‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

COMMENT LE MOINE SYLVAIN DE RUFIÉMONT RENCONTRA LA CLAUDETTE ET EN FUT AMOUREUX

armi les moines du prieuré d'Ancy, il en était un de haut et noble lignage, nommé frère Sylvain, qui, en sa qualité de huitième fils du seigneur de Rangueville Rufiémont, s était bouté en froc, faute de mieux.

Il avait belle taille, frais visage et complexion galante, ce qui est l'attribut de tout jouvenceau et dont il usait en dépit de ses vœux, lorsqu'il plaisait à Dieu.

Ce précieux don de la nature, qui fait les ribauds et les saints, suivant l'occurence, se rencontre maintes fois sous le froc, afin que la lutte étant plus grande, plus grand aussi soit le triomphe sur la chair; témoins les Carmes, qui ont acquis

dans ce monde une très belle renommée pour leuf vertu.

Il faut citer aussi, pour être juste, saint Aldhelme, évèque anglais, et Robert d'Arbrissel, fondateur de l'ordre de Fontevraud, qui se sanctifia par des moyens périlleux qu'il est bon d'exposer aux mauvais chrétiens pour leur montrer que toutes les voies conduisent à la gloire éternelle. De fait, ledit Robert, voulant ramener au bieii plusieurs filles folles de leur corps, les avait rassemblées dans un cloître, et avait coutume de rechercher l'accointance des plus friandes pour éprouver sa vertu au creuset de la tentation. Il advenait alors que, là où tout autre eût succombé, le béat Robert s'échappait sain et sauf de l'abime du péché et quinaudait le démon en se donnant cent coups d'étrivières pour prix de sa victoire.

Cet exemple montre que l'on peut toujours, avec l'aide de Dieu, résister à la tentation, ce dont les anges se conjouissent beaucoup dans le paradis, car rien ne les met plus en liesse que de voir une défaite de leur antique ennemi Satanas.

Certes, les calendriers bien garnis de saints ne défaudraient jamais au monde si tous ceux qui veulent imiter Robert sortaient, comme lui, vainqueurs de ces belles joutes de chasteté. Mais il n'en va pas ainsi, car c'est une grande outrecuidance, et c'est sûrement tenter le diable que d'al-

1er se jeter dans la fournaise de l'impudicité pour éteindre le feu de la chair qui résiste aux drogues, prières, carême perpétuel et autres tourments de cloître. C'est pourquoi tant de pauvres moines, au lieu de devenir saints, deviennent ribauds, à leur corps défendant, et avec les meilleures intentions.

Mais c'est bien aller à la billebaude à la recherche de nos moutons: gagnons au large et laissons les moines lutter contre le péché et se damner comme des ruffiens, si tel est leur bon plaisir.

Il tidvint donc que le moine S3^vain de Rufiémont ouït en confession la Claudette, qui, âgée de dix-sept années, était la fille de la Flipote, et chambrière dans la maison du seigneur de Navré champs, capitaine du château d'Ancy.

La Claudette était un beau brin de fille, et d*un joli minois, mais, par le fait de sa vertu, elle était nice comme un petit enfant qui dévale en ce monde.

Frère Sylvain, écoutant la voix de la gentille bachelette, avait l'esprit ravi comme par une musique des séraphins, et sentait son cœur tressauter d'aise en voyant si près de son museau les joues fraîches et roses de la Claudette. Dans un discours bien patelin, il lui demanda si le seigneur de Navréchamps, ou quelque autre galant, avait déjà

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entrepris de la mettre aux toiles et de i*attirer au jeu d'amour par promesses, caresses ou par force, car elle était d'une beauté si friande que de tels pourchas se pouvaient excuser si elle n'y avait pas été consentante.

La naïve répondit humblement qu'elle se croyait très indigne de ces sollicitations, et qu'elle n'eût osé, le cas échéant, faire aucun déplaisir à son seigneur et maître, qui avait tous droits sur elle, pauvre fille et serve de corps.

Ayant cette persuasion, le moine sentit un grand contentement dans toute sa fressure, et se complut à songer au beau fleuron d'amour qu'il pourrait cueillir, car il estimait que cette jeune chambrière valait bien un péché ou deux.

Et messire de Rufiémont fut véhémentement poussé à baiser les mignonnes babines de la Claudette, car baisers pris en confession sont un délicieux régal, à ce que disent les plus vieux historiens.

Toutefois, par prudence, il réfréna son galant désir, et n'en souffla mot, parce que dans toutes les églises les murs ont des yeux et des oreilles qui font connaître les menées de chacun, comme jadis, dans les cachots de Denys, le tyran syracuçain.

Or, le moine, sentant toujours la peau lui cuire et la tentation s'accroître^ ne voulut pas rester

plus longtemps en présence de la jolie fille, de crainte de commettre un sacrilège. De fait, il eût été grièvement repris et puni de cette faute par le prieur qui, dans sa grande débonnaireté, donnait aux moines licence de s*ébaudir en tous lieux du monde, fors en la chapelle, par révérence de la religion.

Frère Sylvain congédia alors la Claudette en remettant à huitaine l'absolution de ses péchés ; puis il réintégra le cloître en rêvassant sur cette plaisante rencontre et sur les moyens de mener à bien l'aventure.

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