‹ Les moines égyptiensChapitre 5 sur 34 · PREFACE XV · texte numérisé non relu

PREFACE XV

l'utpourmoi unirait de lumière. Jel'ai médité, longtemps etsouvent, en traduisant les documents d'où j'ai tiré ce livre, et il m'est apparu comme le mot le plus exact que je pusse désirer pour exprimer la pensée qui peu à peu s'est fait jour dans mon esprit. Edifier^ dans le sens mystique de ce mot, voilà bien le but cherché par ces écrivains qui nous ont laissé cette littérature à part parmi toutes les autres littératures. Or, pour édifier, la réalité historique a besoin d'être ornée, et les bons écrivains coptes ne se sont pas fait faute de l'orner. Sans doute pareille méthode est faite pour nous déconcerter, pour nous faire regretter qu'il en ait été ainsi. Pour ma part, j'aurais bien mieux aimé trouver des récits nombreux, circonstanciés et historiques sur les luttes entre le Christianisme faisant un dernier effort pour s'établir vainqueur et le paganisme étreignant sa dernière lutte et faisant aussi un dernier et nerveux effort avant de disparaître vaincu, que les récits prestigieux que l'on rencontrera par la suite. Mais les écrivains coptes étaient-ils chargés de donner satisfaction à mes goûts de préférence aux leurs ? Puis-je leur reprocher de s'être fait un bonheur autre que celui que je me forge de mille coûteux efforts comme la plupart de mes pareils en Occident? Quand je vois ces moines tapis dans un coin bien exposé au soleil, tenant sur leurs genoux accroupis le livre où ils vont trouver leur édification, je comprends que les merveilles qui vont passer sous leurs yeux, remplir leur imagination facile, délec-

XVI l'HEFACE

tenl en même temps leur âme d'un plaisir aussi simple que raffiné, ce qui n'implique point contradiction : je fais mieux que le comprendre, je le lis dans leurs yeux riants où une flamme lance de soudains éclairs, dans la joie qui inonde leur physionomie et dans le calme heureux dont ils jouissent à la bienfaisante chaleur de cet astre qui pour nous. Européens, est le pire ennemi. Peuple heureux, peuple facile î Je ne puis m'empêcher d'envier cet état que ma réflexion trouve cependant inférieur à cet autre que préfère la « fine pointe » de mon àme ; mais pour le bonheur facile le Copte est le maître de l'Européen. Quelle joie n'a-t-il pas à lire les merveilles de ses aïeux, quel intime bonheur ne remplit pas son être tout entier quand il nasille ces contes qu'en Europe on est trop porté à qualifier de contes à dormir debout ! Il s'édifie, et tranquillement. Il se réchauffe, et matériellement et spirituellement. Il s'enivre peu à peu de sa lecture comme le buveur ou le fumeur de haschisch de la liqueur ou de la fumée insidieuse qui lui apporte Theureuse ivresse. Il est vrai que le charme rompu, Tivresse dissipée, il ne fait pas un effort de plus pour imiter ce qu'il a lu ; non, il se contente d'admirer avec intensité d'abord, avec effusion ensuite, et sa vie ira son chemin tout comme auparavant, il mangera bien si le temps le lui permet, il jeûnera fortement s'il se trouve dans l'un des trois ou quatre grands jeûnes qu'il garde strictement, sans forfanterie, sans même avoir l'air de s'en apercevoir. Ses ancêtres se

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charmaient à la lecture des contes féeriques ou des chants d'amour, œuvres des littérateurs et des poètes de l'époque pharaonique ; lui, il se charme en lisant la vie des grands moines, des grands archevêques, en chantant la Vierge, les Anges ou les Saints, pendant qu'il fait résonner les cymbales ou les crotales qui lui sont aussi un legs du temps passé. Peu lui importe que la vérité soit blessée pourvu que son imagination soit satisfaite ! J'ai beaucoup causé avec eux de la vie de leurs grand moines des quatrième et cinquième siècles ; tout étonnés de voir que j'en connaissais le nom et rhistoire, ils selaissaientalleràme lesraconter de nouveau, tout fiers de pouvoir me dire à la fin d'un récit : « Qu'il était grand cet Antoine, ce Macaire, ce Pakhôme, ce Schnoudi, qu'ils étaient tous grands, khaouaga M » Et leurs yeux me disaient distinctement: « Cherche dans ton pays et dans ton histoire, tu ne trouveras pas un seul homme qui soit de leur taille » ; et ces mêmes yeux m'exprimaient une immense pitié. Le seul fait de rechercher leurs livres leur prouvait assez d'ailleurs leur supériorité. Cette supériorité leur semblait même reconnue et acceptée par les Occidentaux, puisque ceux-ci venaient de si loin les visiter, eux et leurs livres ! Ils vivent opprimés aujourd'hui, mais au fond de leur cœur l'espérance n'est pas morte de voir la race copte chasser ses

1. C'est le nom que dans l'Orient arabe on donne à tous les étrangers : ce mot signifie originairement marchand.

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oppresseurs et redevenir maîtresse à tout jamais de l'Egypte, comme au temps passé.

Il est évident maintenant que prendre les œuvres coptes pour des œuvres historiques serait éprouver les effets d'une sorte de mirage tout aussi trompeur que celui que les voyageurs ont dépeint et qui fait croire qu'une oasis verdoyante est tout près alors qu'elle est séparée du voyageur par un désert de sables fatigants et infertiles. On a cru y trouver une série d'œuvres historiques jetant un jour tout nouveau sur les luttes occasionnées par l'Eutychianisme et sur les développements parallèles du Christianisme et du monachisme : la sévère critique que j'en ai faite ailleurs a montré qu'entre les œuvres coptes et les œuvres historiques il y a une distance énorme, et que cette distance est la cause d'une fatigante infertilité. Il ne suffit pas de donner des titres sonores, d'appliquer à des choses anciennes des mots nouveaux pour faire une révolution en histoire : l'étude constante et suivie du génie égyptien devenu le génie copte montre qu'il ne faut ajouter foi aux œuvres qu'il a laissées que sous bénéfice d'inventaire. J'ai cru devoir à la vérité de porter les jugements que je croyais conformes à la vérité : ce ne sera pas ma faute, si la valeur que comportent les œuvres coptes ne répond pas à celle qu'on a voulu leur donner.

Pour ce qui regarde particulièrement Schnoudi, le véritable caractère de sa vie et de son œuvre serait apparu de lui-même, si Ton eût publié inté-

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