CHAPITRE IV
pourquoi la flipote était soupçonnée d'Être sorcière
a Flipote, qui était la mère de la Claudette, demeurait en une piteuse cabane de bûcheron, dans le bois des Genettes, jouxte la Roche-qui- tourne.
C'était une pauvre créature mal en point, ayant la peau ridée comme une pomme desséchée, et le corps bistourné comme une hart à Tentour d'un fagot. Bien qu'elle ne fût d'un grand âge, elle semblait moult vieille, car elle était ainsi flétrie, halbrenée et contrefaite par les peines et les maladies. Fn ce dolent état de vie, la Flipote allait encore par monts et par vaux, trôlait dans les marais, grimpait sur les rochers et fouillait la terre pour chercher des plantes médicinales et pour gripper des vipères et autres vermines
qu'elle apportait aux marchands de thériaque en la ville de Metz.
Par la connaissance des effets et propriétés naturelles des plantes, la Flipote avait acquis maints beaux secrets pour rebouter la santé aux pauvres gens ; elle savait aussi composer des breuvages pour nouer et dénouer Taiguillette, et pour faire aimer les plus laides comme les plus belles.
Pour ces causes, bien des gens assuraient que la Flipote était sorcière et qu'elle avait fait un pacte avec le diable pour opérer des choses merveilleuses. D'abondant l'on narrait dans le pays plusieurs prodiges accomplis par cette vieille, et entre autres que, par un matin de pleine lune de mai, elle avait été vue chevauchant sur un balai parmi les rochers de Dornot. En cet équipage, disait-on, elle avait viré de tous côtés pour ramasser sa provision de nostoch, qui est le remède à tous les maux, et dont elle faisait grand usage dans sa cuisine de drogues, vu que c'est le beurre magique des anciens. Peu de temps après, ladite vieille avait semblé courir sus au halo de la lune, comme font souvent les sorciers dans leurs escapades; puis elle avait paru derechef sur le bord des rochars, qui sont plus hauts que le clocher d'Ancy, et elle s'était laissé choir au milieu d'un épais brouillard, ds telle façon qu'elle semblait être portée par les nuées. Alors, dévalant douce-
ment dans les airs, comme un oiselet ou un fantôme, la Flipots était arrivée saine et sauve au bas des rochers, sans être froissés ni déchirée par les pierres et les épines, ce qui était dû évidemment à quelque conjuration magique, car, en ce lieu abrupt et périlleux, celui qui n'eût été protégé par Dieu ou le diable, se fût rompu tète et membres sans faute. Finalement, elle était allée retrouver la bonne fée Eauyotte, qui lavait les buées de toutes les femmes d*Ancy en la fontaine des moines, et elles avaient longuement discouru ensemble sur l'opportunité de faire la pluie ou le beau temps.
A vrai dire, la Flipote fréquentait parfois les secrètes assemblées qui se tenaient dans les hautes futaies du mont Saint-Quentin, au Torchis de \Voippy et dans le Chesnoy de Gorze. Et, durant ces nuitées du sabbat, elle sollicitait du diable le pouvoir d'opérer bénéfices et maléfices sur les gens et choses de la contrée.
La Flipote avait été poussée au détestable crime de renier Dieu et de se vouer au Malin, par dépit de la violence que lui avait faite le capitaine Riqueroque lorsque les Lorrains s'emparèrent de la maison forte d'Ancy le 16« jour de février de l'an 1489.
La Flipote, en ce temps-là, était jeune, faraude et bien désirable pour sa beauté, ce qui lui valut
d'être forcée par ledit capitaine, qui, durant l'as* saut, ayant fait prisonnier Perrin Lemal, fiancé de la pauvre femme, Tavait fait pendre, devant elle, à un arbre de la place publique, par ordre du duc René II de Lorraine, pour le punir d'avoir été le plus vaillant défenseur du chàteau>fort.
Le même jour, les lansquenets du capitaine, pillant le village, avaient pris toute la chevance de la Flipote, et finalement avaient bouté le feu dans sa cabane, où furent brûlés vifs son père et sa mère, qui n'avaient pu s'en échapper, étant perclus par la vieillesse.
Après tous ces malheurs et cruautés, la Flipote résolut de tirer vengeance du méchant sire de Riqueroque et , à cet effet , elle prit conseil d'une sorcière de Prény, qui la conduisit au sabbat et la fit initier aux mystères du diable.
Mais la l' lipote apprêta vainement tous les poisons et sortilèges, que les magiciens lui avaient appris à composer ; elle ne put en user à son gré, car Dieu voulut que le capitaine Riqueroque tré passât joyeusement en festoyant dans le château de Corny, lorsque fut traitée la paix entre Messins et Lorrains, le 18* de juin 1490. Et ce trépas fut causé par le trop grand bafrement du vilain sire qui, glouton comme un loup en fringale, avait mangé une charretée de victuailles et avalé douze pintes de vin, tant blanc que gris, rouge,
^uit, paiilet» aromatisé et autres de Dornot, Ma gny, Scy et Ancy, ce dont témoignèrent les con vives du festin, par devant les médecins et apothicaires du duc de Lorraine. C*est ainsi qu*un3 fois dans sa vie, le méchant Riqueroque égala dignement Alexandre de Macédoine, lequel, aussi grand buveur que grand brigand, mourut en la ville de Babylone, après avoir vidé deux fois la coupe d*Hercule, qui contenait six bonnes pintes de chantre.