‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 2 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DES BONS MOINES DU PRIEURÉ D'aNCY ET DE LEURS NOTABLES OCCUPATIONS

uant aux moines de Saint - Vincent, par une sage règle instituée pour éviter le péché de paresse, qui est le père de tous les autres, ils peinaient dru toute Tannée à trùler dans le cloître et au dehors, à sonner les cloches, parer l'autel, saler Teau bénite, chanter matines, laudes, messes et vêpres, prêcher pour leurs saints, ordonner les processions, dépêcher le bréviaire, fourbir les disciplines, supputer les almanachs pour ne faillir à aucune fête, contrôler les indulgences reçues du pape, médecioer les consciences, vider les bourses, élargir les besaces, recevoir les redevances, combattre Ihérésie et la paillardise, aiguiser la soif et l'appétit pour boire le bon vin de Dieu et manger

X^s victuailles des dimes, afin qu*elles ne fussent perdues et gâtées par non usage.

Par ces utiles labeurs et ces continuels tracas, les bons moines gagnaient honnêtement leur vie en ce monde et leur place dans le paradis. Et ils n'avaient le loisir de tourner leurs pouces l'un sur l'autre sinon durant la confession des vieux pénitents qui accusaient leurs ivrogneries, larcins, batteries et autres péchés de vilains. Mais ils écoutaient avec une singulière attention tous les cas de oocuage et les actes damnables commis en temps et modes défendus; et ils se grattaient furieusement l'oreille pour chasser le démon lorsqu'ils avaient affaire aux jeunes mariées et jolies filles qui venaient accuser leurs mignons ébats et secrètes folàtreries.

En cette matière de délectations licites et illicites, les bons apôtres leur enseignaient la sabtile distinction de tous les péchés, non seulement pour leur remontrer le danger de damnation, mais aussi pour se récréer l'esprit et s'ébaudir de pair â compagnon au récit des plaisantes choses de l'amour.

Au demeurant, tous les moines du couvent s*appliquaient à cette enquête des consciences par ordre de l'abbé de Saint- Vincent, qui entassait les cas extraordinaires pour les traiter en une Somme, à l'exemple de Saint Thomas et du savant

moine Albert-le-Grand. Et le seigneur abbé, qui était homme de bien, ami des lettres, et grièvement refroidi en ses sens par la vieillesse, ruminait nuit et jour les cas à lui soumis, si bien qu*il écrivit de très belles gloses en cinquante-trois gros cahiers qui sont lus, relus et commentés par les prêtres béjaunes de notre temps qui veuleni s'instruire sur les diverses questions touchant le devoir conjugal.

Avec ces controverses cantharidisées de moult beaux livres ont été faits par le docte jésuite Sanchez et le cordelier Benedicti, qui décidèrent plaisamment de certaines difficultés concernant les us et coutumes des gens mariés et des ribauds vulgaires.

Aussi, furent-ils les très bienvenus par les bons compagnons, qui savaient assez de méchant latin pour lire ces joyeusetés théologiques. Voire même les plus honnêtes dames laissaient volontiers les Amours d* A madis poMT empoigner la Summa de Benedicti comme mieux duisante à leur cuisante nature.

Après cette lecture, elles se sentaient plus allègres, accolaient plus tendrement leurs galants, et en recevaient plus grande joie sous les courtines, car les gentilhommes de la Cour, pour complaire à leurs dames , suivaient point par point le traité de Sanchez, et s'en trouvaient mieux que

des leçons du gentil Ovidius Naso, qui a écrit l'Art d'Aimer.

N'est-ce pas une belle gloire pour de pauTres théologiens d'être estimés suppôts de Vénus aussi puissants que messire Cupidon lui-même, et de voir leurs livres devenir le bréviaire des paillards qui broutent à leur appétit dans les plus fins chapitres.

Ne croyez, lecteurs amis, qu'il s agisse de chapitres de cathédrales, bien qu'il se trouve de joyeux sires parmi les chanoines et autres gens d'Eglise, témoins Jean de la Casa, archevêque de Bénévent, et nos doctes maîtres bien vénérés, le curé Rabelais, Béroalde de Vervilie, et l'abbé de Brantôme.

En vérité, les théologiens sorboniqueurs, en alambiquant la quintessence du péché dans leurs livres, ont plus travaillé pour la damnation du monde .que pour son salut.

C'est leur doctrine qui pousse un tas de marjolets à s'échapper loin des vœux de chasteté pour courir la prétentaine à bride avalée; car, à force de digérer les controverses sur les plaisirs défendus, les pauvres hères veulent aussi en tàter pour juger et réprimander leurs pénitents en toute connaissance de cause.

Mais bran, bran pour les casuistes, les théologiens et les cafards généralement quelconques qui

vilipendent les douces mignotises de l'amour. Ils auront beau faire et patrociner jusqu'à la Pentecôte de TAntéchrist, ils n'empêcheront pas que le déduit ne soit la chose la plus importante, nécessaire, désirable, benoîte, excellente, merveilleuse, incomparable et douée d*un si grand nombre d'autres qualités, qu'il faudrait cent et même cinq cents charretées de papier à qui voudrait en écrire les justes litanies. La preuve en est que poètes, historiens, législateurs, médecins et théologiens travaillent toujours à parfaire ce grand œuvre; mais ils ne pourront en atteindre la fin, sinon en celle du monde, laquelle n'est pas proche, si l'on en croit les faiseurs d'almanachs.

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