CHAPITRE XXIV
COMMENT LE MOINE SYLVAIN ÉTANT EN GRANDE DÉSESPÉRANCE, FUT RÉCONFORTÉ PAR UN SONGE
FFRAYÉ par la rumeur publique et par
les menées de Tinquisiteur, frère Sylvain
résolut de tout mettre en œuvre pour
sauver la Claudette, car la chose était
très difficile.
De fait, il ne pouvait, même au prix de sa vie, défendre ouvertement la pauvre fille, ni porter témoignage de son innocence car il aurait été contraint de déceler ses amours devant Tinquisiteur qui, arguant sur de telles accointances illicites, en eût tiré de nouvelles preuves de sortilège.
Dans cette perplexité, le moine, ayant soupesé tous les moyens d'éviter les griffes du Saint-Office, s'arrêta à mander le cas à maître Cornélius
Agrippa pour le solliciter de prendre la défense de la Claudette.
Maître Agrippa, arocat et syndic de la ville de Metz, avait acquis une haute renommée par son éloquence et notamment pour avoir sauvé la vie à une jeune fille de "Woippy accusée, par l'Inquisiteur, d'être fille de sorcière, comme il en allait de la Claudette.
Il est bon de rappeler brièvement cette afl'aire, pour la gloire de maître Agrippa et pour la honte et rignominie de toute l'engeance des calomniateurs.
Cette paysanne, d'une beauté non commune, avait été vainement poursuivie d'amour par le vieil abbé de Saint-Martin qui en était devenu tout maniaque. Par l'effet de ce délire cantharidisé, ledit abbé s'était vu poussé à circonvenir toutes les ribaudes et honnêtes femmes delà ville; voire même il les prenait par force, en maintes occurences.
Réprimandé par l'évêque, l'abbé de Saint-Martin suscita un procès, et déclara devant les juges que la jeune paysanne l'avait ensorcelé par sa beauté et ses attraits diaboliques et qu'elle seule itait cause de toutes les ruffienneries qu'il avait commises par l'excès d'une vigueur qui n'était pas naturelle à son âge.
Nonobstant cette accusation, la pauvre fille fut
sauvée du bûcher par le bon avocat Cornélius, à la confusion de Tabbé et de ses suppôts, qui furent convaincus d'avoir suborné des témoins et d'avoir intenté l'affaire, par dépit de paillards éconduits.
Ce jour-là l'inquisiteur Savini, voyant sa honteuse défaite, se mit dans une telle rage qu'il faillit mourir étouffé par sa méchante bile domi ■ nicaine débordée en toute la fressure.
Le moine Sylvain se ressouvenant de cette affaire, considérait tristement que les procès n avaient pas toujours une fin aussi heureuse devant les tribunaux ecclésiastiques, car les juges ne s'attachaient qu'aux preuves défavorables aux accusés et regardaient toutes les dénégations et protestations d'innocence comme des incitations du diable.
Aussi la vraie et saine justice était-elle toujours altérée et offusquée dans l'esprit des juges, car il n y a pas de plus épais bandeau qu'une religion dévoyée par la folle crainte du démon, lequel ne fut jamais plus méchant que les hommes.
Dans sa désespérance, le moine se mit à genoux et pria Dieu avec ferveur de lui venir en aide pour sauver la Claudette ; puis faisant le sacrifice de sa vie, car lui seul était coupable, il résolut de tuer l'inquisiteur pour mourir avec la pauvre fille, s'il était impossible de l'arracher à ses ennemis. Pendant que le moine songeait à toutes ces choses,
en grande appréhension de l'avenir, Dieu lui envoya une soudaine vision qui le réconforta dans sa tristesse. La Flipote lui apparut, en compagnie de démons et de lutins qui dansaient autour de l'inquisiteur. Les uns le nasardaient joyeusement en lui faisant les cornes avec leurs doigts; les autres le frappaient à grands coups de vessies pleines de vent, sur lesquelles étaient écrits les mots a décrétâtes, lois, ordonnances, arrêts » et autres dénominations des engins qui sont d*usage pour éclairer les procès.
Quant à la Flipote, elle vint deviser avec le moine qui lui demanda s'il était opportun de confesser Taffaire à l'abbé de Saint- Vincent pour qu'il sollicitât Tévèque d'empêcher le procès. La Flipote lui répondit que c'était bien courir le hasard parce que la vérité n'est pas toujours bonne à dire et que les meilleurs d'entre les hommes, fussent-ils évêques, sont sujets à errer dans leurs jugements. Elle lui dit alors de se rendre dans une vieille tour attenant au pressoir, où les moines qui s'occupaient d'alchimie, avaient rassemblé leurs alambics, cornues, creusets et toutes les choses nécessaires à la recherche du grand-œuvre* Puis, ayant appris au moine quelques paroles magiques, la Flipote lui annonça qu'il trouverait, sous la taque de la cheminée, un merveilleux talisman qui assurait le succès de toutes les entreprises.
Après cette révélation la Flipote et les démons disparurent, laissant le moine bien étonné de sa vision et n*osant ajouter foi à ce qu'il prenait pour des imaginations causées par la fièvre. Cependant» ayant réfléchi que souvent les songes avaient été des avertissements certains et d*un utile secours, le moine se rendit., dès l'aube, dans la vieille tour des alchimistes, et regarda avec attention la taque du grand alambic. Elle était de fer, épaisse et large, et portait un écusson avec cette devise : « Bominus miki adjutor » ce qui veut dire : Le seigneur me vient en aide. Le tout en lettres et figures de beau moule, comme chacun peut le voir à Nancy dans la galerie du palais de monseigneur le duc de Lorraine, lequel grand ami de l'antiquaille et des choses extraordinaires, acheta ladite taqup, à la fin du procès.
Le moine se hâta de desceller les ferrements afin de connaître la vérité des paroles de la Flipote. Il aperçut alors un creux comme une gueule de four, où se trouvait un coffret tout de fin acier et quelques dagues magnifiquement sculptées. Il ouvrit le coffret et resta tout pantois d'admiration en le voyant rempli de florins messins, de saluts d'or, de beaux agnels et de maintes pierreries d'un prix inestimable.
Le moine comprit par cette trouvaiUe que la devise inscrite sur la taque de fer était bien con-
forme aux paroles prophétiques de la Flipote et, rendant grâces à Dieu de lui avoir envoyé cette vision, il se tint pour assuré de sauver la Claudette.
Le même jour il vint trouver le geôlier afin de le gagner à sa cause ; et après Tavoir bien arraisonné, il lui mit en mains une escarcelle amplement garnie de pièces d'or.
Le geôlier guignant des yeux cette belle monnaie qui sonnait joyeusement et qu'il n'avait jamais touchée de si près, soupesa la somme avec la plus grande délectation, si bien que son âme geôlière fut émue à compassion. Puis lorsqu'il fut certain de ne courir aucun danger et de recevoir une nouvelle récompense à l'heure de la fuite, il s'engagea par serment à délivrer la Clau dette.