CHAPITRE XIX
COMMENT TREPASSA MOXSCIGNEL'R DALTHAZAR
llTENDU dans son lit, et entouré de tous les moines, qui déploraient ce malheur, monseigneur Balthazar considéra que son trépas était proche, car il se trouvait si déconfit qu'il eût fallu un miracle de Dieu pour le sauver. Il refusa donc tous les soins et remèdes des médecins et des barbiers; puis ayant plus grand souci de Tàme que du corps, il voulut être oint du saint-chrème et entendu en confession par le moine Sylvain, pendant que les prières des moribonds seraient dites en la chapelle. Alors, le pauvre prieur confessa toutes les fautes de sa vie et ses méchantes entreprises contre la Claudetl e, en adjurant frère Sylvain de ne pas lui garder rancune. Puis il lui con-
seilla de quitter Tétat monastique, eu lui remontrant qu*il n*était pas nécessaire d'être cloitrè pour vivre en homme de bien et pour servir dignement le Créateur de toutes choses. A ces paroles, frère Sylvain se mit à genoux devant le prieur et, lui baisant les mains avec affection, il lui dit que son conseil était d'un vrai sage, et que Dieu lui ferait miséricorde à cause de sa grande loyauté à l'heure du trépas. Ayant ainsi réconforté rame du prieur, par Tespérance de la vie éternelle, le moine lui demanda pardon, à son tour, d'avoir voulu le maléficier par esprit do vengeance. Et tous les deux, détestant leurs péchés et forfaitures, se pardonnèrent en bons chrétiens.
Sur ces entrefaites arrivèrent les moines et les gens du village, qui venaient de prier Dieu d'avoir à merci le prieur et de le recevoir dans le paradis, puisqu il voulait le retirer du monde.
En voyant la compassion de cette foule, le prieur se souleva pour donner une dernière bénédiction; mais, après avoir fait le signe de la croix, il fut pris d'un grand hoquet et, suffoquant soudain, il fît de vie à mort échange.
Ainsi trépassa, en la quarante-neuvième année de son âge, monseigneur Balthazar de Coincelle, le vendredi treizième jour d*aoùt de l'an 1507, qui était l'avant-veille de la fête d'Ancy.
Trois jours après, le corps ayant été exposé dans une magnifique chapelle ardente, les funérailles eurent lieu en grande cérémonie, avec un immense concours de prélats, moines, seigneurs et manants, venus de dix lieues à la ronde ; et il fut fait un tel bruit de cloches dans les moûtiers que l'on n'eût pas ou! Dieu tonnant.
Le corps de monseigneur Balthazar fut placé dans la chapelle du couvent, près le maitre-autel, sous une belle dalle de marbre, ainsi qu'il est d'usage; et, en signe de deuil, la fête du pays fut, pour l'avenir, reportée au dernier dimanche d'août.
Durant huit jours, les moines dirent des messes propitiatoires, célébrèrent des offices extraordinaires et allèrent en procession solennelle chanter les psaumes sur le lieu néfaste où le prieur avait trouvé la fin de sa vie.
En mémoire de cette mésaventure, ils érigèrent aussi un cénotaphe, sur lequel monseigneur Balthazar était représenté vêtu et accoutré comme unévêque, la mitre en tête et la crosse à la main, avec les gros anneaux aux doigts.
On grava aussi, sur la dalle, une épitaphe qui, k présent, est très difficile à lire, car plusieurs lettres ont disparu par l'effet des intempéries, de la vétusté et d'autres causes.
Cette épitaphe est telle que voici
Domino Balth, Cttncellensi Ex monachis S. Vincentis priori
PA,.. ILLA. R.D., S...SALVT..
Anno Domini MDVII
Par la réunion de ces lettres fortuitement éparses, il se fait une plaisante équivoque, dont la religion des bons moines se trouve grièvement offensée, car Tinscription était conçue dans les termes suivants, en belle latinité de bréviaire :
Huic, viATor, quOVSque non AMISerit PAcem ILLAm, ReDde Sœpe SALVTem.
Depuis lors, la statue du prieur a été mise audessus de la porte d'une maison, près le chàteaufort; et elle est vénérée par tous comme une image de saint Nicolas.
La similitude des accoutrements de ces honnêtes prélats a causé la pieuse erreur des gens d*Ancy, lesquels avaient perdu toute souvenance de monseigneur Balthazar. Mais il ne faut les blâmer, pas plus que les chrétiens de Nancy, qui honorent la statue de Notre-Dame la Vierge Noire, sans se douter qu'elle n*est autre que la déesse Isis des païens.
Cette confusion des images n'empêche pas les prières des chrétiens d'être exaucées, car tous les saints de TOlympe et du Paradis sont amis dans l'éternité, et volontiers se suppléent l'un l'autre, pour occuper leur loisir.