CHAPITRE XV
COMMENT LE MOINE SYLVAIN BUT UN PHILTRE MAGIQUE ET FUT CONDUIT AU SABBAT
|a Flipote alla chercher dans un coin de la caverne un vieux flacon qu'elle présenta au moine en l'adjurant d*en boire un gobelet, parce que cette cérémonie était nécessaire à qui voulait assister au sabbat.
Frère Sylvain, craignant que ce fut du poison, hésitait à prendre le breuvage, mais la Flipote saisit joyeusement la bouteille avec ses deux mains et avala un énorme trait en faisant un plaisant remuement des babines et cliquetant de la langue comme un docte buveur, humant un vin de velours.
A l'exemple de la bonne femme le moine vida son gobelet. Mais, aussitôt qu'il l'eût avalé, il
crût seotir dans son corps toutes les flammes de Tenfer, car, sous son bréchet, la liqueur magique descendait comme un trait de feu. Aussi, fut-il en si terrible appréhension de trépasser qu*il demanda pardon à Dieu.
Mais, peu de temps après, il considéra que sa crainte était vaine, car il se trouvait bien vif et réconforté dans tous les coins de sa fressure. De plus, par l'effet de ce philtre, il avait l'entendement ouvert à la perception des choses les plus merveilleuses et les plus plaisantes, comme s*il avait bu une verrée du nectar olympique ou du précieux népenthès, qui fut rapporté d*£gypte par Hélène, la belle ribaude.
L'admirable breuvage de la Flipote était composé de divers aromates et de plantes mélangées et macérées dans une eau magique, dite Al-Cohol, dont le secret avait été trouvé par un médecin arabe.
Depuis lors, cette eau ardente et diabolique fut fabriquée en France par Arnaud de Villeneuve, Raymond LuUe et autres alchimistes, grands abstracteurs de quintessence, qui révélèrent le secret à tout chacun.
L'abreuvement magique parachevé, la Flipote prit en la cheminée un balai et un gros chat noir» qui jetait d'épouvantables étincelles de son poil frotté à rebours par la bonne femme ; puis chacun sortit de la tanière. ?
La Flipote marchant devant, éclairait la route avec une lanterne faite d'une ample vessie et, tout en trottinant, répétait le long du chemin ses plus solennelles conjurations. Tel un honnèle curé s*eB va par les campagnes, en marmonnant les incantations du bréviaire.
En cet équipage, ils arrivèrent bientôt sur la croupe d'Une montagne qui était le Chesnoy de Gorze, où devait se tenir le sabbat. La Flipote conseilla au moine de se cacher dans une épaisse touffe de coudrier et d'y rester coi, de peur d'être découvert par les sorciers, qui lui eussent fait payer cher sa témérité.
Puis, la vieille se dirigea vers le lieu de l'assemblée en chevauchant allègrement sur son balai, allant le trot et le galop, et faisant belle parade, comme une noble dame sur sa haquenée.
Le moine, blotti sous la feuillée comme un lièvre au gîte, les yeux et les oreilles grands ouverts, fut bientôt témoin d'un .spectacle étrange et si merveilleux qu'il pensa être transporté au fond des enfers et assister aux bacchanales et lupercales antiques.