avaient eu des visions, disaientils, où Dieu leur avait clairement révélé que Maghnitos était un pécheur scandaleux. Schnoudi, qui avait sans doute appris à ses moines la manière d'avoir des visions en leur racontant les siennes, répondit à ces âmes timorées : « Mes enfants : ne laissez pas Satan obscurcir vos

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esprits par de vaines visions où vous voyez que votre frère rompt le jeûne : le diable ne cherche qu'à vous faire haïr votre frère. Rappelezvous que dans le neuvième article de la règle je vous ai prescrit de n'ajouter foi aux visions que si vous voyez les saints et le signe de la croix. » Malgré ces paternels avis, le scandale ne cessa pas. Or, la vérité était que Maghnitos était un frère fort avancé dans la vertu. Pendant qu'il était aux champs faisant paître ses troupeaux, il se livrait à de grandes mortifications, et personne ne le savait. Pendant Thiver, il descendait dans un canal, malgré le froid, et priait tout le jour ; pendant Tété au contraire, il creusait un trou dans le sable, s'y étendait, les mains en forme de croix, et supportait ainsi toute la chaleur, sans changer de position pendant tout le temps que durait sa prière. Et il arriva qu'un jour Schnoudi à la suite de ses effrayantes mortifications^^^tomba malade : le mal lui apporta l'envie de manger une pomme ; mais la saison des pommes était depuis longtemps passée. Le bouvier Maghnitos était présent lorsque son père exprima le désir de manger le fruit : lorsqu'il fut rendu en pleine campagne et qu'il eut attaché ses bestiaux devant la pâture ^ il pria le seigneur avec grande ferveur et s'écria: « Guide-moi, mon Dieu, vers

1. Encore maintenant en Egj'pte on attache les bestiaux à un pieu dans les champs de bershn : les animaux s'agenouillent et ne peuvent manger que la portion qu'on leur a destinée. On a d'ailleurs soin de les changer de place, quand il le faut. Sans cette précaution, le champ serait bientôt dévasté.

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ce fruit qu'a demandé mon père, afin que je le lui rapporte et qu'il contente son désir. » Aussitôt un ano^e le ravit au ciel. A son témoignage, les bienheureux le reçurent d'une façon fort civile, et l'ange, qui l'avait enlevé, lui montra un arbre chargé de fruits magniri([ues. « C'est le fruit qu'a désiré ton père, lui dit-il ; prends ce que tu voudras. » L'heureux Maghnitos cueillit les fruits convoités et l'ange le replaça sur terre auprès du malade. Mais Schnoudi savait déjà ce qui avait eu lieu : il baisa la tête de Maghnitos et lui dit avec un grand sens : « Désormais, mon fils, personne ne te blâmera et viendra me raconter de vaines visions à ton sujet ; personne ne songe à désapprouver celui qui marche dans la voie facile où chacun se presse. » De ce jour, Schnoudi attacha Maghnitos à sa personne, désigna un autre bouvier, et prit conseil du frère tant calomnié. Il le lui devait bien, car les pommes célestes devinrent une source en miracles féconde. Il sema dans le jardin les pépins de la pomme céleste, et, à son commandement, un arbre crût à l'instant chargé de fruits délicieux. Les frères, qui non loin de là creusaient un puits et avaient attaqué une roche trop dure, mangèrent du fruit divin, furent réconfortés et se remirent à creuser dans un autre endroit où Schnoudi leur prédit une eau intarissable. Un ouvrier muet recouvra l'usage de la parole en touchant la robe de Schnoudi. La pomme paradisiaque avait complètement guéri le trop fervent ascète, il pouvait retourner à sa caverne du désert :

les Anges descenciirent du ciel et l'emportèrent à travers les airs pendant que tous ses fils contemplaient la gloire de leur père. C'est alors que Visa s'était rendu à la caverne de Schnoudi pour réconcilier Etienne et Paphnuti. Quand il fut sur le point de retourner au couvent. Sclinoudi lui iitune recommandation : « Quand tu seras descendu au monastère, lui dit-il. fais aux frères une distribution des fruits de la bénédiction sainte : » c'est ainsi qu'il nommait le pommier merveilleux, comme on avait nommé La hnte l'endroit du jardin où il avait cru à la parole de Schnoudi. Visa, qui était alors très occupé de la construction du monastère, oublia la recommandation. Dix jours après^ il eut besoin de retourner à la caverne pour prendre les ordres de Schnoudi : << Pourquoi, lui dit celui-ci, n'as-tu pas donné la bénédiction aux frères, le jour où je te l'avais recommandé ? » Visa s'humilia. « J'ai commis un oubli, dit-il^ mais dès que je serai descendu au monastère^ je le réparerai. » — « Par les prières des saints, lui jura Schnoudi, c'est inutile : l'arbre est remonté au ciel le lendemain du jour où je t'avais donné l'ordre. » Et le pauvre Visa pleura beaucoup et amèrement : longtemps il maudit son oubli et sa négligence les regrettant d'autant plus que Schnoudi lui apprit la propriété merveilleuse de ces fruits célestes : quiconque en avait mangé ne devait jamais être sujet aux ophthalmies et Visa pensait sans doute qu'il eût mieux valu en avoir mangé deux fois qu'une.

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Ces différents épisodes de la vie monastique montrent suffisamment que la règle si chère à Schnoudi n'était pas toujours observée, que les IVères étaient parfois mutins et que le supérieur avait besoin de toute son énergie pour maintenir Tordre dans son immense congrégation. S'il faut en croire les plaintes de Yisa, ^ successeur de Schnoudi, il y avait mille désordres dans l'intél'ieur du monastère. Non seulement les frères se (hk-h iraient entre eux, se jalousaient, se calomniaient près du supérieur; mais les désordres matériels ne manquaient pas. Quelques-uns h'ouvaient le moyen de sortir du couvent la nuit pour parler aux moines qu'on avait chassés, ou à des laïques auxquels ils donnaient rendez-vous. (]'est peut-être en semblable occasion que le frère Schoura avait éprouvé sa fragilité. D'autres ne se faisaient aucun scrupule de dérober ce qui ne leur appartenait pas, des colliers, des vêtements, des cuculles, des chaussures, et autre chose semblable, l^es forgerons^ les charpentiers, les tisserands, les foulons, ceux qui tressaient des corbeilles trouvaient mille occasions de se réserver quelque chose de leur travail^ soit des outils, soit des ustensiles de cuisine, des pelles, des haches, des pinces, etc., on les tenait cachés du surveillant, on les emportait dans sa cellule, et, quand les

1. Un fragment du mu^éo Borgia, le CGTV du catalogue de Zoéga (p. o02) nous a conservé le^ détiils qui suivent. Il y est expressément dit que Schnoudi reprocha tous ces abus aux frères.

parents ou les amis venaient visiter les receleurs, on leur en faisait cadeau. G'cHait un pillage général et organisé ; mais nulle part ailleurs il n'était plus grand que dans la librairie. Ceux qui copiaient les livres les gardaient pour eux, les vendaient et en conservaient le prix. La règle ordonnait cependant de remettre toute chose au surveillant de l'atelier, jusqu'à la plus petite pièce d'argent : mais les frères trouvaient qu'il y avait des accomodements avec la règle comme avec le ciel . Ceux qui étaient chargés des achats faisaient payer le double et le triple : au contraire ceux qui vendaient se trompaient dans leurs additions et, pour cinquante pièces d'or, ils en écrivaient douze : le reste était leur petit bénétice. D'un autre côté, certains moines apportaient à leur toilette un soin qui contrastait avec la malpropreté des autres : ils ne trouvaient jamais que leurs habits fussent assez blancs et ils y ajoutaient une foule de petits ornements défendus. D'autres fois on se glissait à lintirmerie en cachette pour y prendre quelque douceur le matin ou le soir, alors que personne ne pouvait les voir : quelques-uns poussaient même l'audace jusqu'à s'y rendre en plein jour. Sous prétexte de rendre visite aux malades, on allait à Tinfirmerie, on s'y asseyait, on y mangeait des gâteaux, on y buvait de ces sorbets exquis, dont les Coptes et les moines ont toujours le secret : le temps s'écoulait dans des conversations prolongées, on parlait et l'on riait comme dans les tavernes. Rien n'était plus ordinaire que de se

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dire malade quand on ne l'était pas : une fois admis à rinfirmerie, les faux malades s'emparaient de tout ce qui leur faisait plaisir, et si la nourriture d'un frère alité semblait meilleure, on la lui enlevait sans scrupule. Il est malheureux que le parchemin copte qui nous'a conserveries plaintes de Visa soit fruste : il nous en^aurait appris bien d'autres sans doute. Cependant tel qu'il est, il nous en dit assez pour nous montrer qu^à côté des actions vertueuses il y avait des défaillances, et que^ pour un moine plein de zèle, il y en avait dix dont la tiédeur devait provoquer bien des nausées à Schnoudi.

Il ne pouvait en etfet voir tant d'abus sans que son cœur bondît de colère et de dégoût. Lorsqu'il parlait aux frères sur ce sujet, il passait aux extrémités les plus grandes : tantôt il pleurait de rage, tantôt ses paroles étaient douces et suaves ; parfois il bénissait les frères, leur faisait les plus belles promesses ; mais d'autres fois il les maudissait, livrait les coupables à Satan, comme Paul avait fait pour l'incestueux de Gorinthe. Quand son âme était disposée à la mélancolie, il se laissait aller à de tendres plaintes, se trouvant bien malheureux que sa destinée l'eût conduit à gouverner des cœurs indociles et rebelles ; mais au milieu de ses plaintes, soudain un éclair brillait dans ces yeux et une malédiction ardente tombait sur les délinquants. S'il se fût borné à ses malédictions ou à ses promesses, à ses plaintes ou à ses menaces, Schnoudi n'aurait pas sans

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(loiito apporté grand changement aux désordres (jui devaient nécessairement se trouver dans une congrégation de plus de deux mille moines ; mais il trouva des moyens plus efficaces et n'épargna pas les voies de fait. Les récits qui nous ont transmis cette particularité du gouvernement de Schnoudi sont peu nombreux : peut-être les faits semblables furent-ils réellement rares, peut-être Visa les trouva-t-il trop compromettants pour la mémoire de son maître. 11 ne nous en a guère conservé qu'un seul : mais le fait est typique. On vint un jour annoncer à Schnoudi que deux frères étaient malades à linlirmerie et qu'on craignait pour leur vie. Il se rendit aussitôt à l'appel des infirmiers. L'un des deux moines avait été uu fervent dans toute l'acception du mot : l'autre était un négligent, un tiède, et le règlement n'avait eu pour lui que peu d'attraits : celui-ci était plus en danger que l'autre, croyait-on. Schnoudi l'interrogea d'abord : « Je vois que tu es bien malade, lui dit-il ; que penses-tu au fond du cœur ? crois-tu que Dieu te fera miséricorde ? » Le frère qui regretta sans doute alors sa négligence et qui se crut aux portes de la mort, répondit avec humilité : » En vérité, mon père, comme je n'ai pas observé un seul point de la règle, je ne sais pas comment je paraîtrai devant le Seigneur, ni comment je lui répondrai. » — « Que la volonté de Dieu soit faite », répliqua Schnoudi en frappant ses mains l'une contre l'autre. [)uis il se dirigea vers le malade dont

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toute la vie s'était écoulée dans l'observation la plus exacte de la règle : il lui lit la même question qu'au premier. « Tu le sais, ô mon père, répondit le malade, j'ai fait ce que j'ai pu, je me suis ellbrcé d'accomplir tes ordres : mes actions ne tout pas été cachées. Et maintenant que Dieu me lasse miséricorde et donne-moi le secours de tes prières. » Et Schnoudi, de toute l'ardeur de son àme, lui dit : « Que Dieu te bénisse, ô mon lils. » Alors il se retourna vers Dieu : « Juge toi même, ô mon Dieu, s'écria-t-il, ce frère qui a toujours observé la régie, et arrose ce figuier stérile afin qu'il paraisse un jour devant toi en bon état. » Et le frère fervent mourut : le moine tiède au contraire guérit bientôt et, dès qu'il fut guéri, il reprit sa vie d'autrefois, coulant gaiment ses jours, prenant le temps comme il venait et peu pressé de travailler à sa sanctilicatioji. Pareille conduite faisait la désolation de tous les bons moines dans le monastère. Un jour, en été, à l'heure où les boulangers étendaient la pâte au soleil, ' Schnoudi considérait quelques moines qui allaient chercher de la terre détrempée, soit pour faire des briques, soit pour élever quelques-unes de ces maisonnettes de boue que l'on construit en Egypte. Parmi eux se trouvait Arkhal, le frère négligent et peu observateur de la règle ; il allait et venait paresseusement, portant négligemment sa coulfe sur

1. C'est à dire vers neuf ou dix heures du matiu, car c'est à cette heure que j ai vu praticjuer cette opératioa.

son épaule, riant, badinant, prenant joyeusement la vie. Schnoudi ne put tenir lono:temps à ce spectacle, la colère lui monta du cœur au visage, il s'élança sur le frère, saisit la courte, la jeta à terre, le renversa lui même, et levant son bâton : « Cesse, dit-il. tes actions rebelles à la règle : alors que tu devais mourir, je t'ai remplacé parle frère fervent et j'ai prié Dieu de te donner le temj)s de faire pénitence ; et voilà que tu n'y prends pas garde. » Le frère Arkhal d'abord, surpris et étourdi, leva entin les yeux vers le terrible Schnoudi : « Je prie ta paternité, dit-il. de me pardonner : je crois que désormais Dieu et ton cœur seront satisfaits de ma conduite. » Schnoudi se calma, il n'abaissa pas le bâton : Visa, qui assistait à la scène, dit à son père : « En vérité, j'ai tremblé pour ce pauvre homme et j'ai cru que tu allais le frapper. .> Mais Schnoudi lui apprit qu'un ange lavait arrêté et lavait assuré (jue le frère tiendrait sa promesse. Cette promesse. Arkhal la tint en effet. Mais sa pénitence ne fut pas longue : il mourut au bout d'un mois, entre les bras de son père, et Schnoudi aflirma aux moines que frère Arkhal était allé tout droit au ciel.

Une autre trait du panégyrique nous montre que Schnoudi ne pardonnait pas à quelqu'un de ses enfants, petit ou grand, le désir de quitter le monastère. Parmi les enfants qu'on élevait au couvent d'Athribis et qui devenaient ensuite moines, il ^^'en renconti'a un qui. à un certain Age.

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rêva d'autres rêves que ceux de la vie monastique. « Quand mon père viendra me voir, se dit-il, je le prierai de m'emmener avec lui. » Sans doute il ne conserva pas cette pensée pour lui seul, car elle parvint aux oreilles de Schnoudi. Aussitôt il lit venir Tentant. « Est-il vrai, lui dit-il, que tu aies la pensée de t'en aller avec ton père quand il viendra te voir ? » L'enfant ne répondit pas, mais son sourire et Téclair qui traversa ses yeux en apprirent assez à son interrogateur. « C'est bien, lui dit Schnoudi, sois tranquille, je t'enverrai vraiment à ton père. » Le jeune novice s'en alla, (•royant peut-être que le supérieur du couvent allait en elTet le renvoyer à la maison paternelle ; mais le soir il tomba malade. On vint avertir Schnoudi, on le prici de l'aller voir : « Non, non répondit-il, il veut aller chez son père et je l'enverrai au Seigneur afin que ses mérites précédents ne soient pas perdus. » Les frères insistèrent: Makhis était bien jeune, il n'avait pas atteint Fàge de la majorité ; ' Schnoudi fut inllexible et le soir même de ce jour, un samedi, l'enfant mourut a la sixième heure. On l'enterra de suite, et le père commun réunit ses enfants pour leur apprendre que le jeune Makhis avait rendu à Dieu son ame pure, et qu'il avait été, sans délai, admis aux joies des bienheureux. S'il était permis de lire

iii LES MOINES IXtYPTIENS

outre les lignes de ce récit, on pourrait avec assez (le vraisemblance accuser le moine d'Athribis de n'avoir pas été étranger à cette mort soudaine d'un enfant auquel la règle monastique n'otTrait aucun charme.

Xon content d'assurer à ses enfants qu'il avait vu dans l'enfer le lieu où l'on châtiait les moines, Schnoudi. comme nous le lisons dans ses œuvres, avait établi une prison dans l'intérieur de son monastère, '■ il y enfermait les moines qui violaient trop gravement la règle. Il semblerait même (jué l'autorité civile lui eût accordé une sorte de basse justice sur les membres de sa congrégation. 11 en usait et ne se faisait pas scrupule de châtier lui-même les désobéissants, l ne année, vers le commencement de janvier, il y eut de graves désordres dans le monastère et un certain nombre de frères furent jetés en prison. Le soir du 4 janvier. Schnoudi. tout préoccupé de ces désordres, se rendait à la prison pour les punir, encore irrésolu et hésitant à chasser du monastère les auteurs de la rébellion. Comme il traversait la cour, il vit entrer un homme portant le costume d'un magistrat et suivi d'un compagnon qui paraissait être sous ses ordres. Ils avaient tous deux l'air d'être envoyés pour remplir une mission olfîcielle^ et cette mission avait rapport aux frères

1. Ce n'est pas le seul exemple. Dans le monastère de Pakhôme, il y avait aussi une prison. Théodore, le disciple chéri de Pakhùme, y fut même enfermé par loidre de son maitre : mais il v conserva une certaine liberté.

iiisioiiu: Di; scH.NOLDi l i:;

enchaînés dans Ja prison. Dos qu'ils en eurent informé Schnoudi, celui-ci entra en fureur: « Qui es-tu? dit-il à celui qui lui semblait le plus élevé en dignité. Qui es-tu ? je n'ai nulle peur de toi. Je ne crains pas. Qui es- tu ? pourquoi ne pas dn-e ton nom. Si tu es quelque esprit, (juelque ange envoyé par Dieu, moi aussi je suis son serviteur : si tu as cessé de l'être, moi je ne cesserai pas. Dis-moi donc, si l'on t'a envoyé, si ce sont eux qui ont péché contre Dieu ou si c'est nous (tui avons péché contre lui ; car nous sommes résolus à les chasser du milieu de nous. Je ne te laisserai pas aller et je te combattrai tant et plus. » En parlant ainsi, Schnoudi avait saisi le magistrat par la chaîne que celui-ci portait suspendu au cou, comme insigne de sa charge ; il le secouait, violemment. L'autre résista, il s'en suivit une lutte véritable. Schnoudi parvint à jeter à terre le magistrat qui lui résistait, il lui mit le genou sur la poitrine et le contraignit de s'avouer vaincu. [Jn grand nombre de frères étaient accourus à ce spectacle. Schnoudi les exhorta inutilement à se saisir de l'autre personnage : la peur les retint dans la neutralité. Fier de sa victoire, l'ardcait Schnoudi chassa les deux malencontreux visiteurs et nul doute que les malheureux prisonniers n'aient reçu la correction qu'on leur destinait.

Si la partie masculine de son troupeau n'ofîrait à Schnoudi que des consolations mêlées de déboires, les femmes qui étaient venues vivre sous sa loi n'étaient pas pour lui une moindre

source d'inquiétudes et daftlictions. Il n'était s^uère possible qu'il en fut autrement dans une communauté de dix-huit cents femmes , même partagées entre plusieurs couvents. Les calomnies et les médisances, péchés chéris de la femme, y étaient à Tordre du jour: la langue, au témoignage de S' Jacques, est difticile à dompter, même pour un homme. Lorsque au milieu de la nuit lange du Seigneur prit la main de Schnoudi pour le conduire en enfer et lui montrer les supplices auxquels étaient soumis les damnés, il vit des vierges qu'on châtiait. <( Quelle faute ont-elles commise, demanda-t-il, pour être dans ce brasier inextinguible? » Et on lui répondit: (( Elles sont vierges de corps ; mais leurs langues étaient des glaives aiguisés et à deux tranchants : elles ont passé leur vie à courir d'un lieu à un autre, mettant à sac l'honneur des hommes : c'est pour- ({uoi on les châtie maintenant. Car sache-le, o homme : si tu es pur et vierge, ne pèche pas par la langue : autrement tu deviendrais étranger à Dieu. » Et Schnoudi en racontant aux frères ce qui précède ajoutait : « Je vous l'affirme, j'ai vu en cet endroit des gens que Ton brûlait et que j'avais connus sur la terre. Ils m'ont aussi reconnu et m'ont supplié avec larmes de prendre intérêt à leur sort et de leur obtenir quelque adoucissement à leurs souffrances. Et moi, j'implorai le Seigneur de laisser tomber une goutte d'eau sur leurs langues pour les rafraîchir. Et pendant que l'ange me tenait par la main, le

Seigneur lui-même arriva et me dit : « Vois-tu, cela, o mon élu Schnoudi ? Ils m'implorent maintenant et pendant leur vie, leurs langues ont déchiré mon image et ma ressemblance. Je les ai pris sur le fait, quand ils déchiraient l'honneur des hommes, et voilà qu'ils sont punis du feu de lenfer. Quand un artisan a terminé quelque œuvre, si quelqu'un vient déprécier et dénigrer son travail, il ne sera pas content : c'est moi qui ai créé les hommes ; pourquoi donc les appeler cochons et chiens ? ^ Enseigne donc bien à tes enfants, aux religieuses et à tout ton peuple à ne pas parler ainsi, à ne pas médire et à ne calomnier personne, s'ils ne veulent un jour endurer ces tourments. »

Malgré ces terribles avertissements, les abus et les désordres ne cessaient pas. Les religieuses ne se faisaient pas faute de refuser l'obéissance. A la supérieure qui ordonnait à Tune d'aller travailler à tel endroit, celle-ci répondit : « Si je suis toujours en chemin, je ne travaillerai pas. Je n'irai donc pas. » Quelques-unes supportaient difficilement la chasteté : un grand nombre de désordres eurent lieu de ce chef. La différence des conditions parmi les sœurs causaient aussi de nombreuses infractions à la règle. Quelques-unes appartenaient à de riches familles : sœur Aphionia était

l. Ces deux mots se trouvent dans le texte. Eu Efjypte ce sont les deux plus grosses injures que l'on puisse adresser à quelqu'un : cochon est de la monnaie courante ; chien est plus grosse pièce.

148 LES MOINES ÉGÏPTIENS

même, au temps de Visa, fille cruii comte d'Alexandrie ; le plus grand nombre appartenaient à la classe des fellahs. Les femmes ont toujours été friandes de gâteaux et de sucreries, en Egypte tout autant et peut-être plus qu'ailleurs : quand les parents des sœurs de riche famille les venaient visiter, on leur apportait mille petites friandises exquises. Chacune conservait à part soi ce qu'on lui avait apporté pour en manger à son aise dans sa cellule ; mais les yeux de l'envieuse gourmandise étaient toujours ouverts et les sœurs de famille pauvre qui ne détestaient pas les douceurs dérobaient à l'envie ce qu'on avait donné à leurs compagnes plus fortunées. Un fait de ce genre irrita même un jour si fort sœur Aphtonia qu'elle lit un esclandre : elle parla de quitter le monastère et sut ranger à son parti les sœurs les plus distinguées. De pareils désordres, quand on les rapportait à Schnoudi, enflammaient sa colère : il écrivait aux sœurs des lettres brûlantes où il les vouait à la malédiction éternelle, si elles ne changeaient de conduite. Il leur envoyait un frère âgé qui portait à la fois ses lettres et sa colère, qui devait faire une sérieuse enquête et rapporter fidèlement tout ce qu'il aurait vu.

Malgré tout, tant que Schnoudi vécut, sa communauté se soutint dans une ferveur relative: quelques frères et quelques sŒ'urs, en assez grand nombre sans doute^ firent même des prodiges de mortification et s'élevèrent très-haut dans l'échelle de la sainteté. L'œil du maître suffisait à tout et

HISTOIRE DE SCII^OLDI | iî)

cet œil était partout. S'il était obligé do (iiiitter son couvent pour entreprendre quelque lointain voyage, il arrivait à l'improviste et surprenait tout le monde. Quelquefois les frères étaient pris en llagrant délit de désobéissance à la règle. Un jour Schnoudi était allé à la grande Oasis pour y construire une église, dit son panégyrique. Quand il eut vu la construction achevée, il désira de retourner à son monastère: pour aller plus vite, les Anges le transportèrent à travers les airs, moyen commode dont il usa souvent. A peine descendu à terre, la pensée lui vint de voir ce que 1 on faisait dans son couvent, sans que personne s'aperçût de sa présence : il se déguisa de manière à se rendre méconnaissable, puis il alla s'asseoir à la porte par où sortait l'essaim des frères. Il n'y fut pas longtemps sans voir venir à lui quelques moines qui le prirent pour un étranger et engagèrent la conversation, malgré la défense de la règle. Au cours de l'entretien, Schnoudi hasarda une réflexion fort naturelle : « Observez-vous bien, leur demanda-t-il. la loi du Seigneur et la règle que vous a donnée votre père ? » Les frères étaient chatouilleux, ils n'admettaient pas qu'on put douter de leur ferveur et de leur sainteté : pour montrer combien ils étaient avancés dans les voies de la sanctification, ils s'emportèrent contre Tétranger, ils coururent vite rapporter le scandale aux frères restés dans Tintérieur du couvent, et bientôt tout le monastère accourut prêt à faire un mauvais parti à l'audacieux qui avait osé mettre

en doute la sainteté de leur conduite : « Qui es-tu, lui dirent-ils, d'où viens-tu ? Certes un grand nombre d'étrangers sont venus nous visiter, et jamais personne ne nous a parlé comme toi. » Ils ne pouvaient témoigner plus clairement que leur conduite n'était pas dictée par les plus purs motifs. Schnoudi fut exaspéré, il rejeta vivement son déguisement: « Qui je suis, dit-il? Je suis votre père. » A la vue de la colère qui l'enflammait à son tour, ceux qui étaient le plus près de lui et qui s'étaient montrés les plus vifs s'enfuirent avec hâte : la peur et aussi l'envie de voir ce qui allait se passer en clouèrent d'autres à leur place ; mais les plus sages de la communauté j)rirent sur eux de s'approcher du terrible supérieur, ils lui baisèrent la main, lui firent mille caresses et de leur plus douce voix : « Que ta présence soit la bienvenue, lui dirent-ils, ô pasteur fidèle qui diriges tes brebis dans les voies du salut. Comme la tei're asséchée désire l'eau qui la rafraichira, ainsi nous avions soif de ta présence. Pardonne à ces frères, pardonnenous à tous, aie pitié de nous, car tu sais bien que le diable nous hait et ne cherche qu'à nous faire tomber dans le péché. » Ces paroles calmèrent un peu le courroux de Schnoudi, il releva les frères qui étaient tombés à ses pieds ; et tous, pour lui faire oublier leur faute, se mirent alors à lutter de prévenances, de caresses, de douces paroles : l'homme se laisse toujours prendre aux marques, même hypocrites, de l'afTection et du respect.

HISTOIRE DE SCHNOUDl iM

Toute la communauté se réunit à l'église oîj la réconciliation se compléta, entre le père et les enfants, au milieu des chants et des prières. Sclmoudi prononça une exhortation des plus éloquentes, et peut-être pour se faire illusion à lui-même autant que pour flatter sa famille repentante, il prit pour texte ces paroles : « Ce (jui tombe dans une bonne terre fructifie et donne trente, soixante, cent pour un. » Heureux homme qui prenait ses idées pour la réalité, mais cœur égoïste qui rapportait tout à lui sans prévoir que son édifice croulerait aussitôt que le maître n'inspirerait plus de terreur.

Si les moines de Schnoudi n'étaient pas parfaits et s'occupaient même fort peu d'arriver à la perfection, il n'en était pas ainsi de lui-même. A mesure qu'il avançait en âge, il redoublait ses macérations^ ses jeûnes et ses prières. La caverne du désert où il avait passé cinq années de sa vie et oii il était mort à presque tous les désirs humains, lui était restée chère. Pendant l'hiver, à une certaine époque de sa vie, il s'y rendait toutes les nuits. Comme aux jours de son enfance, il descendait dans Teau et, malgré le froid, il passait toute la nuit en prière. Le supplice devait être grand : la température descend quelquefois dans le désert jusqu'à un degré audessous de zéro pendant la nuit, et le jour apporte une chaleur étoufPante. Cette brusque transition de température rend le froid d'autant plus vif. Quand le matin paraissait, Schnoudi se hâtait de

o2 LKS .MULNES ÉGVPTIE.NS

rentrer dans sa cellule au couvent, et les frères Fy trouvaient quelquefois à six heures du matin perclus de froid, ne pouvant dormir, obliu;é de rester étendu sur le dos sans avoir la possibilité de remuer ses membres paralysés. La chaleur du jour seule le ranimait. A certaines épo([ues de l'année, il passait des semaines entières dans sa caverne, défendant expressément qu'on Ty vint troubler. Il y vivait en continuelle conversation avec tous les saints du Paradis et avec Jésus-Christ lui-même : il y méditait toutes les réformes qu'il avait à opérer^ toutes les pieuses ruses qui devaient le faire passer aux yeux des simples pour l'un des plus grands thaumaturges qui aient étonné la terre de leurs prodiges. 11 y combattait quelquefois le diable, et montrait à Satan que l'impossible pour l'ange déchu n'était qu'un jeu pour lui, Schnoudi. Un jour qu'il s'y était enfermé pour implorer une inondation bienfaisante, Satan lui dit avec un mauvais sourire : (( Après toutes les privations et les peines que tu as endurées, n'es-tu pas certain que le Nil montera cette année ? » — u La volonté de Dieu soit faite, répondit Schnoudi ; je sais en effet qu'il montera. » — u Je le sais aussi, répliqua Satan, j'en ai la certitude. » — « Toi, repartit Schnoudi, tu es menteur dès le commencement ; quand même le Nil montera, je ne te croirai pas et n'aurai aucune confiance en toi ; mais si par hasard il ne montait pas, je te compterais absolument pour rien, » Ces paroles mortifièrent

HISTOIRE DE SCHNOUDl 1 o3

profondément Satan, il voulait être pris au sérieux : « Je vais te faire un miracle, dit-il à Sclinoudi, et lu me croiras. Tu vois cette roche qui est vis avis de ta caverne, je la fendrai en deux parties exactement égales. » Satan se mit en devoir d'accomplir sa promesse, mais sa puissance fut pour un moment suspendue ; il ne lit qu'en détacher un coin. Alors Schnoudi : « Au nom du Seigneur qui autrefois partagea le pain, dit-il, que cette pierre soit divisée en deux parties égales. » Et il fut fait ainsi: Satan confus, humilié, s'enfuit loin du lieu de sa défaite, et les passants se signaient respectueusement à la vue du rocher fendu. Le propre du caractère de Satan est d'être sans vergogne : non-seulement il n'avait pas été elfrayé de la menace que lui avait faite autrefois Schnoudi de l'exiler à Babylone de Chaldée ; mais sa nouvelle défaite ne le découragea pas et il porta l'audace jusqu'à aller attaquer Schnoudi dans son monastère, et plusieurs fois. La première fois, comme Schnoudi était assis dans la cour du monastère, Satan entra suivi d'une foule de diablotins. Il alla droit à Schnoudi et lui adressa la parole avec la plus audacieuse violence. Dès qu'il l'avait vu entrer, Schnoudi avait été certain que le but de Satan était de lui chercher querelle à cause de quelques pécheurs : il sauta sur lui, le renversa par terre, le foula aux pieds et s'écria aux frères : « Saisissez-vous des autres. » Et Satan lui dit : « Depuis le jour où encore enfant tu es I venu vers apa Bgoul, tu ne m'as jamais laissé en

loi LES -MOINES ÉGYPTIENS

repos et tu m'as toujours chassé. » Et derechef, Satan et ses diahles s'enfuirent humiliés et confus. Ils devaient revenir encore. Telle est dans la légende la forme qu'a prise la lutte de Schnoudi avec les magistrats.

Malgré ces scènes de luttes spirituelles et physi([ues, Satan ne joue qu'un très petit rôle dans l'existence monacale de Schnoudi : nous le retrouverons cependant dans les grandes entreprises de Schnoudi contre les païens de son temps. Comme nous l'avons déjà observé, la lutte avec les puissances ténébreuses, pour parler le langage reçu, tient une grande place dans la vie des Antoine, des Macaire et des Pakhôme : ces grands moines eurent à souffrir de violentes tentations ; au contraire Schnoudi semble avoir été mort aux désirs de la chair et du monde. Sa grande occupation était de paraître supérieur à toutes les humaines faiblesses, à ne prendre de l'homme que l'apparence et à vivre dans les cieux quoique sur la terre. Il avait très bien vu que pour conserver cette auréole dont il avait eu tant de peine à ceindre sa tète, il devait s'entourer de mystère, se faire invisible autant qu'il le pourrait et ne se montrer qu'à certains exercices et en certaines occasions où sa présence était nécessaire. C'est pourquoi à chaque instant, dans son panégyrique, il est hors de son couvent, dans cette grotte célèbre alors, maintenant ignorée ; ou même, s'il était à l'intérieur du monastère, il défendait sa porte. Il pouvait, disait-il, se rendre

IlISTUlUb: DE SCHNOLDl 155

invisible quand il le voulait, et enchanter la vallée, comme autrefois dans les contes de lantique Kgypte, Bitîou le petit frère enchantait l'acacia sur lequel il déposait son cœur : Schnoudi allait et venait alors sans que personne le vît. Il pouvait ainsi apparaître à l'improviste ou se dérober à toutes les recherches. Son monastère n'en marchait pas moins : il avait déjà choisi son successeur et, comme apa Bgoul avait fait pour lui-même, il avait délégué à son disciple chéri entre tous, à Visa, la plus large part de son autorité. En résumé, il s'était déchargé peu à peu de tout le poids de l'administration temporelle à laquelle il se tenait pour supérieur : il s'était réservé le domaine spirituel. Ce n'était peut-être pas là une conduite bien sage de la part du chef d'une si vaste communauté : la règle doit être faite tout d'abord pour les supérieurs qui doivent donner l'exemple à tous : Schnoudi croyait au contraire que les règlements ne sont faits ([ue pour les inférieurs. Lui-même allait où sa passion le poussait, ne connaissant d'autre voix que la sienne et uniquement possédé du désir d'arriver au but qu'il poursuivait : peu lui importait que ses actions fussent en contradiction avec les règlements qu'il avait faits en partie : le législateur ne peut-il pas s'excepter de la loi, quand il est à la fois législateur et juge.

Bien que noire récit ne soit pas encore trèsavancé, nous croyons être arrivé au moment de j)oser une question importante. On l'a vu, le

surnaturel dont s'entourait Schnoudi n'otlVe pas de voiles assez épais pour qu'on ne puisse les percer : les circonstances qui accompagnent la plupart de ses prodiges montrent que ses miracles n'étaient que des supercheries : était-il donc réellement un imposteur ? Question délicate, s'il en fut, car de quelque manière qu'on y réponde on est presque sûr de choquer les plus légitimes susceptibilités. Trop souvent en Occident nous sommes portés à juger les caractères comme celui de Schnoudi, avec une raideur qui nous écarte de la vérité ; évidemment si nous avions afTaire dans nos froids climats, avec notre critique raisonneuse, notre manière de penser, à quelqu'un qui se conduisît à la façon de Schnoudi. nous lui appliquerions avec vérité Tépithète de charlatan imposteur. Nous ne concevons pas qu'il y ait divers degrés dans la sincérité, et, pour nous, ce qui n'est pas vrai est mensonge ou imposture. Le Christianisme a habitué l'Occident à une morale sévère, et la science loblige à un examen approfondi. Mais en Orient, tout est bien ditlerent. Pendant que l'Occident vit dans la réalité physique la plus dépouillée de tout ornement d'imagination. rOrient en est encore où il en était il y a deux et trois mille ans. Aussi pour le bien juger faut-il instruire sa cause d'après ses idées et non d'après les nôtres. Cette cause est complexe. Pour ce qui concerne Schnoudi, il faut considérer à la fois le but qu'il poursuivait et le milieu dans lequel il vivait. Son but était avant tout d'opérer son salut.

IIISJOIUE DE SCHNOLDI 157

Il ne le pouvait opérer (ju'en corres])oiulaiit à la vocation (jni lui était échue en venant en ce monde. Les vocations sont diverses : mais à toutes l'on doit correspondre avec lidélité. Sa vocation à lui était de conduire sa communauté dans les voies de la perfection chrétienne et d'étendre, dans hi mesure de ses forces, le règne du Messie. Peu importe qu'il se fût donné à lui-même cette vocation : il était persuadé jus([u'au plus intime de son àme qu'elle était la sienne : il y devait et voulait correspondre. Or, pour être digne de cette éminente vocation, il devait bon gré mal gré faire avancer ses moines dans ce qu'il regardait comme la perfection de la vie monastique. Cette perfection se trouvait en partie dans la règle de son monastère : il fallait donc tout d'abord la faire observer, et ensuite élever le plus possible vers Dieu ces cœurs grossiers trop attachés à la terre. Pour arriver à ce double but qui n'était que le chemin le conduisant lui-même à son propre salut, tous les moyens lui semblèrent bons. Sa pensée était bonne : les moyens qu'il employait n'étaient que le fruit de sa pensée. A-t-on vu ([uelquefois un bon arbre porter de mauvais fruits ? L'Evangile n'apprend-il pas au contraire à tout chrétien qu'un bon arbre ne saurait porter de mauvais fruits ? Si donc la pensée était bonne, les moyens devaient être bons. La fin poursuivie justifiait les moyens employés. Quel mal y avait-il (railleurs à faire croire aux frères qu'ils avaient vu David, Elie, Elisée ou Jean-Baptiste ? que les

l')8 LES MOINES ÉGYPTIENS

anges étaient autant qu'eux-mêmes les luibitants (lu monastère ? que leur père était continuellement en rapport avec les Saints, la Vierge ou le Messie ? Si cette toi entrait dans leur àme, leur conduite ne s'en ressentirait-elle pas ? ne seraient-ils pas plus fervents dans Taccomplissement de la règle, plus assidus à la prière, plus détachés des choses du monde, de ses biens et de ses concupiscences ? ne s'ap])rocheraient-ils pas ainsi davantage du but cherché par le cénobitisme, c'est-à-dire faire mener aux hommes sur terre la vie des anges dans les cieux?En toute conséquence. Dieu serait amplement gloritié et Schnoudi sauvé. Schnoudi avait évidemment conscience de ses supercheries : mais ce qui nous choque ne le choquait pas, et ce (|uc nous nommons ainsi supercheries, il devait l'appeler habileté consommée.

11 faut aussi faire entrer, dans la solution de ce problème, un autre facteur très-important. Vivant dans le milieu qu'il est aisé de se tigurer d'après ce qui précède, Schnoudi devait nécessairement se plier aux idées de ceux qui l'entouraient. L'Egypte chrétienne a toujours été en plein courant surnaturel. Il était de droit commun que les représentants de l'autorité divine devaient être revêtus d'une partie de la toute-puissance de Dieu. Les merveilleuses tentations d'Antoine étaient célèbres. Pakhôme avait eu des visions splendides et avait lu dans les cœurs. Macaire, dans son désert de Scété, avait attiré sur lui les regards de l'Egypte entière par les miracles qu'il avait

HISTOUU: I)K SCH.NOIjDI 159

opérés. Schnoudi qui, pour ses enfants, égalait tout au moins Antoine, Pakh(3me et Macaire ne pouvait faire moins qu'eux. Des esprits, nourris (les récits les plus fantastiques qu'aient produits rimagination populaire et la fantaisie religieuse, ne comprenaient pas la véritable sainteté sans un accompagnement de prodiges plus ou moins grossiers : Schnoudi par sa culture intellectuelle et l'élévation réelle de son àme était supérieur à ceux qui Tentouraient, mais il n'était pas exempt des faiblesses de son temps : sa culture et son élévation d'esprit n'avaient eu pour résultat que d'exagérer ces faiblesses en le poussant à s'en servir comme d'une force. Il n'eût donc pas besoin d'être porté par d'autres vers un surnaturel quelquefois de bas étage, il y était porté par la pente naturelle de son esprit et de ses désirs ; mais quand bien même il aurait compris tout ce qu'il y avait de faux et de bas dans les moyens qu'il employait, son entourage ne lui eût pas permis d'en employer d'autres. Quand on ne peut précéder la foule, il faut la suivre en ayant l'air de la conduire : il n'est besoin pour cela que de surenchérir sur les idées étroites ou mesquines du vulgaire et de flatter ses passions. Dans l'ordre politique comme dans l'ordre religieux, la méthode est toujours la même. Schnoudi le comprit admirablement. On a voulu en faire un tribun révolutionnaire, il ne fut même pas un illuminé vraiment digne de ce nom : ce fut un cœur ardent et un habile homme. Tout son secret fut d'être

ItiO IJ:s MOl.NKS KGVIMIKNS

(le son tt'mps et de connaître son époque. Il n'eut pas o:rand mal à atteindre cette perfection : la nature l'avait douée de plus qu'il n'était nécessaire. Sans doute ces raisons ne sont pas d'un ordre très élevé : elles ont seulement la prétentioji d'être conformes à la réalité telle que nous l'ont montrée la connaissance du pays et une lono:ue étude des idées de l'Egypte. D'autres expliqueraient peut-être la fantasmagorie des récits dont nous avons donné quelques exemples par une sorte d'hallucination continuelle, une faiblesse produite dans le cerveau par des jeûnes trop prolongés : on mettrait sans doute aussi en avant une prédisposition morbide ou une névrose quelconque. Il V eut peut-être de tout cela, mais un homme qui a pu vivre cent dix-huit ans. sans être malade plus de deux ou trois fois, qui jusque dans les derniers jours de sa vie montrait encore une activité étonnante, une passion jeune et vigoureuse : un boni me qui sut conserver la lucidité de son intelligence, la force de son éloquence jusqu'à l'heure de sa mort, un pareil homme, croyons-nous^ devait avoir un tempérament dune force peu commune, que ni les jeûnes ni les tortures volontaires n'avaient pu entamer. Il ne devait point être plus sujet aux hallucinations que ne le sont ses successeurs d'aujourd'hui ; son cerveau fut libre et fort jusqu'au dernier moment. Le but poursuivi, les idées ambiantes, voilà selon nous les vrais mobiles de sa conduite. Nous ne l'excusons pas : il fut trop souvent inexcusable :

MISTOIKE DE SCHNOUDJ IGl

nous ne faisons que Toxpliquer et l'analyser. La terreur qu'inspirait sa violence était de même un (le ses moyens de gouvernement ; à l'époque la plus reculée qu'on connaît de l'histoire d'Egypte, on trouve l'usage du bâton : c'était un moyen d'inculquer la moralité et la science. On peut discuter sur l'excellence de ce moyen et dilTérer de sentiment ; mais personne ne peut nier que l'usage du bâton n'ait été acclimaté en Egypte. Maintenant encore la fellaha n'a que du mépris pour son mari ([ui paie bénévolement l'impôt ; mais, si le mari ne paie qu'après avoir préalablement reçu la bastonnade, elle a du respect et de l'admiration pour son courage. Schnoudi fut en cela un Egyptien de son temps et pas autre chose. Quand on parle du Christianisme, on s'imagine trop souvent pour le glorifier plus encore que pour le dénigrer, qu'il eut l'ambition et la gloire de changer subitement la nature humaine : hélas ! la nature humaine est toujours la même, des habitudes invétérées sont restées des habitudes, et l'homme est maintenant ce qu'il était autrefois. Le Christianisme^ et c'est là sa grande gloire, a rendu plus fréquents les actes sublimes de la vertu, il a élevé les aspirations de l'homme en lui donnant une morale unique ; mais nous sommes encore aujourd'hui ce que nous étions autrefois, et Schnoudi a été l'un de nous. Sans doute, on doit avoir chargé le compte déjà si grand dont nous lui demandons raison : la légende qu'il se fit à luimême fut grossie après sa mort et même de son

vivant ; mais, au fond, il est le seul auteur de sa sainteté trompeuse et de la vénération dont on devait l'entourer jusqu'à nos jours. Si son cœur eût été stable, s'il avait cherché le bien de l'humanité, ou simplement l'amélioration de sa race au lieu de ne rechercher que son bien propre, inconsciemment ou dans toute la plénitude de sa conscience, il n'aurait droit qu'à nos louanges : ce n'est pas le cas, et il est justiciable de l'histoire ; mais il ne faut le juger, nous le répétons, qu'en connaissance de cause, selon les idées de son temps et non selon nos pauvres et mesquines pensées. Le dernier venu qui hérite des biens amassés par une longue suite d'aïeux s'attarde-t-il à scruter les pensées et les actions de l'auteur de sa race !

La vertu de Schnoiidi ne pouvait rester enfermée dans les murs trop étroits de son couvent ; quand même il lui aurait convenu de n'avoir pour témoins de ses prodiges que les moines vivant près de lui, il lui aurait été impossible de maîtriser Tenvie de parler qui possédait les frères et la curiosité du dehors qui ne demandait qu'à se satisfaire. La montagne d'Athribis lui fermait rOuest ; mais l'Est lui était ouvert jusqu'à la chaîne Libyque, et le fleuve portait indifféremment, au Nord ou au Midi, toutes les renommées, bonnes ou mauvaises, méritées ou usurpées. L'ambition de Schnoudi allait plus loin que la ville d'Akhmim et ses dépendances. L'immense orgueil qui

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était au fond de sa nature, sous une couche très mince d'humilité apparente, le faisait aspirer à devenir célèbre. Les habitudes de son pays et de ses contemporains le servirent admirablement dans ses desseins. A chaque instant le Ail est sillonné par des barques descendant ou remontant ; les o^ens qui montent ces barques ne sont point pressés ; peu leur importe le temps qu'ils consacreront au voyage, pourvu qu'ils arrivent au but, et ils l'atteindront, « s'il plaît à Dieu » : c'est leur mot favori. Chaque soir on s'arrête près d'un village au bord du fleuve : on y trouve d'autres barques arrêtées aussi par la nuit ; on converse longuement avec les habitants du village, les compagnons de route que le hasard a donnés ou les rencontres d'un soir : ce que chacun sait est bientôt su de tous, et le lendemain les accidents ouïes nécessités du voyage l'auront fait redire à une quantité étonnante de personnes. La vallée du Ail étant peu profonde dans la Haute Egypte, les nouvelles y sont répandues dans tous les villages avec une rapidité extraordinaire ; le Nil les conduit jusqu'à Alexandrie^ après en avoir semé son parcours. Quand le sentiment religieux venait en aide à la curiosité, tel moine qui était profondément inconnu la veille était célèbre le lendemain : un jour avait sufli pour asseoir sa réputation. Comme nous l'avons fait observer, le plus difficile avait été pour Schnoudi de créer sa sainteté dans son monastère même : ce premier but une fois obtenu le reste devait venir de lui-même, c'est à dire la

HISTOIKE DE SCHNOUDl 165

célébrité, avec la célébrité la vénération, avec la vénération la richesse relative de son couvent. Aussi dès que Schnoudi se fut fait agréer par ses frères et ses enfants comme un thaumaturge et un parfait homme de Dieu, l'Egypte entière sut qu'il y avait près de la montagne d'Athribis un homme supérieur à Elle, qui faisait revivre Moyse et pour lequel les prodiges les plus étonnants étaient comme des actions ordinaires. Combien de fois avait-il lui même prononcé ces paroles avant qu'il ne les entendît répéter à ses oreilles charmées ? il est impossible de le savoir, mais on les répétait enfin et la célébrité lui était venue.

Pour être juste, nous devons dire qu'il se servit généralement pour le bien de cette célébrité et du concours immense qu'elle attira à son monastère. En Egypte, comme partout, la morale avait beau être élevée, la loi être rigoureuse, il se trouvait toujours des cœurs assez bas pour manquer à Tune et à l'autre, quand ils croyaient pouvoir échapper à la vindicte de la loi outragée. Les magistrats romains ou grecs ne manquaient pas de sévir ; mais souvent le crime leur échappait, parce qu'ils l'ignoraient. La Haute Egypte, sous toutes les dominations, a été le théâtre du brigandage sous toutes les formes ; aujourd'hui encore quand la nuit est bien noire, qu'il n'y a rien h craindre de la police, une bande de voleurs ou d'assassins a assez de courage pour piller les cabanes isolées ou assassiner un homme qu'on rencontre seul. Il en était au temps de Schnoudi

I lit» LES MOINES EGYPTIENS

comme a\i notre ; mais les voleurs avaient un peu plus d'audace : ils opéraient dans les villes, tranquillement et quelque fois en plein jour. Quand le magistrat était en tournée, tous ceux qui se sentaient la conscience mal à l'aise se tenaient cois ; mais, comme le dit fort bien le proverbe, quand le chat est parti les souris dansent, et, le gouvernement une fois éloigné, les voleurs reprenaient le cours de leurs exploits. D'un autre côté, le désert d'Est et d'Ouest fourmillait de tribus sauvages rôdant sans cesse autour de l'Egypte et de ses richesses, s'abattant à l'improviste sur elle lorsque les garnisons romaines ou grecques s'étaient éloignées, s' enfuyant avec rapidité, emmenant pèle mêle bœufs, chameaux, ânes, hommes, femmes, enfants, vieillards: tout butin leur était bon. Du temps des Pharaons les Schasou, nomades arabes, faisaient souvent des incursions dans la Basse Egypte, les Nubiens et les Ethiopiens dans le Sa'id : aujourd'hui rien n'est changé et l'histoire contemporaine de ce pays est pleine de faits de ce genre. Au cinquième siècle, la vigilance des gouverneurs et des autres magistrats ne sufiisant pas^ le peuple faisait quelquefois lui-même la police, comme de nos jours en Amérique. Plus souvent, quand on connaissait l'auteur du mal, on s'en remettait à une sorte d'arbitrage religieux ou civil. Les hommes que leur grande renommée de sainteté avait rendus vénérables à tous^ étaient souvent malgré eux appelés à exercer une sorte de justice courante à laquelle on se soumettait d'assez

J)oii ^vé : le pouvoir spirituel, généreusemeul accordé à ces hommes sacrés par l'imagination populaire, inspirait plus de crainte que la puissance de la justice séculière. De plus le juge était loin, l'homme de Dieu tout près ; la sentence du gouvernement se payait cher, une aumône minime pouvait acquitter la dette contractée envers l'arbitre saint : si Taumône était grande, ne valaitil pas mieux donnera Dieu qu'aux hommes ? Dès que sa renommée se répandit, Schnoudi fut naturellement appelé à être le grand justicier de son nome ; ce rôle lui convenait, il l'accepta avec joie, sans trop le témoigner toutefois. Chaque samedi, son monastère était le rendez-vous d une foule de pèlerins qui venaient assister aux offices du dimanche, voir leurs parents qui s'étaient faits moines et écouter les discours éloquents du supérieur d'Athrihis. Schnoudi était ainsi tenu au courant de tout ce qui se passait dans le nome, et quelquefois plus loin : quand on portait une cause devant lui, il la savait souvent avant que les parties ne lui en eussent dit le premier mot, et, avec l'air d'un prophète inspiré de Dieu, il donnait une solution à ses solliciteurs émerveillés. Un jour il vit venir à lui des gens dans le plus grand désespoir : en signe de leur deuil ils avaient léchiré leurs habits et s'étaient revêtus de hailons. Riches la veille, ils ne possédaient plus rien : les voleurs leu»^ avaient tout enlevé. « Aie pitié de lous, dirent-ils à Schnoudi, tout ce que nous )ossédions nous a été volé. On nous a donné le

conseil do nous saisir de nos voisins et de ceux

qui habitent notre rue ; mais nous avons préféré

venir d'abord à toi. » Schnoudi l'ut ému de leuv

détresse, il les reçut dans son couvent et leur y fit

passer la nuit. Le lendemain matin, comme il ne

savait rien de l'atraire, car les malheureuses gens

s'étaient trop pressés daccourir à lui. il dit au plus

âgé : « Prends ton fils avec toi, retourne à votre

maison, et dans trois jours tu reviendras seul me

trouver. » Trois jours lui semblaient sutïisants

pour tout savoir : mais le panégyriste fait naïve-

ments observer que l'homme était peu généreux

et que Schnoudi voulait lui donner une leçon. Au

bout de trois jours, le malheureux revint : « Sois

pitoyable envers les pauvres, lui dit Schnoudi,

tu ne leur fais pas l'aumône d'un cœur assez

généreux : ne sais-tu pas qu'il est écrit : Donne et

Tonte donnera ? » L'homme protesta au nom de

Dieu qu'il était prêt à donner la plus grande partie

de ses biens aux pauvres et aux indigents pourvu

qu'on les lui rendit. « Va maintenant, lui dit

Schnoudi rassuré, va vers la laure qui est un peu

au Nord ' : assieds-toi au pied de la montagne et

tu verras près de toi passer trois hommes qui

habitent dans la ville. - L'un d'eux dira à ses compa-

1. Cette iDdiratiou peut désigner le couvent rouge Deir el Ahmar qui ?e trouve au nord du couvent blanc ou couvent de Schnoudi : il e?t étonnant en ce cas qu'on ne trouve pas dans le tf^xte arabe le mot deiv.

2. Le texte dit cette ville. Cela n'explique rien. Cependant il est problable à cause de cette mention vague et du détail des étoffes quil sagit d'Akhmim. :

IllSTOIHE DK SCHNOroi 1 (J9

gnons : — Asseyons-nous ici pour déjeuner : — et les deux autres répondront : — C/estimpossible ; — mais cependant ils s'assiéront quelque temps près de toi. Quand ils se lèveront pour partii', tu te lèveras aussi et tout en marchant, tu diras à celui qui sera à ta gauche : Viens vers mon père Schnoudi, il veut le parler. » Ces instructions lurent exécutées à la lettre, et le malheureux revint avec un des trois voleurs. « C'est pour moi un jour heureux, puisque je t'ai vu, » dit le nouveau venu en baisant les mains de Schnoudi. — « Mon fils, lui répondit celui-ci, veux-tu me faire plaisir ? rends à cet homme les vases et les étofîes que tu lui as enlevés : le Seigneur autrement te priverait de tes biens propres, car vraiment tu as dépassé les limites permises. » — « Mais, mon père, dit le voleur confus, tu sais bien que je ne les ai pas volés tout seul. » — « Je le sais, dit Schnoudi mais je te fais venir toi, parce que je te sais obéissant, tu ne voudras pas me causer de déplaisir : tes compagnons au contraire sont méchants et brutaux ; s'ils ne m'écoutent pas davantage ils finiront par être perdus, » Le voleur voulut bien rendre tout ce qui avait été pris ; mais il voulut aussi n'avoir rien à démêler avec la justice et retirer quelque profit de sa bonne action : « Allons devant l'autel, dit-il ; si cet homme me jure de ne jamais rien dévoiler et de me donner quelque chose, je lui rendrai ses étoffes intactes. » Les conditions étaient trop peu exigeantes pour ne pas être lacceptées : la promesse fut faite, les étoffes rendues

170 LES MOINKS EGYPTIENS

et riionimo rentré on possession de ses biens fit les aumônes exigées par Schnondi.

On ne peut nier qu'en cette affaire Schnoudi ait été habile, malgré la mise en scène un peu théâtrale dont il s'entoura. Ce fut son procédé, il tâchait d'abord de découvrir les coupables, détachait l'un d'eux de ses complices, le llattait et le comblait de caresses ; il lui faisait ainsi avouer doucement le crime et, quand il le tenait entre ses mains, le serment de ne rien dire accompagné de la promesse d'un bénéfice particulier surmontait les dernières répugnances du voleur. Sans doute pareille morale n'était pas très élevée et la justice ainsi rendue n'était pas une justice ; mais Teffet produit était bon et cela valait mieux qu'une injustice complète. Les cas où Schnoudi agit de la sorte durent être nombreux. Une autrefois, un des plus riches marchands d'Akhmim vint le trouver: « Sois-moi secourable ! lui dit-il, on a pillé ma maison et il ne me reste plus rien. » Schnoudi était au courant de Faffaire : « Lève-toi, dit-il au marchand, va vers la ville de Siout, tu trouveras assis à la porte de la ville trois hommes dont l'un sera occupé à peigner sa tête. ^ Dis à ce dernier: — L'homme de Dieu, Schnoudi t'appelle. — Il te répondra : — Gela se trouve bien, il y a longtemps que je désire recevoir sa bénédiction. » Le

1. Ce df'tail e?t typique. Encore aujourd'hui on rencontre fiouvent de? "rens du peuple cpii sassiéent au premier endroit venu, ôtcnt leur turban et leur calotte, ?e peifjnent et enlèvent cousciencieusemont la vermine qui les dérange.

HISTOIKE DE SCHNOUDl 171

marchand se rendit h Siout et revint avec l'homme qu'il avait trouvé se peignant la tête. Après les premières salutations et les premiers baisements de main, Schnoudi dit à l'homme : « 0 mon fils, tu as volé les biens de ce marchand, rends-les-lui et ne crains rien. » — a Mais je ne les ai pas volés tout seul, » répondit encore ce nouveau voleur. — « Je le sais, » repartit Schnoudi ; et tout se passa comme précédemment. Le marchand ne trouva pas assez de paroles pour remercier son protecteur, et, à la requête de Schnoudi, il donna cinq dinars ^ au voleur repentant. « En vérité, répéta-t-il en se retournant vers Schnoudi, tu m'as fait une grande miséricorde. » — « Te voilà bientôt sur le point d'aller à Alexandrie, lui fut-il répondu : tache de trouver le plateau que Ton m'a dérobé et sur lequel mon nom est inscrit : achètele-moi, et je te rendrai ce que tu auras dépensé. » — « Je le ferai avec plaisir, » répondit le marchand et il s'en alla. Chemin faisant, il eut le temps, tout en descendant le Nil, de faire une foule de réflexions : « Si j'achète ce plateau pour Schnoudi. se dit-il, je ne pourrai honorablement pas le lui faire payer après le service qu'il m'a rendu. » Plus loin il ajouta : « Je ne le chercherai pas et lui

1. II n'est guère possible de déterminer la valeur absolue et surtout la valeur relative d'un dinar à cette époque. On l'évalue habituellement à io francs sous la domination musulmane, et ce ne sera pas s'éloigner trop de la vérité que d'adhérer à cette estimation. Cinq dinars étaient et sont encore nne fortune pour les pauvres. 11 est vraiment étonnant de penser à tout ce qu'ini fellah peut encore acheter dans la Haute Egypte ipour quinze francs.

dirai quo je ne lai pas trouvé. » Mais voilà qu'en arrivant au débarcadère, il aperçut dans la main de Tun des nombreux rôdeurs qui sont toujours à la piste d'acheteurs étrangers, le plateau même qu'il cherchait et sur lequel se détachaient les lettres du nom de Schnoudi. Il lexamina sans doute ; mais il ne l'acheta point. Sa reconnaissance avait peur d'acheter à prix trop élevé. Quand il eut tini ses affaires, alors qu'il était sur le point de se rembarquer, le rôdeur qui s'était attaché à lui, comme c'est la coutume de ses pareils, en croyant trouver une proie, lui présenta encore le plateau : mais il ne l'acheta pas davantage. L'un des matelots qui manœuvraient la barque, ayant vu le nom de Schnoudi gravé sur le plateau, l'acheta pour quatre dinars, se disant : <( Ce plateau doit appartenir à Schnoudi. puisque voici son nom : je le lui rendrai. » Et le marchand ne s'était aperçu de rien. Lorsqu'on fut de retour à Akhmim. le matelot se hâta de porter le plateau à Schnoudi et lui dit : « Yeux-tu l'acheter ? » — « Combien as-tu pesé d'or pour le payer, » dit le moine. « Huit dinars, » répondit le matelot. — (( Oh ! repartit Schnoudi qui connaissait ses compatriotes, tu veux dire quatre dinars : allons dis la vérité, car elle vaut mieux que le mensonge. » Soit hasard, soit qu'il sût déjà la chose, Schnoudi était tombé juste : le matelot émerveillé lui dit : « Tu es un saint, » et quand il se vit offrir cinq dinars, il les refusa et fit présent du plateau à l'homme de Dieu. Cette nature mobile et généreuse

insrolUE DE SCll.NUl'Dl 173

«jLii lui était commune avec la plupart de ses compatriotes, Tavait fait passer en un instant d'un violent désir de gagner à la libéralité la plus parfaite : « Ne crains rien, lui promit Schnoudi, je suis sûr que Dieu te récompensera au double. » Or, quelques jours après, le marchand revint au monastère dans le plus grand chagrin : chemin faisant, la bourse qu'il portait emmaillotée dans un coin de son habit s'était détachée, était tombée à terre sans qu'il s'en aperçût : il pria Schnoudi avec larmes dé la lui faire rendre par celui qui Taurail trouvée, car elle ne contenait pas moins de soixante dinars. Schnoudi savait que le matelot avait trouvé la bourse, mais il gardait rancune au marchand : « Ami, dit-il, les biens de ce monde ressemblent à une prostituée : aujourd'hui dans tanuiison, demain elle couche chez un autre: le bien (|ue tu as perdu, Dieu l'a donné à quelqu'un qui le méritait mieux que toi : tu ne le trouveras jamais. » Le marchand se retira humilié, confus, pensant sans doute qu'il eût mieux valu pour lui payer quatre dinars que d'en perdre soixante.

Schnoudi, pour nous servir de l'une de ses

expressions, avait peut-être en agissant ainsi

« dépassé les bornes permises » ; mais il n'y

regardait pas de si près : son but était amplement

! atteint, il était en possession du plateau, avait

'récompensé le matelot et puni l'ingratitude du

i marchand. Fort heureusement pour sa mémoire,

s'il a commis des actions plus coupables cent fois,

il en a fait d'autres plus méritoires. Non seulement

i t LES MOINES EGYPTIENS

les voleurs ne lui refusaient pas de restituer leurs larcins, mais les assassins eux-mêmes lui confessaient leurs crimes. Schnoudi, s'attribuant alors le droit de haute justice, leur pardonnait ou les punissait selon l'inspiration du moment. Un homme d'un village éloigné, passant du côté d'Akhmim ou venu peut-être dans cette intention, alla le trouver : il avait entendu parler des grandes vertus de Schnoudi et venait lui demander sa bénédiction. « Comment puis-je te bénir après le grand crime que tu as commis ». lui dit le moine. — u Quel crime, répondit Thomme ? je suis chrétien depuis mon plus jeune âge. » — « Rappelle tes souvenirs, dit Schnoudi qui avait appris son péché ; un jour tu étais assis à manger dans ta maison ; tu vis passer une femme et, comme Satan était entré dans ton cœur par rivresse, * tu pris ton épée, tu courus après la femme et tu lui ouvris le ventre. » — «( La vérité règne dans tes paroles, répondit Thomme : mais ne me reste-t-il plus espoir de pardon ? » — <^ Tu seras pardonné si tu acceptes la pénitence que je t'imposerai, répliqua Schnoudi. car le Seigneur ne veut pas la mort, mais la conversion et la vie du pécheur. » — « Je ne demande qu'à ne plus me séparer de toi. » répondit humblement l'assassin. Et Schnoudi le fit moine après lui avoir rasé la tète. Trois jours après, il le prit avec lui et le

l. Le texte ne contient pa^s le mot ivresse^ mai? je crois que les circoustauces du récit l'indiquent a??ez.

HISTOIRE DE SCH>OUDI 17o

conduisit à treize milles du monastère, le long de la montagne : là, il y avait une caverne étroite, sombre ; l'on y entrait par une sorte de fenêtre. C'était une des chambres d'un tombeau dont on n'avait pas su trouver l'entrée et qui était à moitié comblé : la voûte en était si peu élevée qu'on ne pouvait même pas s'y tenir à genoux. Schnoudi y enferma l'assassin et, pendant une année, chaque samedi, il vint à lui, lui apportant une cruche d'eau et un peu de pain pour la semaine ; il passait près de lui la journée du dimanche tout(i entière, lui exposant les vérités du salut. Au bout de l'année, comme Schnoudi arrivait, le prisonnier lui dit : « J"ai senti ce matin mon corps s'agiter : j'ai été saisi d'un tel tremblement que jai pensé mourir. De mon corps est sorti un pus qui tombait goutte à goutte, comme celui qui sort des cadavres : les trous du rocher en ont été remplis et il s'v est desséché. Je me suis évanoui, et jusqu'à ton arrivée la pâleur de la faiblesse ne m'a pas quitté. » La rupture de cet abcès fut pour Schnoudi le signe que de l'ancien assassin il ne restait plus rien et qu'il en était sorti un homme nouveau. « Le Seigneur t'a pardonné », lui dit-il, et il ennnena le frère au couvent. A son retour, les frères furent tous surpris ; Visa s'approcha de Schnoudi et lui dit : « Où était-il donc caché jusqu'à ce jour ? » — « Le loup l'avait saisi et mordu, répondit Schnoudi ; je l'ai conduit vers le médecin et le médecin l'a guéri. »

Tous les assassins n'obtinrent pas cette clé-

17l) LES MOINES EGYPTIENS

mence de Sclinoudi : Tun d'eux n'eut même pas beaucoup à se louer d'être venu lui avouer son crime; car Schnoudi l'obligea de se livrer à la justice, s'il ne le livra lui-même. L n bomme du village de Samnboud, dans le nome de Psoi, ^ se présenta un jour au monastère de Scbnoudi, (b'mandant à lui parler, il était en proie à une grande excitation: il parlait de péchés trop lourds pour que sa conscience pût les supporter davantage, il voulait obtenir son pardon. Selon la règle, les frères employés à la porte prévinrent Schnoudi. « Dites-lui, leur répondit-il, (juc s'il ne veut pas m'obéir, il ne verra pas mon visage. » L'homme promit d'obéir et de faire tout ce qu'on lui ordonnerait. On l'introduisit. Il s'avança vers Schnoudi, se prosterna à ses pieds en disant: « 0 mon père, bénis-moi. » — « Confesse le crime que tu as commis, répondit le justicier, si tu veux échapper à un grand malheur. » Et Thomme confessa (ju'il était dans l'aire de son village, lorsqu'il vit passer un voyageur monté sur un âne. Ce voyageur portait une bourse suspendue à son cou par un lien de cuir. " L'homme rétléchit qu'on ne porte pas de bourse quand on n'a pas d'argent, et qu'on ne la suspend pas à son cou, par crainte de la perdre, ([uand elle n'est pas bien garnie. 11 rentra dans sa maison, saisit une liaclie,

1. La ville de Psoi était aussi connue à cette époque sous le nom de Ptolémaïs. Elle était la préfecture dun nome : elle se nomme aujourd'hui Menschyeh, Elle est située sur le bord de la rivo droite du lleuve à 7 ou 8 kilomètres d'Akhmim.

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