‹ Les moines et les sorcières d'Ancy au XVIe siècleChapitre 8 sur 28 · COMMENT ÉTAIT PRÉPARÉE LA MOMIE PAR LES HONNÊTES APOTHICAIRES · texte numérisé non relu

COMMENT ÉTAIT PRÉPARÉE LA MOMIE PAR LES HONNÊTES APOTHICAIRES

1 convient d'exposer brièvement comment était façonné cet admirable médicament, vu que toutes les bonnes choses se perdent, et que le monde va de mal en pis, courant à sa fin par négligence des antiques traditions et des sages préceptes qui gisent dans les vieux livres moisis.

Or, cette momie n'était autre chose qu'une graisse du corps mort de l'homme confit en le sépulcre avec de l'encens, de la myrrhe et de l'aloès, suivant le mode égyptien. Puis elle était pilée, coupée en morceaux et macérée dans un matras plein de vin et de térébenthine, jusqu'à parfaite concoction.

Toutefois, on en façonnait tine autre sorte pour

— Soie petit peuple; et, pour ce faire, dit Ambroise Paré, on dérobait de nuit les corps aux gibets; puis on les curait en ôtant le cerveau et les entrailles, et on les faisait sécher en un four, après quoi on les trempait en la poix noire.

Ces vilaines préparations, puante^s comme cinq cents diables, étaient réputées un souverain remède contre la peste, le mal lunatique et toutes les maladies vénéneuses. D*abondant les maîtres pêcheurs s'en servaient pour attirer les poissons, ce qui, en le Val messin, était dit pécher à la drogue ; car Oppien assure, en ses Halieutiques, que les poissons se jettent plus volontiers sur une chose corrompue, flottant à vau-l'eau, que sur une rose la mieux fleurante» parce que telle est leur nature, et Oppien peut bien avoir raison.

Le secret de cette momie avait été transmis, par les anciens sorciers d'Egypte, aux médecins grecs et aux nôtres, qui en firent grand usage, ainsi que de raclure, cendre, huile et usnée de crâne humain, toutes choses dont les malades devaient joyeusement se pourlécher les babines et se ravigoter l'estomac. C*est pourquoi certains détracteurs du temps passé disent que, par de tels mé-^ dicaments, ceux-là guérissaient qui n'en pouvaient mourir; et ils arguent ainsi de folie tous les sor ciers, alchimistes, apothicaires et médecins qui dépensaient leur pécune et leur intellect à la con-

fection de ces remèdes. Mais foin de ces prx>pos de goujats, qui nuisent plus qu'ils ne dui^ent.

Aussi doit-on, pour être juste, ne pas railler ni blâmer à plaisir ces honnêtes abstracteurs de quintessence, ces chercheurs de pierre philosophale et de lampe perpétuelle, car ils ont plus fait pour le bien du monde que tous les Frères prêcheurs avec leurs sacrosaintes billevesées. En vérité, il faut les tenir en grande estime, car ils ahanaient et suaient en leurs officines pour découvrir le secret des choses naturelles et pour chercher les moyens de rendre la santé, qui est de tous les biens le plus nécessaire. Ils passaient leur vie à composer, pour l'amour d'autrui, magistères, électuaires, élixirs, antidotes, onguents, baumes, extraits, sels, sirops, trochisques, poudres, pilules, et un nombre infini d'autres réclpes, dont le moindre pourrait bouter hors du monde toutes les humeurs peccantes et tous les germes des maladies, s'il plaisait à Dieu.

Et il serait malaisé de dénombrer toutes les inventions utiles et les substances extraordinaires qu'ils rencontraient dans leurs creusets et dans leurs alambics en poursuivant la fin de leur grand œuvre, qui était de tout changer en or.

La Flipote s'était donc exercée, durant de longues années, à la préparation des remèdes, et elle y était devenue bien experte, autant que les

maîtres drogueurs de la ville de Metz. De plus, elle prophétisait assez sûrement Tavenir, à ToccasioD, et pronostiquait la pluie et le beau temps, pour chaque jour de Tannée, sans se tromper ni plus ni moins que les plus grands astrologues. Elle donnait aussi de judicieux avis, comme les sept sages de la Grèce, car elle avait maintes fois compulsé les livres du bon philosophe Tranquillus Manéas, et en avait retenu les dictons pleins de sapience qu'elle se plaisait à répéter pour la conduite d'un chacun. Ils étaient tels que ci-dessous :

Quand il fait beau.

Prends ton manteau ; Et quand il pleut, Prends le si tu veux.

Lorsque la lune est embrouillée, La terre est près d''étre mouillée.

Durant tout le mois d'avril.

Ne te découvre pas d'un fil; Et, durant tout le mois de mai.

Couvre-toi plus que jamais.

Quand il pleut à. la Saint-Médard, C'est toujours trop tôt ou trop tard.

Brouillard en juillet, Gelée en janvier.

A la Saint-Firmin,

Nul n*est sûr du lendemain.

Pour la fête de Saint-Thiébaut, Quand il ne pleut pas il fait beau.

Quand le mont Saint-Biaise est brumeux, 11 pleuvra dans un jour ou deux.

A la Saint-Martin, Chacun sait ce qu'il a de vin.

Pour la fête de Saint-Vincent»

On boit plus de vin qu*on n*en vend;

Et pour celle de Saint-Benoit,

On en vend plus que Ton n'en boit.

Mais, vendange mauvaise ou bonne,

On en vend toujours plus qu'on n'en donne.

Quand à la fête d*Ars il fait beau, Celle d'Ancy tombe dans Teau.

Si tu veux vivre en bon chrétien.

Demeure coi, serre ton bien; Et, dans ce monde, ne crains rien Que Dieu, le diable et ton prochain.

Celui qui recueille et soigne un chien galeux, fait une plus belle action que celui qui prend d'assaut une citadelle.

Un vigneron, avec sa bêche, est plus utile au bien du monde que cent hommes de guerre avec leurs arquebuses.

Si ton ennemi veut t'accuser d'avoir volé le Pont du Diable ou la côte Saint-Biaise, il trouvera toujours quelqu'un pour le prouver, et un juge pour te condamner.

Si tu ne dis pas de mal de ton voisin, on en dira de toi ; si tu en dis du bien, on ne te croira pas.

Aimez votre prochain comme ayant quelque jour à le haïr; haïssez-le comme ayant à l'aimer.

Si le seigneur te prend ta femme, tu seras bien vu ; si on lui prend la sienne, tu seras battu ; si tu lui prends un lièvre, tu seras pendu ; Jean-Jean que préfères-tu ?

Et d'autres belles et prudentes sentences, qui prouvent que la Flipote était d'un utile secours à ceux qui lui demandaient conseil. Aussi, à cause de tous les bons offices qu'elle rendait aux gens du pays, rivait-elle en tranquillité dans sa tanière, sans être dénoncée: à l'Inquisition; et c'était un grand bonheur, en ce temps-là, car, tous les jours, des gens, soupçonnés d'hérésie, étaient pris, mis à la question, et brûlés vifs par les soins de messieurs les juges ecclésiastiques que Dieu damne, s'il ne l'a déjà fait.

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