PRÉFACE
m'avait été confiée par le ministre de l'instruction publique, sur la demande toute bienveillante de M. Yitet, membre de l'Académie française, et alors président de la Commission des monuments historiques.
Ce nVtait pas seulement dans les églises, les musées ou les bibliothèques de Pise et de Florence, de Venise et de Ravcnne, de Rome et de Nsiples, que je devais trouver à la fois les œuvres les plus remarquables et les renseignements les plus utiles. L'exploration intérieure des abbayes bénédictines me permit d'étendre et d'approfondir mes recherches, en les dirigeant dans la voie où je me sentais déjà naturellement entraîné et en y joignant le mystérieux attrait de l'inconnu et de l'inédit. Cette année, la mieux remplie et la plus heureuse de ma vie, m'a laissé des souvenirs d'autant plus précieux que j'avais pour compagnon mon savant ami, M. IIuillanl-Bréholles, qui venait recueillir en Italie les éléments principaux de son Histoire diplomatique de Frédéric II. Tantôt nous explorions les archives et les collections de manuscrits, publiques ou conventuelles; tantôt nous visitions les monuments de la ville ou quelques sites des environs, partageant notre temps entre ces trois belles choses faites pour l'instruction et le bonheur de l'homme: la science, l'art et la nature.
iv PRÉFACE.
Ainsi furent rassemblés les matériaux de l'ouvrage qui, repris et modifié suivant les conseils des hommes les plus compétents, finit par recevoir des proportions et une forme capables de le rendre moins indigne de son sujet. Outre ces motifs, j'avouerai qu'au moment où la suppression totale des associations religieuses en Italie est suspendue comme une menace au-dessus des communautés bénédictines, j'ai cru devoir présenter en faveur d'un ordre pour lequel mon respect égale mon affection, une défense sans doute bien insuffisante, mais inspirée par un sentiment profond et irrésistible, l'amour de ce qui fut utile, de ce qui fut grand dans le passé. A une époque où « les moines s'en vont, » ainsi qu'on l'a dit des rois et d'autres puissances qui tombent, loin d'imiter ceux qu'on voit lancer l'ironie et l'insulte aux faibles et aux vaincus, n;esl-on pas porté plutôt à soutenir une institution en péril, quand on peut saluer en elle la majesté de la gloire et du malheur?
Sans vouloir sonner à l'avance les funérailles des bénédictins d'Italie, je me suis hâté de reproduire leur physionomie et celle de leurs maisons, comme on se hâte de retracer l'image de personnes ou d'objets que peut-être on ne reverra jamais. A la description des principales abbayes, à une vue rapide sur leurs annales, leurs églises,
mÊFACE. v
leurs bibliothèques et leurs archives, se joignent des détails pouvant intéresser l'historien ou l'artiste, l'érudit ou l'antiquaire. En m'appliquant aussi à décrire certaines parties de mon itinéraire, j'ai pensé ne point faire une digression étrangère à mon sujet, puisque je m'appuyais encore sur les précédents établis dans leurs voyages littéraires par les bénédictins de Sainl-Maur. Pour les faits et les renseignements fort nombreux qui ont servi de fondement à mon ouvrage, j'ai complété mes notes et mes recherches personnelles par les excellentes indications que j'ai reçues de mes correspondants d'Italie, et des Pères bénédictins de la congrégation de France, dont le R. P. abbé et plusieurs religieux m'ont prêté le concours le plus zélé.
En mettant au jour une œuvre destinée à rappeler les mérites et les travaux d'un ordre monastique qui exerça une si grande influence sur les destinées de l'Occident, j'ai désiré satisfaire, autant qu'il était en moi, à la tendance qui porte notre siècle à rechercher dans le passé les origines diverses de la civilisation moderne. J'ignore si j'ai réussi ; mais j'ai la confiance que la portée morale et la forme littéraire que j'ai essayé de donner à mon travail n'échapperont pas aux esprits sérieux. D'ailleurs, n'ai -je pas déjà trouvé la récompense de ma peine dans le bonheur que
vi PRÉFACE.
j'ai eu de refaire, par la pensée, ce voyage qui charma les dernières années de ma jeunesse et qui, entrevu maintenant à travers les teintes idéales dont l'entourent le temps et la distance, me fait ressouvenir de tout ce que je dois à l'Italie? Sous son beau ciel je n'ai pas vu seulement s'élargir pour moi les horizons de la pensée, mais j'y ai retrouvé, sinon la guérison complète d'une affection fort grave, au moins assez de forces pour avoir pu supporter jusqu'à présent la vie, ses souffrances, et le doux fardeau d'un labeur qui fait toute ma consolation. Dans une préface renfermant le touchant récit de maux qui sont aussi devenus les miens, Augustin Thierry, privé de la vue et du mouvement, s'écriait: « Depuis longtemps j'ai fait amitié avec les ténèbres. » Sans prétendre me comparer à l'éminent hislorien, comme lui du moins je puis dire: «J'ai fait alliance avec la douleur; » mais reconnaissant quel refuge, quelle espérance l'étude sérieuse et calme nous offre dans les mauvais jours, comme lui je répéterai encore: « 11 y au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles; mieux que la fortune, mieux que la santé ellemême, c'est le dévouement à la science. »
Prieuré de Rémalard. septembre 186.*>.
INTRODUCTION
Lorsqu'on parcourt le Campo Santo de Pise, et qu'on laisse errer ses regards sur les magnifiques peintures murales qui ornent ce merveilleux palais de la mort, Vœil se repose volontiers sur la grande fresque où Pietro Lorenzetti, de Sienne, a représenté sous divers aspects la vie des Pères du désert. Or, de tous les groupes de cette composition si calme et si animée à la fois, le plus remarquable, sans contredit, est celui des Irois solitaires, dont l'un tient un livre à la main, l'autre tresse la natte sur laquelle il doit mourir, et le troisième enfin médite au bord de la mer qui vient battre à ses pieds. En contemplant ce tableau , il est impossible de ne pas être doucement ému et de n y point voir la fidèle image de la vie monastique qui se résume tout entière dans ces trois mots : Méditation, Étude, Travail. A chacune de ces fonctions, il semble, en effet, qu'un rapprochement singulier fasse précisément correspondre l'une des phases historiques par lesquelles le monachisme a passé tour à tour, avant de recevoir de
vin INTRODUCTION. N
saint Benoit sa constitution définitive. C'est ce qu'il nous sera facile de montrer dans la courte exposition qui va suivre.
Le monachisme, on le sait, naquit dans l'Orient, berceau de toutes les grandes institutions, qui, de là, rayonnèrent sur le monde. Dans ces heureuses contrées, la douceur du climat, l'immensité des déserts invitaient l'âme à la vie solitaire et contemplative. 11 ne faut donc pas s'étonner si, bien antérieurement au christianisme, on trouve des anachorètes dans l'Inde, et si, plus lard, les Esséniens en Judée, les Thérapeutes en Egypte, servirent de précurseurs aux solitaires de la Thébaïde. Ce fut dans le troisième siècle de 1ère chrétienne que ces derniers, qu'on peut regarder comme les pères du monachisme oriental, firent leur première apparition. A dater de cette époque, les événements qui remuèrent le vieux monde romain jusque dans ses entrailles contribuèrent à faire sortir l'ascétisme de la société au milieu de laquelle il s'était contenté jusqu'alors de pratiquer le silence, le jeûne et le célibat. Comme autrefois le prophète avait fui l'impie Jérusalem, les ames pieuses et exallées fuyaient Rome pour aller se cacher au désert. Les persécutions des empereurs païens, le spectacle de la corruption romaine et le fléau de l'invasion barbare, telles furent les causes principales qui peuplèrent la solitude.
A la période active et militante pendant laquelle le christianisme avait eu besoin de l'emploi de toutes ses forces et du secours de tous ses enfants, on vit donc
INTRODUCTION ,x
succéder la période contemplative, caractérisée parce mol si \rai de saint Jean Damascène : « Les martyrs de la pénitence n'ont paru qu'après les martyrs de la foi. » Trois hommes furent les instituteurs de cette vie nouvelle qui allait être donnée en spectacle au monde, et chacun d'eux semble avoir eu pour mission spéciale de représenter les trois phases de la vie monastique, dont la fresque du Campo Santo nous a rappelé le vivant souvenir. Ainsi , saint Paul l'ermite, qui, loin de la société païenne, se fait anachorète pour s'abîmer dans la contemplation de Dieu, nous montre le caractère méditatif du monachisme. Avec saint Antoine, un progrès s'accomplit : l'anachorète devient cénobite, et à la méditation solitaire joignant la lecture et la prière en commun, il fait entrer dans l'institution naissante un premier élément d'association. Après lui, saint Pacôme, rassemblant les cénobites épars sous leurs cabanes de feuillage, resserre les liens qui unissaient ce peuple de frères, el les élevant par le travail à la vie de communauté, réalise le type le plus parfait des premières sociétés chrétiennes.
Fondé ainsi en Orient, le monachisme n'attendait plus que son législateur. Saint Basile se présenta, et, nouveau Moïse, il donna les tables de la loi à tout ce peuple de moines orientaux, qui, sous sa règle, devaient se multiplier et acquérir une grande illustration jusqu'à l'époque de l'invasion arabe1. Mais quand, d'autre part,
1 II faul remarquer que le monachisme oriental, devenu moins contemplatif, prit à la fois plus d'ordre et d'activité quand il se trouva
x INTRODUCTION.
s'étendant par tout le monde chrétien , les associations monastiques passèrent d'Orient en Occident, ce ne fut pas sans amener certains changements dans l'institution primitive. Établis d'après le principe de la vie commune, les monastères occidentaux devinrent autant de centres d'activité intellectuelle, où les esprits sérieux, au milieu d'une société en dissolution, pouvaient au moins s'exercer librement, et discuter les graves questions qui les intéressaient. La culture des terres restées en friche à la suite des fléaux qui désolaient l'Empire, fut en même temps pour les moines de l'Occident l'objet d'une importante occupation, dont les pays où ils s'établissaient ressentirent bientôt les heureuses conséquences. Du monastère de Lérins, élevé au cinquième siècle par saint Honorât, sortirent des colonies de travailleurs infatigables, qui allèrent fertiliser les stériles vallées du Jura, tandis que d'autres religieux remuaient le champ de la science ou portaient la lumière de l'Évangile aux nations barbares.
Des faits précédents il résulte que les associations monastiques de l'Occident furent loin d'avoir, à leur naissance, comme celles de l'Orient, une tendance plus particulière pour la contemplation, l'ascétisme et les mortifications de la chair, qui, du reste, étaient beaucoup moins compatibles avec les exigences du climat. Selon le précepte de leur législateur Cassien, on voit au
placé sous la direction de saint Grégoire de Nazianze. C'est dans un recueil de deux cent trois questions et autant de réponses que saint Dasile fixa les bases de la vie monastique en Orient.
INTRODUCTION
contraire la vertu active, c'est-à-dire ce qui constitue véritablement la destinée de l'homme ici-bas, entrer d'abord comme élément principal dans l'organisation des monastères occidentaux. Et si, dans la suite des temps, ces laborieuses communautés furent quelquefois souillées par la paresse, l'oisiveté et les vices qu'elles engendrent, il ne faut pas en faire retomber la responsabilité sur le principe de leur institution, mais sur les abus qui, trop souvent, en altérèrent la pureté primitive. Nous n'avons point d'ailleurs à justifier ici l'établissement des ordres religieux dont les services , incontestables sous le rapport social, économique et littéraire, ont été constatés par les autorités les plus graves. Et quand même leur utilité réelle, sous ce triple point de vue, ne serait pas reconnue par l'histoire et la philosophie, une autre considération suffirait à nos yeux pour établir leur raison d'être et constituer leur véritable moralité, c'est qu'en soulageant les maux du corps, ils ouvrirent un charitable asile aux maladies de l'Ame. En effet, tandis que les monastères donnaient la nourriture et l'abri aux malheureux sans pain , sans foyer et sans autel , n'offraienl-ils pas aussi un refuge à tous les caîurs blessés qui apportaient dans la solitude des passions à éteindre ou bien des fautes à expier?
A côté de la prière et du travail, on voyait donc s'abriter dans les cloilres le repentir et l'expiation. Ou'on ne croie pas cependant , surtout en se reportant au premier âge de la vie monastique, que ces cloilres fussent autant de maisons de refuge servant à calmer,
xit INTRODUCTION.
dans l'enceinte de leurs murailles, les élans des imaginations exaltées, ou les remords des pécheurs convertis. On y trouvait en bien plus grand nombre des âmes pieuses, élevées chrétiennement à l'ombre des autels, et qui avaient fui le monde, moins pour se purifier de ses souillures que pour échapper au danger de ses séductions. Quand de tels sacrifices étaient accomplis par des nobles et des princes, qui acceptaient ainsi volontairement la pauvreté, l'obéissance €t l'humilité imposées aux moines, il est facile de concevoir la salutaire influence que ces exemples devaient exercer sur les hommes déshérités des biens et des honneurs de la terre. Comment le serf n'aurait-il pas supporté plus patiemment le poids de sa corvée, le pauvre celui de sa misère, en voyant le fils de quelque haut baron du voisinage passer du jeune et des macérations au rude travail des champs, et se contenter, pour vêtement, d'un froc grossier, pour nourriture, d'une maigre pitance, et pour lit , d'une simple natte de jonc, tressée souvent de ses propres mains? Dans ces temps d'anarchie et d'inégalité sociales, il y avait donc, du moins, des asiles où, par l'effet d'une sainte et volontaire abnégalion, tous les rangs se trouvant confondus, le principe de l'égalité évangélique devenait une réalité. Là, l'homme d'origine servile, élevé par son savoir et sa piété, pouvait être l'égal et même le supérieur de celui qui, dans le monde, eût été son seigneur et maître. Souvent tous deux , après avoir prié et travaillé ensemble, s'endormaient à la même
INTUOUUCTIOiY xm
heure de leur dernier sommeil et trouvaient leur dernière demeure dans le même tombeau.
Outre les bons exemples qu'il pouvait offrir en oppo,sant ainsi l'humilité à l'orgueil, le travail à l'oisiveté, et l'obéissance à la révolte, le cloître était encore, * pour certains esprits d'élite, une école de haute perfection morale. Sous l'empire d'une règle sévère, on y mettait en pratique des prescriptions destinées à dompter les mauvais penchants de la nature, à soumettre la chair au joug de l'esprit, et à dégager de plus en plus lame humaine des liens et des passions qui l'attachent à la terre. Celte tendance à la perfection n'était pas, du reste, une nouveauté créée par lemonaçhismc. Elle est au contraire, à nos yeux, la loi naturelle de l'homme et comme le signe ineffaçable qui le distingue de tous les autres êtres, et Je rapproche incessamment de la divinité. Conseillé par la philosophie antique, enseigné dans les instituts de Pythagore et de Platon, qui servirent d'introduction profane à l'Évangile, ce principe fut définitivement imposé comme un devoir par le christianisme. La fondation des ordres religieux fut donc la conséquence logique de l'une des premières prescriptions de la doctrine chrétienne, en même temps qu'elle venait satisfaire aux ardentes aspirations de l'homme vers le beau, l'idéal et l'infini f.
' Consul!, sur les premiers développements du monachisme, les Moines dOridait, par le comte C. de Montalembert, el V Église et l'Empire tomain an quatrième siècle, par le prince A. de Uroglic.
xvi INTRODUCTION.
les figurer à l'avance, en retraçant sur les murs des catacombes le mythe d'Orphée el l'image symbolique de TOrante? Que représente, en effet, dans les sanctuaires primitifs où le christianisme cachait ses rites et ses tombeaux, que représente ce mythe allégorique d'Orphée adoucissant par les accords de sa lyre la férocité des animaux couchés à ses pieds, sinon l'esprit de la civilisation chrétienne employant pour convertir les peuples germaniques, le rhythme de la parole chantée et l'irrésistible attraction qu'exerce sur les hommes la toutepuissance de la douceur et de l'amour ?
Et la figure de l'Orante, si pleine de charme et de grandeur, ne rappelle-t-elle pas aussi sous des traits différents le symbole de la prière telle qu'elle nous apparaît plus tard dans ces chœurs de moines se préparant, par une perpétuelle invocation à Dieu, à triompher des rudes épreuves qui les attendent? Debout, les mains levées vers le ciel, le front empreint d'une sérénité inaltérable, les yeux limpides et légèrement voilés, elle personnifie à merveille par la pureté de son visage cette pureté de l'âme dont la beauté morale n'est que le reflet harmonieux. Nul ornement ne pare la robe flottante qui tombe jusqu'à ses pieds ; le simple voile des vierges recouvre sa chevelure, et de môme que ses bras tendus paraissent appeler les chaînes, son cou entièrement nu et à demi penché semble défier la glaive du bourreau. Ainsi la représentation de la Prière inspirant l'héroïsme qui fait les martyrs, voilà le premier type de l'idéal créé par le spiritualisme chrétien, poursuivi en-
ISTftODLCTItKN. x\n
aiile par V ascétisme monaslique, cl réalise à tous les âges par le moine et le missionnaire qui prêchent et meurent en confessant leur foi !
Quelles vont être maintenant les conséquences de celte action incessante du monachisme au milieu de la jeune société barbare? Des communautés s'élèvent en tous lieux comme par enchantement; les endroits déserts et incultes se peuplent avec rapidité, et autour des monastères se groupent des colonies agricoles dont quelques-unes deviendront plus tard des cités florissantes. Cependant, au milieu de leurs pieuses retraites, les religieux ne se contentent pas de cultiver la terre, de prier, de méditer leur règle ou les saintes Écritures. Si la main s'y occupe à transcrire des manuscrits et à les décorer de miniatures, l'esprit s'emploie à étudier les œuvres du passé, pour s'en pénétrer d'abord et en composer d'autres à son tour sur les modèles impérissables légués par le génie antique. A peine confiée à l'intelligence, celte semence nouvelle, répandue par les moines, germe et grandit aussi bien que celle qu'ils déposent dans le sein de la lerre. Des écoles s'élèvent à côlédes monastères, et l'enseignement qu'elles donnent ne tarde pas à porter les meilleurs fruits. En songeant à l'état de la société contemporaine , on se demande avec une certaine épouvante en quel état d'abaissement elle serait tombée, si des hommes dévoués à la science n'étaient venus éclairer les ténèbres d'une si triste époque. On s'explique ainsi l'influence que les moines exercèrent alors sur leurs semblables , qui reconnaissaient
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en eux des guides et des sauveurs. C'est que l'humanité est faite pour la lumière , et quand la lumière vient à lui manquer, elle a peur, elle tremble, tant elle craint de voir arriver cette nuit qui, selon le poète, n'aura pas de lendemain1.
Heureusement le dixième siècle, penchant vers son déclin, se dégage du voile ténébreux qui l'obscurcit et jette quelques vives lueurs, avant de s'éteindre, comme pour annoncer la prochaine apparition d'un siècle plus brillant. Malgré les atteintes qu'elles avaient reçues pendant la période qui venait de s'écouler, la discipline, les mœurs et les études commencent à refleurir dans les monastères. Cet heureux changement était dà en partie à la réforme dont Cluny avait pris l'initiative, et qui rendit cette abbaye si célèbre par tout le monde chrétien, notamment en Italie, où beaucoup de communautés se rallièrent à la nouvelle congrégation dont elle était le centre. Secondant un mouvement qui devait être si favorable à l'Église, les souverains pontifes apportèrent d'autant plus de zèle à rendre au corps monastique sa force et son éclat, que, selon l'observation fort juste de Mabillon, la plupart d'entre eux, depuis Grégoire V jusqu'à Eugène III, étaient sortis de l'ordre bénédictin. La renaissance intellectuelle qui s'opère en môme temps, l'ardent amour de l'étude appliqué aux sciences sacrées et profanes, mais surtout la discussion des grandes questions théologiques ou philosophiques,
1 Impiaque seternam timucrunt saccula noctem.
Virg. Georg., II.
INTRODUCTION. xix
contribuèrent en oulrc à ramener le clergé régulier dans la voie où tant de personnages illustres marchaient alors à sa tète. Après Àlcuin et Paul Diacre, Raban Maur elhschaseRadbert, appartenant à l'âge précédent, le savant Gerberl et Nolker de SaintGall, Abbon de Fleury et Fulbert de Chartres, Alfano et Léon d'Ostie, enfin lanfranc et saint Anselme, tels sont alors les chefs de ce long cortège de moines érudits qu'il nous semble voir de loin défiler, avec une gravité solennelle, à traders les siècles les plus religieux du moyen âge.
A celte œuvre de rénovation intellectuelle et morale, qui touchait aux intérêts les plus précieux de la société, les princes d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Allemagne apportèrent aussi une active coopération. Parmi les souverains germaniques, Henri II, qui avait voulu échanger le manteau impérial contre la robe de moine, mérila d'être mis au rang des saints, par son zèle 5 propager la foi et à fonder de nouveaux monastères. Grâce à ces circonstances favorables, le onzième siècle devait être et fut en réalité, pour le monachisme occidental, une ère d'amélioration et de progrès. Jusque-là, même après l'établissement de la congrégation de Uuny, il n'avait formé qu'un seul corps; mais il va maintenant, sans perdre son unité, donner naissance à plusieurs autres congrégations. Ainsi, dès les premières années du siècle, l'ordre de Fonte Avcllana est établi par Ludolphe, évoque d'Eugubio, dans un lieu désert de l'Ombrie, à quelque dislance de Faenza. Peu d'années après, en 1012, sainl Romuald choisit au som-
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met de l'Apennin une retraite non moins sauvage, pour y fonder Tordre des camaldules, et plus tard, en 1060, dans une autre solitude de ces mêmes montagnes, saint Gualbert lient abriter la naissante colonie de Vallombreuse. En Allemagne, une nouvelle congrégation, celle d'Hirsaugen, se constitue vers l'an 1082, par les soins de saint Guillaume, dont la réforme s'étend bientôt à un grand nombre de communautés d'outre-Rhin. Quant à la France, elle voit aussi, à cette époque, les deux ordres de Grandmont et des Chartreux se former sous les auspices de saint Etienne de Muret et de saint Bruno, en attendant que la fondation du célèbre monastère de Citeaux vienne clore dignement les dernières années du onzième siècle.
Cependant, au milieu d'une extension et d'une prospérité toujours croissantes, le monachisme était livré à des agitations qui entretenaient la plus grande activité dans son sein. L'ancien débat soulevé entre les privilèges des monastères et les droits des évoques diocésains s'était ravivé à la fin du dixième siècle. Il avait pour objet l'exercice de certaines prérogatives inhérentes au pouvoir épiscopal, et dont les abbés, qui portaient la crosse cl la mitre, voulaient alors s'affranchir. Les abbayes de Cluny, de la Sainte-Trinité de Vendôme et de Marmouticr en France, celles de Bobbio, du Monl-Cassin et de Pomposa en Italie, se distinguèrent par l'énergie
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de leurs réclamations et l'opiniâtreté de leur résistance. A la un, la plupart des grands monastères de l'Italie ou des autres parties de l'Europe obtinrent du saint-siège dont Us relevaient immédiatement, des bulles formelles d'exemption qui renfermaient en faveur des communautés les privilèges les plus étendus.
Que cette discussion qui alors soulevait tant d'intérêts, tant de passions diverses, ne nous surprenne pas trop de la part des moines, qui, bien qu'ayant fait vœu d'une complète abnégation, ne peuvent se dépouiller absolument des faiblesses propres à tous les hommes. La lutte d'ailleurs, ainsi que l'atteste l'étude des documents qui s'y rapportent, ne sortit que rarement des bornes où elle devait se renfermer. L'esprit de charité et un sentiment de respect venant en adoucir la vivacité apparente, tel abbé ardent à soutenir, comme chef de communauté, les privilèges de son monastère, rendait, en sa qualité de religieux, tous les honneurs dus au rang et à la dignité de son évêque. En résumé, que la question soit jugée au point de vue philosophique ou au point de vue chrétien, elle aura toujours sa gravité devant le tribunal de l'histoire. Pour les uns, ce sera la suite du grand combat soutenu de tout temps entre le principe d'autorité et l'esprit d'indépendance ; pour les autres, une preuve nouvelle de 1 indestructible unité de l'Eglise, toujours immuable au milieu des agitations les plus diverses. Ils y verront également le génie de la liberté naître et grandir dans les monastères à côté du génie de la science, et tous deux essayer leur vol sous les
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cloîtres avant d'embrasser des espaces aussi infinis que la pensée humaine.
Si dans cette longue discussion à laquelle prirent part les plus illustres représentanls de Tordre bénédictin, tels que saint Anselme, Ives de Chartres et saint Bernard, les moines se montrèrent trop jaloux peut-être de privilèges et d'exemptions, pendant la même période ils emploieïit plus utilement l'ardeur de leur zèle à défendre la foi contre l'erreur. Pour l'Église comme pour la société, le dixième siècle avait eu ses douleurs et ses ténèbres ; mais dans son laborieux enfantement, il n'avait donné le jour à aucune hérésie. Le siècle suivant, qui lui fut bien supérieur, par les lumières et les progrès, fut témoin, au contraire, des plus graves attaques dirigées contre l'orthodoxie, comme si, par une loi inévitable, les égarements de l'esprit humain devaient toujours signaler le réveil de son activité. De ces erreurs la plus dangereuse fut celle de l'archidiacre Bérenger, qui, poursuivie par les Henriciens, les Vaudois et les disciples de Wicleff et de Jean Huss, devait conduire à la réforme protestante, contemporaine de la Renaissance. A la première apparition de la nouvelle hérésie, les moines de saint Benoit, toujours sous les armes pour prendre la défense de la foi menacée, descendirent résolument dans la lice. On y vit paraître tour à tour Hugues de Cluny, Lanfranc, alors abbé de Saint-Étienne de Caen, Ancelin, de l'abbaye du Bec, et Albéric du Mont-Cassin, qui, au concile assemblé à Rome en présence de Grégoire VIT, porta la parole con-
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Ire Bérenger et le contraignit à abjurer ses doctrines.
En même temps, la salutaire réforme accomplie dans l'Église ayant mis un terme aux scandales donnés par des évoques et des abbés simoniaques, les moines comprirent mieux que jamais qu afin d'éviter de nouveaux naufrages contre de nouveaux écueils, il fallait élever bien haut le flambeau de la science, pour qu'il servit d'astre conducteur à la foi et à la piété. De là le mouvement qui se fait sentir au commencement du douzième siècle, et à la suite duquel se relèvent de leur abaissement les écoles et les académies autrefois fondées dans les monastères. Sous la direction de maîtres habiles, une foule de religieux travaillent sans relâche soit à copier d'anciens manuscrits, soit à composer de nouveaux ouvrages destinés à enrichir le trésor des bibliothèques. Les uns, désirant conserveries diplômes, chartes de donation et autres titres établissant les privilèges de leur communauté, transcrivaient et déposaient dans des cartulaires ces précieux monuments de la munificence des papes, des souverains et des seigneurs. D'autres se chargeaient du soin de consigner dans des chroniques les annales de leur monastère, de leur province, souvent même de leur patrie. Par eux, le cercle de l'histoire allait donc s'élargissant chaque jour et semblait suivre la marche de l'esprit de nationalité qui, des bornes étroites de la famille et de la commune, devait s'élever peu 5 peu à ce noble sentiment qu'on appelle palriotisme.
A la même époque, une tendance toute différente, l'esprit d'aventure et de prosélytisme, entraînait loin
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des monastères occidentaux un certain nombre de moines pèlerins et, dès la première partie du onzième siècle, les poussait vers cette terre d'Orient sur laquelle les croisades devaient fixer bientôt les regards et les vœux de l'Europe chrétienne. Devançant un moine comme eux, Pierre l'Ermite, qui lui-même précéda Godefroy de Bouillon, ces religieux frayèrent aux futurs croisés le chemin de Constantinople, où ils avaient formé des établissements, comme le prouve une lettre du pape Léon IX à Michel Cérulaire. Ce mouvement de colonies monastiques se produisit d'une manière bien plus sensible après la fondation des États chrétiens de Syrie et de Palestine. A Jérusalem comme à Antioche, dans la vallée de Josaphat comme sur le mont Thabor, s'élevèrent des communautés bénédictines placées, pour la plupart, sous la règle de la congrégation de Cluny. Dès lors, établis gardiens du Saint-Sépulcre, des moines de saint Benoit transmettront fidèlement à des religieux latins, leurs successeurs, le soin de veiller jusqu'à nos jours sur le tombeau d'où est sortie la régénération du monde.
« Aimer et souffrir, a dit un écrivain ascétique, voilà tout le moine. » Complétant cette pensée, le mot profond de Pascal : « Il n'y a pas de vertu sans sacrifice, » peint d'un trait la grandeur morale de l'institut mo-
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naslique. Le renoncement à soi-même et le dévouement au prochain, tel est le but essentiellement proposé aux âmes d'élite, mais aux religieux plus qu'aux autres. Cette doctrine du détachement absolu a été conseillée par tous les maîtres de la vie spirituelle, de saint Benott à saint Bernard, de l'auteur de l'Imitation à saint François de Sales et à Fénelon. Dans un siècle comme le nôtre où, il faut en faire le triste aveu, l'esprit de personnalité grandit à mesure que le caractère s'abaisse, ce complet anéantissement du moi peut avoir quelque chose qui blesse et qui révolte. Sous l'influence des molles complaisances auxquelles on est aujourd'hui habitué, on se demandera s'il fut jamais permis de consommer sur sa propre personne cette sorte de suicide moral, comme si, par une réaction fort ordinaire, la faiblesse de notre nature, jointe à la résistance de notre égoïsme, ne nous portait pas à ne subir du sacrifice que la part compatible avec l'étendue de nos forces et de noire volonté. Le moyen âge et môme les premiers siècles de l'époque moderne admettaient moins volontiers ces tempéraments et ces transactions que repoussait alors la conscience. Quand la mâle énergie des sentiments et des passions était à la hauteur des esprits et des caractères, on acceptait l'holocauste tout entier, et le prince ou le vassal, le jeune lévite ou le vieux chevalier se résignaient à n'être rien pour que Dieu fût tout dans leur cœur. Ils né se croyaient point abaissés par ce sacrifice volontaire, et à chaque nouvel effort pour s'élever, ils entendaient une voix qui leur criait :
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« Monte, monte toujours, monte plus haut encore ! » Et nous, enfants dune génération si différente de celles qui nous précédèrent dans la vie, prenons la peine d'étudier sérieusement, du douzième au dix-septième siècle, l'histoire à peine connue des ordres monastiques, et il nous sera facile de voir que dans la société ecclésiastique comme dans la société civile, les actes de grandeur morale dont les âges antérieurs avaient légué l'exemple ne cessèrent de trouver partout des imitateurs. Comment ne pas croire, par exemple, aux prodiges du dévouement chevaleresque ou religieux, en ces temps où saint Louis, le dernier des croisés, mourait sur les ruines de Carthage, où saint François-Xavier, le martyr du pur amour, allait dans l'extrême Orient évangéliser les infidèles, où saint Vincent de Paul, le héros de la charité, fondait l'admirable institution des sœurs destinées au service des pauvres malades? Non, parce que tout s'étend ou s'abaisse sous l'inflexible niveau de la civilisation actuelle, ne supposons pas gratuitement que ce qui est a dû toujours être, et ne décrions pas surtout les sommités lointaines qui, dans les horizons du passé, s'élèvent bien au-dessus de nos têtes. Quand le voyageur, au milieu de la plate et monotone surface du désert, aperçoit le sommet des Pyramides, songe-t-il à nier la hauteur de ces monuments qui semblent même a une grande distance écraser sa petitesse?
Hais il ne faut pas , nous dira-t-on , représenter les moines tels qu'ils devaient se conduire selon les
IHTRODUCTIOU. xirn
principes de leur règle, au lieu de nous les montrer tels qu'ils furent en réalité. Or, qui ne sait quesijes monastères abritèrent dans leur enceinte la science et layertu, Us y cachèrent parfois aussi des abus et des excès déplorables? Nous ne nous dissimulons ni ces abus ni ces excès, et plus d'une fois, dans la longue étude que nous avons faite de l'histoire monastique, nous avons eu le regret d'en constater le retour. Tous les écrivains, tous les historiens ecclésiastiques qui ont traité cette question n'ont pas manqué de signaler les époques de relâchement et de décadence des ordres religieux, et l'abbé Fleury surtout en a indiqué fort- nettement les causes principales. Il les attribue en partie à l'extension progressive des domaines monastiques, et par suite au luxe et à l'oisiveté qui s'introduisirent dans les abbayes bénédictines dont les religieux, pauvres individuellement, possédaient en commun des richesses considérables. On était censé ne rien dépenser pour soi, mais il fallait faire honneur à Dieu, à l'ordre, à la maison, et dans une intention en apparence fort louable, on élevait elon entretenait à grands frais les églises, les bâtiments claustraux, les forteresses et autres dépendances du monastère. Quant au vœu d'humilité, les moines n'élaientils pas également portés à l'enfreindre par la haute idée de soi-même que pouvait inspirer à chacun d'eux l'habitude de commander à de nombreux vassaux, de lever des hommes d'armes, et môme de marcher à la tôle de milices féodales, soit pour le service du suzerain, soit pour la défense des domaines et châteaux du monastère.
xjtvni INTRODUCTION.
Ajoutons encore la fréquentation de la cour des princes, l'usage des missions diplomatiques souvent confiées h l'habileté des moines et les abus du régime de la commence substitué à l'administration des abbés réguliers. Vienne plus tard le sensualisme raffiné de la Renaissance, auquel succéderont tour à tour les désordres causés par les guerres de la Réforme, les scandales accompagnant la fastueuse dévotion du dix-septième siècle, enfin le fol enivrement et l'esprit irréligieux d'une époque qui pour réveil devait avoir la Révolution, et Ton comprendra quelles influences pernicieuses minèrent peu à peu le corps monastique, sans qu'on puisse en accuser nullement le principe de l'institution.
Outre ces causes extérieures d'affaiblissement et de décadence, on peut en signaler d'autres, qu'il faut chercher au fond même et dans l'observation de la nature humaine. S'il est un fait incontestable, c'est qu'au début de toute carrière comme de toute entreprise, l'homme montre un zèle et une ardeur extrêmes. Pour parvenir au but qu'il s'est proposé d'atteindre, rien ne lui coûte, et plus grands sont ces obstacles, plus aussi son courage semble grandir et ses efforts se multiplier. Or, n'est-ce pas le spectacle qui nous est présenté au commencement de toute réforme accomplie dans l'ordre monastique? Pénétrés des devoirs nouveaux qu'en présence de Dieu et de leurs semblables ils ont juré d'accomplir, les moines, d'abord soutenus parle feu sacré qui exalte les forces de leur âme, ne reculent devant aucun sacrifice pour marcher résolument dans la voie
INTRODUCTION. un
qui leur est tracée. Insensibles aux ronces du chemin, au poids accablant du jour, comme aux embûches de la nuit, ils vont, colons infatigables, de solitude en solitude, défrichant, priant, moissonnant tour à tour, et pour se délasser de leur labeur, chantant les louanges de Dieu dans le silence harmonieux du désert.
A les voir ainsi se mettre en marche avec autant de régularité que d'ardeur, ne dirait-on pas une caravane qui, dans les pays d'Orient, part aussi pour un lointain el périlleux voyage? Pendant les premières journées, dès que l'aube a donné le signal, tout s'ébranle à la fois, et chacun recommence à travers les longues plaines sablonneuses, un chemin, qui s'étend sans cesse dans an espace sans limites. Mais bientôt arrivent les heures de fatigue et d'accablement. On s'arrête au bord d'une oasis où des eaux murmurantes et la verdure des palmiers appellent et retiennent le voyageur. Pourtant, malheur à qui s'oublie dans ces lieux enchantés, nouveaux Édens où le fruit défendu tente et séduit encore, et où Ton subit pour s'y èlre attardé cette loi inexorable qui veut que l'homme marche, veille et lutte toujours, afin de ne pas fléchir et tomber en chemin.
Ces heures de fatigue et d'accablement , ces stations prolongées et ces dangereuses tentations au désert, nous les retrouvons aussi dans l'histoire des ordres monastiques, à mesure qu'ils s'éloignent de leur point de départ, c'est-à-dire de la réforme qu'ils s'étaient imposée. Malgré les sages prescriptions du législateur, malgré la vigilance exemplaire des chefs , il y
INTRODUCTION
Pénitcntiel, me pencher vers eux et leur tendre la main pour les relever.
Cette vue d'ensemble jetée sur l'origine , les progrès et les causes d'affaiblissement de l'institut monastique, arrêtons-nous aux monastères bénédictins d'Italie, dont la description et l'histoire sont l'objet de notre ouvrage. Tout ce qui a été dit précédemment sur les communautés de Saint-Benoit en général, peut s'appliquer, en particulier, aux abbayes italiennes que nous visiterons successivement. A la tète de ces abbayes figurera d'abord celle du Mont-Cassin, archi-monastère où naquit l'ordre de Saint-Benoît, et dont les annales, résumant, pour ainsi dire , les vicissitudes historiques du monachisme occidental , rempliront une grande partie de notre premier volume. Le triomphe définitif de la règle bénédictine sur les autres règles, notamment sur l'institut de saint Colomban, nous conduira par une transition naturelle à l'antique monastère de Bobbio, que rendirent si célèbre son école au moyen âge, les démêlés du savant abbé Gerbert d'Aurillac avec ses religieux, et la précieuse bibliothèque, dont les trésors dispersés ont enrichi les principales collections publiques de l'Italie. Les premières stations d'un voyage à Subiaco nous fourniront ensuite l'occasion de décrire les monastères et les basiliques de Saint-Paul et de
xxxiv INTRODUCTION.
dicline. Quoi qu'il en soit, nous n'en aurons pas moins visité, pendant la série de nos pèlerinages, la plupart des monastères les plus importants fondés en Italie durant un espace de onze siècles, c'est-à-dire de 529 à 1606. Si dans ce voyage littéraire la partie sérieuse, historique, doit dominer tout ce qui est purement descriptif et pittoresque , ce n'est pas un motif pour que nous renoncions au plaisir de rappeler nos impressions sur les hommes et les choses qui se rencontreront sur notre passage. Aux études de l'annaliste se mêlera la description des monuments et des objets d'art, et de même qu'à l'occasion la poésie répandra ses fleurs sur le champ parfois aride de la critique, la légende, si naïve et si belle dans sa simplicité, ne sera pas toujours sacrifiée aux sévères réalités de l'histoire. Peut-être aussi des reflets lointains du soleil d'Italie viendront-ils éclairer un sujet naturellement grave, et lui communiquer un peu de celle couleur adoucie qui, dans nos souvenirs, est encore pleine de charme.
- Si nous nous étendons volontiers sur certaines questions touchant à l'art ou à la science archéologique, celle prédilection s'explique autant par nos goûts personnels que par l'objet même de notre mission. Outre les monuments qui sont restés debout en Italie, n'y rencontre t-on point, à chaque pas, quelques débris éloquents du passé, qui semblent sortir de terre, comme ces ossements gigantesques, grandia ossa, que la charrue du laboureur étonné fait surgir tout à coup des sillons entrouverts. C'est principalement dans les basiliques
INTRODUCTION. XXXv
primitives ou dans les églises conventuelles, sur les mars des cloîtres ou des salles capitulaires, si splendidement ornés de fresques et de sculptures, qu'il faut admirer les menreilleuses productions de Part religieux du moyen âge. En inspirant les grands peintres des écoles siennoise, florentine et ombrienne, la vie des fondateurs d'ordres monastiques, comme saint Benoit et saint Romuald, saint Dominique et saint François d'Assise, développa chez eux le sentiment de l'idéal ascétique qui vint imprimer à leurs œuvres la beauté de l'expression portée à sa plus haute puissance.
Mais avant ces fresques monumentales où se déroulent en vivants caractères les plus belles pages de l'hagiographie monastique, il est un autre produit non moins admirable de Fart chrétien, nous voulons parler des anciennes mosaïques à fond d'or, tableaux hiératiques dont la durée est immuable comme les dogmes religieux qu'ils consacrent. Qui a pu contempler sans un respectueux saisissement ces grandes mosaïques décorant les plus vieilles églises de Rome, de Milan ou de Ravenne, sanctuaires vénérables où le sentiment chrétien respire et vous pénètre avec tant de force? Ici se déroule une longue procession de martyrs séparés, selon leur sexe, en deux rangées distinctes dont chaque extrémité aboutit, Tune à l'image du Christ, l'autre à celle de la Vierge. Dans cette scène pleine de recueillement et de grandeur, le rayonnement du spiritualisme chrétien illumine le front et jaillit du regard de tous ces martyrs. Si intense est le sentiment religieux dont
xmvi INTRODUCTION.
ils paraissent animés, si vif est l'élan d'espérance et d'amour qui les dirige vers le même but, que le spectateur, entraîné avec eux, ne peut détacher ses regards des deux nobles figures dont la contemplation absorbe la pensée de tant de saints personnages. Là, sur le grand arc de Fa b si de apparaît la majestueuse image du Christ entouré des deux groupes de ses apôtres, la main levée pour bénir et aussi pour montrer le ciel. Afin de mieux saisir l'incomparable beauté de cette image, il faut la voir surtout au soleil couchant, quand, éclairée par les teintes du crépuscule, la gravité traditionnelle donnée à la physionomie du Sauveur offre une expression toute particulière qui vous attire et vous impose en même temps. Dans cette figure si calme dont les yeux fixes vous suivent partout, vous reconnaissez le génie à la fois tendre et austère de l'Évangile. Oui, c'est bien là, tel que les premiers artistes chrétiens pouvaient se le représenter, ce Jésus de Nazareth qui marchait, grave et recueilli, à travers les campagnes de la Galilée, répandant autour de lui les bienfaits et les prodiges, mais ne se permettant jamais un sourire, et déjà portant en lui-même la croix de sa douloureuse passion.
Qu'on se figure maintenant, au fond de Tune de ces églises où lout porte à la prière, quelques moines en oraison, invoquant Dieu pour eux-mêmes et pour ceux qui ne l'invoquent pas, alors les ravissements intérieurs que peut inspirer la vie claustrale, seront compris et expliqués. Cet irrésistible besoin de prier et de se re-
INTRODUCTION. xxitii
cueillir devient pour certaines Ames, notamment pour celle du religieux, une nécessité si impérieuse, qu'à l'époque où la foi des princes et des peuples avait mullipliè partout les monastères, un hymne universel s'élevait de la profondeur des bois comme du sommet des montagnes, des vallées silencieuses comme du tumulte des cités. Que sont devenues ces retraites aujourd'hui détruites en grande partie, et dont le clocher surmonté dune croix se dressait sur tous les points de l'Europe chrétienne? Que deviendront à leur tour celles qui ont résisté jusqu'à présent? Comment pourra-t-on remplacer tant d'asiles ouverts si longtemps à la méditation et à la prière, et où l'homme, cet être si fragile, « ce roseau pensant, » était sans cesse entretenu dans l'idée de son infinie petitesse et de son infinie grandeur?
En effet, on doit ici le reconnaître, les temps et les institutions changent, mais le cœur de l'homme ne change pas. Avec le germe des passions, il porte partout et toujours un secret mécontentement de la terre cl de lui-même, et la rêverie, la mélancolie, ces sentiments que développa le christianisme, sont trop inhérents à sa nature pour qu'il puisse s'en jamais détacher. Aussi, la suppression des communautés religieuses dont on a cru autrefois, dont on croit encore aujourd'hui la constitution incompatible avec l'état social actuel, a laissé parmi nous un vide immense. En faisant disparaître cette institution et tant d'autres qu'elle a également renversées, la Révolution a pu nous donner, dans l'ordre civil et politique, un certain nombre de
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compensations à leur place, mais elle n'a point comblé la profondeur de ce vide, parce qu'on ne comble point Pabime du cœur humain. L'esprit philosophique et industriel de notre époque aura beau se signaler par des prodiges d'audace et d'activité, le vide subsiste et il ne sera point rempli. Ce qui l'atteste d'une manière évidente, ce sont les tendances rêveuses, les aspirations non satisfaites des poêles qui, dans la première partie de ce siècle, ont représenté le plus fidèlement les sentiments et les idées de leur époque. A défaut du cloître qui leur manquait, ils se sont réfugiés dans le sanctuaire de leur pensée, et, pour eux, les tristesses enivrantes du cœur ont remplacé les joies austères de la solitude.
Cette nécessité du repos après la lutte, du calme après la tempête, qu'à leur exemple chacun de nous a plus ou moins éprouvée dans le présent, ne suftit-elle pas pour nous expliquer dans le passé l'origine et les progrès du monachisme? A toute époque, surtout quand la foi religieuse pouvait servir de sauvegarde contre les trompeuses agitations du monde, l'amour de la solitude a eu de puissants attraits, et, sous l'influence du christianisme, ce sentiment a fait et il fera toujours des enthousiastes. Lorsque saint Basile et saint Eucher, par exemple, décrivant les charmes de leur riante retraite, s'abandonnent à la poétique exaltation que leur inspire le recueillement de ces lieux déserts,' ne semble-t-il pas, dans leurs accents, reconnaître ces aspirations vives dont quelques-uns des grands écrivains de noire
xr. INTRODUCTION.
services rendus à l'Italie par cet ordre, qui fut longtemps la lumière et l'honneur de la littérature nationale, suffirait à justifier une telle exception, si le nombre et 1 a célébrité des monastères se rattachant à la congrégation du Mont-Cassin, si les travaux accomplis récemment par les religieux de ce dernier monastère ne venaient aussi parler en leur faveur l. En dehors du continent européen et comme pour combler les vides qui, plus tard, pourront se faire dans ses rangs, la congrégation des bénédictins d'Italie possède depuis 1852 dans la Nouvelle-Hollande deux abbayes appelées Nuova Norcia et Nuova Subiaco. Lointaines colonies de missionnaires destinées peut-être à recevoir d'autres disch» pies de saint Benoit qui, bannis de leur pays natal par une loi rigoureuse, iront chercher sur la terre australienne une seconde patrie si chère à l'exilé2. En attendant, ils
rence et Sainte-Callierine de Sienne; 5* Province de Lombardie, Saint- Pierre de Modène, Saint-Pierre et Saint-Aïidré de Novalèse et Saint- Pierrede Savigliano ; 4° Province de Naplks, Saint-Benoit du Mont-Cassin, Sainte-Trinité de Cava, Saint-Sévcrin de Naples ; 5° Province de Sicile, Sainte-Flavie de Caltanisetta, Saint-Nicolas de Catanc, Sainte-Marie de Castro Buono, Saint-Placide de Messine, Saint-Benoit de Mililctto, Saint- Mari in de Palerme, Saint- Roch de Piazza et Sainte-Marie de Monreale ; C° Province de Subiaco. Saint- Julien d'Albaro, Saint-Jean de Parme, Sainte-Marie de Praglia, Sainte-Scholastique de Subiaco, Sacro Speco de Subiaco; 7° Provixce d'Au*tralie, Nuova Norcia et Nuova Subiaco. — Los abbayes de Saint-Pierre de Novalèse et de Saint-Pierre de Savigliano ont été supprimées, dans le Piémont, par le décret royal du 29 mai 1855.
1 A la lin de cette année , le H. P. abbé du Mont-Cassin a bien voulu nous adresser un exemplaire du bel ouvrage in-f°, sorti récemment des presses de l'abbaye et publié par les soins des religieux sous ce titre : // codice Cassinese délia Divina Corn média. Imprimé pour la première fois, ce précieux manuscrit est accompagné d'une préface qui en expose l'histoire et la valeur, et de notes ou variantes fort curieuses, extraites des éditions ou des autres manuscrits les plus connus delà Divine Comédie.
* Sur les établissements bénédictins de l'Australie, consulter l'ou-
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nos jours, se réorganiser une congrégation nouvelle qui possède trois maisons à Solesmes, à Ligugé et à Marseille. Rétablie en 1857 et confirmée canoniquement la même année par le pape Grégoire XVI, cette association monastique a essayé, sous la direction du R. P. dom Guéranger, de remettre en honneur les savantes traditions des bénédictins français, et déjà plusieurs publications importantes ont témoigné du zèle studieux de leurs auteurs !.
Maintenant que nous venons de rappeler la situation actuelle de l'ordre bénédictin et les efforts qu'on a faits pour le relever, quel sera ultérieurement le résultat de ces diverses lenlatives? C'est ce qu'il est bien difficile de prévoir, surtout à une époque où les événements les plus soudains sont venus trop souvent changer toutes les prévisions et offrir aux regards de l'observateur les dénoûments les plus inattendus. Sans avoir la prétention de résoudre la difficulté, constatons que c'est beaucoup pour une institution d'avoir vécu plus de treize cents ans, d'avoir traversé toutes les révolutions qui, pendant ce long espace de siècles, ont détrôné les dynasties, détruit ou renouvelé les empires et renversé tant de
1 Les principaux ouvrages publiés par les R. P. bénédictins de la congrégation de France sont : les Institutions liturgiques, l'Année liturgique et Y Histoire de sainte Cécile, par le R. P. Abbé de Solesmes ; {Histoire de saint lAger, les Éludes sur les Bollandisles, Spicilegium Solesmême et Monument a juris ecclesiastici Gr&corum, par le cardinal Pitra ; [Histoire de l'Église du Mans, par dom Piolin ; les Actes des Martyrs, traduits par les R. P. bénédictins de la congrégation de France; 17/ûtoire de la ville et de l'abbaye de Redon, par dom Jausions. D'autres ouvrages sur l'Histoire sont destinés, en outre, à une prochaine publication.
INTRODUCTION. - XL
beaux monumenls élevés par la puissance humaine. Rester encore debout au milieu de si grandes ruines, n'est-ce pas une sorte de phénomène historique qui certes démontre une prodigieuse force de vitalité? Cependant, l'ordre bénédictin n'a pu traverser tant d'époques critiques sans perdre la meilleure partie de ce qui faisait autrefois sa grandeur et sa gloire. Mais dans tout ce qu'il a perdu, ce qu'il peut regretter aujourd'hui, ce ne sont ni ses vastes domaines, ni ses maisons abattues ou changées en usines et en prisons, ni méine les richesses de ses bibliothèques et de ses archives, dispersées aux quatre vents du ciel ou transportées dans les collections publiques. Non, ce qu'il doit bien plus regretter, c'est le puissant sou file de vie qui l'animait dans des temps meilleurs; ce qui lui manque surtout enfin, c est un plus grand nombre d'hommes dévoués, de bras intelligents qui viennent cultiver un champ où pourrait germer encore une abondante moisson.
Aujourd'hui que les entreprises les plus considérables ne doivent en partie leur succès qu'au principe de l'association, pourquoi, sous les auspices de la religion et de la science, ce même principe ne recevrait-il pas une large application, également fertile en résultats avantageux? La vie trop bornée d'un homme ne suffît guère pour achever suivant un plan traditionnel ces travaux scientifiques qui demanderaient les efforts de plusieurs générations. D'ailleurs aux grands ouvrages, pour se produire, comme aux grandes pensées, pour éclore, il faut le silence fécond de la solitude. Aussi est-ce un
xuv INTRODUCTION.
fait incontestable que, si les corporations religieuses et savantes ont pu élever ces monuments prodigieux que le monde doit surtout aux bénédictins français, il faudrait, pour continuer d'une manière plus active ces immenses publications, mettre encore en commun l'érudition et le travail désintéressé d'esprits complètement dévoués à la science. Malgré les obstacles à vaincre, peut-être celte œuvre sera-t-elle entreprise et réalisée; peut-être l'ordre bénédictin, par l'effet de ces transformations dont Dieu seul a le secret, parviendrai- il à renaître glorieux de ses ruines, car si le temps a la force qui abat, na-t-il pas aussi la puissance qui relève?
tre elles et le pouvoir qui est le centre du mouvement catholique, il existe une intime solidarité que les esprits sérieux doivent nécessairement reconnaître. Comme les quatre fleuves que le symbolisme chrétien nous montre s'épanchant de la montagne au sommet de laquelle trône la noble image du Sauveur, toutes les institutions religieuses datant du moyen âge semblent découler aussi de la colline sacrée où le Vicaire du Christ avait établi son siège. De là elles se répandirent dans tout le monde catholique, tirant sans cesse de leur source une nouvelle force d'impulsion, et portant partout avec elles quelque chose de la majestueuse grandeur des lieux où remontait leur origine. Mais plus tard, après bren des obstacles surmontés, bien des secousses violentes, elles s'arrêtèrent soudain dans leur marche. La féconde alimentation qui les avait nourries s'épuisa; quelques-unes tarirent dans leur lit desséché, tandis que d'autres, plus rapprochées de leur point de départ, continuèrent d'en retirer le peu de force qu'elles ont conservée jusqu'à ce jour.
Parmi les institutions que les âges passés ont léguées aux temps modernes, il en est une d'autant plus digne d'intérêt, que, détruite successivement et en partie dans les principaux États de l'Europe, elle a continué de vivre en Italie, à l'ombre protectrice du Saint-Siège. Nous voulons parler des ordres monastiques qui , bien que déchus de ce qu'ils étaient autrefois, n'en ont pas moins conservé au delà des Alpes leurs règles, leurs traditions, leurs costumes particuliers, et surtout ces magnifiques demeures claustrales qui ornent les villes, se dressent à la cime des montagnes, ou se cachent dans les ombreuses vallées des Apennins. A l'aspect de ces
monumental, la vie intime et l'histoire d'une maison religieuse, il est nécessaire d'y séjourner quelque temps, et c'est ce que nous avoas fait pour plusieurs d'entre elles, notamment pour l'abbaye dVi Mont-Cassin. Quant aux motifs qui nous ont porté à consacrer nos premières recherches à cette abbaye, de préférence à toute autre, ils s'expliquent assez par son importance mémo, son ancienneté, et le désir de faire connaître un ouvrage trop peu connu : V Histoire du Mont-Cassin, publiée en italien par le P. dom Tosti, publication précédée de circonstances d'un intérêt assez piquant pour que nous croyions devoir les rapporter ici *.
Il y a quelques années, un étranger qui, par son extérieur, semblait appartenir à la classe des riches et des heureux du siècle, vint visiter le Mont-Cassin, et, après avoir parcouru toute la maison, il s'arrêta dans la salle des archives. Comme il terminait l'examen des plus précieux manuscrits composant cette riche collection, il distingua une liasse de papiers dont la blancheur virginale contrastait avec la noirceur des parchemins qui l'entouraient. A la question qui lui fut faite sur ce manuscrit de dale visiblement récente, l'archiviste dom Tosti répondit, avec la rougeur de la modestie au front, que c'était une histoire de l'abbaye, dont lui-même était l'auteur, et que depuis quelque temps déjà il avait terminée.
— Mais pourquoi ne pas publier un ouvrage qui doit
1 Nous rappellerons qu'à l'époque où ces lignes étaient écrites et publiées pour la première fois, le nom du P Tosti n'avait pas encore acquis la notoriété que lui ont value de nombreux et importants ouvrages dont nous parlerons ailleurs, et qu'il a fait successivement paraître après la Storia délia badia di Honte Cassino. **
6 l/ADDAYE DU MONT-CASSIN.
Occident, il peut être regardé sans contredit comme le monastère le plus remarquable de la chrétienté, moins encore par l'antiquité de son origine que par le nombre des illustres personnages qu'il produisit et l'immense influence qu'il exerça1. Considéré, en outre, à notre point de vue personnel, le Mont-Cassin nous apparat surtout comme un foyer de lumières, une sorte d'arche sainte où, après ce grand déluge qu'on appelle l'invasion des Barbares, fut conservé le précieux dépôt des connaissances humaines. Voilà pourquoi, héritiers de ces connaissances qui, malgré le temps et l'espace, sont parvenues jusqu'à nous, une sorte d'affection filiale doit nous porter à étudier attentivement l'origine et l'histoire de ces savantes abbayes auxquelles nous devons en partie ce que nous sommes, et qui, à une certaine époque, renfermèrent dans leur enceinte les destinées intellectuelles du monde entier. Commençons donc aujourd'hui notre pèlerinage par le Mont-Cassin : après avoir dit nos impressions comme voyageur, nous présenterons un rapide aperçu des annales de ce monastère, en terminant par un coup d'œil sur les auteurs et les ouvrages qu'il a produits.
1 Selon des calculs que nous ne pouvons garantir, l'ordre entier,
sorti du Mont-Cassin, avait, dès le concile de Constance, donné à l'Église
24 papes, 200 cardinaux, 1.000 archevêques, 8,000 évoques et plusieurs
milliers de saints canonisés. Quant au rôle particulier de l'abbaye dans
l'ordre historique et temporel, on en fera comprendre toute l'importance,
'\fM en rappelant qu'à l'époque de sa splendeur, elle, comptait au nombre
~;-^ . de ses domaines, 2 principautés, 20 comtés, 410 villes, bourgs ou villa-
V ges, 250 châteaux, 530 manoirs, 23 ports de mer et 1062 églises.
(Hœften, Comment, in vit. S. Btiied.
étaient venus se réfugier, et dans cette même ville avait été signée la convention qui rendait le trône aux Bourbons de Naples.
• Quant à la ville antique, elle avait pour nous un tout autre intérêt, à cause de son superbe amphithéâtre, regardé comme le plus ancien et comme le modèle des édifices de ce genre. Colonie d'origine étrusque, et devenue bientôt la reine de la Campanie, Capoue, par sa civilisation, avait dès longtemps devancé celle de Rome, et c'était là, sous l'influence d'une vie molle et oisive, d'une température énervante, qu'avaient été inventés les combats de gladiateurs. En proie à cette satiété qu'inspire l'abondance de tous les biens, les voluptueux Campaniens, lassés, mais non rassasiés de plaisirs, en étaient venus à ne trouver de sensation agréable que dans la joie barbare de voir couler le sang. Par là ils semblèrent justifier la remarque de Cicéron, qui attribuait la cruauté de leurs mœurs à l'extrême fertilité de leur territoire. Quoi qu'il en soit, les Capouans qui, dans les jeux sanglants de l'arène, restaient fidèles à leurs habitudes de mollesse, créèrent l'usage du vêlarittm, ou voile immense qui se tendait au-dessus du cirque, pour garantir les spectateurs des rayons d'un soleil trop ardent. Malgré les dévastations qu'a subies l'amphithéâtre de Capoue, malgré des fragments considérables d'ornementation enlevés à diverses époques, l'édifice dans son ensemble produit encore un grand et admirable effet. Après l'examen sommaire de quelques constructions antiques placées au centre, et dont la science moderne n'a pu bien expliquer la destination, je passai à une étude plus détaillée de tout le reste du monument.
ment sur un autre monument ancien, le grand cirque portant, ainsi que celui de Rome, le nom de Cotisée Contemplé du dehors, et surtout au milieu des pre mières ombres d'un beau crépuscule, il se montre en core sous un aspect imposant. Quant à l'intérieur, a n'est qu'une ruine complète : plus de gradins d'amphi théâtre, plus de galeries ; à peine subsiste-t-il quelque restes d'arcades brisées et mises à jour. On n'y \oyai partout que l'herbe étalant Ses touffes vertes, et çà et li des fleurs printanières se balançant à la brise du soir.
En visitant le Colisée de San Germano, je remarqua une fois de plus que, pour bien saisir le caractère de monuments anciens, qu'ils soient debout ou en ruines il y a des heures plus ou moins propices pour l'anti quaire, l'artiste ou le poète. Tels monuments suppor tent à merveille l'éclat d'un grand jour; ceux-ci » détachent mieux sous les teintes adoucies d'un ciel ui peu voilé, tandis que ceux-là gagnent à être vus au: approches du crépuscule et dans le silence plein de re cueillement qui annonce la fin du jour. Quand la mass< d'un vieil édifice à moitié détruit est encore assez consi dérable pour projeter de grandes lignes, mais qu'i n'offre plus de détails d'ornementation demandant à h lumière une certaine mise en relief, alors il produi dans le demi-jour un effet bien plus saisissant. J'en fi: de nouveau l'expérience lorsque après avoir examine dans tout son périmètre extérieur le cirque de San Germano , je vins ensuite m'asseoir au centre de l'arène sur un fragment de corniche que recouvrait une vè gétation luxuriante.
Le matin môme j'avais vu l'amphithéâtre de Capouc et visité, à quelques semaines de distance, ceux d<
excitaient vivement notre curiosité de voyageurs. Fièrement posée sur l'un des mamelons qui dominent San Germano, la vieille forteresse, avec ses tours croulantes et son donjon noirci par le temps, semble encore menacer la cité paisible qui repose à ses pieds. Comme au temps de Frédéric II, qui s'en empara deux fois, elle ne porte plus, au sommet de ses créneaux, la bannière impériale des Hohenstauffen. Et, comme si ces ruines du passé devaient aussi nous rappeler une autre grandeur déchue, parmi les pierres à demi cachées sous les ronces nous pûmes distinguer en relief l'écusson des abbés du Mont-Cassin, qui pendant longtemps entretinrent garnison dans les murs de Rocca Janula.
Cependant, poursuivant notre marche, nous rencontrâmes plusieurs oratoires ornés de fresques naïves, et qui, placés de distance en distance, offrent un lie^ de repos au voyageur fatigué par les longs détours de la route. A mesure que nous avancions vers le but de notre voyage, le chemin percé dans le roc devenait de plus en plus rude, mais en môme temps aussi la vue s'élargissait, et l'ensemble du paysage, bien que récréé par quelques bouquets d'oliviers suspendus aux flancs de la montagne, prenait un certain caractère de sauvage grandeur qui nous préparait bien au pèlerinage que nous allions accomplir. Arrivés sur l'un des premiers points culminants du Mont-Cassin, nous fîmes une nouvelle halte pour contempler le magnifique coup d'œil qui se déployait alors devant nous. Au loin, s'étendait un vaste horizon borné par la chainc des Apennins, dont les plus hautes cimes étaient couvertes de neige. Éclairées par le soleil, quelques-unes de ces montagnes se nuançaient, selon leurs plans divers, de teintes va-
voûlc dont le premier aspect ne manque pas d'être saisissant, et à l'extrémité, nous nous trouvâmes devant la porte claustrale qui s'ouvre sur un premier péristyle servant d'entrée intérieure à l'abbaye.
Tandis que le frère lai qui nous avait reçus allait prévenir le père hôtelier de notre présence, nous eûmes le temps d'admirer la belle perspective des trois . premières cours, en forme de cloîtres, qui se rattachent l'une à l'autre par un système de portiques et de galeries ornés d'élégants bas-reliefs, dans le style de la Renaissance. A l'extrémité de la cour centrale, un escalier en marbre conduit à un cloître supérieur qui précède V atrium 9 ou entrée principale de 1 église, devant laquelle le père hôtelier vint bientôt se présenter à nous d'un air aussi affable qu'empressé. Après nous avoir obligeamment appris que nous étions attendus avec impatience depuis plusieurs jours, il voulut immédiatement nous conduire en personne à l'appartement qu'on nous avait préparé, et où il se faisait un devoir, disait-il, de présider à notre installation. Nous nous abandonnâmes aux soins du bon père, et un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que déjà nous étions parfaitement établis au Mont-Cassin, avec une des plus belles vues de l'Italie sous nos îenêtres, et ayant pour notre service particulier un domestique laïque en habit noir, d'une tenue et d'une ponctualité vraiment irréprochables.
Quand les derniers tintements de la cloche nous eurent annoncé que l'office du matin venait de finir, nous descendîmes, et le religieux qui nous avait reçus nous introduisit auprès du père Prieur, auquel, en l'absence de l'Abbé, était confiée la direction de la communauté. Le Prieur, homme de bonne mine, et portant
n'affecte rien de ces formes excentriques qui attirent de loin les regards. Il se compose d'une robe en drap noir, à peu près taillée comme les soutanes des prêtres séculiers, et d'un scapulaire également noir dont le capuchon sert à couvrir la tète, qui porte une large tonsure. Après Quelques minutes de recueillement, le repas commença. Un peu de poisson, des broccoli cuits à l'eau et une mesure de vin, équivalant à l'ancienne hémine permise par la règle, étaient placés sur la table en face de chaque religieux. Le service était fait sans bruit et avec le plus grand ordre par des frères lais, tandis qu'un jeune bénédictin, placé dans une chaire, lisait à haute voix le livre des Épitres de saint Paul. Parfois, le Prieur interrompait, par un signal particulier, le repas et la lecture, et tout le monde alors s'arrêtant paraissait se recueillir. Pendant ce temps, nous portions les regards sur les sentences inscrites dans les diverses parties du réfectoire, ou sur le tableau principal qui en décore tout un côté. Cette toile immense, peinte par François et Léandre Bassano, montre dans quelques-uns de ses détails la vigueur de composition propre à Bassano le Vieux, et dans son ensemble l'éclat de coloris qui distingue l'école vénitienne.
Sur le premier plan, dans un groupe allégorique, figure saint Benoit distribuant le pain de sa règle aux nombreux personnages qui l'entourent, et parmi lesquels on voit des moines, des religieuses, des princes el des rois. Dans ce groupe est représenté aussi un souverain pontife qui, le front découvert, incline humblement la tiare qu'il tient entre ses mains, devant le patriarche des moines d'Occident. De chaque côté du tableau se détachent deux autres groupes composés de
gerle pain eucharistique en sa propre substance. Quant aux tètes des personnages qui se trouvent sur le premier plan, si elles ne sont pas aussi connues que celle du continuateur de Luther, elles ne doivent pas moins être considérées par nous comme des porlraits contemporains, dessinés et peints d'après nature avec la supériorité de talent qu'y apportait surtout Léandre Bassano. S'affranchissant dans cette vaste composition des habitudes un peu circonscrites des peintres de leur famille, qui s'appliquaient à la peinture des portraits et des faits delà vie domestique, François et Léandre Bassano conçurent la pensée de placer au-dessus de la première scène que nous venons de décrire, une autre scène bien plus étendue et par le sujet et par les proportions. A partir du plan occupé par saint Benoit, le tefrain va en s'exhaussant jusqu'au pied d'une éminence au sommet de laquelle se dessine la belle- figure du Christ multipliant les pains et les poissons destinés à nourrir la foule accourue auprès de sa personne. Rangés autour de leur maître, et à l'ombre des arbres dont les branches supportent un pavillon retombant en plis onduleux, les disciples vaquent aux préparatifs de la distribution attendue par une multitude silencieuse, et paraissant encore moins affamée de pain que de la parole de vie.
L'extrême variété de personnages distinguant les groupes du tableau inférieur se trouve reproduite dans ceux du tableau supérieur, avec cette différence que l'intensité d'expression donnée à toutes les figures semble s'accroitre en raison de la puissance vivifiante qui s'émane de celui dont elles espèrent leur salut. La distribution du pain symbolique de la règle bénédictine nous fait bien voir un nombre considérable de fidèles empressés
irions, dans l'après-midi même, en visiter les principales curiosités. Avant de commencer nos explorations bibliographiques, une promenade sur la grande terrasse nous fut proposée. Placées au-dessus des cloîtres inférieurs, et ornées de balustrades à jour dans le style du dix-septièmesiècle, les terrasses du Mont-Cassin offrent, selon l'heure et le temps, un lieu de promenade agréable, d'où l'œil peut s'étendre sur un horizon indé» fini. A notre arrivée, la brume qui enveloppait le matin toute la vallée, s'était dissipée complètement, et le soleil, après avoir percé de ses rayons les dernières couches de vapeurs, éclairait à nos regards une perspective aussi nouvelle qu'imposante. Devant ce spectacle inattendu, et saisissant comme un coup de théâtre, le P. Tosti nous laissa d'abord le plaisir de la surprise ; puis, prenant le rôle de cicérone, il voulut bien nous donner des explications sur les différents points de vue qui venaient de se découvrir à nous.
« Au nofd, nous dit le religieux bénédictin, cette Rime qui nous domine est celle du mont Cairo, et le vieux château dont vous apercevez là-bas les ruines, au milieu des profondes anfractuosités de la montagne, appartint autrefois à la puissante famille d'où sortit l'illustre saint Thomas d'Aquin. Du côté opposé, au bas du Mont-Cassin, vous voyez dans la vallée ce capricieux cours d'eau qui promène ses détours à travers ces champs de blé parsemés d'oliviers et de vignes? C'est leGarigliano, que Martial célébra sous le nom plus poétique du Liris, et auxbords duquel se battirent bien des peuples, depuis les légions d'Annibal jusqu'aux soldats de la République française. Entre ce fleuve et la mer sç livra la grande bataille gagnée par Gonzalve de Cordoue
res des premiers temps de l'imprimerie. L'origine de celte bibliothèque, à laquelle tous les siècles apportèrent leur tribut, remonte à la fondation de l'abbaye elle-même, puisque saint Benoît en fait mention dans l'un des chapitres de sa règle. Après s'être ressentie des diverses vicissitudes que le Mont-Cassin eut à subir, elle était néanmoins fort riche encore et parfaitement administrée à la fin du dix- septième siècle, selon le témoignage que nous en trouverons plus loin dans la correspondance des bénédictins de Saint-Maur alors en mission au delà des Alpes. Parmi les trésors qu'elle a perdus, ce qu'on doit surtout regretter, ce sont les beaux manuscrits copiés ou recueillis au moyen âge par les soins de l'abbé Didier et de ceux de ses successeurs qui secondèrent alors l'impulsion littéraire donnée au Mont-Cassin. Mais quels qu'aient été les actes de négligence ou de vandalisme qui ont pu contribuer à la perte et à la destruction de ces manuscrits, il ne faut accepter qu'avec réserve les reproches que Dante adresse, à cette occasion, aux fils dégénérés de saint Benoit. On verra également, dans un autre chapitre, qu'on ne doit pas surtout prendre à la lettre l'explication donnée à ce passage du douzième chant du Paradis par le commentateur Benvenuto da Imola qui, racontant le voyage de Boccace, son maître, au Mont-Cassin, s'élève contre la paresse et l'incurie des moines, à cause de l'état d'abandon où ils auraient alors laissé leur bibliothèque.
Plus heureux que l'auteur du Décaméron, et aussi favorisés qu'avaient pu l'être en leur temps* nos religieux de Saint-Maur, nous avons été loin d'éprouver, mon compagnon de voyage et moi, le désappointement prétendu dont se plaint Boccace. Longtemps avant notre
trouver un texte inconnu jusque-là; on s'ingénie à combler une lacune, à élucider un fait douteux, el de cette recherche laborieuse jaillit souvent le trait de lumière qui vient éclairer toute une question, tout un événement.
Parmi les pièces importantes de YArchivium du Mont- Cassin, citons d'abord un recueil de chartes lombardes, méritant d'être distingué à cause des miniatures placées en tête de chacun de ces actes, et qui représentent le prince régnant au milieu d'un groupe d'hommes d'armes et de religieux. C'est une galerie de portraits exécutés, il est vrai, avec l'art grossier du temps, mais où la vérité des physionomies et des costumes donne une couleur tout à fait locale, et partant un nouvel intérêt aux faits historiques relatés dans ces diplômes. La plus ancienne charte, datée de 884, est celle d'Ajon, prince de Bénévent, et commençant par ces mots écrits en caractères lombards : Ajo Dei providentia Longobardorum yentispriuceps. La collection des bulles et lettres pontificales offre également un intérêt tout particulier. Depuis le privilège du pape Zacharie, remontant à la première moitié du huitième siècle, jusqu'à ceux des pontifes plus rapprochés de nous, YArchivium du Mont- Cassin renferme une foule d'actes émanant de la chancellerie romaine, et qui étaient restés inédits pour la' plupart, avant les publications faites successivement par les P. Gattola et Tosti.
Nous ne nous arrêterons pas ici sur les privilèges concédés tour à tour par Charlemagne, par les empereurs des maisons de Saxe et de Souabe, et les princes des différentes dynasties qui, après les Normands, se succédèrent sur le trône des Deux-Siciles. Des actes originaux
représentant les parties intervenantes, c'est-à-dire Ildeprand avec ses clercs, et le duc Richard, avec ses hommes d'armes.
Un autre document auquel. les religieux de l'abbaye attachent une grande valeur, et dont le sceau nous offre une représentation non moins curieuse, est le diplôme du patrice Terlullus, père de l'un des disciples bien-aimés de saint Benoit. Ce diplôme, portant donation faite au Mont-Cassin, de douze domaines possédés par Tertullus en Sicile, n'est pas original ; mais la copie conservée dans Y Archivium remonte au dixième siècle. Au nombre des témoins signataires de l'acte, le copiste a cru devoir faire intervenir le patrice Symmaque, Boece, son gendre, et le consul Vilalianus. Or, si la donation eut lieu, conformément à une ancienne tradition, pendant un voyage que Tertullus lit, en 552, au monastère du Mont-Cassin, l'intervention de Boëce et deSymmaque qui, dans les années 524 et 525, avaient péri tour à tour victimes de la cruauté du roi Théodoric, est un fait matériellement impossible. Il est donc probable que ce diplôme, à l'époque de sa retranscription, aura subi une de ces interpolations trop fréquentes que se permettaient les moines, jaloux à l'excès d'accroître par de nouveaux titres les privilèges, la fortune ou la gloire de leur communauté. Toutefois, authentique ou falsifiée il y a neuf cents ans, cette pièce n'en mérite pas moins une mention particulière1. Au bas du parchemin est dessiné un sceau d'une grandeur
1 Dans la Sicilia Sacra, Pirro cite cette donation de Terlullus, qu est aussi reproduite dans un manuscrit de la bibliothèque de Turin, portant le n° 005, et dont le texte est conforme à la copie du dixième siècle, aussi bien qu'à celle qu'on retrouve dans les Registres de Pierre Diacre et de l'abbé Bernard.
bitants du pays rendaient encore aux idoles, à l'arrivée du saint fondateur de l'abbaye.
Cilons aussi deux manuscrits du septième et du huitième siècle, contenant divers traités de saint Ambroise et de saint Augustin, et précieux parce qu'ils renferment l'un, deux professions de foi inédiles de l'évêque de Milan, l'autre, une lettre de l'évoque d'IIippone contre les ariens, et qu'on ne trouve dans aucune des œuvres imprimées de ce Père de l'Église. Remarquable par la puissance de l'argumentation et la chaleur tout africaine du style, cette lettre a bien le cachet de son auteur qui se plait à y étreindre dans des preuves irrésistibles Jes adversaires du dogme de la Trinité. Aussi, en la mettant en lumière, le P. Tosti a-t-il eu raison de dire qu'il s'estimait fort heureux d'avoir pu découvrir cette perle cachée, qui manquait encore à la couronne du divin docteur de l'Église d'Afrique. D'autres recueils manuscrits où se trouvent encore, de saint Augustin, les Commentaires sur les Psaumes et la Cité de DiVm, sont curieux à consulter en ce sens que, copiés sous Pabbé Théobald, ils donnent la liste de beaucoup d'autres ouvrages transcrits par les soins du même abbé dont l'administration s'étend de 1022 à 107)0. Selon l'usage du siècle, des imprécations terribles sont lancées à l'avance contre quiconque osera dérober l'un de ces livres; mais malheureusement ces anathènics prononcés par anticipation n'ont arrêté en aucun temps ni les voleurs ni les larcins. De ces manuscrits exécutés sous Pabbé Théobald il reste à l'abbaye un superbe Pontifical romain, pouvant être consulté avec fruit par ceux qui s'occupent de la science liturgique, et des commentaires inédits sur quelques parties du Nouveau Testa-
Par intervalles, et afin de nous distraire de l'objet spécial de nos recherches, le P. Tosti, dont l'obligeance était inépuisable, nous apportait des spécimens de manuscrits peints, ou d'anciens classiques, ou bien encore des recueils de correspondance littéraire. Nous nous rappelons particulièrement un exemplaire des Êtymologies de Raban Maur, orné de nombreuses miniatures exécutées au dixième siècle, el se rapportant aux mœurs et aux costumes de l'époque. Ainsi, en tête de l'article de Carceribus, on voit dans une prison un homme à demi couché, et dont le bas des jambes est comme scellé au moyen d'une énorme pièce de bois percée de deux trous circulaires. Dans le cachot voisin, une femme ayant les membres serrés par une corde passée dans des anneaux de fer, parait se livrer à un violent désespoir. Triste tableau des rigueurs excessives alors déployées contre les prisonniers et les autres victimes de la justice humaine ! Pour nous reposer la vue, regardons cet Exidtet du onzième siècle, autre monument naïf de l'art à son enfance, et dont le long rouleau, placé autrefois sur l'un des ambons de l'église, expliquait par des images peintes le texte du chant de réjouissance qui retentit le jour du samedi saint. Hais
meilleure édition du Corpus Juris d'Antoine Leconte, dont parle ici Frédéric Blume, fut imprimée à Lyon en 1571. L'éditeur. Antoine Leconte, était un savant jurisconsulte qui, né à Noyon vers 1520, mourut «Bourges en 1580, après avoir professé avec distinction le 'droit dans cette ville, où il compta parmi ses élèves de Ihou, le célèbre -historien.
ment du quatorzième siècle, et présentant des variantes, ainsi que des notes inédites. Un exemplaire du livre de Boccace, de Claris mulieribus, traduit en italien par Donato de Casentino, ne saurait être passé sous silence, parce que les dernières pages du manuscrit renferment deux documents assez étranges, c'est-à-dire une lettre du sultan Mahomet II au pape Nicolas V, et la réponse du souverain pontife. Traduites de l'arabe en grec, du grec en latin et de cette langue en italien, ces lettres ouvrent la correspondance entre le chef de la catholicité et le commandeur des croyants, correspondance renouvelée plus tard par les papes Pie II et Alexandre VI. La missive de Mahomet II a pour but d'arrêter la croisade prêchée par Nicolas V contre le vainqueur de Constantinople, et ce dernier pousse la diplomatie jusqu'à promettre d'embrasser la foi évangélique, si le pontife' veut bien, en pasteur dévoué, suspendre l'effusion du sang chrétien dont il est responsable devant Dieu. Dans sa noble et fière réplique au prince mahométan, le pape se plaint des ravages commis par les Turcs, et sans se laisser prendre à de vaines promesses de conversion, il déclare n'avoir fait appel aux armes que pour défendre la vie et la foi des populations chrétiennes.
En dehors de la correspondance des bénédictins de Saint-Maur avec leurs confrères du Mont-Cassin, h laquelle m'attachait un intérêt tout personnel, je trouvai encore un recueil considérable de lettres adressées aux religieux de l'abbaye par des savants et des lettrés appartenant aux deux derniers siècles. En outre, les archives conservent beaucoup d'ouvrages manuscrits composés par César Cremonini, le célèbre professeur de l'université de Padoue. On connaît l'immense succès
Padoue. Qu'enivré par les succès de la chaire professorale, il se soit laissé entraîner aux aveuglements de l'orgueil dans cette ville savante qui, sur ses places, publiques, élevait de magnifiques monuments à la gloire de ses docteurs ; qu'un philosophe né, comme lui, en 1550, ait subi les idées hardies et parfois antispiritualisfes du seizième siècle1, et que commentant, sans les réfuter, les doctrines d'Aristole et d'Averroës, il ait soutenu des thèses d'école sur la matérialité plus ou moins probable de l'âme, voilà ce que nous croyons avoir été fort possible de la pari de Cremonini. Quelques traditions conservées à l'université de Padoue, et les Rotuli ou programmes des cours de cette époque, nous font connaître la prodigieuse étendue et la har* diesse singulière des questions agitées alors par les doctes professeurs de cette université, à la tête desquels brillaient également Galilée et Cremonini. Un document qui peut nous renseigner bien mieux encore sur le caractère philosophique de ce dernier, c'est le volumineux recueil de ses leçons gardées en manuscrit à la bibliothèque Marciana de Venise*, et aux archives du Mont-Cassin. Parmi les œuvres inédites que nous avons vues dans ces archives, il y a une leçon d'ouverture sur
1 Dans le traité de hnmortalitate animx, publié en 1516, Pierre Pomponace, professeur à l'université de Padoue, soutenait l'opinion d'Alexandre d'Aphrodisius et niait l'immortalité de l'âme, qu'il prétendait ne pouvoir être démontrée par les lumières de la raison. Il fut réfuté par Niphus et n'échappa aux sentences de l'inquisition que grâce à l'appui du cardinal Bombo, qui avait une secrète prédilection pour sa personne et son talent.
* On trouve à la bibliothèque Marciana vingt-deux* grands volumes, écrits de la même main, renfermant un cours complet de César Cremonini sur toutes les matières philosophiques alors discutées dans l'École, particulièrement son traité de Intelligent Ut, son commentaire sur lé Traité de l'âme et son exposition de la métaphysique d'Aristotc.
tation de sa part serait contraire à son devoir et à sa conscience, aussi bien qu'aux strictes exigences de sa position. « Ce que je puis promettre, dit-il, c'est de garder le silence et de ne point répondre, si Ton écrit contre moi pour me combattre, comme Niphus Ta fait, en composant son traité de l'Immortalité de lame, afin de réfuter celui de Pomponace. Telle est la seule satisfaction qu'il me soit permis d'accorder . »
Quelque ferme que sembleau premier abord le ton de cette réponse, il faut pourtant reconnaître que Creraonini, selon le mot caractéristique de Gabriel Naudé, y joue au fin avec le grand inquisiteur. Tout en ménageant le saint office, il veut conserver, avec le droit de dire sa pensée enlière, les avantages attachés à sa position de professeur officiel. Il met en avant son orthodoxie, et tient a passer pour bon catholique ; mais il tient encore plus à l'indépendance et aux privilèges de la chaire professorale, et, ce qui est moins digne d'un philosophe, aux émoluments qui y sont affectés. Homme expert et piudent, il a, selon l'occurrence, un pied dans le camp des orthodoxes, et un autre pied dans celui des libres penseurs. En cela, il suit l'exemple de beaucoup d'autres philosophes de son siècle, lesquels n'osant soutenir en leur nom personnel des opinions capables de les compromettre, les produisaient sous un nom étranger, en ayant soin de ne les combattre que faiblement, et de laisser découvrir leur propre pensée à travers celle qu'ils réfutaient pour la forme. Ce fut par cette habile tactique, appuyée de continuelles protestations de foi rcligiétfsê, que le dernier représentant de Taverroïsme en Italie parvint, malgré ses hardiesses, à échapper aux poursuites de l'inquisition, dans le temps même qui vit
persécuter le grand Galilée, et périr sur le bûcher Jordano Bruno et Lucilio Va ni ni.
Il faudrait un volume entier si nous voulions analyser, comme nous venons de le faire pour quelques pièces à part, la volumineuse correspondance conservée dans la collection manuscrite du Mont-Cassin, et se rapportant à r histoire philosophique et littéraire des trois derniers siècles. Là, les moines actuels peuvent trouver une foule de renseignements précieux, soit pour leurs travaux, soit pour ceux des visiteurs lettrés qui viennent de loin mettre à profit une libéralité bien connue. Mais si l'abbaye offre abondamment à ses religieux tout ce qui peut satisfaire aux plaisirs de l'intelligence, rien n'a été négligé pour leur donner en même temps un certain bien-être intérieur. Nous les avons parcourues souvent avec eux ces belles et longues galeries voûtées, conduisant à des chambres spacieuses, où l'air et le soleil ne font pas défaut, et d'où la vue n'est bornée par aucun obstacle. Au sommet de sa montagne, le moine . bénédictin, dégagé des vains bruits de la terre, peut, du fond de sa cellule, contempler Dieu dans la plus admirable de ses œuvres, et par suite éprouver de ces ravissements intimes qui font oublier aux ûmes rêveuses les douleurs de la passion et les amertumes du sacrifice. On la remarqué souvent, et c'est le lieu de le rappeler ici, la plupart des fondateurs d'ordres religieux ont montré une connaissance profonde du cœur humain, en choisissant pour y bûlir leur première demeure les sites à la fois les plus beaux et les plus recueillis. C'était un dédommagement offert à la faiblesse el aux tendances naturelles de l'homme, qui sent toujours le besoin de retremper sa foi aux sources vives
corps principal de l'édifice était donc, sur le modèle des anciennes basiliques, divisé en trois parties formées par la double rangée de colonnes se dressant dans la nef centrale. A rentrée de l'église une tour fort élevée et bâtie en grosses pierres taillées régulièrement, servait de campanile. En dehors du monument s'étendait un atrium long de soixante-sept coudées, large de cinquante, et composé de quatre portiques. Les deux plus petits, parallèles à la façade principale, étaient soutenus par quatre colonnes, tandis que les deux plus grands, formés de huit colonnes, se terminaient du côté de l'occident en deux basiliques fort élevées, dédiées à saint Michel et à saint Pierre, et auxquelles on parvenait en montant vingt-quatre degrés. En outre, d'autres bâtiments accessoires, convenablement appropriés au service du culte, se rattachaient à l'édifice principal.
Toutes ces constructions à peine finies, Didier s empressa d'envoyer des messagers à Constanlinople, pour engager à son service un grand nombre d'ar listes fort experts à travailler la mosaïque, genre de composition dans lequel les Byzantins excellaient à cette époque. Des marbres précieux, de couleurs différentes, furent employés par eux à orner le pavé de la basilique du genre de décoration désigné sous le nom d'o/ws Alexandr':num. « Cette colonie d'artistes étrangers venue, dit le P. Tosli, d'une contrée alors bien moins troublée que ne l'était notre patrie, contribua beaucoup à donner en Italie une vive impulsion aux progrès des arts, surtout à ce qui concernait les compositions en mosaïque. Cependant, quelque réelle qu'ait été cette influence des Grecs, il ne faut pas admettre, comme l'affirme le chro-
L'ABBAYE DU MOftT-CASSIN. 45
niqueur, Léon d'Ostie, qu'ils aient chez nous rendu la vie à un art mort depuis cinq cents ans. En effet, bien avant la naissance de Didier et la construction de son église, en remontant jusqu'à l'époque de Théodoric, on voit s'exécuter en Italie une série de travaux en mosaïque, aussi nombreux que remarquables. » Quoi qu'il en soit, l'abbé Didier n'en sut pas moins mettre à profit le talent et l'habileté des artistes byzantins, pour procéder sans retard à l'ornementation de la nouvelle église. Le revêtement intérieur et le grand arc de l'abside furent décorés d'uoe riche mosaïque autour de laquelle fut placée cette inscription :
VT, DVCE TE, PATRIÀ JVSTIS POTIATVR ADEPTA
HIC DESIDERIVS PATER HAXC TIBI COKDIDIT A VU M '.
Parmi les ornements qui se voyaient encore à Tintérieur de la basilique, on distinguait les peintures polychromes et les sculptures de la voûte, ainsi que les belles fresques dont toutes les parois des murs étaient couvertes. La façade extérieure et le porche de l'église étaient également revêtus de mosaïques, et sous les portiques de l'atrium différents sujets du Nouveau Testament se trouvaient représentés. Enfin, après tant de travaux, il ne restait plus à Didier que le soin de clore dignement son église et son œuvre par de magnifiques portes de bronze, semblables à celles qu'il avait admirées à la cathédrale d'Amalfi. Sur ce modèle, il en commanda donc l'exécution à Constantinople; mais comme
1 Selon toute apparence, ces vers sont imités de ceux qui se trouaient inscrits sur le grand arc en mosaïque de l'ancienne basilique du Vatican :
QVOD, DVCE TE, MVXDVS SVRREXIT IN ASTRA TR1VMPHANS Hi!fC C03STAMTIXVS VICTOR TIBI COXD1DJT AVLVM.
elles avaient été fondues avant l'achèvement de l'édifice, elles furent trouvées trop petites,.et ce fut seulement sous l'abbé Oderise, qui les fil agrandir, qu elles furent placées à l'entrée principale de la nouvelle basilique. A cette description nous ne joindrons pas celle de tous les bâtiments claustraux élevés dans le même style, et a la même époque, par les soins de l'abbé Didier. Ce serait ajouter un motif de plus à nos regrets, en nous faisant voir combien les ravages des siècles, et plus encore les dévastations faites au nom du goût moderne, ont enlevé à la vieille abbaye ce caractère profondément religieux qui, en présence des monuments du moyen âge, fait prier, rêver et se souvenir.
Toutefois, malgré la déception que nous venions d'éprouver, à peine avions-nous franchi le seuil de l'église actuelle, que le respect dû au lieu saint, joint à une réunion de circonstances particulières, ne larda pas à effacer les impressions peu favorables que nous avait inspirées l'aspect extérieur de l'édifice. Les dernières lueurs du jour, éclairant à peine l'étendue des nefs désertes et la profondeur du sanctuaire, laissaient dans une ombre vague et mystérieuse l'ensemble aussi bien que les détails de l'intérieur du monument. Dans cette teinte crépusculaire se voilaient mollement les piliers aux chapiteaux dorés, les marbres, les statues et les tableaux répandus à profusion dans l'église. Seules, venant se détacher dans ce demi-jour, les gigantesques figures des fresques de la voûte semblaient comme vou- Joir s'animer pour remplir le vide de la grande nef alors complètement solitaire. En même temps, les chants des religieux qui occupaient le chœur s'élevaient et s'abaissaient tour à tour sur le ton grave et mélan-
toutes les parties de l'ancien édifice si variées dans leurs détails, mais dont l'ensemble rappelait surtout le style de l'architecture lombarde. J'aimais, en prenant pour guide le fidèle chroniqueur du Mont-Cassin, à me représenter les lignes mâles et harmonieuses de cette architecture qui, qprès avoir fleuri au nord delà Péninsule, avait été transportée par les Lombards bénéventinssous le beau ciel de l'Italie méridionale. Alors la vieille basilique se redressait devant moi avec ses proportions sévères, son majestueux atrium, et sa triple nef soutenue par quarante colonnes de granit. Malheureusement, de ce monument vénérable, je n'avais plus en réalité sous les yeux que les belles portes de bronze exécutées à Constanlinople en 1066, et sur lesquelles on voit encore, gravés en lettres d'argent, les noms des villes, châteaux et fiefs appartenant autrefois au Mont- Cassin.
A la place de l'ancien édifice, l'église moderne fut reconstruite en 1640, sur le plan primitif de la croix latine, mais dans le style de l'époque, et avec cette fastueuse profusion de marbres et de dorures qui écrasent de leur luxe la plupart des églises d Italie. Le pavé des trdls nefs et du chœur, formé d'une riche mosaïque, présente une infinie variété de dessins et de couleurs. Quant aux peintures, qui sont fort nombreuses, exécutées par les derniers maîtres de l'école napolitaine, elles ont, en général, plus d'éclat apparent que de mérite réel. Toutefois, dans les fresques de la coupole, peintes par Corenzio,on retrouve les qualités propres à ce fougueux artiste, aussi connu par sa grande facilité que par la jalousie implacable dont il poursuivait tous ses rivaux., Un autre peintre napolitain, plus habile
St L ilîl'ï *T 909T-C1SSIS.
Qud mouvement, queue diversité d'expression , de gesles et d'attitudes dans cette multitude bigarrée et avide de owteinpkr le spectade qui va lui être offert ! A*ee quJle ardente curiosité b foule des assistants concentre ses regards sur le souverain pontife au moment où il va consacrer b nouvelle basilique ! Et quelle ingénieuse et magistrale fantaisie «Tarttste Luca Giordano a déployée dans b peinture des divers sentiments qu'il prête ici à b plèbe émerveillée, b. aux seigneurs lombards groupes sur les marches de l'autel ! Malgré ces brillantes qualités, on regrette que le sentiment chrétien et le spiritualisme élevé qui caractérisent b peinture essentiellement religieuse, ne se trouvent pas plus dans le tableau du peintre napolitain que dans tant d'autres compositions inspirées par l'esprit tout profane de la Renaissance. Pour donner sa vraie couleur à une telle scène se passant au Mont-Cassin, en plein moyen âge, et à la veille du pontificat de Grégoire VU, pour y répandfe surtout je ne sais quel souffle d'idéalisme ascétique qui est l'essence et b vie de Tari chrétien, il eût fallu quelque grand peintre de l'école siennoise ou ombrienne. Or, depuis longtemps chacune de ces écoles avait donné ses dernières fleurs et ses derniers fruits, et avec tout son talent d'exécution, Luca Giordano était impuissant à les faire revivre.
En entrant dans le chœur, les regards s'arrêtent sur quatre tableaux, de la main de François Solimène, ami intime et grand admirateur de Luca Giordano dont il chercha à imiter les procédés expéditifs et l'éclatant coloris. A la vue des qualités de ce peintre qui avait également étudié avec soin la manière de Pietrode Cor*
Scholastique, sa sœur1. Le tombeau qui contient ces précieux restes est attribué à Michel-Ange par la tradition locale; mais j'avouerai mon indignité ou mon manque de foi sous ce rapport, je reconnus peu dans cette œuvre la main, même déjà vieillie, du grand maitre. Un motif tout particulier m'attirait dans cette chapelle : le désir de voir les fresques de Marc de Sienne, peintures dont Vasari et Lanza ne font aucune mention, et que je voulais comparer à celles du même maître qui ornent Santa Maria la Nuova de Naples. Malheureusement, je fus bien trompé dans mon attente; car ces fresques, qui représentaient la vie du Christ et quelques faits de la légende de saint Placide et de saint Maur, ont été si gravement altérées par l'humidité, quelles sont aujourd'hui presque méconnaissables. On doit le regretter d'autant plus que Marc de Sienne, digne élève de Beccafumi, avait su développer dans l'Italie méridionale les grands principes de cette vieille école siennoise qui, commençant avec Simon Memmi, vient se clore si noblement avec Peruzzi et Daniel de
1 Au sujet de ces reliques, un long débat s'est élevé entre les moines du Mont-Cassin et les bénédictins français de Fleury-sur-Loire. Ces derniers prétendaient être en possession du corps de saint Benott depuis la fin du sixième siècle, éiwque où l'un de leurs abbés en avait reçu le dépôt, après la destruction de l'abbaye du Mont-Cassin par les Lombards et la dispersion momentanée de ses moines. Contre cette prétention soutenue historiquement par une grande autorité, celle de Mabillon, le P. Tosti ne manque pas de s'élever avec force, et il s'appuie principalement sur la perpétuité de la tradition, sur des actes solennels émanés des papes et des souverains ; enfin, sur un procès-verbal dressé en 1494, et constatant l'invention des reliques de saint Benoit et de sainte Scholastique dans l'église du Mont-Cassin. Sans vouloir prononcer sur ce différend entre les bénédictins français et italiens, nous pensons qu'il y eut partage des reliques entre les deux abbayes, comme parait l'attester l'existence du reliquaire fort ancien conservé dans l'église de Fleury et renfermant une partie du corps de saint Benoit.
grand cloître, lorsque je rencontrai celui dont la présence dans l'abbaye m'avait plus d'une fois préoccupé depuis le matin. Nous nous abordâmes, en échangeant quelques phrases sur la beauté delà soirée ; puis, la conversation s'ètant engagée sur la France, l'étranger, pendant plus d'une heure, captiva mon attention par la manière dont il traita diverses questions sur l'art, la littérature et la politique de mon pays.
Durant cet entretien , la lune, cachée d'abord derrière l'abside de l'église, avait monté peu à peu dans le ciel « brillant alors de cette sérénité vraiment splendide qui n est connue que dans les contrées les plus favorisées de la nature. IV blanches lueurs mêlées aux rayons dorés des étoiles éclairaient l'immense paysage qui se prolongeait devant nous, et produisaient d'admirables elïets d ombre et d^ lumière à traire les portiques et .les cloître* de l'abbaye. A la beauté de ce spectacle menaient s'unir encore toutes les harmonies du soir% le son de l'angelus s élevant de la \alkv* les mugissements Je< buffles à demi sauvages répètes par les e\'ho> Je h nioatuue. et eotîn le frémissement d\:no fol-e Irise j-àtJiU le pile feuillage des o!i\ier*. Kmu :\ir les diverses impressions de cette scvne rvnuuie de c-aliae et \:e ^mideur* je ne pus mVuHvvher c-- m'ecr.er en reciniint le< lieux qui m'eiîîouriiettt .
— F:: v;n:-\ *; V-:r.:-« jss:m. -*s£ u»ve idmintble de- Hxcrv. ;•: /\ rîjr.:en s v.-.t::j;r* zsi sente pour le rt^te et: *i:^ vers.
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détenu, pour un banni, il n'est point de séjour agréable* quand ce séjour est une prison.
— Comment, répliquai-je, seriez- vous prisonnier^ Mont-Cassin? /
— Vous l'avez dit, reprit-il aussitôt. Je ne puis soçtir de cette maison, où je suis gardé à vu§, et, coqamç voiis avez bien voulu me témoigner une syiqpat&e qpiAKire ma confiance, je vais, en quelques motp, vo^jili$tie&au secret de ma pénible histoire. Je suisH&lqprqute D.w), et peut-être les feuilles publiques' TOtt£iont-eUçs4 fait connaître mon nom, pendant l'une des ]]^Mên tes insurrections des Abruzzes. Chef d'une antenne fj^^ie cette province, je me trouvai coiqpromis dans^ï^Hfa- Tement qui agita nos campagnes à cette époque. Mon nom, mes opinions connues, l'influence que j'exerçais sur mes compatriotes, ont été, bien plus que mes actions, elles-mêmes, la cause des maux -que j'endure. Arraché des bras de ma famille, jeté en prison, j'ai fini par obtenir d'être transféré dans cette paisible demeure, où la religion et les soins hospitaliers dont je suis l'objet adoucissent l'amertume de ma position. Je ne veux pas accuser le gouvernement de Ferdinand II, qui, habitué avoir un adversaire dans tout ami des libertés publiques, a pu être trompé sur mon compte ; et pourtant, si Ton savait combien je souffre, et qu'il est dur pour un pauvre exilé de vivre loin de ceux qu'il aime, sans pouvoir, une seule fois, presser dans ses bras sa femme et ses enfants !
A ces derniers mots, le marquis, dont les larmes trahissaient l'émotion, fit un mouvement comme pour rompre un entretien qu'il se sentait incapablede prolonger. Respectant sa juste douleur, je le quittai aussitôt,
et, en traversant les longues galeries désertes pour retourner à nia chambre, je trouvai ce soir-là que l'abbaye était plus triste que de coutume et que la solitude est jmrfois bien pénible à supporter.
Nous continuâmes le lendemain le cours de nos recherches, qui, à chaque séance, nous faisaient découvrir les plus utiles documents. Voici quel était, au reste, 1 emploi de notre journée pendant notre séjour au Monl-Cassin : la matinée était consacrée aux études dans les archives, et après le repas nous visitions quelque partie non explorée de la maison. Celle que je venais revoir le plus volontiers était la chapelle élevée sur l'emplacement de la cellule qui passe pour avoir servi *T habitat ion à saint Honoit. Cette chapelle est ornée de mosaïques et de peintures anciennes dont l'une représente le saint au moment où il voit Tàrne de sa sopur Scholastique monter au ciel sous la tonne d'une colombe. En outre, trois pièces surmontant la chapelle sont décorées de peintures remarquables et conserves toutes à II vloriiication du fondateur de I abbaye. Là. selon la tradition, il axait evrit sa ivile et institué son ordre: là. il axait \<vn et il eUil mort, donnant à ses disciples l'exemple de : ou ses les vertus, rè^le vîvautc qui n'ètai que Ki eon!u;;ieKe jprlioatKm du ci*le mouastique qu'i j>\au n\:çe ;xmr eux.
IV U nous alliés *v-::vew« sur îe partis de l'èçUs* ,?îk* d;\\xv-:*.ï **s stsv.^s s le*ee* jêu\ bienfaiteurs A \ x\<\*\\\ ■/;: iXv..v;r cv.^/>:> rv>c^> antiquité trou \.s r/A e:*x :•;.»■> t.- ;nvn rvnwr^ujfcVIe de o» mo r;-rvn:> «rs: nt> ;\—;-wv: \s t:*}^?.:kw chaise Mi .*.««#, ;»r. r^e r" •;:>:. :-■-.■ xfrjr.t ^v< K*ufi& deSuja *ur s?s Servis .>: .Vx'Ati i.r-:s. \~ <"?><£ cuits
dans l'accueil et le charme de l'esprit dans le commerce intime. C est un témoignage public que nous nous plaisons à leur rendre ici, et nous sommes heureux, en terminant cette partie 'descriptive de notre pèlerinage, d'offrir ainsi à nos hôtes l'expression d'une reconnaissance bien méritée.
destinées particulières de la maison où il avait pris naissance.
Fondé au milieu des antiques solitudes de l'Orient, où les persécutions des empereurs et l'aversion qu'inspirait une société corrompue avaient porté les âmes pieuses à chercher un abri contre leurs propres faiblesses, lemonachisme n'avait point tardé à se répandre de la haute Egypte dans l'Asie Mineure. Ayant reçu sa constitution définitive de saint Basile, qui écrivit une règle pour les moines orientaux, il fut, dans la seconde partie du quatrième siècle de l'ère chrétienne, importé en Occident. L'Italie, qui allait devenir le centre du monde religieux après avoir été le centre du monde politique, vit apparaître pour la première fois ces hommes aux vêlements singuliers, à la physionomie pénitente et aux mœurs austères, qui, bien que vivant en dehors de la société, devaient exercer sur son avenir intellectuel et moral une puissante et salutaire influence.
Proscrit pour son zèle à défendre l'orthodoxie catholique, saint Athanase, qui était venu, en 540, demander un asile à Rome, s'y rendit accompagné de quelques moines1, et en faisant ressortir les vertus de leurs frères d'Orient, il se plut à glorifier ainsi la grandeur de l'institut monastique. Malgré les éloquentes apologies de l'évéque d'Alexandrie, Rome, encore livrée à tous les excès du sensualisme païen, ne fit point d'a-
1 Parmi ces religieux, on distinguait Isidore et Ammonius. Le premier, très-savant dans les saintes Ecritures et d'une admirable douceur de caractère, fut ensuite nommé supérieur de l'hôpital d'Alexandrie. Le second poussait l'humilité si loin qu'au moment où il venait d'être appelé à l'épiscopat, il prit la fuite et se coupa l'oreille droite, afin d'éviter l'ordination par cette difformité. (Fleury, Hist. ecclés., liv.XU.)
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l'entière soumission de la chair à l'esprit. « Avant l'arrivée de saint Alhanase à Rome, nous dit saint Jérôme à ce sujet, aucune femme appartenant aux familles patriciennes n'était instruite du genre de vie pratiqué par les moines, et aucune n'eût osé, à cause de la nouveauté de la chose, prendre un nom que le peuple regardait comme vil et ignominieux. Quand l'évêque d'Alexandrie et quelques-uns dé ses prêtres, fuyant la persécution arienne, vinrent trouver Pasile le plus sûr qui fût ouvert à la vraie foi, Marcella, dame romaine, fut la première qui apprit à connaître les merveilles de la vie du bienheureux Antoine, lequel était encore du monde à cette époque. Elle étudia la discipline que les veuves et les vierges placées sous la direction de Pacôme appliquaient dans les monastères de la Thébaïde, et ne rougit plus d'adopter une règle de conduite qu'elle avail reconnue être agréable au Seigneur. L'exemple de Marcella trouva de nombreuses imitatrices chez les femmes et les jeunes tilles les plus nobles de la ville, et bientôt le titre et la profession de religieuse devinrent, aussi glorieux qu'ils avaient été jusque-là regardés comme peu honorables1. »
Parmi les jeunes patriciennes nouvellement consacrées à Dieu se distinguait alors Blesilla, Tune des filles de sainte Paula, et qui à l'entraînement de la jeunesse joignait la ferveur d'une néophyte récemment convertie. Elle avait soumis son corps à des rigueurs si excessives qu'elle était morte, disait-on, avant l'âge, exténuée par le jeûne, la prière et les macérations. Aussi, sur le passage du convoi funèbre, la foule, pleine de
» S. Ilicron. Epist. 16 ad Priticip. de Moralise Epitaph, «— Alios Epist. 22 et 25 ad Paulum.
64 LE MONÀCHISMB
tions pratiques du sacerdoce !. Pendant que saint Martin venait, d'une autre extrémité de l'empire, instituera Ligugé, puis à Marmoutier, les premières colonies monastiques qu eût vues la Gaule chrétienne *, un pieux personnage, né en Aquitaine, s'apprêtait aussi à quitter sa patrie, le monde et les honneurs, pour chercher une retraite au fond de l'Italie méridionale. C'était saint Paulin de Nola qui, sorti d'une riche famille patricienne établie à Bordeaux, élevé par le poète Ausone, dont il était devenu le disciple favori, avait été revêtu des plus hautes fonctions, et même de là dignité consulaire. Tout à coup on apprit dans le monde de l'aristocratie gallo-romaine que l'un des plus illustres représentants de cette aristocratie s'était converti à la foi nouvelle, et que, retiré dans un de ses domaines, en Espagne, avec sa femme Therasia, il y vivait selon les mœurs simples et austères des chrétiens. Cette éclatante conversion fut tout un événement et donna lieu aux jugements les plus divers. Vivement blâmée par les membres du vieux palriciat romain qui étaient toujours attachés aux erreurs du paganisme, elle combla de joie les fidèles de la Gaule et de toute l'Eglise que la plus étroite solidarité unissait alors entre eux.
Quant aux motifs qui déterminèrent Paulin à se soumettre volontairement au joug évangélique, ils nous sont révélés par lui-même dans une pièce de vers où il met complètement à nu ses sentiments d'homme, de poêle et de chrétien. Une confidence de cette nature doit nous intéresser vivement, car dans l'histoire intérieure du nouveau converti, nous retrouvons celle de
1 S. Arabr. Epist. 32.
* Sulp. Sever., VU. S. Mart.
aurait pu échapper à beaucoup d'autres qui, comme lui, au milieu des félicités et des joies mondaines, sentaient en eux un fonds de tristesse et d'amertume incurables. C'est la désolante exclamation qu'à la même époque un ami de Paulin, saint Ambroise, faisait entendre à ses auditeurs, lorsque, rappelant que dans nos âmes, ouvertes comme des fleurs aux parfums de la terre, des ronces ont pris racine, il s'écriait : « 0 homme! tu as beau briller de tout ton éclat; regarde au-dessous de toi, tu fleuris sur des épines. »
En rompant avec le monde, Paulin avait cru pouvoir lui échapper. Mais le monde voulut le ressaisir, car, dans tous les temps, il a peine à comprendre qu'on cherche et qu'on trouve hors de lui un bonheur qu'il est impuissant à donner. Les parents et les amis de Paulin se plaignaient qu'il eût adopté un genre de vie si peu en rapport avec sa haute naissance, la dignité du palriciat romain et les grandes charges qu'il avait remplies. Aux reproches et à labandon de ceux qui, selon son expression, passent à côté de lui sans s'arrêter, comme l'eau d'un torrent qui s'écoule, il répond par des regrets touchants dont le ton pénétre montre qu'il est plus sincèrement ému que ses proches qui l'accusent d'indifférence. Heureusement, au milieu des combats qu'il avait à soutenir contre la voix du sang et de l'amitié, Paulin avait trouvé une famille qui devait lui donner plus de consolation que celle qu'il avait perdue. Attaché par une tendre charité aux plus éminents personnages de l'Église, à saint Augustin, à saint Jérôme et à saint Ambroise, il échangeait avec eux une correspondance bien autrement importante que les épitres remplies d'une élégante subtilité que lui écrivait Ausone, son
gieux ne peut avoir que du mépris, de faire ses délices d'une vile nourriture et de pratiquer assidûment la prière et l'aumône. Quant au panégyrique de l'empereur Théodosc, la composition de ce discours, aussi sensé que bien écrit, et conforme à toutes les règles de l'art, était complètement approuvée. Mais l'auteur était exhorté vivement à développer le don naturel qu'il avait pour l'éloquence, en puisant aux fonts sacrés des divines Écritures et des auteurs ecclésiastiques.
Suivant les conseils de saint Jérôme, Paulin, que le peuple de Barcelone venait de faire ordonner prêtre par acclamation, résolut d'accomplir le projet qu'il avait conçu de se retirer auprès du tombeau de saint Félix de Nola, en Campanie. Par un penchant secret qui entraine souvent les âmes pieuses et tendres à se choisir de préférence un intercesseur dans le ciel, et à concentrer sur l'objet de ce culte toutes leurs facultés aimantes, il nourrissait depuis longtemps une dévotion particulière pour ce saint martyr, dont les reliques étaient honorées non loin d'un domaine que lui-même possédait en Italie. Il quitta donc l' Espagne, et après avoir visité son ami Ambroisc à Milan, prié à Rome auprès de la confession des saints Apôtres, il s'occupa de fonder un monastère au lieu où était déposé le corps de saint Félix '. C'était à cinq cents pas environ de Nola, dans un de ces sites auxquels la lumière sereine et les horizons harmonieux de la Campanie viennent donner un charme et un recueillement incomparables. Devant cette nature tant de fois chantée par les poètes latins, mais que le génie méditatif et rêveur du christianisme devait mieux célé-
1 «In monasterio vicini Martyris.» S. Paulin. Epist. 1.