‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 17 sur 28 · LES APPRÊTS DU SABBAT ET LES PRODIGES QUI Y ÉTAIENT OPÉRÉS · texte numérisé non relu

LES APPRÊTS DU SABBAT ET LES PRODIGES QUI Y ÉTAIENT OPÉRÉS

E tous les côtés du bois arrivèrent des troupes de sorciers et de sorcières, jeunes et vieux, portés sur des balais ou volant dans les airs, sous diverses formes d'animaux. Beaucoup d'entre eux étaient munis de tambours, chaudrons, flûtes et cymbales et se faisaient accompagner de chèvres, de chiens et de poules, tous de couleur noire, qui est la couleur consacrée au diable.

Parmi cette foule qui se réunissait dans la clairière du Chesnoy, le moine Sylvain n'aperçut pas la Claudette, car, bien que fille de sorcière, elle n'avait jamais voulu être initiée aux mystères du sabbat. Mais le moine reconnut dans l'assemblée maintes gens de la paroisse d'Ancy et d'autres

lieux circonvoisins, tous gens de bien à leurs heures et qui venaient se rigoler en compagnie des diables pour ne pas les avoir comme ennemis.

Peu de temps après, commencèrent sur l'herbe drue, les danses mirifiques des farfadets, lutins, ténébrious, coquemares, gobelins, follets, sottrés et de toute T engeance des fantômes. Quant aux sorciers et sorcières, ils trcMaient gaîment dans la clairière et s'apprêtaient à leurs ébats en attendant la venue de leur maître Satanas.

Au milieu de la combe se trouvait un grand rocher en forme de trône, sur lequel vint s'asseoir très dignement, comme un promoteur en son lit de justice, un énorme bouc, aux yeux flambants d'un feu épouvantable et qui n'était autre que le diable.

Tous les sorciers s'approchèrent, lui firent la révérencs et, pour bienvenue, le baisèrent humblement à tergo, et non pas à l'ergot, comme d'aucuns le prétendent. Après cette cérémonie, ils se mirent à blasphémer le nom de Jeova, prononcé à rebours, sautèrent sur la croix, en trépignant avec une furie et une rage abominables et, finalement, be retirèrent en divers coins de la clairière pour lire le grimoire, préparer des maléfices et faire tous les actes damnables de leur hérésie. Sur les bords d'une mare, les sorcières avaient

conduit quelques petits enfants et leur avaient commis la garde des crapauds et lézards consacrés qui devaient être sacrifiés solennellement durant la messe noire célébrée à minuit. Toute cette vessaille de sorciers béj aunes s'ébattait dans la fange comme des gorets dans une bauge. Les uns blutaient l'eau avec de blanches baguettes de coudrier pour faire tomber la pluie et la grêle sur les champs maléficiés ; les autres empalaient avec des fétus d'avoine les crapauds consacrés et, après les avoir gonflés comme de petites outres, s'ébaudissaient en les voyant naviguer au milieu de la mare.

Les sorcières, réunies sous un ample châtai* gnier étaient assises orbiculairement autour d'un feu de soufre, de résine et de nitre et préparaient leurs maléfices selon les préceptes du grimoire. Elles jetaient dans un chaudron des lézards jaunes, 'vipères, scinques, crapauds, os et têtes de morts déterrés sous les gibets ; puis elles y ajoutaient des hosties reçues en communion sacrilège, des corps d'enfants trépassés sans baptême, des plantes magiques telles que la verveine, la mandragore, Tarmoise, la pervenche, la morelle et généralement toutes les herbes de la Saint- Jean.

'Faisant alors des contorsions épouvantables, les sorcières remuaient leur cuisine avec un grand os humain, et s'écriaient en baragouin hébraïque :

«Emen, hétan, niphleseth, néémanin ! » ce qui, en langage de chrétien, signifie: Voici, Toilà, les féaux serviteurs ! >

A cette conjuration, le démon s'approchait de la marmite et parfaisait à sa façon le mélange de tous les ingrédients.

Non loin du trône et sur une large table de pierre, se trouvaient d'autres sorcières occupées à piquer avec des aiguilles des figures de cire représentant les personnes qu'elles voulaient maléficier et faire périr traîtreusement, car telle était Tabominable pratique de l'envoûtement.

Chacun sait que ce sortilège est encore employé de notre temps par quelques filles amoureuses qui veulent obtenir le retour de leurs galants par l'intercession de Madame la Vierge. A cet effet, elles vont prier dans une chapelle et se mettent à planter, dévotieusement, deux ou trois douzaines d'aiguilles dans de gros cierges bénits, croyant ainsi aiguillonner la peau de leurs galants absents et les faire accourir plus vite. Cette pratique est commune aux plus honnêtes demoiselles et aux ribaudes les plus fieffées ; les sacristains de la paroisse de Saint-Epvre, à Nancy, peuvent en témoigner, s'ils ne mentent, car ils vendent à beaux deniers comptants des tas de cierges à ces pauvres donzelles.

Page 1