CHAPITRE XXV
COMMENT LE MOINE SYLVAIN ET L-V CLAUDETTE PRIRENT LA FUITE ET PURENT RÉPUTÉS ENLETÉS PAR LE DIABLE.
JERS minuit, le moioe armé de bonnes dagues et portant dans une besace le reste du trésor, se mit aux aguets près de la poterne des Graviers, pour attendre le geôlier qui, peu de temps après, amena la Claudette saine et sauve, et bien heureuse d*étre délivrée.
Frère Sylvain récompensa à pleines poignées d*or le bon geôlier qui, derechef, jura par les clefs de Saint-Pierre de ne jamais trahir le secret de Taventure, vu qu'il en allait de sa peau qui lui était plus chère que celle de tous les inquisi* teurs.
Les fugitifs, déguisés avec des vêtements d'é-
cuyers que le geôlier leur avait procurés, jetèrent leurs cottes et froc dans la rivière, au gué de Dornot et, en toute hâte, gagnèrent la forêt de Fey.
Alors le geôlier, suivant le conseil du moine, alluma une mèche de soufre dans le cachot de la Claudette et commença un beau vacarme pour épouvanter les gens du château et pour faire croire que la prisonnière avait été enlevée par une intervention diabolique.
Après avoir bravement égratigné ses mains et son visage dans un fagot d'épines, il courut de tous côtés en sonnant l'alarme et en simulant la plus grande frayeur qui fût au monde depuis que Jésus-Christ sortit du sépulcre au milieu des gens d'armes de Pilate.
Il allait par tout le château, avec sa mine affolée, jouant très bien son rôle, se lamentant sans trêve et criant que le diable, sous la forme d'un monstrueux lézard volant, puant comme bran d'enfer, lui avait rôti la moitié de la barbe et déchiré cruellement la peau à coups de griffes.
Le bon apôtre appelait de toutes ses forces le chapelain pour qu'il l'exorcisât sur-le-champ et qu'il conjurât les maléfices répandus dans le château.
A ce bruit insolite, le chapelain qui dormait comme un double loir bien repu, s'éveilla en sur-
saut, mais il n'eût garde d'accourir à Tappel du geôlier. Pris d'une peur véhémente, il débrida ses meilleures oraisons pourchasser le Malin et pour assurer le salut de son corps autant que celui de son âme. Puis, vaillamment, il se tint coi, enfermé dans un grand bahut, laissant à Dieu le soin des choses de ce monde et le priant d*avoir chacun en sa sainte garde.
Les pages, couards comme des lapereaux, se cachèrent sous leurs lits, sans plus songer à mal, avec les dames et les chambrières, qui, tremblantes comme des feuilles de tremble, invoquaient tous les saints du paradis et s'arrosaient d'eau l^énite.
Quelques soudards, ruffiens de prime cuvée, ayant plus peur du diable que de Dieu et des hommes, flairaient avec effroi les fumées sulfureuses. Croyant être bientôt précipités au fond des enfers, selon leurs mérites, ils demandaient pardon à Dieu et se signaient dévotieusement de la croix comme de gentes nonnains à la vue d'une béte à deux dos.
Jamais il n'y eut une si terrible panique dans le château, pas même dans un assaut des Lor rains ou une surprise de nuit par le capitaine Riqueroque.
Aussi, chacun fut-il persuadé que la Claudette était la cause de cette aventure par ses sortilèges
et toutes ses damnables pratiques de sorcière aux abois.
L'inquisiteur, revenu de la première frayeur, voulut connaître ce qui était advenu de la prisonnière, afin de la convaincre par l'évidence des maléfices et de l'exorciser si besoin était.
Ayant donc pris un aspersoir et tout le harnois d'exorcisme, il commanda aux archers de l'accompagner dans la geôle pour lui prêter main forte. Et tous s'yrendirent bravement, armés jusques aux dents et bénits comme des reliques.
Dès que la porte du cachot fut entr'ouverte, une puante vapeur arrêta tout net l'inquisiteur et deux gros archers qui se virent près de pâmer, tant ràcreté des fumées les suffoquait et les faisait geindre, comme si le diable les eût tenus à la gorge.
Néanmoins, l'inquisiteur se hâta de jeter une potée d'eau bénite dans le cachot en criant par trois fois : « Vade rétro Satanas I » ainsi qu'il est prescrit dans les sacrés grimoires, et, de par Dieu, il somma la Claudette de comparoir si elle n'était vraiment hérétique et rebelle à la sainte Eglise. Ces paroles dites, les assistants aperçurent tout à coup un feu follet, haut d'une coudée, qui balla et tourna dans le cachot avec de prodigieuses titubations. Puis, le follet sautant le long des murailles, gagna les barreaux de la fenêtre et
s*enfuit en même temps qu'un gros hibou qui, après avoir voleté au-dessus de l'inquisiteur , lui avait mordu l'oreille d'une façon aussi cruelle que sacrilège.
A cette Tue, les assistants commencèrent à déguerpir comme une bande d'étourneaux et en invoquant Dieu à cris de veaux égorgés. Tous crurent firmement que sous les formes damnées du follet et du hibou, la Claudette s'était sauvée en compagnie du diable, ce dont furent bien fâchés ces bons ruffiens de chrétiens, qui s'étaient déjà alléchés d'une prochaine carbonade de sorcière. Bientôt se répandit dans le village la nou^ velle de cette fuite et de celle du moine Sylvain qui fut aussi regardé comme un sorcier, car l'on avait trouvé son bréviaire gisant en un coin de la Tour des alchimistes, dans un piteux état : les rats et d'autres malignes bêtes en avaient brouté les plus gras feuillets, mais ils avaient été bien punis, car ils étaient tous morts sur place, ce qui était un grand prodige.
Tous |ces faits confirmèrent l'opinion que, par l'effet de ses opérations magiques, le moine Sylvain était allé rejoindre la Claudette et la délivrer dans son cachot.
C'est pourquoi l'Inquisiteur convoqua tous les moines du couvent, les gens du château et tous les habitants du village pour amplement con-
naître des choses susdites et pour corroborer son enquête.
Après une belle messe expiatoire, les conjurations et exorcismes les plus efficaces furent accomplis dans le château et dans le couvent, afin de purifier tous les lieux contaminés par la présence des sorciers, et pour empêcher les démons de revenir maléficier et tarabuster les honnêtes chrétiens d'Ancy.
Finalement, tous les témoignages, dépositions» soupçons, indices, ouï-dire et songes de chacun, furent entendus par l'Inquisiteur et couchés par écrit, pour être portes par devant monseigneur l'Offîcial.