‹ Les moines égyptiensChapitre 6 sur 34 · PREFACE XIX · texte numérisé non relu

PREFACE XIX

gralemenl la vie de ce moine, si l'on n'eût pas fait une sélection des récits qui semblaient historiques pour les présenter comme une nouvelle source d'informations. Il est évident que l'on ne doit pas prendre ([uelques traits d'un tableau pour le présenter comme le tableau entier, dût-on remplir les vides avec le produitde sa propre imagination; pour comprendre un homme et juger équitablement ses actions^ il ne faut pas le jeter hors du milieu dans lequel il a vécu et faire abstraction des idées, quelles qu'elles soient, qui ont rempli son existence. Pourquoi faire un choix dans les événements racontés, grouper les traits de manière à former une représentation conçue d'avance et qui ne peut pas être conforme au modèle ? La vie tout entière de Schnoudi, depuis son enfance jusqu'à sa mort, se passe au milieu d'événements auxquels on a donné une couleur surnaturelle ; ses idées et ses actions sont fantastiques ; les esprits sont censés agir autant que les hommes dans cette foule de faits racontés à la suite les uns des autres sans lieu chronologique, sans suite logique, presque sans une suite quelconque. A joindre isolées les narrations qui touchent à l'histoire, on serait tenté de leur accorder la même valeur historique qu'à nos autres sources d'informations, tout en faisant la part de l'exagération du merveilleux ; mais si ces mêmes récits sont encadrés parmi les autres récits fantastiques et surnaturels, on s'aperçoit que non seulement le merveilleux est un ornement ajouté pour flatter

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rimagination. mais encore qu'il fait partie intégrante de l'œuvre, qu'il en est même la raison première. Dès lors il me semble que la question se trouve singulièrement déplacée et que les œuvres en litige ont une valeur tout autre que celle qu'on avait été tenté de leur donner d'abord. L'histoire n'y trouve qu'un minime substratum de faits ; en revanche, les idées y sont prodigieusement nombreuses. On ne peut faire un pas dans de telles œuvres sans se tenir sur ses gardes, sans procéder avec la plus extrême circonspection ; car le merveilleux entoure chaque chose et il faut enlever cette enveloppe pour voir et palper ce qu'elle cache.

Cet emploi du merveilleux est vraiment extraordinaire et difficile à apprécier. Il a été constant dans le pays d'Egypte : depuis les plus anciennes dynasties jusqu'à nos jours, il n'a cessé d'être en quelque sorte la pierre de touche du talent. J'ai traité longuement ailleurs toutes les questions que soulève cette manière de composer : je l'ai fait sans arrière-pensée, mais aussi sans réticence. Pour moi qui depuis bientôt dix ans vis au milieu de ces œuvres, elles ont toutes la même valeur parceque toutes elles sont sorties d'un même esprit. Peu m'importe que le héros de l'œuvre se nomme Antoine. Macaire, Pakhôme ou Schnoudi : ce qu'on a raconté de chacun d'eux est empreint du même caractère. Pour Schnoudi. on n'a pas osé se prononcer; pour une foule d'autres moines, on les a impitoyablement rayés, avec raison d'ail-

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leurs, des ménologes, synaxares ou martyrologes ; pour ceux que l'on regarde comme les trois grands fondateurs du monachisme, on a agi d'une manière toute dillérente et les chrétiens d'Occident ont accepté tout ce qu'avaient écrit leurs frères d'Orient. Cette différence est due à ce que l'on a rejeté les œuvres indigènes et qu'on a accepté les uHivres grecques ou latines. On ne s'est pas aperçu qu'il n'y avait nulle raison pour agir de la sorte : il fallait ou tout accepter, ou tout rejeter, car les œuvres de Palladius, de Rufin, de S' Jérôme et des autres ne sont que des traductions ou des imitations d'œuvres coptes. Les Coptes n'ont pas fait ainsi ; ils ont également placé tous leurs saints sur leurs autels et ne sont pas allés chercher les raisons de leur conduite dans les enthousiasmes d'un homme aussi passionné que S^ Jérôme. A mesure que j'ai avancé dans mes études, j'ai dû constater de plus en plus l'influence pernicieuse que le talent et la passion du moine de Bethléem ont exercée sur les croyances de l'Occident. Il n^a pas tenu à lui que TOccident ne s'engageât témérairement à la suite de l'Orient dans ce dédale de merveilles et de prodiges : fort heureusement, le caractère plus pratique des races hindo-européennes les a gardées des excès d'un mysticisme qu'elles n'ont que trop admiré d'ailleurs.

Ces considérations auront complètemeiit édifié le lecteur sur la valeur des documents que j"ai eus à employer. Ce qui m'était presque inutile pour

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