Cf. Zoëga: €at. Cod. Cop.. p
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ne cherchaient qu'à susciter des discordes, qu'à pervertir la justice ; il était facile de les corrompre, car ils détestaient les pauvres et se montraient pleins de jactance et de pervicacité. Leurs soldats eux-mêmes avaient à se plaindre d'eux, car ils se voyaient privés de leurs vivres et de leur solde, comme de simples ouvriers. « La violence bouillonne, disait Schnoudi, la terre est pleine de maux. Quiconque exerce une magistrature ne désire qu'entasser or sur argent et sur cuivre ; et ce n'est plus un homme que celui qu'ils ont dépouillé, manquant de pain et de toute chose nécessaire. C'est un spectacle lamentable de voir le soldat demander sa distribution de blé ! » Cette conduite des gouverneurs déchainaitnaturellement une foule de maux sur les provinces qu'ils administraient : les soldats n'étant pas payés, ne recevant pas leurs rations se chargaient de se payer eax-mémes et pillaient tout. Villes, bourgs^ maisons écartées, chemins, barques, jardins, champs, aires et chaumières, les monastères eux-mêmes, rien n'était à l'abri du piHage de la soldatesque. Si quelqu'un faisait entendre des réclamations, les soldats tiraient leur épée, le menaçaient de la mort : Schnoudi en avait connu qui avaient été laissés demi-morts, après avoir été dépouillés de tout ce qui leur appartenait. En vérité les barbares n'en faisaient pas davantage.
Ce tableau peu flatteur de l'administration des gouverneurs grecs, Schnoudi, selon son propre témoignage, ne craignit pas de le faire en présence
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do ruii (le ces lieutenants de l'empereur de Constantinople. Il ne parait pas que ses véhémentes paroles aient exercé beaucoup d'influence sur ses auditeurs : ses moines pouvaient lui trouver beaucoup de sainte audace, mais les principaux intéressés ne lui prêtaient qu'une oreille distraite, riaient de ses paroles, lui posaient des questions saugrenues ou même lui disaient de prêcher tout le premier d'exemple. Il avait beau s'écrier : « Ce que je vous dis de ne pas faire, le fais-je moi?» on ne le prenait pas au sérieux. Pendant qu'il faisait la précédente peinture des mœurs administratives de son époque, un comte, sans doute le gouverneur en personne, l'interrompit méchamment et lui dit : « Quel est le plus long du ciel ou de la terre ? » Schnoudi, furieux de se voir interrompu de la sorte, répondit aussitôt avec colère : « Tu as sans nul doute un cheval qui l'emporte sur beaucoup : monte-le, dirige-le, va, viens et vois s'il t'interroge sur ce qu'il ne faut pas, afin que nous lui répondions ce qu'il faut. Ce qu'il faut, c'est que ceux qui doivent en prendre souci jugent équitablement celui que l'on tourmente, qu'ils distribuent leurs vivres aux soldats et fassent tout ce qui est du devoir des magistrats. » Quelques uns de la suite du comte lui dirent aussi : « Mais, jamais on ne nous a dit ce que tu nous dis !» — « Si je disais au berger de labourer la terre, répliqua Schnoudi. au laboureur de garder les brebis, au charpentier de forger le fer, au forgeron de travailler le bois, au pêcheur
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(le faire autre chose que pécher, quel ])rolil eu l'etirerais-je ? De même si je disais au sokhit de faire TolTice du moine et au moine de remplir l'office du soldat. Je dis ce qui te regarde, ajouta-t-il en se retournant vers le gouverneur, et ce qui regarde ceux qui sont avec toi. »
Si Sclinoudi n'avait jamais outrepassé ses droits ou commis quelque action justiciable de la justice séculière, il est probable que ses paroles eussent fait une plus forte impression sur ceux qu'il aurait voulu voir pratiquer la justice. A ses veux les actions qu'on regardait comme criminelles étaient des actes de vertu héroïque, parce qu'il agissait pour Dieu seul : les puissants du siècle n'avaient au contraire en vue que leur propre bien. Les gouverneurs grecs n'étaient pas aussi subtils ; ils se disaient avec raison que tuer un homme sous prétexte de venger Dieu qui ne confie sa vengeance à personne, ou le tuer pour se venger personnellement, était un crime égal : ils ne voyaient aucune différence entre dépouiller les gens de leurs biens pour enrichir un monastère dont on est le chef, et les piller pour s'enrichir soi-même : la contrainte morale leur apparaissait sœur de la contrainte physique. Aussi si le gouverneur était cupide, il ne s'embarrassait guère des remontrances de Schnoudi ; s'il était intègre, il traduisait le moine à la barre de son tribunal ; nous en verrons un nouvel exemple. Si au contraire le gouverneur était habile, il se faisait un ami de Schnoudi ; soit par pure
diplomatie, soit par une sorte de respect superstitieux dont l'histoire de ces siècles nous olTre tant de traits, il le visitait et lui demandait humblement sa bénédiction. On racontait tant de merveilles surprenantes de ce moine terrible que les esprits les plus indépendants de cette époque, et il n'y en avait guère, conservaient toujours une sorte de terreur instinctive des prestiges que de tout temps on avait prêtés aux habitants du pays d'Kgypte. Lorsque le duc Héraclius voulut aller combattre les Blemmyes, après l'une de ces invasions dont nous avons raconté les malheurs, il ne voulut pas courir les hasards d'une semblable expédition sans se munir de la bénédiction de son vénérable père Schnoudi. Lorsqu'il fut arrivé à la hauteur d'Akhmim, il laissa son armée et se rendit à la montagne d'Athribis avec une nombreuse escorte. Schnoudi ne s'y trouvait pas : préoccupé de la crue du Xil, craignant que Satan n'empêchât le tleuve d'inonder les terres, il était allé dans sa caverne du désert supplier Dieu de laisser encore une fois les eaux bienfaisantes couvrir la terre noire d'Egypte. En laissant le monastère sous la conduite de Visa, il avait donné l'ordre exprès qu'on ne le dérangeât de toute la semaine, sous quelque prétexte que ce fût. Tous les moines le savaient, et voilà que le plus haut personnage de l'Egypte arrivait inopinément. Leur embarras fut grand : d'un côté, l'émir et ses soldats qu'ils redoutaient ; de Tautre leur père Schnoudi dont ils connaissaient les
emportements et les colères. Néanmoins à l'arrivée du magistrat, ils s'empressèrent tous autour de lui, curieux de voir ce qui allait se passer. Le duc lléraclius adressa d'abord la parole à Visa, le représentant de Schnoudi : « Où est ton père, » lui demanda-t-il. — « Il s'est retiré dans les profondeurs du désert, » répondit Visa. — « Va me le chercher, » repartit le gouverneur. Tous les moines s'écrièrent alors : « Nous ne devons pas nous rendre près de lui pendant cette semaine entière. » Le gouverneur fut d'abord furieux de cette réponse et de la résistance des moines ; puis en homme avisé, qui sait comment il doit s'y prendre : « Très bien, dit-il, je ne partirai pas d'ici, ni personne de ceux qui m'accompagnent, avant qu'il ne soit venu et ne m'ait béni. » — I « Que la volonté de Dieu soit faite, » répondirent les frères. Et le gouverneur s'installa dans le monastère avec toute sa suite, « il passa trois ; jours à se reposer dans la bénédiction du couvent. » Au bout de ces trois jours, les frères, suivant leur expression, furent à mal, et lorsque le duc insista de nouveau, ils se résolurent d'aller chercher Sclmoudij préférant braver sa colère i plutôt que de ruiner complètement leur monas- I tère. Dès qu'ils furent arrivés à la caverne où I' Schnoudi croyait préparer l'inondation du Nil, ils frappèrent à la porte et attendirent longtemps qu'il plût à leur saint père de sortir. Il apparut î enfin, le visage rouge de colère: « Ne vous avaisje pas dit, s'écria-t-il, de ne pas m'envoyer
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chiM'chtM* et (le lie j)as luo dérangor de loiile la semaine ? » Les frères s'humilièrent, ils firent «( les modestes » : « Pardonne-nous, dirent-ils, ô père saint en qui Ton peut avoir toute coniiance : c'est le gouverneur qui est venu chez nous et nous a forcés de te venir chercher. » Au nom du gouverneur, la colère de Schnoudi disparut : il savait qu'lléraclius était son ami et il était flatté qu'un aussi haut personnage se fut un moment écarté de sa route pour le visiter: « D'ailleurs, dit-il d'une voix caressante. Dieu a eu pitié de nous, et nous a promis l'arrivée du Ail pour cette année encore : il y aura abondance. » Ces paroles rendirent courage aux frères, ils revinrent en toute hàtc au monastère et, à la vuedeSchnoudi, le gouverneur fut l'empli de joie. « Nous allons combattre les barbares, lui dit-il ; ta miséricorde doit nous secourir. Yeux-tu que nous les combattions ? » — « Oui, répondit Schnoudi. » — (( Donne-moi donc, reprit le duc, la ceinture que tu portes et je m'en ceindrai pour les vaincre. » Schnoudi condescendit à un aussi saint désir, et le duc partit emportant ce palladium d'un nouveau genre. L'expédition fut heureuse et les Blemmyes vaincus. Les moines ne laissèrent point passer une aussi belle occasion d'orner l'histoire. Quand lléraclius, selon leur récit, eut atteint les Blemmyes, il oublia de ceindre la ceinture de Schnoudi : dans les deux premières rencontres, il fut battu et les barbares lui tuèrent « des multitudes » de ses soldats. Mais enfin « son bon sens
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lui revint », il vit la cause de sa défaite: « Ne suis-je donc pas fou ? se dit-il ; voilà que j'ai oublié de me munir de la ceinture du vieillard, le ])rophèle apa Schnoudi ! » Aussitôt il la ceignit et marcha droit aux ennemis : il en fit un carnage épouvantable, et. au milieu de la mêlée, levant par hasard les yeux au ciel, il vit son protecteur Schnoudi, assis sur sa nuée lumineuse, tenant à la main une épée flamboyante et massacrant les barbares. Ce spectacle réjouit le cœur du duc : Schnoudi mit le comble à sa bénédiction en lui facilitant l'accès de la nuée lumineuse et en le faisant asseoir près de lui ; « et voilà pourquoi, (lit le naïf panégyriste, il frappa les barbares d'un grand désastre. » Un si grand bienfait devait être récompensé : une bonne partie du butin fait sur les Blemmyes alla au monastère de Schnoudi.
Ces expéditions devaient se renouveler fréquemment : la paix n'a jamais été stable sur les frontières de TEgypte, même au temps de la plus grande puissance des Pharaons. Dans une autre circonstance, soit avant, soit après l'expédition du duc Héraclius, car il nous est impossible de le savoir, un autre gouverneur dut monter au sud pour atteindre ces éternels pillards toujours prêts à envahir l'Egypte, dès que les armées égyptiennes, grecques ou romaines, avaient le dos tourné. S'il faut ajouter quelque foi à la place qu'occupe cet épisode dans le panégyrique de Schnoudi, cette expédition aurait eu lieu après celle d'Héraclius. Lorsque le général fut arrivé aux environs
(rAklimini. on face du monastère crAthribis, moins poii que son prédécesseur, il se contenta de faire dire à Schnoudi de venir le trouver pour le ])énir. Schnoudi fut peut-être choqué de celte invitation peu courtoise, mais il obéit. La dahabieh du général était ij:ardée par deux lions, féroces selon Visa, mais sans doute apprivoisés, comme c'était la coutume en Egypte dès la dix-huitième dynastie. ^ Lors(iue Schnoudi descendit dans la dahabieh. les deux lions inclinèrent la tète, comme pour demander la bénédiction du saint homme, (|ui s'empressa de la leur donner. « Tu es vraiment le saint de Dieu, s'écria alors le général I bénis-nous de tout ton cœur, car nous partons pour combattre les barbares. » — « Allez en paix; répondit Schnoudi, le succès soit avec vous : vous vaincrez vos ennemis. » L'événement justifia la prédiction, si la prédiction ne fut pas mise après coup dans la bouche du prophète. ! Il ne surprendra personne si, après de si grands services rendus aux armées impériales par le moine d'Athribis, son nom soit parvenu aux oreilles de lempereur Théodose le Jeune. « Il y a dans la Haute Egypte, avait-on dit à l'empereur, un homme nommé Schnoudi. dont toutes les paroles s'accomplissent ponctuellement. « L'empereun Théodose ne tit pas une longue enquête ; aussitôt
I. Dan? liiu i\q> tombeaux do Scheikh-ahd-ol-Gournah^ le roi Thouthuio> 111 fait présout diiii liuii aj)piivoi>é à liiii de ses grand- offieiers nonmié Ame'n-eni-heb. La traduction donnée jusqu'ici de ce passage est inexacte.
il donna l'ordre d'envoyer au célèbre moine la I lettre suivante : » Moi, Théodose le Jeune à qui I Dieu a donné la royauté sans mérite de sa part, i j'écris au père pur apa Schnoudi, homme de Dieu en vérité. Je t'adore, ô mon père saint, et je te supplie de faire hâte : viens vers nous afin que nous profitions de ta bénédiction sainte, moi et tous ceux de ma ville impériale, car le royaume et le sénat désirent ta présence près de nous. N'apporte donc pas de négligence, ô notre père saint, viens à nous ; car nous avons soif de tes enseignements saints, après tout ce que nous ont raconté ceux qui sont venus vers nous des grâces merveilleuses que Dieu t'a accordées. Fais mention de nous dans tes prières saintes. Paix à toi au nom de la S^'' Trinité. » Cette lettre bien et dûment scellée fut remise à un vérédaire nommé Eudoxe : il emportait une seconde lettre pour le duc d'Antinoë, c'est-à-dire le gouverneur de la Haute Egypte, chargé de lui faciliter sa mission. Le vérédaire lit diligence. A peine arrivé à Antinoë, il prit le duc avec lui, monta plus haut encore dans le Sa'id et parvj^^t au monastère. En voyant le grand moine, il se prosterna devant lui et lui remit la lettre de l'empereur. Schnoudi la prit et la lut ; mais, arrivé à l'endroit où le roi le ; pressait de se rendre sans retard à Gonstantinople, une grande tristesse envahit son cœur : « Quelle chose peut bien me vouloir l'empereur, dit-il au vérédaire ; je ne suis qu'un pauvre moine, bien humble, retiré au fond du désert, occupé à prier
Dieu de lui pardonner ses péchés et à le supplier pour ceux (|ui partagent ma demeure. » Levérédaire le rassura : l'empereur ne désirait qu'une chose recevoir sa bénédiction: « Tu ne soullriras rien, ajouta-t-il : au contraire, si tu te rends près du roi, tu auras gain et profit. » — (^ Xe peux-tu m'en dispenser, dit Schnoudi ? tu m'excuseras près de l'empereur,, car, tu vois, je suis un homme bien vieux pour entreprendre un si long voyage. » — « Je ne peux pas désobéir à l'empereur, mon maître, » répondit le chambellan. Alors Schnoudi se tournant du coté de Visa : « Occupe-toi des hôtes qui nous sont venus, lui dit-il ; traite-les bien, fais-les reposer, et le Seigneur fera ce qui lui semblera bon. » Le vérédaire et sa suite se reposèrent pendant denx jours. Au bout des deux jours, le vérédaire dit à Schnoudi : « Allons, mon père, levons-nous, partons ; sinon, il nous arrivera quelque malheur, et tu ne veux pas me faire encourir la disgrâce du roi. » — '< Ne peux-tu me | céder, mon tils? répondit Schnoudi ; ne peux-tu partir seul et dire au roi : l'homme est devenu bien vieux, il n'a \j^\ venir avec moi? » Mais le vérédaire qui, en prévision de cette résistance, avait reçu des ordres précis, lui répondit. « Si tu ne viens pas de bon gré, voici des soldats quit'em- , mèneront malgré toi. » — <( Eh bien donc, répondit , Schnoudi ([ue la volonté de Dieu soit faite : accorde-moi encore un jour; reposez- vous jus-i qu'au matin, et^ s'il le faut, je partirai. » Le duc et,p le vérédaire recurent sa bénédiction et se retiré-'*
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rent contents. « Et lorsque le soir fut venu, dit Visa, mon père entra près de l'autel et pria en ces termes : « C'est toi, mon Seigneur, qui m'as fait sortir du ventre de ma mère ; écoute, ô Maître, mes supplications car j'aurai éternellement besoin de ta pitié et de ta miséricorde. C'est toi en effet, Seigneur, qui pour toujours me délivreras des combats et y substitueras la paix. Donnemoi ta bénédiction et rends mon chemin facile. » Ces paroles étaient encore dans sa bouche, que la parole de l'Ecriture : « Si tu me pries, je dirai : Me voici, » se vérifia ; aussitôt deux anges parurent, venant du ciel sur une nuée lumineuse, et lui dirent : « Paix à toi, ô le bien aimé, tu iras vers le roi ^ avec gloire et respect ; tranquillise ton cœur, il t'écrira respectueusement une lettre, car tu es le prophète selon Tordre de Jésus le Messie. «Et ainsi ils l'enlevèrent et arrivèrent jusqu'au roi dans l'espace de trois heures. Le roi dormait dans son lit ; il se réveilla et se leva avec effroi en voyant l'homme environné de lumière ; de peur il se jeta à terre en disant : « Qui es-tu au milieu de cette gloire, ô mon Seigneur ? » — Et notre père apa Schnoudi lui dit : « Je suis le moine que tu as envoyé chercher. Relève-toi par l'ordre de Jésus le Messie : n'aie pas peur. Que le salut de mon Seigneur Jésus le Christ soit sur tes jours,
1. Les Coptes ont toujours désigué les pharaous^, les eiupereurs, les sultans, les gouverneurs généraux de l'Egypte sous la domination musulmane par le même mot que je traduis par l'oi
o lils des rois orthodoxes. » VA le roi dit au saint: K Comment es-tu venu ici, et combien de temps as-tu passé en chemin ? » — Mon père lui répondit : « Le Messie, lils de Dieu, et ses anges m'ont conduit vers toi pour satisfaire à tes paroles, o roi ([ui aimes Dieu, car j'ai l'ait la prière du soir avec les frères avant de venir ici . » Et le roi dit : (( Où as-tu laissé le vérédaire et ceux qui Taccom- [)agnent. quand tu es venu ici. » Et le saint dit : « Ils dorment dans le monastère. » Et le roi s'écria : « En vérité, avant ce jour j'avais entendu parler de tes miracles et je remercie mon Seigneur Jésus le Messie qui m'a rendu digne de te voir, ô homme de lumière. Je prie ta sainteté de me bénir de tout ton cœur, car je ne t'ai envoyé chercher que pour obtenir ta bénédiction, pour te faire bénir les habitants du palais et de la ville royale tout entière, alin que les barbares ne nous causent aucun mal et ne préoccupent pas nos esprits. » Et mon père leva sa main droite, il bénit le roi avec joie en disant: « Je prie le Seigneur le Messie, lils du Dieu vivant, de te bénir, ô beau jeune homme, de t'aiïermir sur ton trône comme il Fa fait pour les autres rois pieux, Arcadius, Honorius et ceux qui leur ont ressemblé ; qu'il te fasse subjuguer tes ennemis et les rende misérables devant ta Seigneurie. Qu'il te garde et t'affermisse dans la foi droite de nos pères, les Apôtres envoyés du Christ, qu'il te rende digne de la parole d'Emmanuel, qu'il te remplisse de joie et de contentement en te disant: (Courage.
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courage, ô serviteur honnête et fidèle dans les petites choses, entre dans la joie de ton Seigneur. » Puis, par trois fois, il signa le roi du signe de la croix. Il y avait dans le corps du roi un mal ({ui fut aussitôt guéri. Alors il dit au roi : « Sois hon ])our moi, écris moi un ordre pour le chambellan afin qu'il ne me tourmente plus, et qu(^ le Dieu de tes pères te console et te soulage, ô roi. » — FA le roi lui dit: « Reste près de moi, afin que je me réjouisse de ta vue et de tes douces paroles, pi-éférables aux pierres précieuses. » — Et le véridique lui dit : « Ne retarde pas ceux qui m'ont amené vers toi : ils sont sous un autre ordre que le mien. » — Et le roi eut peur et dit : » Tout ce que tu m'ordonneras, je le ferai avec joie » ; et à l'instant il écrivit une lettre en ces termes : <( Moi, ïhéodose le roi, j'écris à Eudoxe le chambellan de ma propre main. Je te salue. Dorénavant et au moment où cette lettre te sera remise par mon Seigneur le père, le véridique, le héros, le vainqueur, le père, le prêtre, le moine, le prophète, votre père l'archimandrite de la terre entière, apa Schnoudi, hâte ta marche vers nous et ne lui impose pas de revenir à nous une autre fois. Il est en effet venu cette nuit avec une grande et indescriptible gloire, il s'est arrêté près de moi pendant que je dormais sur mon lit: que sa bénédiction sainte nous comble et nous guide. » Ensuite il écrivit des mots de passe et secrets, entre lui et le chambellan, il scella la lettre du sceau ([u'il portait à son doigt, la lui donna, lui
lit présent d'un habit mao-nitique et le congédia en paix. Il était resté trois heures près du roi. Les deux anges l'enlevèrent alors sur le nuage de lumière, et le ramenèrent à son couvent en trois heures : il fit la prière avec les frères cette même nuit et personne ne sut ce qui était arrivé. » Dès que le matin parut, les envoyés impériaux sommèrent Schnoudi de tenir sa promesse : (( Partons, dirent-ils, il y a assez longtemps que nous sommes ici. » Schnoudi, jouissant de son triomphe, prit plaisir à les exciter: « Vois, mon iils, dit-il au vérédaire, j'espère que tu voudras bien dire au roi que je suis un homme trop vieux pour être capable de voyager : ne crains pas, cela ne te causera aucun mal et tu n y perdras rien. » — (( Si tu ne marches pas de bon gré, s'écria Eudoxe, je t'emmènerai de vive force. » Le moment psychologique était arrivé : Schnoudi tira la lettre de dessous son habit et la présenta au vérédaire. Celui-ci, reconnaissant le sceau du roi, tomba de respect à terre ; Schnoudi le signa: « Prends courage, dit-il, et lis l'ordre du roi. » Le vérédaire se mit alors en devoir de lire la lettre impériale : à mesure qu'il avançait dans sa lecture, l'étonnement se peignait sur son visage. Il n'aurait sans doute vu dans cette lettre qu'une ruse du moine, mais les mots de passe ne laissaient place à aucun doute. Par un revirement soudain, loin de vouloir emmener Schnoudi, il confessa qu'il ne quitterait plus le monastère béni où la terre était trop heureuse d'être foulée par un si saint
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personnage ; mais Schnoudi lui fit doucement comprendre que les services d'un vérédaire aussi distingué étaient trop précieux à l'empereur pour l'en priver. Eudoxe pouvait d'ailleurs se retirer en paix, les prières de Schnoudi l'accompagneraient et le préserveraient de toutes les atteintes de l'esprit mahn. La lettre miraculeuse devait lui servir de bouclier. Les deux lettres que contient cet étrange récit sont sans doute tout aussi apocryphes que le récit est inadmissible ; mais il est probable qu'un fait réel se cache sous cette fantasmagorie pieuse. Les œuvres de Schnoudi contiennent une lettre qu'il adressa lui-même à l'empereur, peut être en réponse à une invitation semblable à celle de Théodose le Jeune. Cette lettre est malheureusement fruste : les passages qui en ont été conservés sont assez importants pour être cités ici. Il y parlait de quelqu'un qui osait résister à la foi de Nicée et des trois cent dix huit évêques, puis il ajoutait : « Puisque votre puissance veut bien se souvenir de mon peu de valeur dans une chose qui regarde la foi, ô Seigneur mon roi, quel est le chien mort qui voudrait s'interposer dans une affaire de cette sorte ?D'aprèsla philosophie profane, le chien a coutume de montrer sa domesticité à l'homme doux, en agitant la partie postérieure de son corps, en remuant la queue, en laissant tomber ses oreilles de son cou, comme le dit l'enseignement platonicien. Mais lorsque le chien voit quelqu'un s'avancer pour le battre, levant le bâton ou prêt à lancer une pierre, tu vois sa domesticité de tout à
riieiire se changer aussitôt en férocité, en inimitié contre son ennemi ; lu le vois retirer ses lèvres, montrer ses dents, en un mot tu vois tout son corps menacer celui qui a levé pierre ou bâton, il n'a qu'un désir, déchirer les membres de l'homme qui lutte contre lui. Puis donc que je me compare à un chien, si je vais vers votre seigneurie et puissance pour contempler la joie qu'inspire votre gloire, à tout le monde et à moi aussi, à moi le plus petit de tous, je crains de me mettre en marche de peur de ceux qui en chemin me jetteraient des pierres, ou qui mettraient sur mon passage quelque obstacle qui me ferait butter en allant vers vous. C'est pourquoi écrivez-moi de nouveau une autre de vos lettres pieuses avec un sauf conduit, pour me garder de ceux qui me combattraient en chemin, c'est à dire des hérétiques impies. ^ »
Que cette lettre se rapporte ou non à l'invitation de Théodose, il est certain que Schnoudi fut mandé à la cour de Constantinople et il est non moins certain qu'il s'y rendit plusieurs fois. Si la vieillesse l'empêcha d'accéder au désir de Théodose le Jeune et si son disciple Visa entoura son refus des circonstances merveilleuses que nous avons vues, Schnoudi à une autre époque de sa vie oii son corps avait conservé toute sa vigueur fit plusieurs voyages à la ville impériale pour venir en aide aux opprimés et sans doute se
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plaindre des gouverneurs. Le panégyriste n'a pas manqué d'ajouter quelques teintes merveilleuses au récit de ces voyages. Une fois qu'il se trouvait au palais impérial, un des principaux personnages du palais et de Tempire s'approcha pour lui baiser la main. Schnoudi la retira vivement. Ce geste scandalisa tous ceux qui en avaient été témoins : « Ne sais-tu pas, lui dit l'empereur, que c'est un grand sénateur ? fais-moi Tamitié de le bénir. » — « Veux-tu donc, repartit Schnoudi qui connaissait sans doute le personnage, que je donne ma main à un homme qui souille le temple de Dieu par les abominations qu'il y fait. » Et l'empereur, n'osant rien dire, se contenta de louer Dieu et de sourire sans doute de la déconvenue du sénateur.
Ces apparitions dans la ville impériale étaient d'ailleurs pour Schnoudi une occasion de satisfaire sa vanité que Visa n'a pris nul soin de nous cacher. A l'entendre, dès que l'arrivée de Schnoudi se répandait dans la ville de Constantinople, la ville entière se précipitait au devant de lui : c'était à qui se présenterait à lui pour se faire bénir, l'inviterait à loger dans sa propre maison. Pour lui, il se laissait tranquillement dériver au cours de sa popularité, en savourant les douceurs, heureux de voir que son mérite et sa sainteté étaient universellement reconnus. Les moines seuls Imquiétaient. Peu soucieux de son corps, il continuait à Constantinople le même genre de vie que dans son monastère : au plus fort de la chaleur pendant les mois d'été, il parcourait les rues
(le la ville pour so rendre aux invitations qu'il recevait : ses moines le suivaient en murmurant, trouvant que la chaleur était plus intolérable à Constantinople qu'en Egypte, disant tout haut que leur père les ferait mourir de faim et de soif, car il laissait passer l'heure du repas sans y prendre oarde et leur faisait faire de longues courses. Ils étaient sur le point de se révolter et de faire revivre à Constantinople les scènes du couvent d'Athribis. Schnoudi s'en aperçut. Un jour que l'heure du repas était passée depuis longtemps et qu'un haut personnage ayant rencontré Schnoudi dans la rue s'était attardé à lui parler, les murmures furent plus forts que jamais. « Yeut-ildonc nous faire mourir de faim, » disaient les frères. Ces paroles rappelèrent Schnoudi à la réalité, il quitta le grand personnage et conduisit les frères dans une certaine rue. En parcourant cette rue, il entra tout à coup dans une maison dont la porte était ouverte, il fit entrer les frères et leur montra une table toute servie, avec deux beaux jeunes hommes tenant des aiguières à la main, tout prêts à obéir au moindre de leurs désirs. « Mangez. » leur dit Schnoudi. Les frères, muets d'étonnement, satisfirent leur faim sans se permettre la moindre réflexion : ce coup d'éclat de Schnoudi les avait domptés, ils avaient retrouvé leur père. A peine sortis, ils questionnèrent le thaumaturge : qui pouvait avoir préparé un aussi beau festin, lui demandèrent-ils ; à peine si dans leur couvent ils auraient trouvé toute chose si
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bien préparée, et en ordre ; et ces beaux jeunes gens qui les servaient, qui leur donnaient à boire et buvaient eux-mêmes respectueusement ce que les frères avaient laissé au fond de la coupe, qui étaient-ils ? Schnoudi aurait sans doute pu répondre à ces questions : il se contenta de leur dire que Celui qui avait envoyé Habacuc porter son diner à Daniel dans la fosse aux lions était Celuilà même qui leur avait préparé un festin d'une aussi belle ordonnance, et avait envoyé deux de ses anges pour les servir. Que pouvaient répondre les frères à cela ? Ils étaient trop heureux. L'empereur lui-même eut le spectacle privilégié d'un des plus grands prodiges de Schnoudi. Il lui envoya un jour une table toute servie, couverte de pains et d'un énorme poisson, d une baleine dit, Visa. ' Schnoudi fit le signe de la croix sur le poisson, et ; le monstre reprit soudain la vie. La table fut renvoyée à Tempereur avec ces paroles : « Nous n'avons pas l'habitude de manger ce qui a vie. » L'empereur fut fort surpris ; mais il reçut un second message de Schnoudi qui lui disait : « Mets un pain sur le poisson, il redeviendra mort et nous en mangerons. » Il fut fait ainsi, et l'empereur rempli d'étonnement fit vite venir le grand thaumaturge pour lui dire : « En vérité, tu es le saint de Dieu parmi les hommes. « Schnoudi apprit
1. Ce mot balcino doit Atre entendu dans un sens ffénériaue. Je lai écrit parce que le texte arabe donne le mot qui e'^t employé pour dési^rner le poisson qui dévora Jonas. Il s'ao-it évidemment d'un fort beau poisson ; mais de rien de plus
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à l'emperour do quelle nourriture usaient les moines, et leuipereui' la leur lit servir exactement. Et quand le moine quitta la cour, le successeur des Césars lui lit un présent considérable à la condition (jue. chaque mercredi et chaque vendredi, la prière du soir serait faite par les frères à l'intention de la famille impériale.
(iCs traits offrent sans doute quelque chose dun peu trop charlatanesque, il est facile d'y voir le procédé de Schnoudi ; mais ils étaient appropriés à son temps et à ses moines, il n'en fallait pas davantage pour arriver au but poursuivi. Ces voyages et les honneurs dont on le comblait durent faire plus pour la réputation et la vénération du moine que ses prétendus prodiges et ses fausses vertus. Quand il était de retour à son monastère, il pouvait tout se permettre : il était presque assuré de l'impunité. Les magistrats en firent l'expérience : il faut avouer d'ailleurs que leur mauvaise administration et leurs crimes donnaient beau jeu à Schnoudi. L'un deux, nommé Indious, ^ avait jeté les yeux sur la fille d'un pauvre homme : il l'enleva et en fit sa maîtresse. Afin de jouir de son crime en il toute liberté, il exila le père de la malheureuse, j; Le pauvre homme courut à Schnoudi et lui conta son malheur. Schnoudi écrivit sur le champ une
1. Ce nom me semble d'assez mauvaise mine : malheufreiisemeiit ce trait ue se trouve que daus le texte arabe où b^s noms propres sont parfois corrompus.
HISTOIRE DE SGHNOUDI 2Zi)
lettre à ladious, lui disant : « Mets en liberté la lille de cet homme et ne commets pas de faute contre elle : il ne t'est pas permis de forniquer avec la lille de cet homme. » Mais le ravisseur ne tint aucun compte de la lettre qu'on lui remit. A cette nouvelle, Schnoudi s'écria : « Cette nuit même le Seigneur jugera ce malheureux, car il est écrit : Conlie-moi la vengeance, la décision est dans ma main et c'est moi qui rétribue, dit le Seigneur. » Et voilà que la nuit suivante, Indious fut pris de douleurs intolérables dans les oreilles, il ne pouvait ni dormir ni rester assis, ^ il voulut même se jeter dans le fleuve. Le matin venu, ses serviteurs le prirent et le conduisirent au monastère de Schnoudi. Le terrible moine lui lit fermer la porte, en disant : « Les ignorants et les grossiers périront tous. Laissez-le I afin qu'il se corrige et ne soit plus injuste dorénavant. » Mais les frères en voyant les souffrances horribles du malheureux magistrat se sentirent émus, ils supplièrent leur père de permettre l'entrée ; il la permit enfin. Indious s'avança et lui baisa la main : « Aie pitié de moi, dit-il, je ferai tout ce que tu m'ordonneras . Quand à la femme
1. Le texte ajoute : pendant plusieurs jours ; ce qui n'empêche pas le narrateur de dire : Quand le matin parut : C'est un nouvel exemple de la manière de raconter propre aux Coptes et aux anciens Egyptiens pour lesquels de pareilles indications ne signifiaient qu'un laps de temps tout à fait vague -et indéterminé.
pour laquelle tu m'as écrit, il ne lui arrivera aucun mal. » Sclinoudi était fléchi, il prononça une courte prière et lit le signe de la croix sur le malade : aussitôt des vers sortirent des oreilles du magistrat, il était guéri. « Maintenant que tu es guéri, lui recommanda Schnoudi^ ne recommence plus si tu neveux qu'il net'arrive pire. » Espérons que la leçon servit.
Malgré tant d'honneur, de réputation et de prodiges mis à son compte, malgré le titre de prophète dont on se servait habituellement pour e désigner, Schnoudi ne voyait pas son autorité reconnue sans conteste. Les païens de la ville d'Akhmim devaient lui résister jusqu'à la fin, et les moines mêmes des communautés voisines lui jalousaient sa célébrité. Soit esprit de corps, soit que l'éloignement les servît mieux pour percer à i jour les stratagèmes de Schnoudi dont ils n'avaient point à redouter les colères, ils se refusaient à reconnaître la vertu du supérieur , d'Athribis. Ln jour que apa Martyrios, le chef " d'une communauté rangée sous la règle de Pakhôme, avait quitté son monastère de Faou pour se rendre vers le Nord, il dit aux frères qui Fentouraient à son arrivé à Akhmim : « Allons baiser les mains du prophète avant de descendre davantage. » — « Quel prophète ? » demanda impertinemment un jeune moine, nommé Jean, secrétaire de Martyrios. — « Apa Schnoudi, » répondit Martyrios. — « En vérité, c'est un beau prophète, répliqua le secrétaire, il ne sait seule-
ri
HISTOIKE DE SCHNOUDl 227
ment pas ce qu'il a mangé la veille. » Malgré ces observations malséantes, Martyrios se dirigea vers le monastère de Schnoudi : dès qu'on l'en eut aperçu, on sortit à sa rencontre au chant des hymmes, on le conduisit processionnellement à l'église où Ton lit la prière de la bienvenue. Quand on fut sorti de l'église, les moines des deux ordres s'assirent-ensemble pour parler des diverses règles monacales et de la vie merveilleuse des moines. Tout à coup Schnoudi, qui venait sans doute d'apprendre les irrévérences de Jean le secrétaire, l'appela en disant : « Où est le frère Jean ? » Les frères se regardèrent^ ils ne connaissaient point de frère Jean dans le monastère. « Je veux dire Jean le secrétaire d'apa Martyrios » s'expliqua Schnoudi. Le secrétaire s'avança, ne sachant trop ce qu'on lui voulait. Alors, avec une humilité que l'on ne saurait assez apprécier, Schnoudi lui dit : « ïu as raison, je ne sais pas ce que j'ai mangé hier ; et cependant ce corps si rude parle et s'assied avec les Apôtres, avec le Fils de Dieu, il jugera l'humanité au jour du jugement et dans ce monde. » Le pauvre Jean fut tout honteux. Que pouvait-il faire ? Chanter la palinodie ? C'est ce qu'il fit. « Je sais aujourd'hui que tu portes une âme sainte, dit-il à Schnoudi ; je te prie, mon père, de me pardonner par amitié et miséricorde pour moi. » Schnoudi ne lui tint sans doute pas •igueur ; mais les moines, qui ne craignaient pas de se révolter contre leur père, durent sans doute en mx mêmes trouver frère Jean heureux de ne pas
appartenir à leur communauté, car il aurait bien pu apprendre à ses dépens quel grand crime c'était (jue de suspecter la moindre des vertus de leur père bien-aimé.
Ce serait vouloir fort mal connaitre Schnoiuli que de borner nos investigations curieuses aux légendes plus ou moins merveilleuses dont on entoura sa mémoire. Le bon et simple Yisa, en composant le panégyrique parvenu jusqu'à nous, fut plus soucieux de la bonne renommée de son père que de la vérité : il fut trop bon fils. Si jamais y eut un homme taillé à vives arêtes, ce fut Schnoudi : Yisa le savait si bien qu'il a pris soin d'abattre toutes les arêtes. Les côtés les plus saillants du caractère de notre héros sont, à dessein, présentés sous un angle qui ne nous permet pas d'en voir les saillies trop vives, et les actions les moins pardonnables nous sont données comme des actes de vertu. Sans doute Visa ne se
disslniiilait pas que cette vertu avait été parfois iutenipestive, et le zèle de Schnoudi trop dévorant ; mais sa piété filiale en même temps que les idées dont il était nourri lui firent trouver bon de jeter un voile mystérieux sur les événements qu'il n'était pas convenable de mettre en lumière. Encore plus que Visa, le traducteur et abbréviateur memphitique ne nous a laissé qu'un extrait éditiant de cette vie peu édiliante en général. Toutes les violences de Schiioudi sont passées sous silence. Il est très facile de comprendre que cet auteur ait agi de la sorte, dès qu'on a saisi le but qu'il cherchait à atteindre. Les moines de Scété n'avaient nul besoin de connaître les violences, les rages, les incendies et les meurtres de Schnoudi : si grande qu'eût été leur bonne volonté, ils n'auraient pu admirer, ni surtout imiter de pareils actes. Dès lors il était inutile de les leur apprendre. La rivalité qui exista entre les moines de la stricte observance, de l'observance mitigée et les cénobites, était une autre raison de ne traduire que ce que tous pouvaient louer : s'il en eiit été autrement, quelque esprit indiscret eût sûrement trouvé dans la vie de Schnoudi la preuve que son genre de vie ne valait rien. Pour ces deux raisons, le moine qui traduisit Funivre de Visa jugea une traduction intégrale chose peu nécessaire et même nuisible. Si nous ne possédions que son abrégé comme source de nos informations, Schnoudi nous apparaîtrait tout autre quil fut réellement. L'œuvre complète de
HJSTOIUE DE SCHNOUDI 231
Visa nous donne plus de lumière, mais cette lumière est intermittente et capricieuse : elle n'éclaire qu'à bon escient. Fort heureusement |)our nous, nous avons une autre source d'informations, source indiscutable, où nous ne devons 1 faire la part ni de la piété filiale, ni des idées j courantes, explicite et fournie des détails les plus [ circonstanciés : ce sont les œuvres mêmes de Schnoudi. Dans ses propres ouvrages, nous pouvons saisir toute sa pensée, et d'une foule de faits passés sous silence ou mal interprétés se dégage une lumière aussi complète qu'éblouissante. Que Schnoudi ait beaucoup écrit, c'est ce qui est certain. Le musée de Naples conserve un grand nombre de parchemins qui renferment les œuvres de Schnoudi : à Oxford, la bibliothèque de la Clarendon Press en contient d'autres fragments. |Ges œuvres au témoignage de Visa furent considérables. « Notre père apa Schnoudi, dit-il, pendant toute sa vie prêcha les grands et les petits ; jusqu'à la plénitude de son temps ses paroles coulèrent toujours, et à la bouche de ceux qui aimaient les instructions divines^ elles étaient plus
|douces que le miel et ses rayons Il imposa
des règles nombreuses, remplies de paroles vivifiantes et de recommandations saintes ; il donna des règlements circonstanciés à ses fils, les moines, et à ses filles, les religieuses pures. » Dans les fragments qui nous sont parvenus de ces peuvres, il est à chaque instant question d'autres discours, d'autres lettres, d'autres écrits auxquels
232 LKS MOINES ÉGYPTIENS
Taiitour renvoie ses lecteurs pour y trouver les explications dont ils auraient besoin. S'il fallait en croii'e Visa, Sclinoudi ne craio;nait pas d'aflirnier que pas une seule parole n'était sortie de sa bouche qui ne lui eut été inspirée de Dieu. Le disciple le croyait aveuglément, et il maudit quicon([ue n'ajoutera pas foi aux ])aroles de son père. Plaise à Dieu que sa malédiction ne tombe pas sur nous, car les œuvres de ce père tant respecté respirent bien plus les passions humaines que la vérité de la parole divine. Dès son temps, beaucoup d'auditeurs durent être soumis à cette malédiction : les objurgations les plus éloquentes de Schnoudi restèrent frappées de stérilité. Cependant, la plus grande partie de sa renommée lui vint de son éloquence, car parfois il fut vraiment éloquent, parce qu'il parlait toujours de Fabondance de son cauir et que son cœur fut rempli des passions les plus etfrénées. Cette réputation fut nécessairement consacrée par un fait miraculeux. Schnoudi avait prononcé un discours fort éloquent, nous assure-t-on, rempli de paroles de détresse, sur la mort : quelques marchands d'Alexandrie qui en possédaient copie le portèrent à Rome où il fut une grande consolation pour les fidèles de cette ville. Un jour même, comme ils priaient sur le tombeau des Apôtres ayant l'œuvre de Schnoudi en main, l'apôtre Pierre lui-même sortit sa main de son linceul, il prit le rouleau écrit, le baisa trois fois et promit à l'auteur le quatorzième siège dans le collège apostolique.
Les œuvres de Schnoiidi peuvent se partager en deux grandes catégories : celles qu'il composa pour ses moines, celles qu'il composa contre les païens. Le progrès des moines dans ce qu'il , appelait la sainteté, l'anéantissement des idolâtres, voilà en effet les deux grandes passions qui ont agité simultanément sa vie. Dans les unes et dans les autres, Schnoudi a toutes ses qualités et tous ses défauts. Essentiellement impressionnable, il a laissé des écrits qu'il semblerait impossible de lui attribuer au premier coup d'œil. La plus grande partie de ses œuvres a été écrite dans des moments de colère et de rage ; mais d'autres portent l'empreinte d'une exquise sensibilité. L'homme ne peut pas toujours être furieux. Le même individu n'a pas que des défauts, parce que l'àme humaine n'est jamais entièrement mauvaise comme entièrement bonne. Aux fureurs de Schnoudi succédaient des accalmies momentanées : les œuvres qu'il composa dans ces moments et sur des sujets qui n'excitaient pas sa bile doivent naturellement porter un cachet différent. Il est bien rare cependant que de sa poitrine calmée ne sorte pas quelque rugissement soudain qui nous apprenne la présence du lion. Aussi dans celles de ses œuvres qui paraissent le plus ternes, on rencontre presque toujours une phrase, un mot, un tour qui accuse la main de l'auteur. C'est que la passion dominante de son âme était la violence, violence dans le bien comme dans le mal, une sorte d'épilepsie morale dont les
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accès subits étaiejit aussi éloquents que terribles.
Malgré létal fragnienlairc de ses œuvres, quoiqu'en oulre la plus grande partie de ces fragments soit inédite, il n'est pas impossible de donner au lecteur une idée de ce style étonnant et de cette manière que nous serions tenté d'appeler féroce. Les œuvres qu'il composa dans la première partie de sa vie monacale nous offrent presque autant de douces paroles que de paroles de colère. Visa qui nous a conservé, au commencement de son panégyrique, une sorte d'extrait^ des principales sentences de Schnoudi, cite quelques pensées qui sont vraiment profondes et dont l'expression ne saurait être plus heureuse. « 0 mon fils, aimait-il à répéter, ne sois point menteur, car le mensonge conduit au vol : n'aime pas l'argent et ne te vante pas, car de la cupidité et de la vantardise provient T homicide ; ne murmure pas, car le murmure conduit au blasphème ; ne demande pas : qu'est-ce que cela '* ou : pourquoi cela est-il ? car cette vaine curiosité mène à l'adoration des idoles : ne sois pas le parasite des riches, ne les fréquente pas ; mais fréquente les gens humbles et pieux, car c'est à l'humilité que le prophète David a dû plusieurs fois son salut. Xe cherche pas à mettre la discorde parmi les hommes : fais tous tes efforts pour maintenir la paix entre eux. ^N'ouvre point ta main pour recevoir, ne la ferme point pour donner. Tant que tu le peux, donne aux pau-
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vres, mais en le donnant n'aie pas le cœur double. ^ Ne détourne pas ton visage du pauvre, mais donne-lui selon le degré de ta fortune : partage avec tous les besoigneux ; car si, dans les choses périssables, nous partageons avec ceux qui n'ont l'ien, nous partagerons avec eux les biens durables et éternels. » Si l'on n'avait de Schnoudi que des pensées de ce style, nous n'aurions pu soupçonner quel terrible personnage il était. Il est vrai que ces sentences étaient sans doute adressées plutôt aux nombreux étrangers qui le visitaient qu'aux frères du monastère ; mais, dans d'autres parties de ses œuvres, on retrouve le même ton de douceur et de charité. Dans son discours sur la mort et le jugement dernier, discours qui, au dire de Visa, excita tant de larmes, de tremblements et fut si merveilleusement loué par l'apôtre Pierre, Schnoudi trouva des accents vraiment pénétrants sans avoir recours à la colère. ^ Par un procédé qui lui était familier, il mit toute la première partie de ce discours dans la bouche de Jésus-Christ qui lui était apparu et l'avait fait conduire en enfer où il avait assisté aux tourments des damnés : le Fils de Dieu lui avait dépeint à grands traits évangéliques la fin du monde, l'arrivée de
1. Ce qui signifie qu'il ne faut pas se montrer charitable par égoïsme et afin que Ton rende,
2. Ce discours ne nous est parvenu que dans le texte arabe du panégyrique de Visa : il est malheureusement interpolé, et chose curieuse, l'intei-polation m'a fourni le moyen de lixer l'époque à laquelle a été écrit le manuscrit qui a servi à la traduction.
rAntechrist, ses fraudes et ses violences, les dernières luttes qui précéderaient la ruine totale de Funivers. Après cette première partie, le Christ s'était élevé au ciel et Schnoudi continue pour son propre compte : « Soyons désormais sur nos gardes, elTorçons-nous de ne pas commettre de péchés afin d'éviter les reproches qui tomberaient sur nous au jour du jugement de vérité, de la mort pour ceux qui renoncent à leur foi et renient leur Dieu : ils recevront la perte en héritage en ce jour de leur perdition. Qu'il sera rempli de souffrances ce jour de l'inquiétude et de l'angoisse, ce jour du témoignage et de la tristesse, jour de la difficile détresse ! Malheur aux coupables en ce jour effroyable, car le Seigneur a dit de sa propre bouche que les morts ressusciteront sans corruption, et l'on fera une marque pour distinguer les coupables et une autre pour les justes. Et voici la marque des coupables : leurs corps seront de la couleur du Messie noir et la mauvaise odeur de leurs péchés se répandra au loin ; quant aux justes, leurs visages brilleront comme le soleil dans le royaume de leur père, la bonne odeur et le parfum de leurs bonnes actions se répandront aussi au loin et les anges se réjouiront avec eux, ils les revêtiront d'habits de gloire. Et certes le Seigneur dirigera notre royaume avec équité et justice, car il ne fait acception de personne, ni des petits, ni des grands : il ne regarde le visage ni de l'homme libre, ni de l'esclave ; il n'a honte ni d'un juste,
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ni d'un coupable, mais il traite ciiacun suivant ses actions. Combien n'est-il pas juste ce jugement sans appel, cette sentence que Dieu rendra contre les coupables en disant : « Retournez à la géhenne ! » paroles contre lesquelles il n'y aura point d'opposition ! pleurs pour lesquels il n'est point de consolation, car celui qui descend dans la géhenne, on ne le retrouvera plus dans la suite. Ecoutez, encore les paroles pleines de joie et de contentement qu'il adresse aux justes : (( Entrez dans la joie de votre Seigneur, héritez des biens que nul œil n'a vus, nulle oreille entendus et que le cœur de l'homme n'a point goûtés ! » Yoilà ce qui est préparé par Dieu à ceux qui aiment son saint nom. Heureux celui qui méritera d'entendre cette parole de joie^ au moment oii le Seigneur dira : « Que les cieux se replient comme on plie une étoffe, que jusqu'à ses fondements la terre s'anéantisse ! » et il y aura de nouveaux cieux et une nouvelle terre, comme a dit le Seigneur, afin que les véridiques et les justes y demeurent éternellement. Ils ne se marieront point, mais ils deviendront semblables aux anges de Dieu, ainsi que l'a dit le Seigneur aux impies qui niaient la résurrection. Maintenant donc, ô mes enfants^ nous ferons effort et nous pleurerons sur nos péchés avant que Dieu nous interroge, car l'on no nous permettra pas de rester ici jusqu'à la fin. Réfléchis, ô homme, et sois certain que la vie est courte sur la terre et que ta durée sera de peu de temps. Quel intérêt as-tu dans le monde ?
il n'y cl qu'inquiétudes, soulTrances^ peines, tristesses, actions inutiles, éclat faux et sans fruit. 0 homme malheureux et méchant, crois-lu qu'on t'a iixé un terme et un âge déterminé ? t'a-t-on informé que tu ne verras jamais la mort ? croistu que tu dureras jusqu'à l'âge de Mathusalem qui a vécu neuf cent soixante-neuf ans sur terre ? Certes le Seigneur a dit au commencement du monde lorsqu'il a condamné les méchants : « Mon esprit ne demeurera pas sur cette génération, car ils ne sont que chair et sang, et leurs jours dureront cent vingt ans ; » et sil y a quelque chose en plus, ce ne sera que peine et inquiétude pour nos âmes. C'est pour cela, ô mes bien-aimés enfants, que l'homme ne demeurera pas toujours dans ce monde : à chaque instant nous perdons la vie sans nous en apercevoir. Où est ton père et ton grand père, ô homme^, afin que toi, tu vives toujours ? Tu diras peut-être : je suis jeune, je ne suis pas parvenu à l'âge de mon père ! mais je te répondrai que de plus jeunes que toi sont perdus chaque jour, que ton fils te sera enlevé pendant qu'il est dans tes bras avant que tu n'aies pu te réjouir avec lui, que la fiancée sera enlevée des bras de son fiancé avant qu'elle n'ait été heureuse aveclui. le frèredesbrasdesonfrèreavantqu'il n'ait rassasié ses yeux de sa vue ; et dans tous les cas, il faut absolument que chaque jour il y ait quelque séparation. Et nous, nous ne veillons pas sur nos âmes ! Ah ! malheur à nous, car ce jour unique nous atteindra et sera général pour tous. Prépa-
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rons-nous donc avant qu'on ne nous appelle ! tenons toujours nos flambeaux allumés afin que, si l'époux vient, il nous trouve éveillés et que nous entrions avec lui au festin des noces éternelles. Préparez-vous, pour ne pas être comme les vierges folles qui s'endormirent et dont les lampes étaient éteintes. Or savez-vous ce que signifient ces lampes dont le Seigneur a parlé ? Je vais vous le dire. Je compare les lampes aux âmes des hommes, et l'huile aux veilles dans la prière, le jeûne, la charité, la patience, Tamour du prochain comme soi-même, l'amour de Dieu et de sa sainte Eglise, dans toutes les actions bonnes et honnêtes ; voilà le fruit qui nous donnera la vie quand nous sortirons du corps pour hériter du Seigneur le Messie ses biens durables et éternels. Et voici au contraire ce qu'ont fait les pécheurs, ceux qui s'endorment dans leur sommeil et que la mort atteint pendant qu'ils dorment : les mauvaises pensées, le mensonge, Tenvie, la colère, le vol, la calomnie, la haine, l'ignorance, le mépris de leur père et de leur mère, le trouble, l'inimitié, la paresse, la pédérastie, le libertinage, la vanité, la dureté, les faux serments, l'orgueil, le bavardage dans l'église au moment où on lit et l'on chante, où le corps et le sang du Seigneur sont sur le saint autel ; et par ceux dont je parle les paroles du Seigneur sont regardées avec raillerie et plaisanterie, car ils ne l'aiment pas et ils n'entreront pas avec l'époux dans le festin des noces de vérité. En vérité si le maître de la maison savait à quelle
heure le voleur viendra, ne se montrerait-il pas et laisserait-il trouer sa maison ? et maintenant, frères, éveillons-nous du sommeil de notre nonchalance, du sommeil de notre ignorance, attendons l'arrivé de notre Seigneur Jésus le Messie, afin que s'il vient et nous appelle pour nous faire sortir du corps, il nous trouve sans péché en sa présence et nous donne les biens durables et éternels. »
Dans ces paroles Schnoudi se trouve déjà tout entier avec ses défauts et ses qualités, usant et abusant des images, des métaphores et des figures de rhétorique, ne sachant pas diriger sa pensée et suivant la première idée qui traverse son esprit ; mais pénétrant l'àme de ses auditeurs^ leur disant de fortes et dures paroles, obtenant en un mot le but qu'il cherchait. On ne peut le nier, il y a une mâle éloquence en ses œuvres. Sans doute ce qu'on vient de lire peut de nos jours passer ajuste titre pour une série de lieux communs ; mais il ne faut pas oublier que ces paroles furent prononcées au quatrième siècle ou au commencement du cinquième. A cette époque, elles n'étaient pas un lieu commun de rhétorique sacrée: on les chercherait en vain avec cette force et cette énergie dans les œuvres des pères de l'église grecque. La terre grecque n'était pas habituée aux pensées d'outre tombe qui avaient toujours été famillières au pays d'Egypte. Ce que les harpistes avaient chanté dans les festins funèbres, dans les syringes éternelles, Schnoudi le répétait à ses moines dans l'église
chrétienne. Ce morceau nous permet aussi d'entrer dans la méthode habituelle à Schnoudi : le moine chrétien mettait ses pensées dans la bouche do Jésus- Christ, comme les Pharaons du temps passe se faisaient adresser par leur père Animon des recommandations et des lois. Ces pensées qui portaient trop souvent le cachet de son étroitesse d'esprit, il les exprimait le plus possible dans le langage de l'Ecriture : il s'était fait un immense approvisionnement de textes scripturaires, son étonnante mémoire les lui présentait au moment nécessaire et ses discours en étaient remplis. Il est probable que, selon la mode de son époque, il commenta plusieurs livres de l'Ecriture : nous le savons pertinemment pour le livre si étrange de l'Ecclésiaste sur lequel il ne fit pas moins de soixante homélies. Ces homélies notaient le plus souvent que de simples causeries dans lesquelles à propos du texte qui servait d'occasion à toutes les questions des frères, il répondait aux objections (|ui lui étaient proposées. Quand son àme était calme, la parole coulait douce et imagée : tous ses moines devaient le comprendre facilement ; quand la colère l'avait envahi et que la passion le dominait, les images les plus étranges se pressaient à son esprit^ les figures les plus fortes étaient employées de préférence, la langue était pour ainsi dire tordue, on lui faisait rendre des accents auxquels elle n'était pas accoutumée, les mots les plus inconnus, les plus violents étaient choisis avec amour, et, par un
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efïet d'atavisme intellectuel et linguistique, la construction des phrases redevenait au quatrième et au cinquième siècle de notre ère ce qu'elle était alors que les moralistes des premières dynasties écrivaient leurs belles et simples sentences. Entre certains discours de Schnoudi et certaines recommandations morales du papyrus Prisse, il n "y a pas de différence : il est permis de douter que ses moines le comprissent alors comme il l'aurait voulu. Sa manière de traiter l'Ecriture et d'y trouver des sens appropriés à ses besoins n'est pas moins extraordinaire. Adressant un jour des exhortations pressantes à sa congrégation, il lui reprochait son insouciance et sa lâcheté dans le service de Dieu : les saints avaient tout souffert pour Dieu, le froid^ la nudité, la faim, la soif; rien n'avait pu les détacher de l'amour du Christ. Et cependant au temps de l'horrible persécution de Dioclétien. il y aurait eu un motif de se relâcher ; mais maintenant, ajoutait-il. qui nous persécute ? qui nous combat ? C'est nous seuls qui nous persécutons et combattons notre âme pour la forcer à se perdre. C'est ce que notre Seigneur a dit : « Un moment viendra ou l'on n'adorera mon père ni sur cette montagne ni à Jérusalem. » Le Christ, sur le bord du puits de Jacob, au pays de Samarie, avait expliqué à la Samaritaine qu'un jour viendrait où Ton adorerait le Père en vérité, partout et non plus seulement sur le mont Garizim ou Ja montagne de Sion : pour Schnoudi. le mont Garizim était devenu la
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montagne d'Alhribis, et Jérusalem, comme nous Tavons vu, n'était autre chose que l'Eglise de son couvent. Peu lui importait de dénaturer ainsi les paroles de celui qu'il ci'oyait la Vérité même : le but qu'il povH^suivait excusait à ses yeux la torture qu'il faisait subir aux textes évangéli(|ues. (]onmient s'étonner après cela qu'il trouvât dans l'Ecriture des textes (|ui justiliassent ses actions les moins pardonnables ? Disons à sa décharge (ju'il ne fut pas le seul à agir de la sorte : tous les moines ses contemporains ou ses prédécesseurs agirent comme il le faisait lui-même ; ils étaient moins instruits que lui, et leurs explications sont encore plus fantaisistes parce que leur imagination ne s'imposait aucune limite : les sages de rOccident seuls devaient prendre au sérieux ce qui pour les momes égyptiens n'était que jeu d'esprit et quelquefois d'esprit détraqué.
Schnoudi pour instruire les foules et ses moines ignorants affectionnait les formes les plus simples de la pensée : ses images étaient le plus souvent empruntées aux choses de la vie ordinaire, au spectacle des champs. Tout lui était occasion de tirer des conclusions morales. 11 aimait les comparaisons et les paraboles. Le plus souvent alors il était simple ; mais quelquefois il devenait trop compliqué. « Voyez le moût de vin, disait-il^, qui est d'abord si doux, et considérez quels nombreux changements le temps opère en lui. Celui-ci devient un vin excellent, de cet autre on tire un vin exquis de
qiialito siipérieiiro. de ce troisième on n'a que du vin ordinaire. H y a des vins dont le bon goût disparait, il y en a d'autres qu'il faut jeter, il faut même briser les vases qui les contenaient, tellement ils sont devenus corrompus. Il y a au contraire du vin bon dès le premier instant et que le temps ne fait qu'améliorer. On dit même qu'il y a du vin (pii exhale un bouquet délicieux, superflu et vraiment délicieux, bien différent de celui des vins qui se perdent : quand on en boit, l'esprit s'égaie beaucoup. Tel est Thomme d'élection, bon, simple, sage, vrai, miséricordieux, dans lequel il n'y a ni ruse, ni dissimulation, ni favoritisme, ni mollesse. Il y a encore un vin dont on dit qu'il est fort, très bon, sans avoir le goût des vins qu'on appelle durs et qui ne plaisent pas à ceux qui les goûtent. Tel est l'homme courageux, constant, toujours prêt à remercier Dieu, tranquille dans sa vie ascétique, pur de tout ce qu'on nomme avarice, vaine gloire, cupidité et autre chose semblable, de celles qui se trouvent en celui dont on dit qu'il y a un Juif caché en lui et que la circoncision a été faite en son cœur. Ce même vin, s'il vieillit devient doux et exquis sans se corrompre. Il en est ainsi de l'homme qui persévère dans la pratique des bonnes œuvres. Il y a aussi d'autres vins qui ne sont ni tout à fait mauvais, ni tout à fait bons : ceux qui en boivent sont obligés de cracher à cause du goût que ce vin laisse ; cependant ils ne le jettent pas, car ils pensent au travail qu'il leur a coûté ou au prix
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qu'ils l'ont payé. Tels sont les hommes qui tantôt disent la vérité, et tantôt le mensonge. Il y a enfin une autre sorte de vin auquel on a coutume de mélanger du miel et d'autres condiments : celui qui en goûte proclame bienheureux le propriétaire qui a su si bien arranger ce vin, car cette boisson mélangée est agréable au goût et rafraîchit les buveurs. » ^ Une lacune nous empêche malheureusement de savoir quelle était la catégorie d'hommes dont ce vin était l'emblème. Dans un autre de ses écrits, on trouve toute une parabole qu'il ne sera pas inutile de citer ici. Le commencement en est perdu, mais on comprend, par ce qui reste, qu'il s'agissait d'un homme qui avait abusé de toutes les bontés de Dieu et de ses semblables : le texte que nous possédons commence au moment où ce méchant homme accumule crimes sur crimes. « Depuis son enfance il faisait du tort aux autres, brûlant tout ce qui poussait dans leurs champs, ce qui leur était nécessaire pour payer le tribut au roi. Mais rien de tout cela n'était assez pour le but qu'il poursuivait. Il se leva et se rendit près du roi: il reçut à crédit des semences, des bœufs et tous les instruments de travail qu'il avait demandés pour travailler aux champs convenablement, de manière à payer l'impôt et tout ce qu'il avait
1. lib. p. 434-435. Je u'ai pas besoin de faire observer combien ce passage est curieux pour l'histoire des mœurs égyptiennes et comme il dément l'assertion d'Hérodote écrivant qu'il n'y avait pas de vignes en Egypte. Ces manières d'arranger le vin étaient connues dès les temps pharaoniques.
reçu. Il se mit à l'œuvre, non au commencemont des semailles, mais à la lin, il travailla aux champs comme un homme qui s'amuse. Après hien des jours ' il sema sc^s «rains comme il avait fait la veille et l'avant-veille. " il allait suivanl sou attelage, la main placée sur la charrue, non comme il faut, mais de travers, et ainsi jusqu'à la onzième et à la douzième heure. Et voici qu'un homme rusé, avec sept autres compagnons plus méchants que lui, se montra tout à coup : ils le terrassèrent parce qu'il n'avait pas eu assez de prudence pour voir qu'on lui tendait des emhûches, et, parce que Dieu le haïssait, il ne cria pas pour a|)peler ses voisins au secours, (^eux qui l'avaient terrassé détachèrent les bœufs, défirent la clef et le soc de la charrue, ils s'avancèrent dans le champ poiu' lui enlever ainsi tout ce qu'il possédait. Il se releva alors comme un misérable, courant de côté et d'autre, mais ne trouva rien. Pendant qu'il courait ainsi de ça de là, des animaux sauvages et des renards survinrent : ils coupèrent les cuirs et les liens du joug ; les oiseaux de leur côté pillèrent tout ce qui était semé. De ce qui avait déjà poussé, une partie eut la rouille parce que Dieu ne s'était pas plu à la bénir ; le reste fut ruiné par les mêmes ennemis qui l'avaient dépouillé. Il sortit ainsi de ce lieu dans le plus complet dénùment. Le roi lapprit, envoya ses soldats, le
1. Cette expression tout égyptienne signifie simplement quelque temp< apr»'>.