‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

COMMENT LE MOINE SYLVAIN ALLA TROUVER LA FLIPOTE POUR SE VENGER Du PRIEUR

a nuit suivante, la Claudette raconta à frère Sylvain tous les faits et gestes du prieur, malgré les menaces qui lui avaient été faites. Au récit de cette félonne entreprise, le moine entra dans une terrible colère et jura qu'il tirerait vengeance de monseigneur Balthazar.

Aussi, dès le point du jour, s*en alla-t-il vers le bois des Geneltes pour rencontrer la Flipote et lui demander un maléfice capable de nouer dûment l'aiguillGtte au prieur.

Arrivé près de la cabane de la Flipote, le moine regarda par le goulet de la fenêtre, et vit la bonne femme, assise au coin de la cheminée, et occupée

à* composer quelque sortilège en parlant à haute Toix un baragouin de tous les diables.

Etonné par ces momeries, frère Sylvain s'arrêta pour laisser à la Flipote le temps d'achever son grand-œuvre, car les sorcières n'aiment pas à être dérangées, surtout lorsqu'elles fabriquent des choses admirables, comme la poudre de Perlinpinpin ou la graisse magique de Lardabarder, qui opère les plus extraordinaires transformations. La Flipote, donc, continua ses conjurations, et le moine l'entendit proférer certaines paroles cabali'.tiques, dont la puissance est si grande, à ce que dit Cornélius Agrippa, que nul ne peut les garder écrites sur parchemins ou papiers quelconques, hormis en le livre non matériel de la mémoire. En vérité, c'est bien fâcheux, car il me plairait grandement de pouvoir les révéler ici pour que chacun en fasse son profit, le cas échéant.

Il faut croire qu2 ces paroles devaient et ce bien merveilleuses puisque, par le seul mot « Abracadabra », disposé d'une façon singulière, les magiciens hébreux sz vantaient de détourner les mauvais sorts et de guérir les plus graves maladies. Tel était aussi le nom de léova, qui est celui de Dieu chez lesdits Hébreux, et qui est regardé comme l'essence de toutes choses, vu qu'il se compose des cinq voyelles, sans lesquelles rien n^ peut être. Et ce nom de léova, prononcé avjc

rintonation requise, avait l'étonnant pouvoir de donner la mort à tout homme qui l'entendait, ce dont témoigne Clément d'Alexandrie, qui est très véridique, comme tous les Pères de l'Eglise. C'est pourquoi les sorciers, en leur sabbat, avaient grand soin de prononcer à rebours ce mot terrible, afin de se garder de mal, lorsqu'ils blasphémaient pour réjouir et honorer le diable.

Quand la Flipote eut fait et parfait sa cérémonie, le moine entra dans la cabane et exposa à la bonn2 f^mme le motif de sa venue, attestant i*i)vangile et le grimoire, qui est l'évangile des sorciers, que, dùt-il aller au sabbat sur un balai, il était fermement résolu d'obtenir un philtre pour maléficier le prieur.

Sur ces paroles, la Fhpote chercha dans un antique bahut quelque préparation magique, nécessaire à la vengeance du moine; mais elle ne trouva qu2 des talismans et des drogues idoines à exciter l'amour, ce qui ne faisait point l'affaire. Aussi, en fît-elle ses excuses, bien humblement, alléguant qu'elle avait vendu, naguère, à un apothicaire de Metz, uns énorme; provision de nénuphar, d'agnus castus et d'autes substances pour aider à la réforme des Carmes piédéchaux, qui étonnaient la cité par leurs fredaines.

Cependant la bonne femme promit au moine la plus puissante drogue de l'arsenal des magiciens

et lui dit qu'étant sur le point de se rendre au sabbat, elle S2 ferait un grand honneur de l'y conduire, à condition expresse qu'il se tiendrait caché et qu'il ne révélerait jamais ce dont il serait témoin.

Le moine accepta volontiers cette condition^ afin de voir tout à loisir ces mystères du diable, que maintes gens de qualité fréquentaient, au risque d'être pris par les inquisiteurs et brûlés en un cent de fagots bénits.

Sur ce, frère Sylvain donne quelques pièces d'argent à la Flipote, pour l'exciter à le bien servir dans son complot, car la bonne femme n'avait aucun soupçon des accointances de sa fille avec le moine, malgré sa connaissance des choses passées, présentes et futures.

Il ne faut cependant lui jeter la pierre en l'accusant de courte vue, car les meilleurs devins et pronostiqueurs ont toujours coutume d'ignorer ce qui les concerne.

Et l'on rencontre souvent de saints astrologues qui, regardant à travers les nuages, prétendent voir distinctement Dieu sur son trône et entendre les anges qui jouent du psaltérion, en faisant la révérence à Madame la Vierge ; mais, dans notre bas monde, ils voient si peu clair que, même avec les doubles besicles de l'entendement, ils ne peuvent lire les mots : « Fol et imposteur», écrits

sur eurs miroirs en belles lettres physiognomoniques.

Après tout, moquez-Tous en comme de la tiare et de la mule du pape, si tel est votre bon plaisir ; mais, pour Dieu ! buvez frais. Dans le fond d'une se aie bouteille, vous apprendrez plus de choses qu*en écoutant tous leurs oracles.

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