DU DIABLE
PRÈS avoir blasphémé, maléficié et envoûté à leur plaisir, les sorcières corn" mencèrent à chevaucher sur leurs balais en chantant les litanies du sabbat.
Les unes joyeusement couraient sus aux follets et aux ténébrions ; les autres folâtraient avec de grands boucs, comme des chèvres en liesse; puis gambadaient en dansant la haute danse du loup-garou et la gargouillade qui sont de plaisants divertissements pour les sorciers. Elles allaient par la clairière, en tournant en cercles magiques pour imiter la marche des astres ; et sur leurs pas croissaient soudain les champignons appelés vesses de loups et phalies impudiques, tous plus vénéneux les uns que les autres
- Si —
car ils sont produits par «ne semence diabolique.
Quant aux précieux nostochs, agarics, mousserons et autres bons champignons, ils sont répandus au milieu de jolis cercles verts dans l'herbe des prés, par les fées bienfaisantes qui s'ébattent mignon nement dans la rosée avec les lutins et les farfadets.
Cependant, I2 grand Diable, qui se faisait des gorges chaudes en voyant le tournoi des sorcières et des boucs, voulut hâter l'achèvement de la fête, la nuit étant sur son déclin. Il agita donc ses cornes, longues de deux coudées, et regarda de tous les côtés d'une façon épouvantable, car il n'a point de blanc dans l'œil; puis, criant par trois fois, en imitant le cri des chatshuants, il convoqua tous les sorciers à la célébration de la messe noire.
Alors, une jeune et belle sorcière, n'ayant pour vêtements que ses longs cheveux dénoués et flottants, monta sur le trône et jeta autour d'elle plusieurs poignées de grains de froment en invo» quant l'Esprit de la terre pour qu'il fit fructifier les semailles des pauvres manants.
Puis, la prêtresse, ayant dit un Credo hérétique, pour attester sa foi en le démon, se mit à genoux et demeura prosternée devant le diable, qui faisait des momeries comme un prélat consacrant une nonne.
La sorciers prit un gros crapaud, qui avait été trouvé enfermé dans un morceau de rocher; elle le montra à toute Tassistance, en dérision de l'hostie de la messe, et, après l'avoir rompu en deux parts, avec ses dents, elle le jeta au loin en proférant les plus horribles blasphèmes. Sur ce, elle fut gentiment appréhendée au corps par le diable, qui donna aux ménétriers le signal de la volte. Tous les sorciers et sorcières, ayant quitté leurs vêtements, se prirent alors par les mains et, formant un grand rond, commencèrent à tourner follement au son des flûtes, des rebecs et des tambourins.
Après avoir tournoyé longtemps dans la clairière, ils s'arrêtèrent soudain, se firent maintes révérences dos à dos, en chantant un joyeux cantique, et finalement chacun s'en fut avec sa chacune, pour achever le mystère sur l'herbe verte et dans les taillis.
A cette heure, il est loisible de considérer que nous avons un simulacre de cette ronde des sorciers dans les jeux des petits enfants de notre r.orraine, car nous voyons souvent nos fieux danser en chantant les paroles suivantes :
Raisins, raisins à bon marché, La quarte de rin pour un denier ; Chère Lisette, chère Lison, Ma commère, tournez le dos.
A ces mots, qui sont une imitation des incantations magiques, les petits compaings cessent leur ronde pour demander si le tambour est battu. Et, joyeusement, ils le battent ensemble, gars et garces, en tambourinant des fesses et en frappant des mains, comme les vrais sorciers du sabbat. C*est pourquoi, ceux qui les voient ainsi se rigoler, les appellent souvent lutins, démons, sottrés, diables, marmousets, jeunes loups garous, et d'autres vocables analogues.
II est possible que je fasse erreur en comparant ce divertissement de notre marmaille avec la très impudique volte du sabbat, mais je m*en excuse, car je ne suis pas toujours idoine à écrire l'Evangile.
Cependant, avant de poursuivre ce récit très véritable, l'auteur avertit le lecteur débonnaire de n'avoir aucun doute au sujet de ces faits et gestes des sorciers, encore qu'ils semblent extraordinaires, car il atteste les avoir vus de ses yeux, étant sain d'esprit et bien résolu à n'être ni trompé ni trompeur.
Que si d'aucuns grabeleurs de paperasses et éplucheurs de chroniques n'ajoutent foi à ce témoignage, qui est la vérité vraie, l'auteur conseille à ces incrédules de fourbir leurs meilleures besicles pour en chausser leurs doctes nez. Dans ce harnois de lecture, ils pourront dûment com •
puiser les livres de Grillandus, Bodin, de Lancre el de Nicolas Remy, honnête juge de Lorraine, qui se fait gloire d'avoir exterminé un millier de sorciers dans sa juridiction. Pour lors, voyant, dans ces livres imprimés, les faits dont il s'agit lesdits grabeleurà incrédules viendront peut-être à résipiscence à Tégard de l'auteur, lequel serait moult fâché du contraire, car il ne connaît rien de plus précieux que l'estime des honnêtes gens, sauf toutefois, Tamour d'une belle fille.