‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 21 sur 28 · COMMENT LE TRÉPAS DU PRIEUR FUT IMPUTÉ A DES MALÉFICES · texte numérisé non relu

COMMENT LE TRÉPAS DU PRIEUR FUT IMPUTÉ A DES MALÉFICES

URANT les funérailles, chacun s'était lamenté et ébahi au récit de la mésaventure du prieur, dont la mort fut considérée, par beaucoup de gens, comme un fait peu naturel, vu qu'elle était advenue le treizième jour d'août, qui était le vendredi de la treizième semaine après les Rogations, et aussi de la treizième avant la fête des Trépassés. D'aucuns chercheurs de présages, bien effrayés de l'horoscope, comptaient curieusement Tàge du prieur et Tan de son trépas qui, étant 49 et 1507, formaient, par les règles cabalistiques et par les lois éternelles, le fatidique nombre treize, qui amène toujours quelque malheur, lorsque Dieu le veut.

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Pour ces causes, il fut tenu dans le village maint» propos imputant la mort de monseigneur Balthazar à l'effet de quelque sortilège- L*on assu rait que la Flipote et la Claudette avaient maléficié Téchelle qui, nonobstant qu'elle fût de bon merrain, avait été rompue par le milieu comme un fétu de paille, car elle se trouvait pertuisée des vers en cette partie seulement.

Dans cette occurence, l'on ne pouvait douter que les vers n'eussent été envoyés dans le merrain par les conjurations magiques de quelque sorcière.

De plus, à la veillée des funérailles, on avait entendu, dans la campagne, des bruits effrayants et extraordinaires; les chiens avaient hurlé lamentablement à la lune, et les coqs avaient chanté à des heures inaccoutumées. Dans la journée aussi, les corbeaux, choucas et corneilles s'étaient rassemblés, en nombre prodigieux, au-dessus du couvent et du château, et n'avaient cessé de crier d'une façon insolite en compagnie des chats-huants, des fresaies et de toute l'engeance des oiseaux de malheur.

Voire même, quelques gens du village prétendaient avoir aperçu de grands traits de feu s'élever, courir et sauter sur les bords de la rivière, pendant que d'invisibles lavandières lavaient leurs buées dans les roseaux, avec un bruit épouvantable de battoirs et de voix dolentes.

Le dimanche suivant, les archers et les vigne- TonSf rassemblés après vêpres, en Tauberge de la a Poule qui boit », se rigolaient en jouant au noble et antique jeu des quilles et en se mouillant la langue avec force godets.

Survint un truand, qui, pour gagner sa vie de Taprès-diner, demanda à rasseoir les quilles en leur place et à renvoyer la boule; puis, en échange d'une pinte de vin, il promit de raconter un fait surprenant, dont il avait été témoin le jour de la mort du prieur.

Adonc, pendant que les joueurs se reposaient autour d'un tas de bouteilles, le pauvre hère déclara que, cheminant vers Ancy, pour attraper des taupes à la pipée, il était arrivé, à la tombée de la nuit, près du Pont du-Diable. Il avait alors vu clairement une vieille femme prendre la forme d'une chouette et se percher sur une corniche dudit Pont. Cette sorcière, qui, selon toute apparence, était la Flipote, avait alors poussé des cris et des gémissements, comme un héré.tique mis à la question; puis elle avait volé six fois à droite et sept fois à gauche, à l'entour d'un pilier, de sorte que, par ce maléfice, la voûte d'une arche était tombée soudain, en ruinant pitoyablement la vigne du couvent sise au-dessous. D'à* bondant, ladite vigne, poussée par une force non naturelle, s'était détachée par le haut et avait

glissé, suivant la ponte du terrain, avec un grand bruit de paisseaux brisés, de ceps arrachés et de terres bouleversées,, comme si la charrue du diable avait passé par là.

Effrayé par ce prodige, le truand, qui affirmait être aussi bon chrétien que le pape, avait fait tant de signes de croix, pour combattre le maléfice, que la chouette avait fini par prendre la fuite. Il avait alors couru en toute hâte par les champs des Quarrojs, pour porter la nouvelle du désastre, comptant bien être récompensé à pleine besace par les moines, car ses prières avaient sûrement gardé les vignes d'un plus grand dommage.

Aussi, en retour de sa dévotion, les moines lui avaient -ils donné un gros pain bis, trois navets et leur bénédiction.

Chacun reçut en toute bonne foi le récit du truand, car la vigne était, en vérité, renversée et dévastée par ce cas fortuit, qui n'est pas rare dans les terrains déclives et dans les coteaux où gisent des sources nombreuses. Et Ton ne douta aucunement que la Flipote, avec ses sortilèges, n'eût causé tout le mal, car le Pont du Diable était regardé comme un lieu maudit et toujours hanté par les sorciers.

De fait, nul ne passait en ce lieu et n'allait besogner dans les vignes circonvoisines, sans réci-

ter des oraisons pour écarter les malins esprits qui y séjournaient malgré les exorcismes et les rogations des moines.

Ce pont, construit par les Romains pour mener les eaux de Gorze en la ville de Metz, s'appelait le Pont du Diable, parce qu'il avait été renversé, en majeure partie, par la colère du démon. Le fait eut lieu le jour où saint Clément tua le dragon dans la plaine des Graux., qui est le Sablon, et d'où ledit dragon fut dénommé le Grauly.

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