‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 19 sur 28 · LA FIN DU SABBAT ET LA MÉSAVENTURE DU PRIEUR BALTHAZAR · texte numérisé non relu

LA FIN DU SABBAT ET LA MÉSAVENTURE DU PRIEUR BALTHAZAR

E mirifique ébattement des sof ciers dura jusqu'au cnant du coq, qui est Thorloge naturelle du sabbat. Aussitôt, les démons et leurs suppôts se hâtèrent de déguerpir dans leur équipage accoutumé. Les uns, frottés de graisse magique, se rendirent soudain invisibles; les autres, sous la forme de loups, de chiens et de belettes, s'enfuirent à travers les broussailles; et d'autres, chevauchant sur des boucs ailés, ou emportés dans les bras des démons, s'élevèrent dans les nuées pour regagner leurs logis. Finalement, le sabbat terminé, et le dernier diable disparu, la clairière du Chesnoy resta déserte et silencieuse comme

une église au temps de la mois:son.

A ce moment, frère Sylvain, bien étonné de tout ce qu'il avait vu, sortit de sa cachette et rejoignit la Flipote qui, en l'attendant, bottelait une brassée d'herbes au pied d'un rocher. La bonne femme, lui ayant donné la drogue promise, le prit en croupe sur son balai et le transporta jusqu'au prieuré, au milieu d'un épais brouillard.

Dès qu'il lut arrivé, le moine résolut de mélanger la drogue de la Flipote dans un flacon de vin blanc, dont le prieur buvait deux ou trois verres tous les matins, pour aiguiser l'appétit et aider au soulagement des rognons.

Il eut tout le loisir de préparer son maléfice, car monseigneur Balthazar était sorti du couvent pour aller voir ses vignerons, qui accommodaient les pampres dans la grande pièce voisine du chà • teau-fort. C'était la plus belle et la meilleure vigne des trois bans, et même de tout le pays, car elle était plantée de ceps très précieux, rapportés jadis de la Terre Promise par le chevalier Tristan d'Ancy. Bon an, mal an, les moines en * retiraient trois cent soixante-cinq quartauts de vin pour leurs franches lippées; et, au premier jour des vendanges, ils ne manquaient jamais de chanter une messe en mémoire dudit chevalier, le bienfaiteur du couvent, dont les hauts faits et les mésaventures étaient devenues matières de bréviaire.

IL ne faut donc pas les laisser sous le boisseau de l'oubliance, car chacun pourra y trouver un utile enseignement.

Lorsque le saint roi Louis guerroyait contre les Infidèles, le bon chevalier Tristan d'Ancy avait été pris par les ennemis et conduit dans une citadelle du sultan, pour être mis en esclavage et à rançon*

Durant sa captivité, le chevalier conta fleurette à une femme sarrasine, car il était persuadé que, cocufier un mécréant, était une bonne œuvre profitable au salut de chacun.

Surpris dans sa fredaine, il se trouva en grand danger de périr, et ne put être sauvé que par un miracle de Notre-Dame la Vierge qui, soudain, rendit aveugle le méchant Sarrasin.

. Pour reconnaître cette protection céleste, le chevalier fit vœu de bâtir près de son manoir une belle église et de planter une grande vigne, qu'il donnerait aux moines d'Ancy, en loyer de leurs messes perpétuelles. Il jura aussi de renoncer à la paillardise et de se marier honnêtement pouj: vivre dans la plus parfaite chasteté avec sa femme, à l'imitation de saint Joseph, Iç très glorieux époux de la Vierge.

De retour dans son manoir, le chevalier accomplit son vœu en tous points, et se maria en justes noces. Mais, par la permission de Dieu, il vit

bientôt les cornes lui poindre au chef, car sa femme, Agnès de Malvaut, n'étant pas d'humeur â garder son bien de fille pour la vie éternelle, en bailla l'étrenne au joyeux sire de Dornot, galant serviteur des dames, et qui en fit bon usage.

Cette criminelle accointance ne dura que la saison des nèfles, car le chevalier Tristan, ayant rencontré les adultères qui prenaient le déduit, entra dans une violente fureur et, d'un même coup d'épée, les occit en les bras l'un de l'autre.

Absous de ce meurtre, par l'évèque de Metz, et relevé de son vœu après une longue pénitence, le chevalier Tristan, poussé par son repentir, la mésestime dô toutes les femmes, et la juste crainte du cocuage, renonça au monde et se cloîtra dans son manoir, sans plus voir âme qui vive. Comme un saint ermite, jeûnant, priant et macérant sa chair, pour que. Dieu aidant, il n'eût plus affaire à aucune femme, il se maintint fermement dans la volonté de laisser s'éteindre la ûgnée des seigneurs d'Ancy, parce qu'étant le premier cocu de la race, il voulait aussi en être le dernier.

Finalement, à l'heure de sa mort, le bon cheva lier départit tous ses biens aux pauvres gens et aux moines d'Ancy, sous condition expresse que les maires, cchevins et juges ecclésiastiques em-

pécheraient rusurpation de ses Dom et qualités, par qui que ce soit, noble ou Yiiain, afin que son glorieux blason ne vint à tomber en de méchantes

mains.

C'est ainsi que le chevalier Tristan fut bien et dûment le dernier du nom et de la race des seigneurs d'Ancy, vu qu'il ne laissa après lui ni «nfant légitime, ni bâtard quelconque.

Pour ces causes, l'on peut inférer que le bon droit est félonnement outrepassé par tous les hobereaux de notre temps, qui se disent issus de cette antique noblesse, et qui font belle mine, dans le monde, avec leurs titres et leur blason d'aventure.

Mais, revenons à monseigneur Balthazar, qui considérait les ceps bien chargés et se complaisait à pronostiquer sur la vendangs future, louant Dieu de ses bienfaits et s'alléchant déjà du joyeux vin qui devait couler dans le pressoir. Et il allait très dignement par les vignes, comme un honnête seigneur, faisant baller sa bedondaine et disant des litanies à la gloire des bienheureuses saintes Guedoufle, Dame-Jeanne et Chantepleure.

Chemin faisant, le prieur aperçut, dans une grange du château, la Claudette, qui étendait sur des cordeaux les bardes et les toiles qu'elle venait de laver à la rivière. A cette vue, il s'arrêta plein

d'admiration pour la belle fille qui n'y prenait garde, et il demeura bouche béante devant la fenêtre, comme un renard convoitant des raisins haut perchés sur une treille. La Claudette était gentiment accoutrée d'une jupe légère, sans guimpe ni corsage, et montrait ses bras nus, beaux en toute perfection.

Or, le prieur, qui avait de bons yeux, et qui savait où regarder, apercevait, par le pertuis de la gorgerette, deux jolies et mignonnes choses, qui paradaient et dodelinaient doucement comme de blancs pigeonneaux dans leur nid.

•Monseigneur Balthazar se sentit en poignante tentation de mettre les mains sur cette gracieuse nichée, car tout galant homme, fùt-il moine, est friand de ce mets.

Après s'être assuré que personne ne pouvait être témoin de son nouveau pourchas, il plaça une échelle contre la fenêtre de la grange et monta bravement, comme un page convié à liesse amoureuse et allant à l'assaut d'une gentille bachelette. Mais le prieur n'allait bien qu'à sa perte, car l'échelle se rompit soudain en deux pièces, et il tomba en poussant de grands cris.

Au bruit, la Claudette accourut et, voyant mon seigneur Balthazar gisant par terre, tout meurtri et couvert de sang, elle prit la fuite vers le chà-

teau, en appelant chacun à l'aide du pauvre galant, qui fut bientôt relevé par les gens du seigneur de Navréchamps et ramené plus mort que Tif dans le prieuré.

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