‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 22 sur 28 · DE LA SINGULIERE AVENTURE D UN PAUVRE BUCHERON · texte numérisé non relu

DE LA SINGULIERE AVENTURE D UN PAUVRE BUCHERON

CI récit du Iniand s'ajoutaient maintes aventures étonnantes, toutes tendant à confirmer les soupçons de sortilège à regard de la Flipote et de la Claudette.

On racontait, entre autres, le cas advenu à un bûcheron, dans le bois des Geais, peu de temps avant le trépas du prieur.

Ce bûcheron, ayant nom Baliveau, homme simple et craignant Dieu, avait dit à plusieurs gens d'Ancy que, un jour, cognant et bûchant dans la forêt, il s'était senti las de sa cognée, et si accablé par la chaleur, qu'il s'était étendu à l'ombre pour sommeiller un tantinet, ce qui n'est péché de paresse dans son dur métier.

Pour lors, il avait entendu dans les airs une musique si douce et si harmonieuse, que rien au

monde ne la pouvait égaler, pas même les voix des filles d'Ancy chantant les psaumes en l'église, ou les trimazos, dans les quarroys et aux veil lées.

En outre, le bûcheron assurait qu'il avait vu passer devant ses yeux une nuée lumineuse, éclatante, de toutes les couleurs, comme la couronne de saint Bernard et qui répandait de tous côtés une vapeur chaude, parfumée, comme si les roses, muguets, bois-gentils et toutes les fleurs des forêts et des prés eussent été rassemblés en un seul tas.

Dans cette merveilleuse nuée se trou raient plusieurs belles jeunes femmes, n*ayant pour vête ments et atours rien que des guirlandes de fleurs, et qui, toutes gentiment entrelacées, chantaient de mélodieux cantiques dans un patois inconnu.

Parmi ces femmes, ledit Baliveau avait cru reconnaître la Claudette, mais il n*en pouvait témoigner sur sa conscience, car son entendement avait été bien troublé et ses yeux bien éblouis par cette étrange vision qui l'avait rendu tout perplexe.

' Il était resté ébahi, comme par l'effet d'un enchantement ; et, voyant ces femmes si belles et si parfaites dans leurs corps et dans leur gentillesse, il doutait qu'elles fussent de la même nature que les autres, car il n'avait pas souvenance d'en avoir

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jamais rencontré de pareilles sur son chemin. Toutefois, ce n'était pas faute d'avoir cherché, disait-il, puisque, dans la chaude saison de sa yie et de l'année, il était allé souvent, avec ses compagnons, se mettre aux aguets dans les saussaies pour épier les femmes et les bachelettes d'Ancy, qui se baignaient dans la Moselle et qui étaient parfois moult plaisantes et désirables pour leur beau cuir, leur joli minois et autres choses qu*il n'osait dire.

De plus, il déclarait que les femmes de la nuée l'avaient appelé par son nom, lui Baliveau, humble et pauvre bûcheron, pour le convier au plaisir d'amour, avec des propos et des gestes si attractifs qu'il en avait senti une chaleur cuisante dans tout son corps et un véhément désir d'être en leur compagnie, ce dont il avait failli devenir fol et endèvé.

Cependant, ces femmes qui, à son avis, n'étaient autres que des démons envoyés pour l'induire à mal, s'arrêtèrent sous un grand hêtre (voire était-ce un chêne, pour ne pas mentir), puis elles commencèrent à danser eh s'êbattant gracieusement avec leurs guirlandes et en faisant des pas «t des virevoltes comme les danseuses de corde aux foires de Metz.

Folâtres et lutines comme de véritables fées, elles se poursuivaient sur l'herbe avec de joyeux

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rires; puis, enlacées les unes et les autres da a s leurs guirlandes, elles se caressaient, s'éntrebaisaient mignonnement, et reprenaient leur ronde gentille en laissant voir, parfois, les choses les p^us affriolentes, pour inciter le bûcheron à rechercher leur accointance.

Aussi ledit Baliveau, s'était-il trouvé sur le point d'obtempérer aux malignes suggestions de ces démons et de se ruer en Tabîme du péché.

Mais, par la grâce de Dieu, il s'était souvenu à temps qu'il encourrait la damnation éternelle, d'autant plus qu'il était marié. Dans ce danger, il avait invoqué l'aide de son patron, à haute voix, en se signant de la croix, sans relâche et avec une si grande ferveur, que les démons avaient soudain disparu dans la feuillée, en sifflant comme une volée de merles, ce qui avait bien démontré leur diabolique nature.

Toutefois ledit Baliveau confessait que sans Taide céleste il eût couru follement à la suite de ces démons femelles et, peut-être, courrait-il encore pour se jeter dans leurs griifes, tant il était séduit par la beauté de ces femmes et par la promesse de jouir d'elles en un sempiternel et délicieux déduit.

De ces pensers et de ces désirs coupables il témoignait une sincère repentance à cause de sa foi chrétienne et de sa femme qu'il aimait de toute

— lissa fressure, bien qu*elle ne fût aussi belle que les dames surnaturelles, mais avec laquelle il avait toute licence de s'ébaudir tant et plus, sans crainte d'offenser Dieu. Finalement, ledit Baliveau déclarait qu'après la soudaine disparition des démons, il avait déguerpi en toute hâte de la forêt, comme un lièvre couard, et qu'il était rc venu au logis avec une terrible fièvre et une grave altération du cerveau, ce qui le mit à deux doigts de la mort.

Un médecin qui avait soigné le bûcheron pendant sa maladie, assurait que ces folles visions avaient été suscitées par les humeurs acres et les vapeurs chaudes élevées dans la voûte du cerveau, par la force de la canicule, ce qui avait troublé l'entendement du bûcheron, comme les brouillards troublent la vue de toutes choses Vainement le médecin confirmait son dire par les autorités de Galien, d'Avicenne et d'Averrhoès ; chacun lui riait au nez et opinait au maléfice, mordicus, comme un théologien en gésine de thèse.

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