RÈGLES DIVERSES ÉTABLIES EN OCCIDENT
Uon de l'Eglise à la mort de saint Benoit. — Sa règle se répand Italie et en Sicile. — Mission de saint Vaur dans la Gaule. — qui précédemment y avaient été fondés par saint Martin disciples. — Institutions de Cassien. — Établissements monasde Lérins. — Le moiiachismc en Irlande. — He^lc de saint Cokxnban pnrtt'*e en Gaule — Fondation des monastères d'Anegrar, de Luieuil et de Fontaine — Lutt»? du millionnaire irlandais contre Thierr> II et la îvine ISruneliaut. — Sou l'oui-api» dans l'exil et k* permutions. — Son apostolat eu Suisse où l'un de m>s disciples, nînt fali, bâtit le uionastrre de ce nom. — Saint ('.olombnn passe en Italie et s'arrête à Bobbio. — Sa lettre au pape Boniface IV; tes écrit* et sa mort .
Après la longue étude consacrée à l'abbaye du Mont- Cassin, nous nous arrêterons un instant, pour jeter un regard en arrière, avant de continuer la revue des principaux monastères d'Italie que nous comptons visiter. Sous ce rapport, nous nous appliquerons à suivre l'ordre rationnel tracé par l'objet môme de nos recherches, de préférence à celui que nous trouvons marqué réellement dans notre itinéraire. En effet, notre intention n'est point, à propos des communautés monastiques que nous avons visitées, de raconter sim»
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plement des impressions de touriste, en essayant donner à nos récits une forme toute d'agrément une couleur plus ou moins pittoresque et locale, but que nous nous proposons est à la fois plus séril et plus élevé. En parcourant les monastères les pi remarquables qui se rencontrent encore dans la p ninsule italique, en rendant compfe de lrur situafk actuelle, nous désirons surtout retracer avec Phiston particulière de ces maisons celle des constitulifli monastiques qu'elles ont adoptées et des congrégatiw auxquelles elles se rallièrent. En môme temps que noo suivrons dans les diverses parties de l'Europe chrt tienne le développement et le triomphe de la règle béni dicline, nous assisterons à la naissance et aux progré des réformes successives qui eurent pour objet <fa faire refleurir les salutaires principes souvent oublié ou méconnus. Ainsi arrivés à la fin de notre voyage nous aurons vu se dérouler tout entier le cycle mo veillcux formé, en Occident, par celle grande épopé monastique dont saint Ilcnoit fut le héros, ctquiran plil en parlie les annales de la chrétienté pendant I période du moyen âge.
Lorsqu'en l'année 515, saint Benoit mourut, laissai à ses fidèles disciples le trésor de sa Règle, l'Italie < les autres contrées de l'Occident étaient, comme PÉgli elle-même, en proie au trouble et à la désolation. L< belles et riches provinces qui avaient constitué autr fois le centre de l'empire romain étaient alors dispi tées entre le grynd llélisaire et le Golh Tolila, dontb cruels ravages allaient bientôt venger sur Rome la 4 faite et la mort du roi Viligès, qui venait de finira jours prisonnier à Conslantinople. La Gaule, à peic
rée à la domination dos rois wfcigolhs cl bur- », alors zélés partisans de l'hérésie arienne, avait presque entièrement sous le joug violent des fils iris; mais l'orthodoxie mal éclairée de ces princes avait justifier ni leur ambition brutale ni leurs nies discordes. Après avoir subi la double condesSuèves et des Wisigoths, l'Espagne était restée se à l'hérésie arienne, sous les successeurs d'Heric et de Wallia. A Tau Ire extrémité de l'Europe itale, la Grande-Bretagne, se débattant conlrc ion anglo-saxonne, avait rejeté pour la reprendre t la foi évangélique, tandis que la Germanie, e à une conversion plus tardive, demeurait e dans les ténèbres du paganisme, [lise, au milieu de ces commotions diverses, pas moins troublée de son côté par les excès rlisans d'Origène et les discussions soulevées sur slion dite des Trois Chapitres, qui pendant un iècle divisa si profondément les fidèles *. Le siège cal élait alors occupé par le pape Vigile , dont ratrice Théodora avait facilité l'élection, dans r de le rallier aux intérêts de la cour deByzance. c pape s'était bientôt dégagé de toute influence [ère, et plus lard sa fermeté courageuse devait ir aux artifices comme aux persécutions, pour
piestion des Trois Chapitres est ainsi appelée, parce qu'elle se t à trois ouvrages théologiques, composés par Théodorct, Théo-
Mopsueste et. lias, et qui lurent déférés au concile de Chalcécomuie entachés des erreurs de Nestorius, touchant l'Incarna-
l'union des doux nature* en Jésus-Christ. Le concile n'ayant rononcé de condamnation t'oruu-lle, il en résulta un grand sujet wnentre les esprits, division qui se poursuivit longtemps encore > condamnation prononcé.', en 555, contre les Trois Chapitres par aie général réuni à Constantinople.
maintenir intactes les décisions du concile i doine et la mémoire de l'un de ses prédécesst Léon le Grand. Toutefois, vers le même temj gré les plus graves préoccupations, Vigile a en réunion solennelle, dans la basilique Pierre-aux-Licns, l'élite de la société roma entendre le poème du diacre Ara t or sur les apôtres l. Après plusieurs séances consacré lecture, le souverain pontife décernait pub des éloges à l'auteur, comme pour inaugur rieux privilège qu'il léguait à ses successeui ronner un jour les poètes au Capitule. Ainsi, mission civilisatrice, l'Église se mettait à 1 mouvement intellectuel, au moment où le gér expirait, et où venait de naitre Tordre mona contribua si puissamment à sauver le dépôt sa et de la science.
Telle était la situation politique et reli monde chrétien quand parut la règle bénédi circonstances étaient en apparence peu favor en accélérer la propagation. Cependant, ains l'avons constaté dans l'un de nos précédents < du vivant même de saint Benoit, sa Règle s répandue en Italie. Outre les douze monastè avait eu fa direction aux environs de Subiaco aux nouvelles institutions qu'il venait d ctabl que, selon le témoignage de saint Grégoire 1<
1 >Y en 190 et originaire de la Ligurie. Arator, avant les ordres, avait été intendant et maître du trésor d'Alba Ostrogot lis. Son pof-mo sur 1rs Actes des apôtres se tr Bibliothèque des Pères \ mais il a été aussi publié sé|«rén par Othon Artzeiùus.
* V. chapitre iv, L* L£gexde de saist Reçoit.
là, propagée dans la Campanie, le Samnium, la eetla Ligurie*. Ce progrés se continue pendant cours du sixième siècle. L'Italie voit alors s'ém certain nombre de communautés monastinnni lesquelles on distingue celles de Farta, ria, de Novalèse, de Sainl-Apollinaire-de-Classc, aint-André à Borne. Ailleurs, sur le mont Soabbé Nonnosus fait fleurir les austères prèle saint Benoit, dans ces lieux poétiques célébrés muse épicurienne d'Horace, et qui plus tard t servir de retraite momentanée à Carloman, i Pépin et oncle de Charlemagne.
t à la colonie que le fondateur de Tordre bénôvait envoyée en Sicile sous la conduite de saint elle avait d'abord prospéré, grâce au zèle de ce né disciple de saint Benoit. Élevé chrétiennet voué à Dieu dès l'enfance, Placide était le fils alricien, nommé Terlullus, dont il a été parlé ; qui, dans une visite faite au Mont-Cussin, mné à saint Benoit une terre considérable qu'il it près de Messine5. Ce fut là, dans cette terre
Igor. Dialog, cap un.
lettre adressée à Simplicius par l'abbé de Fondi, et consti-
patrimoniale, et aux bords des rivages situés en reg;
tic l'Italie, que Placide fonda un monastère et u
église, sous l'invocation de saint Jean-Baptiste. Dé
trente religieux composaient sa naissante communiai
qu'il gouvernait avec autant de piété que de sages*
lorsqu'on 5 il, une troupe de barbares, arrivés sondai
ncmenl par la mer, envahirent l'abbaye et en firen
périr les habitants dans d'horribles tortures. Placide
souffrit courageusement le martyre , avec ses deor
frères et sa sœur Flavia, qui étaient venus l'y rejoindr
peu de temps auparavant, et de tous les moines
il n'en échappa qu un seul, appelé Gordianus, quia
sevelit pieusement ces généreux confesseurs de U foi
A la suite de ce premier désastre, d'autres religiet)
furent envoyés au Mont-Cassin, pour relever le mons
stére qui reçut le nom de saint Placide. Mais au tem|
de l'invasion des Sarrasins en Sicile, cette maison fi
enveloppée dans la ruine qui atteignit alors tous 1
couvents comme toutes les églises de l'île, et ce fut se
lerflent après la conquête normande que le lieu occu
autrefois par le monastère de Saint-Placide fut cédé a
chevaliers de Saint-Jcan-de- Jérusalem. Bien dessièc
plus lard, vers 1588, les chevaliers ayant fait pratiqi
des fouilles sous leur église, on trouva les corps de sa
Placide et de ses compagnons, et la translation de
précieuses reliques fut célébrée à Messine avec î
grande pompe*.
Pendant ce temps, un sort meilleur favorisait France la mission de saint Maur, compagnon d'enfi
1 Usuard., blartyrolog., III Non. octobr., apud Siciliam Natalisf Placidi, Eutvchii et aliorum iriginta.
* Relation du chev. Philippe Gotli. imprim.à Messine, en 1591.
desa/nl Placide, et élève no» moins zélé de saint Benoit. Iuocenf, évoque du Mans , ayant fait demander par JWegardson archidiacre et Harderard son intendant, fKlques religieux du Mont-Cassin, afin d'établir un ■onastére dans son diocèse, Maur fut choisi, avec filtre autres moines d'une vertu éprouvée, pour répon- .faàcet appel. Quand la nouvelle de leur prochain tiprt pour un pays étranger se fut répandue dans la «nmunauté, tous leurs frères en religion, dit le biographe du saint missionnaire, furent saisis de la plus me douleur. Saint Benoit lui-même, malgré sa force Ame, sentit son cœur se déchirer en pensant qu'il diil se séparer pour toujours de son bien-airtié disciple; mais, faisant violence à ses propres sentiments, lue songea qu'à consoler l'afliction des autres, et à a modérer l'excès par de bonnes et salutaires paroles. «Si chacun de vous, leur dil-il, souffre cruellement fcce départ de nos frères, combien ne doit-il pas m'ètreplus pénible à moi qui vais être arraché à mes plus chères affections, et privé des consolations dont j'ai tant besoin dans les circonstances présentes? Mais, élevés depuis longtemps à l'école de la charilé, nous avons typris qu'il faut, avant tout, nous sacrifier à notre prochain, et lui accorder ce que, par l'inspiration divine, •il vient réclamer de nous. Certains que Dieu vous tiendra compte de la perte qu'il vous inflige, abstenez-vous de ces larmes, je vous prie: si les larmes conduisent w ciel, parfois aussi, en amollissant nos âmes à l'excès, dles nous entraînent à notre perle. Ne pleurez donc pas sur une séparation que la Providence ordonne, car ni fcloignement ni l'espace ne peuvent désunir ceux que rapprochent les liens d'une tendre charilé. Pour vous,
1W UKGLES DIVERSES
mes frères, que le Dieu tout- puissant appelle à coW: t< sainte entreprise, prenez aussi courage, et rappclez-vo^j$ que plus il lires amont été vos épreuves, plus grande sera la récompense que vous en recevrez un jour1. » Après ces parole* d'adieu, Maur et ses compagnons reçurent la bénédiction de leur abbé ainsi que les embrassements de leurs frères, et ils partirent, emportant le livre de la Règle, le poids du pain qu'on donnait chaque jour aux religieux, et riiémine, ou mesure du vin qu'il leur était permis de boire. C'étaient là les seules armes que cinq moines prenaient avec eux pour conquérir la Gaule et tout le monde germanique.
Le soir même qui suivit celle pénible séparation, comme ils arrivaient à un domaine dépendant du monastère, et nommé Eueliclia, ils éprouvèrent une douce surprise en y trouvant Probus et Aquinus, deux moines du Mont-Cassin que saint Benoit y avait envoyés la veille toul exprès pour les recevoir et leur donner les soins nécessaires. Pendant la nuit, alors qu'ils célébraient l'office, ils virent arriver deux autres religieux, dont le plus jeune était parent de Maur, et qui lui remirent un coffret d'ivoire renfermant de précieuses reliques, en même temps qu'une lettre d'adieu du saint
f-i Si cui no>tibm. cari-simi fratres ac filii. dura et acerba videri possit Iiîvc di>ci'>sii>; mibi sanc pnvvobis hiiic dolendum est, ut eut non modo n caris pignon bus avellar. sed etiam bis destituar solatii*. qusr in pmsons laiitopen1 necessaria vicU'liaiilur. . Quapropter bis laerymis, qua'so, abstimMc, certi posseDeiiin supplere bis. quos quasi amissoslupetis... Non valent di\itlerc loriiia qua*vis terrarum spatia.quos et ebaritas nivtissinio seinH uiianimîtalis Ionien» conjunxit... Vos vero. quos ad piiiin istudopus Deusnptimus vocal, erigite animos... Vc dubitale quanto duriora et a>p»rioi*a pro Christo pertuleritis. tahto ampliora vobis pnemia in eo'lo prnventura. » — J. Nabill. Annal. Bened. lili. V„ ad ami. M".
aUé. t Reçois, mon cher fils, lui écrivait- il, ce dernier ftede mon amour. Qu'il soit pour tes compagnons d pour toi un sujet de consolation, ainsi qu'un soutien te les maux qui vous attendent. Beaucoup de traînes viendront attrister votre voyage; mais la bonté fclfea veillera sur vous et accordera une heureuse «ne à votre entreprise. Quant à ce qui te regarde en particulier, ô mon fils, sache qu'après soixante années fclravaux et d'une vie religieuse, tu obtiendras dans le dd le prix de les combats. En attendant, pars et sois koretix durant ton pèlerinage , mais plus heureux aeore, quand tu arriveras au terme '. » Ranimés par ce Hprtme témoignage d'affection, les voyageurs pourraient leur route avec plus de courage, et après de ings jours de marche, ils arrivent à Verceil, où les Arcs de l'église leur prodiguent les marques de la pins charitable hospitalité. A la suite de quelques jours de repos, ils franchissent les Alpes, le Jura, visitent «chemin les monastères d'Agaune et de Condat, puis ils «dirigent vers celui de Fontrouge que saint Romain, qui autrefois à Subiaco avait revêtu saint Benoit de l'hahl monastique, était venu fonder en Burgondie. Pendant qu'ils y passaient les fêtes de Pâques auprès du pieux vieillard qui les avait accueillis avec joie, Maur, toul entier à la prière, eut une révélation de la mort prochaine de l'abbé du Mont-Cassin, dont il vil en esprit la gloire et le triomphe.
De là, prenant congé de leur hôte, les cinq moines italiens se rendirent à Orléans où ils furent vivement
ft Accipe, carissime iili, extremum pignus ainoris in te mei... Vos fBÎppe multa ma nent in isto ilinerc discrimina... Vade intérim, sisque in profectione felix, sed felicior in pervoniiono. » J. Mabill. Annal, têuê. Mb. V, ad ann. M3.
affliges d'apprendre la mort de l'évêque du Mans, qui les avait fail appeler. Craignant que le successeur d'Innocenl, qui avait usurpé le siège épiscopal, ne leur fit pas un accueil Favorable, ils s'enquirent auparavant de ses inlenlions; mais il répondit à leur envoyé que, tout occupé de ses propres affaires, et n'ayant pas à intervenir dans celles des autres, il n'avait besoin ni d eux ni de leurs services. Spns se laisser abattre par cette réponse, les moines secouèrent avec leur bûton de pèlerins la poussière de leurs sandales, et se décidèrent, suivant le conseil d'Harderard, à poursuivre leur marche jusqu'en Anjou, où ils espéraient trouver une meilleur^ hospitalité. En effet, un seigneur de la contrée, nommée Florus, pénétré de. vénération pour Maur et ses com ^. pagnons, leur fit bientôt construire le monastère d ^ Glanfcuil-sur-Loire, dans le diocèse d'Angers. N<*-»i content de cette première donation, il vint offrir â Dieu dans cette pieuse retraite son fils Berthulfe, à pei™. e âgé de huit ans, et lui-même enfin ne tarda pas à 7 embrasser la vie religieuse. Le roi dWustrasie Théod«3berl, auprès de qui Florus avait été fort en crédit, vol*' lut assister à sa consécration et lui couper les cheve» ^ de sa propre main ; après quoi, confirmant les don»- " tions faites au monastère, il y ajouta encore des terrée considérables.
Ainsi, saint Benoit venait à peine de mourir que sor^* ordre était déjà fondé en France, au centre même di# pays, et sur les rives de ce fleuve au cours majestueux qui en arrose les plus belles provinces. Vingt-cinq années après, quatre basiliques avaient été construites autour de l'abbaye de Glanfeuil, et cent quarante religieux étaient réunis dans son enceinte. Cependant,
épuisé par les veilles, les austérités et la charge que lui
imposait la direction dune communauté si nombreuse,
saint Maur se démit de ses fonctions d'abbé, pour se
mirer dans une cellule attenant à lune des églises
. voisines du monastère, et dédiée a saint Martin. Il y
vécut en véritable anachorète jusqu'en 584, après avoir
' "puséplus de quarante ans en France, où la règle, dont
3 avait apporté un exemplaire écrit de la main de saint
Benoit, devait se répandre avec autant d'éclat que de
rapidité. L'abbé Berthulfe déposa les restes mortels
fc saint Maur dans un tombeau , et v renferma uu
wuleau de parchemin portant l'inscription suivante :
«Ici repose le corps du bienheureux Maur, moine et
diacre, lequel, au temps du roi TVodebert, vint en
Gaule, et sortit du siècle le dix-huitième jour avant les
olendesde février1. » Plus tard, en 805, les religieux
•Voici le texte latin de cette inscription découverte, en 8i5, par fcuzlin. abbé de Glanfeuil, dans une première translation des reliques tosint, qui eut lieu 261 ans après sa moi*:. « 11 h: uequiescit loiu-ls
**TI Miriil MOWIUI ET I.EVITjK t»ll TEMPOHh TtlEiiDhl; l'.TI HkGl!»' IN (i.U.UAM T°ÎT ET XV1I1 KAIENDAS F» BltUARH NK.HAV1T A S*C I.O. » L'îllSCI'îpl ÎOI1 qui
JfcàJe. jointe à celle du monastère de Castres et à un grand nombre fc témoignages écrits et traditionnels, ligure parmi les preuves apportai faveur de la mission de saint Maur dans la Gaule, mi^ion con- ***<* par Baillct t Châtelain, et le ministre protestant Kasnagc, et déplie avec succès par la grave autorité des Pères Mnbillon et Huinart. CcdemifT. dans une dissertation publiée d'abord en français (1702), P"» tmd'iite en latin puur prendre place à l:i lin du t«»me 1er des fatUt beuJdictinex, répondit victorieusement aux objections tirées *t<xit des interp dations que la Vicile saint Maur, écrite par le moine faste*, l'un de ses compagnons de voyage, avait subies au neuvième ^ de la main d'Eudes, abbé de Glanfeuil-sur-I oire. Avant de fcolattre les arguments de ses adversaires, le savant bénédictin pose *« solidité les fondements sur lesquels s'appuie l'aul lient icité du fclquil veut démontrer, et constate qu'en Italie comme en Fiance la ■*>»n de sainl Maur a toujours été reconnue et célébrée. Entre nul ris fauncjils, ileite plusieurs btrophi s d'une hymne fort ancienne, faisant prlie duu \ieux bréviaire du Mont-Cas>in, retrji:>cril s««us l'al-bé Utërise, et prouvant que bien avant cet abbé, qui vivait au onzième
4iG RÈGLES DIVERSES
de Glanfeuil, craignant les ravages des Normands qui désolaient les provinces voisines de la Loire, transportèrent les reliques de leur fondateur d'asile en asile, et par ordre du roi Charles le Chauve, en firent la translation solennelle dans l'église d'un monastère voisin de Paris, qui, de là, prit le nom de Saint-Maur-des-Fosses. La renommée de ce monastère grandit avec celle du disciple de sainl Ilenoit, qui ne cessa d'être l'objet d'un culte fervent en France, el, au commencement du dixseptième siècle, la congrégation célèbre qui rallia sous une nouvelle réforme les abbayes bénédictines du royaume prit le titre de congrégation de Saint-Mavir. En se plaçant sous ces auspices, elle rendait un glorieux hommage au saint moine qui, le premier, avait planté l'étendard bénédictin dans la Caule, et elle inaugurait dignement l'association monastique dont les impéris sables travaux devaient répandre tant d'éclat sur nofre érudition nationale.
siècle. In voyage du disciple de saint Benoit au delà des Alpes, état*'1 d'ailleurs historiquement, avait reçu dans les chants ecclésiastiques u" autre genre de consécration non moins incontestable :
Te dux ex i mi us ac pat or alunis (lai lit archiatrum dal animarum :
Hinc jam collacry niant oscula fratrum, Abccssumque tuuni flendo susurrant.
Appuyé d'autres preuves décisives et de réponses péremploires aux d illimités soulevées sur la mission de saint Maur. le mémoire apologétique «le dom Thierry lluinarl parut si concluant, que l'un de ses contradicteurs, l'ahhé llaillel s'empressa de lui écrire : t Agrée i, mon révérend l'ère, que je vous fasse mes irès-humbles rcmcrclmeuts, et pour le présent que vous m'avez fait de voire livre, et pour les manières dont vous avez trouvé à propos de nie traiter dans ce qui me regarde. J'y suis d'autant plus seii>ible, que je ne inériiois ni l'une ni l'autre faveur. La cause que vous avez plaidée ne pou voit avoir un plus habile avocat, et vous n'avez rien oublié |M»nr l'emporter sur ceux qui contestent la mission de saint Maur l'Italien, avec la facilité que vous avet cueû \uincrc l'adversaire qui a voulu nier l'existence du saint. »
Avant de suivre Tordre bénédictin dans son développement soit en France, soil dans les autres parties de l'Occident, il n'est pas inutile d'examiner d'abord J quelle discipline particulière étaient soumises les diverses communautés monastiques qui y avaient été précédemment établies. En effet, de même que l'Italie, deux siècles environ avant la venue de saint Jfenoit possédait déjà plusieurs monastères, de même fa Gaule, cette terre si propre à recevoir tout germe fécond, s'était ouverte de bonne heure à la grande instilulion créée dans les solitudes de la Thébaïde. L'un desapùtrcsde la France, ce pieux guerrier originaire de laPannonie, dont la vie n*e>t qu'un long prodige de charité, saint Martin, fut le premier qui, nous lavons <tëjà rappelé, importa le monacbisiuc en Gaule. De l'Ita- »° où, comme saint Ambroise, il avait établi une communauté religieuse à Milan, il vint vers 500, en fonder une autre à Ligugé, près de Poitiers, et y passa quinze aimées dans la retraite1. L'éclat de ses vertus l'ayant
1 Par un singulier retour des choses humaines, cet antique berceau
fa QXHiachisiiie dans la Gaule s'cs.1 relevé quinze siècles après sa
tabtioii f»rimi1iu\ et une communauté d«- la congrégation des bé-
■ftiicliib de France, dénudant de l'abbaye de Solcsmes. sot établie,
œ 1&5. au prieuré de Saint-Martin de bigugé dont Mgr l'évèque de
^Nticrs l'a mise en possession. L'ancienne église conventuelle, devenue
tqflisc paroissiale du bourg, a été agrandie et restaurée, et elle est
Hjourd hui desservie par les moines de la communauté. Depuis plusieurs
note déjà le prieuré de Ligug-é axait été canoniqnement érigé en ab-
bye,et le 2?i novembre 18*» i. le II. P. dom Léen Dastidea été installé
couine abbé et a continué la. série des suecessmrs de saint Martin.
fait nommer, en 371 au siège épiscopal de Tours, il n'en persévéra pas moins dans la pratique de la règle qu'il s'était imposée, el afin d'en suivre plus facilement les exercices, il fit construire près de la ville l'abbaye qui devint si célèbre sous le nom de Marmoutier.
Le lieu où elle fut élevée était alors un désert inculte, situé entre la Loire et une ligne de roches nues et escarpées longeant le cours du fleuve, et Ton ne pouvait y parvenir que par un sentier fort étroit. Une cellule formée de branchages servait de demeure au saint évoque, et quelques-uns de ses moines en avaient de semblables ; mais la plupart habitaient des trous profonds creusés dans le roc. L'une de ces grottes fut longtemps désignée par la tradition comme ayant été aussi occupée par saint Martin dont quatre-vingts compagnons étaient venus "bientôt partager les austérités et le recueillement1. L'observance suivie dans ce monastère, qui plus tard se soumit le premier à la règle de saint Benoit, était d'abord d'une grande rigidité. Les religieux ne possédaient rien en propre ; ils faisaient un seul repas par jour; ne portaient qu'un vêlement grossier tissu de poil de chameau, et avaient pour principale occupation la prière et la transcription des manuscrits. C'était dans cet austère asile que saint Martin, après ses travaux d'évèque, de missionnaire ou d'ambassadeur auprès des princes et des grands, allait sans
'D'après le témoignage du Père Mabillon, l'ancienne grotte dite le Ut de saint Martin, se trouvait renfermée dans l'église du monastère de Marmoutier. et près de l'endroit où le saint venait parfois méditer le jour et se reposer la nuit, on lisait une inscription terminée par ces vers :
CelluLt namque fuit requies in nocte silenti. l*ro scamno et cathedra bsec quoquecella Dei.
ÉTABLIES KJÏ OCCIDENT 4M
cesse retremper l'ardeur de son zèle. Là aussi, pendant •les dernières années de sa vie, il expia, par la retraite et le silence, l'acte de faiblesse qu'il se reprochait d'à- , voir commis à la cour de l'empereur Maxime.
Cette scène, lune des plus belles de la légende du saint, s'était passée à Trêves, où le pieux évoque, qussi charitable pour les hérétiques que pour les orthodoxes, était allé solliciter la grâce de quelques priscillianistes condamnés à mort. Indigné que cette sentence eût été rendue sur la demande d'Ithace et de quelques autres évoques espagnols, saint Martin avait d'abord refusé de rompre le pain avec ceux sur lesquels il lui semblait voir comme une tache de sang. Circonvenu par eux, Maxime interpose son autorité pour amener un rapprochement auquel tout d'abord l'èvêque de Tours refuse de consentir. Mais sur les menaces de l'Empereur, qui avait juré d'envoyer ses tribuns militaires pour faire exécuter la sentence, le saint se décide à assister avec les évoques persécuteurs au sacre du nouvel évêque de Trêves, préférant, dit Sulpice Sévère, céder plutôt que de lais- , ser périr ceux que le glaive était près de frapper. Le lendemain, ajoute son biographe, il quitta la ville, et comme il s'en allait triste et gémissant sur la route, en se reprochant sa condescendance, il arriva au milieu d'une forêt solitaire et sauvage où il se mit en prières. Soudain un ange lui apparut, qui le consola et releva y son courage, en lui disant que s'il avait raison de regretter un moment de faiblesse, la charité qui l'avait fait agir rendait sa faute bien excusable. Mais revenu auprès de ses frères de Marmoutier, le saint leur avoua, en pleurant, que depuis celle époque il sentait diminuer en lui les grâces qu'il avait reçues de Dieu, et
ttO II KG LES DiVKRSLS
pendant les seize années qu'il vécut encore, il s'abstînt, par pénitence, d'assister a aucun concile ni à aucune autre assemblée.
Durant cette dernière période de sa vie, saint Martin poursuivit plus activement que jamais ses austérités, ses veilles et ses travaux apostoliques. L'éclat de sa renommée s'étanl répandu au loin, des étrangers cl des habitants d'autres provinces de la Gaule venaient le consulter ou se placer sous sa direction. De ce nombre fut Sulpicc Sévère, cet éloquent et riche patricien d'Aquitaine qui, à l'exemple de son ami, saint Paulin de Nola, s'était retiré du monde, et après avoir affranchi ses esclaves, distribué sa fortune aux pauvres, avait associé à sa vie nouvelle ses anciens serviteurs dont il avait fait ses frères et ses égaux. A son arrivée à Marmoutier, saint Martin le reçut comme un père reçoit son enfant. 11 lui donna lui-môme à laver, ainsi qu'aux personnes de sa suite, et après avoir partagé avec ses liôtes un frugal repas, il ne cessa de les entretenir de choses spirituelles dont il parlait, dit Sulpicc Sévère, avec un langage clair et simple, mais en même temps plein de force et d'onction. Quoiqu'il ne fût pas versé, d'après son biographe, dans la connaissance des lettres humaines, il avait une merveilleuse facilité pour résoudre sur-le-champ les questions les plus ardues, et, guidé par le bon sens, qui souvent n'est autre que le génie pratique, il montrait un talent parliculier à réfuter l'erreur et à faire triompher la vérité.
Comme les hommes des anciens temps appelés par Dieu à parler au cœur et à l'imagination de la foule, saint Martin s'exprimait volontiers par figures pcinlcs d'un seul trait vif cl saillant, et empruntées ù tout
ETABLIES EN OCCIDENT. 451
ce qui frappait ses regards. Un jour, à la vue d'une brebis qu'on avait dépouillée de sa toison, il dit en souriant à ceux qui l'entouraient : « Cette brebis n'a-t-elle pas accompli le précepte de l'Évangile : elle avait deux vêlements , elle en a donné un à celui qui n'en avait pas; suivons donc son exemple. » Ailleurs, considérant un homme couvert de haillons qui gardait les pourceaux, il s'écriait : « Voici Adam chassé * du Paradis terrestre : dépouillons-nous du vieil homme pour nous revélir du nouveau. » Comme il arrivait une aulre fois au bord d'une rivière où des oiseaux pécheurs cherchaient à faire leur proie du poisson : « Vous voyez, dit-il encore, l'image des ennemis de notre salut; c'est ainsi qu'ils se tiennent en embuscade pour saisir nos âmes et les dévorer. »
Parvenu enfin , en l'année 397 , au terme de son laborieux apostolat, et se trouvant à Candes , au confluent de la Loire et de la Vienne, il perdit tout à coup le peu de forces qui lui restaient, et prévint ses disciples rassemblés autour de lui qu'il allait bientôt se séparer deux. Comme tous éclataient en sanglots et le suppliaient avec ardeur de ne pas abandonner ainsi ses enfants, le saint vieillard attendri mêla ses larmes aux leurs, et levant les yeux au ciel, il voulut bien demander pour eux la prolongation de sa vie : « Seigneur, dit-il, si je puis être encore utile à ton peuple, je ne refuse point le travail : que la sainte volonlé soit faite î » Couché sur un lit de cendres, le moribond ne cessa, malgré les ardeurs d'une fièvre brûlante, de prier pendant les longues heures de la nuit, et ses religieux ayant voulu, pour le soulager, placer un peu de paille sous ses membres défaillants : « Lais-
K,î KÈoLLS MVEhSLS
*cz, leur dit-il. un chrétien doitmourii >ur la cendre; malheur à moi. si je vousdonnai* un autre exemple. » Lt | eu à pré* il expira, les re.ards et les mains élevés vers le ciel. Son corps, que réclamèrent inutilement les habitants de Poitiers, fut enlevé par ceux de Touis et inhumé, au milieu d'un immense concours de moines et de fidèles, en un lieu alors situé hors de la >il!c, et qui autrefois axait servi de sépulture aux chrétiens. Non loin de cet endroit, qu'on appela la station de saint Murlin, une basilique fut construite par lévéque saint I>ricc qui prit soin d'y faire transporter les restes de son prédécesseur, et lui lit élever un tombeau dont la garde lut ensuite confiée à des moines choisis dans la communauté de Marmoutier.
Le nouveau monastère, ainsi fondé près de là, devint célèbre sou* le nom de Saint-Martin de Tours, et fut ensuite éri^è en chapitre ruyal* après a>oir été comblé de faveurs par les papes et les anciens rois de France qui, jadis, portaient le titre de chanoines de Saint-Martin de Tours. Pour mieux conserver le souvenir de l'inépuisable charité du saint que son dévouement envers un malheureux a rendu surtout populaire, uu pauvre élu" par le chapitre était, à ses frais, nourri, loj:é, pourvu «le toutes choses, et jouissait même de cei tains privilèges. On l'appelait le pauvre de saint Martin, et, *e perpétuant de génération en génération, il était là comme le vivant témoignage des souffrances du peuple adoucies et consolées par la plus belle des vertus chrétiennes. Depuis longtemps, l'église et le tombeau consacrés à l'un des patrons de la France ont disparu avec le pauvre dont l'existence était liée à cet antique asile, et le personnage légendaire qu'il y représentait ne vit plus
maintenant que dans la tradition. Quant à l'abbaye de Marmouticr, si renommée également par ses savants religieux, ses intéressantes annales et la réunion des chapitres généraux de l'ordre bénédictin, elle est tombée h son tour, et le voyageur explorant cette partie des rives de la Loire n'y retrouve plus aujourd'hui que les débris d'un portail extérieur : ruine qui semble être restée seule debout pour attester la grandeur d'autres ruines.
L'institut monastique, une fois établi dans la Gaule, ne tarda point à s'y propager. Dès les premières années du cinquième siècle, l'un des disciples de saint Martin s'étant retiré dans l'île Barbe, sur la Saône, où une première colonie religieuse avait été fondée précédemment, la communauté dont il prit la direction devint aussi nombreuse que florissante. Dans le même temps, vers 410, saint Honorât jetait les bases du célèbre monastère de Lérins, et quinze années après, saint Romain peuplait de moines les solitudes de Condat, dans les montagnes de la Franche-Comté. Mais de tous les établissements monastiques de cette époque le plus important, surtout à cause du nom de son fondateur, fut celui de Saint- Victor, que Cassien, en 415, institua à Marseille. Né en Scythie, aux bords du Pont-Euxin, vers le milieu du quatrième siècle, Cassien avait été conduit par des circonstances inconnues dans cette savante cité phocéenne, qu'on avait justement surnommée l'Athènes gauloise. Après s'y être instruit dans les lettres sacrées et profanes, son esprit naturellement aventureux ne put résister au désir d'aller contempler de près, au sein des vastes et poétiques solitudes de l'Orient, le berceau primitif du monachisme. D'abord il s'arrête au mona-
stère de Bethléem où, près de la grollc qui avait vu naître le Sauveur, il voulait, à l'exemple de saint Jérôme, s'initier aux rigueurs d'une vie toute de pénitence; puis il part pour l'Egypte, afin d'y surprendre à sa source même, et dans ce qu'il avait de plus merveilleux, le secret de l'ascétisme oriental. Accompagné de son ami Germain, il s'enfonce ainsi de désert en désert, s'arrêtant près des laures les plus renommés l, près des anachorètes les plus austères, et recueillant çà et là les sublimes exemples de la perfection chrétienne, parmi les ruines de ces temples fameux où Pythagore et Solon étaient venus chercher les leçons de la sagesse antique. Partout où les deux pèlerins arrivaient, on suspendait les macérations, on rompait le jeûne, et Ton célébrait comme un jour de fête la bienvenue des hôtes qui avaient entrepris un si long voyage pour s'instruire et s'édifier dans la solitude.
Après dix années passées dans l'Egypte et la Palestine, Cassien se remit en route vers l'Occident, en s'arrêtant à Constantinople et à Rome, où il eut l'occasion de défendre saint Jean Chrysostôme contre ses persécuteurs, et les chrétiens orthodoxes contre les ariens, leurs ennemis. De retour à Marseille, il y employa le temps de sa retraite à rappeler les souvenirs de son long pèlerinage dans les deux recueils intitulés : Institutions des monastères, et Conférences ou Dialogues. Le premier, composé de douze livres, fut écrit en l'an 420, à la prière de saint Castor, évoque d'Apt, qui désirait connaître et faire appliquer dans son
* On désigne sous \o nom de lamrs les établissements cénobitiqnes qui, composés d'un grand nombre de cellules distinctes, formaient comme autant de villnpes monastiques qui peuplaient les solitudes de l'Orient.
ÉTABLIES EN OCCIDENT. 4f>5
diocèse les pratiques dont Cassien avait étudié de si beaux modèles en Orient. Quatre de ces livres sont consacrés à de curieux détails sur la vie des Pères du désert, et dans les autres l'auteur indique les moyens de combattre les vices capitaux, qu'il met au nombre de huit, et parmi lesquels figure la tristesse, cette funeste maladie de l'àme qui énerve, et souvent tue l'homme vivant dans la réclusion. Les Conférences, divisées en vingt-quatre chapitres, mettent en scène, sous forme de dialogues la vie intime des moines orientaux, et complètent ainsi le sujet dont les Institutions n'avaient montré, pour ainsi dire, que la face extérieure.
Appliqués à Saint-Victor de Marseille et dans d'autres communautés de la Provence, les divers préceptes de Cassien constituèrent, en Occident, la première loi écrite du monachisme, dont elle s'efforçait de garder le caractère rude, primitif et ascétique. Kncore tout exalté par le souvenir des prodiges qu'il a vus au désert, Cassien met l'anachorète au-dessus du cénobite, et subordonne ainsi les instincts sociaux de l'homme au principe plus idéal, mais moins humain, de la contemplation pure. Les singuliers exemples d'abnégation qu'il propose, notamment celui du novice arrosant chaque jour le bâton desséché qu'il a planté sur l'ordre de son supérieur, font voir assez jusqu'où, dans la pensée du législateur, doit être poussée la stricte observation de l'obéissance passive. Toutefois, le sens pratique du génie chrétien vient parfois l'arrêter sur cette pente, où semblent l'entraîner les écarts de l'ascétisme oriental. Il place la vertu active parmi les degrés conduisant à la perfection contemplative, recommande le travail des mains pour éviter la paresse ou les dan-
45tf ItÊGLES DIVERSES
grouses langueurs dune vie exclusivement passée dans la méditation, et à l'esprit d'isolement et d'individualisme il oppose la chanté qui, selon le sage Paphnuce, non-seulement émane de Dieu, mais est Dieu luimôme1.
En outre, voulant prémunir ses disciples contre certains excès de zèle, Cassien leur rappelle que saint Antoine le Solitaire regardait comme la première des vertus monastiques celle du discernement, et il cite une foule de traits à l'appui de ce principe de sage modération qui doit régler en tout la conduite du moine. Tel est, par exemple, celui de l'abbé Paul qui, se rendant un jour à la cellule d'un de ses frères plus âgé que lui, rencontra par hasard une femme, et à celte vue qui le blessait, oubliant l'objet de sa pieuse visite, s'enfuit aussi rapidement que s'il avait voulu éviter le lion ou le dragon le plus terrible. Mais il fut bientôt puni d'un acte qui, bien qu'inspiré par son amour extrême pour la chasteté, n'en dépassait pas moins les bornes dune juste discipline. En effet, ses membres, sa langue et ses oreilles furent frappés d'une paralysie telle, que ses frères, impuissants à le soigner convenablement, crurent devoir le transporter dans un monastère de saintes femmes. Là, ce malheureux vécut encore quatre années, pendant lesquelles, ne pouvant ni parler, ni agir, il fut condamné à subir les soins délicats et le dévouement inaltérable du sexe qu'il avait eu en si profonde aversion*.
La législation monastique apportée par Cassien dans
1 « Quod cliaritas non solinn rcs Dci, sedeliamDcus sil. » Collai, xvi, caj*. xiii.
* (a Hat. v, cap. «vu.
In Gaule eut assez de renommée pour que cinq mille moines, dit-on, vinssent se placer sous sa conduite. On : *'. conçoit facilement, du reste, l'influence exercée par * 5' l'homme qui était revenu du fond de l'Orient avec une sorte de prestige merveilleux, et qui, sur les secrets de /jj. noire nature portée vers le bien comme vers le mal, laissait échapper mille révélations aussi vraies que celle-ci : « Notre cœur est semblable à la meule d'un moulin, il faut qu'il tourne et qu'il broie quelque chose, que ce soit du froment ou de l'ivraie. » Ce fut surtout aux îles de Lérins que la régie de Cassien reçut sa plus complète application. On y vit s'établir a la fois des anachorètes, sous la conduite de saint Honorai1, et des cénobites, sous celle de saint Caprais. Les uns et les autres vivaient dans l'austérité la plus grande, ainsi que l'attestent ces vers de Sidoine à son ami Faustus, l'un
des premiers abbés de Lérins :
« Vixqup otia soinni '•.■••'
Vix coctos capture cibos. Abstemius «vvum .. * ;
Ducis, et insertis pingis jojunia psalmis. » A .",
De ce monastère sortirent les personnages contem- -;c" ;."■ porains les plus éminents en science et en piété, no- . S " % ta m ment saint Eucher, qui, vers 454, fut tiré malgré • ; / lui de sa retraite pour occuper le siège épiscopal de Lyon. Déjà nous avons rapporté dans d'autres pages1 . '.. avec quelle effusion de cœur le saint évéque, avant de . quitter sa chère Lérins, en avait célébré les charmes attrayants, comme pour montrer jusqu'à quel point l'amour de la solitude entrait dans l'essence môme du • • . •
1 * Efant auclore Honorato sancti senes, qui divisis cellulis £gyplios ? %
paires Galliis iniulerunt. » S. Euch , in serin, de lande Eremi. *V. Y Introduction, au commencement de ce volume. " • .* ' .
monachisme primitif. De là ces grandes pensées, ces élans poétiques qui lui sont inspirés à la vue du ciel, de la mer et des rivages de la belle Provence, et qu'on retrouve à chaque pas de son Hymne au désert1. « Quoique Dieu soit partout, écrit-il à Yaléi ius, il habite de préférence la solitude du désert et la solitude du ciel. » El ailleurs, comme saisi par l'enthousiasme lyrique, il s'écrie : « Oh ! que les solitudes infréquentées sont douces à ceux qui ont soif de Dieu ! Qu'elles sont aimables pour ceux qui cherchent le Christ, ces immenses retraites où la nature veille silencieuse! Ce silence a de merveilleux aiguillons, qui portent lame à s'élancer vers Dieu et la ravissent en d'ineffables transports. Là, nul bruit ne se fait entendre, si ce n'est celui de la voix humaine qui monte vers le ciel. » Puis, continuant par l'éloge de la retraite qu'il préfère à toutes les autres, il ajoute : « J'honore surtout ma chère Lérins, parce quelle reçoit dans ses bras hospitaliers ceux que la tempête du monde a jetés sur son sein, et quelle laisse doucement respirer parmi ses ombrages les hommes dévorés par les ardeurs du siècle. Abondante en fontaines, ornée de verdure, couverte de vignes, charmante par son aspect et ses parfums, elle est comme un paradis pour tous ceux qui y ont fixé leur séjour. »
Une telle exaltation, inspirée par le saint amour de la nature et de la solitude, au moment où la société romaine expirante n'entendait plus que la voix de stériles rhéteurs et de froids grammairiens, une telle exaltation suffit bien, sans doute, pour expliquer l'ardeur avec
1 S. Euch., de lauiie eremi. %
laquelle une foule d'âmes, dégoûtées d'un inonde avili, se précipitaient, là comme ailleurs, dans l'asile du monachisme. Bientôt un grand nombre de pieuses retraites vont s'ouvrir au nord et au midi de la Gaule, surtout quand la chute de l'empire aura livré celte province aux terribles ravages et à la conquête oppressive des peuples germaniques.
Un siècle environ après Cassien, Tardent explorateur * ■;
des monastères orientaux, un autre législateur, saint . 4*
Colomban, apporte de l'extrémité de l'Occident une " "'. nouvelle règle monastique, qui se répand en Gaule, en ;\"'*> Suisse et en Italie, Rien de plus accidenté et de mieux ;"." ;^; rempli que l'existence de ce missionnaire irlandais, ■\"'-"r""; qui, la croix à la main, descend sur le continent pour w
soumettre au frein religieux la barbarie triomphante, /.*:.. •.-. défendre la faiblesse contre la violence, et faire trem- v:'bler des princes coupables dans leurs palais, après avoir consolé le pauvre esclave dans sa chaumière. Né ■*"■■/ vers 540, dans le Lcinster, Colomban, jeune encore, ; .
avait quitté sa province natale pour fuir, dit sa légende, ^ . les périls auxquels une grande beauté, en attirant sur lui les regards des jeunes tilles, pouvait exposer sa vertu. Malgré les larmes de sa mère, il s'était retiré dans une solitude éloignée, sous la conduite d'un saint person- / nage, puis il était entré au monastère de Bangor, alors ', . '. •" gouverné par l'abbé Comgell.
Ce monastère, situé dans TUlster, était l'un des plus " ...
400 IIÈCLES DIVERSES
renommés do l'Irlande, où saint Patrice, premier apôtre du pays, et allié par sa mère à saint Martin de Tours, avait, comme on Ta vu, importé le monachisme de la Gaule. La règle austère des moines d'Egypte, transportée de Lérins en llibernie, ne s'était point adoucie sous ce ru le climat. Bien quelle y lût strictement appliquée, elle avait pourtant ses charmes pour les moines deBangor, à en juger par ce chant Iradilionnel conservé dans un vieil antiphonaire de l'abbaye : « La règle de Bangor est l:onne; elle est droite et divine, sévère, sainte et exacte, souverainement juste et digne d'admiration. C'est la nef, dont rien ne trouble la paix, quoique souvent battue par les vagues ; c'est vraiment la vigne transplantée d'Egypte... Epouse et reine digne du Christ, elle a pour vêlement la lumière du soleil ; simple et savante, elle est invincible à toutes les attaques. Elle est bonne la règle de Bangor1. »
Malgré l'austérité de cette retraite, Colomban ne s'y crut pas encore assez protégé contre les influences extérieures et ses propres Faiblesses. Pour ajouter une barrière de plus à celles du cloître, traversant la nier, il s'arrêta d'abord dans un monastère du pays de Galles. C'était sans doute un de ces asiles alors fort vénérés, autour desquels les populations chrétiennes
1 « Bcnrhior hona recula, Ilecta atque riivina...
Kavis nunquain lurbata, Quaiiivis fliiclihus tonsa...
Christ o Itcgina apta, Solis luce amicla, Simples sinml nique docla...
Bcnchior hona régula. >•
Anliphtmar. irtustiss. menas! . llnichonn., Mtiralori, Anccd. latin . t. IV.
de la Cambric, violemment dépossédées, par les conquérants saxons, avaient abrité leur religion et leur indépendance. Au milieu de cette réunion de vaincus et de bannis, Colomban, tout en continuant de s'exercer aux pratiques les plus sévères de la vie monastique, dut se fortifier dans la haine de toute espèce d'oppression, qui est l'un des traits saillants de son caractère. Quoi qu'il en soit, entraîné plus loin encore par son esprit aventureux et son zùle évangélique, bientôt, avec douze compagnons, il passe d'Angleterre en France, et alors commence pour lui une carrière essentiellement militante, qui se divise en trois parties bien distinctes. Apôtre, il prêche et convertit à la Toi des tribus encore sauvages et païennes. Fondateur de communautés reli- ^ *£*$*& gieuses, il défriche les terres les plus incultes et y fait fructifier sa discipline en même temps que le travail agricole. Enfin, ardent défenseur de la morale publique, il se môle aux événements du siècle, chAtie sans pitié les criminelles passions des petits-fils de Brunehaut, brave la colère de cette femme redoutable, et deux t fois subit la proscription cl la captivité, plutôt que de * ;*? laisser fléchir devant une cour barbare sa dignité d'homme ou sa conscience de chrétien.
Considéré sous ce triple point de vue, le moine Colomban nous apparaît donc comme une des grandes ligures de l'époque, et sa légende, plus que toute autre, justilie cette observation si vraie que l'histoire de la race mérovingienne est contenue presque entièrement dans la vie des saints de cette période '. Mais c'est principalement
1 Lu vie de saint Colomban, écrite par sou disciple Jouas, moine de Bobbio, et l'un des plus curieux monuments de l'histoire ecclésiastique au septième siècle, se trouve insérée dans le tome II des Acta
dans ses institutions monastiques que nous avons à examiner ici ce personnage, dont les mœurs furent aussi austères que son caractère était inflexible. Sans se laisser éblouir par les brillantes promesses de Contran, roi de Bourgogne, qui voulait le retenir auprès de lui, le saint avait préféré chercher une retraite dans le lieu le plus désert des Vosges, au milieu des landes et des rochers. Là, sur les ruines d'un ancien castellum, appelé Anagratès, et depuis Anegray, il s'établit avec les siens, vivant comme eux d'herbes crues et d'écorces d'arbres, et souvent disputant aux animaux sauvages leur demeure et leur nourriture. Poursuivi dans sa solitude par l'affluence des fidèles qu'attirait le bruit de ses miracles, il se retire plus loin, au fond d'une caverne dont il avait chassé un ours, et où, par ses prières, il fait jaillir une source d'eau vive devant servir à le désaltérer.
Cependant, la communaulé d'Anegray s'augmentant chaque jour, il choisit, pour y bâtir un second monastère, remplacement d'un autre château voisin, nommé Liucovium, ou Luxcuil, prés duquel se voyaient encore les magnifiques débris de thermes construits parles Romains, et des idoles de pierre élevées aux anciennes divinités du pays. Le nouvel établissement, fondé dans cette partie alors déserte de la Séquanie, et couverte de grands bois, d'ombre cl de silence, ne tarda
Sanrt.ortl. S. llened. du P. Mahillou. La chronique de Frédégaire nous fait aussi connaître la nature dos relations que le saint irlandais eut avec Bruuehnut et les rois franks de celte époque. De nos jours MM. Guizot, Ampère, F. Ozanain et de Moiitulembert. ont successivement publié des éludes intéressantes sur le rôle historique de saint Colomban dont le caractère a été aussi mis eu relief par les écrivains allemands. Heicle et fleltbcrg.
ETABLIES EN OCCIDENT. 463
pas à prendre un développement encore plus prodigieux sous la forte discipline de saint Colomba n. Les fils des nobles Franks et Burgondes y accouraient de toutes parts, et, confondus avec les enfants des serfs pour recevoir la tonsure monastique, ils y déposaient l'orgueil héréditaire de la race en môme temps que la parure distinctivc de leurs longs cheveux. Si grande fut bientôt l'affluenec des moines dans ce sanctuaire consacré au travail et à l'oraison, que le fondateur put y établir l'usage du Laus perennis, ou office perpétuel, qu'on retrouve aux monastères d'Agaune, de Saint-Maurice et de Remiremonl, et qui, par une prière incessante, devait sans cesse attirer les bénédictions de Dieu. Enfin le nombre des religieux s'étendant chaque jour avec la mise en culture de cette âpre solilude reconquise par l'activité monastique sur la nature et les animaux sauvages, l'abbé de Luxeuil fonda, non loin de là, une troisième colonie qui reçut le nom de Fontaine, à cause de l'abondance de ses eaux.
Ce fui dans ces trois monastères d'Anegray, de Luxeuil et de Fontaine, que Coloniban établit sa règle, dont les prescriptions peu étendues, mais précises et sévères, rappellent les observances primitivement suivies par les moines irlandais et bretons. L'obéissance, la pauvreté, l'abnégation et l'humilité sont, avec la mortification intérieure et extérieure, les principales vertus qu'il recommande à ses disciples1 : « Que le moine, dit-il, vive sous la loi d'un seul et dans la compagnie de plusieurs, pour apprendre de l'un l'humilité, des autres la patience. Qu'il ne fasse point ce qu'il veut.
1 Codex lie gui., t. 11, p. Toô, Rejrul.c. m
4T>i RÈGLES DIVERSES
Il devra manger ce qu'on lui donne, ne posséder qu'autant qu'il reçoit, obéir à qui lui déplaît. Il se rendra au lit si fatigué qu'il s'endormira en y entrant; mais il en sortira avant d'avoir achevé son sommeil. Qu'il craigne son supérieur comme Dieu, et qu'il l'aime comme un père. Une jugera pas la décision des plus anciens. Son devoir est d'accomplir les commandements, selon cette parole de Moïse : « Ecoute, Israël, et (ais-toi. » Si ces prescriptions générales sont dures, le régime particulier des moines ne Tétait pas moins. Une seule fois, chaque jour, à l'heure de none, c'est-à-dire vers le soir, ils pouvaient prendre leur nourriture, composée d'un peu de pain, de légumes et de farine détrempée d'eau. Néanmoins il était nécessaire que l'abstinence fût réglée par une certaine discrétion. On doit jeûner tous les jours, disait le législateur; mais on doit aussi manger tous les jours, parce qu'il faut tous les jours prier, tous les jours travailler, lire et avancer tous les jours. La récitation de roflice variait selon la diversité des saisons ; outre la psalmodie qui avait lieu en commun, chaque religieux, dans sa cellule, devait encuic s'élever à Dieu par la prière et la méditation. •
Le Pénitentiel, qui est comme la sanction pénale de cette règle, détermine la nature des punitions à infliger aux moines. Selon les fautes commises, on les condamnait à des récitations de psaumes, à des jeûnes extraordinaires, même à des peines corporelles, telles que la fustigation, avec cette étrange particularité que si le nombre des coups de fouet pouvait s'étendre de six à deux cents coups, il n'était jamais permis d'en administrer plus de vingt-cinq à la fois. Des punitions corporelles frappaient ainsi les plus simples infractions à
ETABLIES EN* OCCIDENT. 405
la Règle, telles que le murmure, l'oubli d'un signe de croix, la distraction pendant les offices et la violation de la loi du silence. Cette pénalité était bien rigoureuse sans doute, et en indiquant combien était rude la discipline primitive des monastères irlandais, elle offre un grand contraste avec le code bénédictin qui, ménageant la faiblesse humaine, ne se montrait inflexible que pour les cœurs endurcis et impénitents. Remarquons, cependant, comme trait de mœurs de l'époque, que les châtiments corporels, qui révoltent aujourd'hui nos idées et nos habitudes, ne produisaient pas le môme effet sur les natures d'ailleurs si violentes et si fières des hommes du septième siècle, puisque la même faute était punie, ou par deux cents coups de fouet, ou par deux jours de jeûne au pain et à l'eau. Faisons observer encore que dans le Pénitentiel monastique de saint Colomban, une distinction était établie enlre les péchés mortels, que Ton devait confesser au prèlre, et les fautes légères, dont il fallait journellement s'accusera son supérieur, avant de se mettre à table ou au lit*. I)ans chaque maison, la direction spirituelle et le maintien de la discipline étaient confiés à un abbé, qui avait sous ses ordres deux économes chargés, l'un de l'administration intérieure, l'autre des affaires extérieures de la communauté.
1 Saint Colomban. outre le Pénitentiel propre aux moines, en avait élabli deux autres, l'un i>our les clercs, l'autre pour les laïques. Une grande différence, quant à la pénalité, se trouve dans ces trois traités de pénitence ecclésiastique. Si le législateur punit sévèrement dans le inoinc la plus légère infraction à la rèj:le qu'il a juré devant Dieu d'observer fidèlement, il est bien plus indulgent pour les fautes, commises par les ecclésiastiques et surtout pour celles dont se rendent coupables les bomines du siècle. (Ju'un clerc, par exemple, frappe jusqu'à faire couler le sang, il est puni d'une pénitence d'un an, tandis que celle du bique n'est que de quarante jours.
oO
m RÈGLES DIVERSES
Pour maintenir par sa présence et ses exemples l'application de celte règle, Colomban résidait tour à tour dans chacun des monastères qu'il avait fondés. Ne tolérant pas plus les rigueurs excessives que les dangereuses mollesses, il rappelait dans ses instructions que la perfection morale est bien au-dessus des pénitences purement corporelles. « 11 ne suffit pas, disait-il, de fatiguer de jeûnes et de veilles la poussière de notre corps, si nous ne réformons aussi nos mœurs... Macérer la chair, si l'ûrnc ne fructifie pas, c'est labourer sans cesse la terre et ne lui point faire porter de moisson... Que sert d'aller faire la guerre loin de la place, quand l'intérieur est en proie à la ruine?... Une religion toute de gestes est vaine; la vraie piété réside dans l'humilité du cœur et non dans celle du corps. A quoi sont utiles ces combats livrés aux passions par le serviteur, quand elles vivent en paix avec le maître?...» Mais c'était surtout par l'ardeur de sa charité envers ses religieux qu'il tempérait l'extrême rigidité de ses préceptes. Un jour que, dans l'oratoire d'un monastère, il priait avec ferveur pour l'un de ses moines qui allait mourir, celui-ci, au milieu d'une apparition toute resplendissante de lumière, crut entendre une voix qui lui disait : « Je ne puis te détacher de ton corps, parce que j'en suis empêché par ton père Colomban. » Le moribond, sortant aussitôt de sa léthargie, fait appeler Colomban et lui demande avec larmes pourquoi, par la force de ses prières, il persiste à le retenir dans cette vie de douleurs. Affligé d'avoir été si puissant dans son oraison, le saint se résigne à la séparation avec une douleur mêlée dune joie secrète. Il absout l'agonisant) lui donne la communion suprême, puis il le dégage de
ses liens terrestres et lui ouvre la céleste demeure.
Dans une autre circonstance fort critique de sa vie, alors que persécute pour son zèle religieux, enlevé de son monastère, retenu en prison, il est conduit de force jusqu'à Nantes d'où il doit ôlre embarqué pour Tirlande, le saint abbé se sent profondément ému à la pensée de quitler pour toujours les frères qu'il a laissés à Luxeuil. Il leur écrit donc une lettre pleine d'affection, de trouble et d'angoisse, où d'aimables retours vers le passé s'unissent confusément à d'inquiètes préoccupations sur l'avenir, et où ce grand moine, se dévoilant tel qu'il est, montre la sage prévoyance du législateur et la tendresse passionnée du père. Se rappelant que dans la précipitation du départ, il n'a point fait ses adieux à un moirte qui n'était pas avec les autres, il leur dit : « Gardez toujours Waldolène, s'il se trouve encore parmi vous. Que Dieu le comble de ses biens ; qu'il devienne humble, et que de vous il reçoive en mon nom le baiser que je n'ai pu lui donner moi-même. » Il songe ensuite aux moyens de consolider et d'étendre même son œuvre au milieu des périls qui la menacent, et supplie ses religieux de conserver l'esprit de force, de persévérance et d'union, principale sauvegarde de toute communauté monastique. « Si la Providence vous appelle ailleurs, leur dit-il, arrêtez-vous là où les sites vous conviendront, là où Dieu bâtira avec vous, et croissez -y par milliers sous sa bénédiction féconde. »
Bientôt, dans une vive effusion de son cœur, il s'adresse en particulier à l'un de ses plus chers disciples, nommé Altale, et en lui transmettant la diflicile mission de conduire ses frères, il cherche à le prému-
nir contre les déceptions cruelles que lui-même a riessentics. Pour les peindre, il a recours à une image qui rend plus sensible encore le souvenir des déchirements éprouvés par son âme dans le gouvernement parfois si pénible d'autres âmes confiées à ses soins. « Afin de maintenir, dit-il, tant de caractères différents sous le joug de la Règle, j'ai tenté de rattacher à la racine de notre arbre tous ces rameaux que leur fragilité avait détachés de la mienne... Sois plus prudent que moi, mon cher Attale, ne te charge pas d'un fardeau qui m'a coûté tant de sueurs. Mieux instruit à ce sujet, tu sauras appliquer les préceptes à chacun, et te multiplier, te diversifier à l'infini pour le bien et selon les besoins de tous. Mais pourquoi te parler de ces choses? Pourquoi te pousser à une entreprise dont je suis maintenant débarrassé?.. Sachant ton cœur accablé de peines et de difficultés, j'avais renoncé à décrire, comme je le voulais d'abord, une lettre pleine de larmes, aimant mieux contenir que faire couler tes pleurs. Mais en vain j'ai essayé de refouler ma douleur en moi-même. Voici qu'elle m'échappe avec mes larmes, et pourtant il faut en arrêter le cours, car un soldat courageux ne doit pas pleurer. D'ailleurs ce qui nous arrive n'a rien de nouveau, et c'est ce que nous prêchions tous les jours. N'est-il pas arrivé autrefois à un philosophe, plus sage que les autres, d'être jeté en prison parce qu'il avait affirmé, contre l'opinion de tous, qu'il n'y a qu'un seul Dieu? Les Évangiles ne nous enseignent-ils pas aussi que les vrais disciples de Jé^us le crucifié doivent le suivre en portant leur croix? Oui; nombreux sont nos dangers, puissants sont nos ennemis; et pourtant sans adversaire, point
de combat, et sans combat, point de couronne... Mais pendant que je t'écris, un messager vient m annoncer que le navire qui doit m'emportcr est prêt à partir. La fin du parchemin m'oblige à terminer cette lettre bien confuse, hélas ! par ce motif que l'amour n'a point d'ordre. J'ai voulu tout vous dire en peu de mots, et je n'ai pu y parvenir. Adieu donc, chères entrailles, priez pour moi, afin que je vive en Dieu '. »
Or, cet homme si plein de tendresse, de charité pour ses frères, qui poussait la mansuétude jusqu'à souffrir que les animaux compagnons de sa retraite vinssent lui arracher la nourriture des mains, cet homme était le même qui, avec l'indomptable énergie de sa race, attaquait de front tous les abus, et poursuivait sans rehlche, dans l'Église comme dans la société laïque, le rétablissement de la discipline et des bonnes mœurs auxquelles le malheur des temps avait porté les plus graves atteintes. Ce double aspect du caractère de Colomban, à la fois humble et fier, soumis et tenace, se révèle dans une autre de ses lettres écrite aux évoques de la Gaule réunis en Synode pour délibérer sur la célébration de la Paque, question qu'il poursuivit et remua toute sa vie. Accusé de vouloir introduire dans le pays des traditions et des usages propres à l'Église d'Irlande, il commence, avant de se justifier, par remercier Dieu de ce que tant de pieux évêques se sont assemblés à cause de lui, pour traiter une affaire touchant aux intérêts de la discipline et de la foi. « Plût au ciel, dit-il, que vous fussiez plus souvent réunis et que, malgré les troubles de notre époque qui vous empêchent de tenir
!S. Columb., Episl. ap. Galland., liibl. Yeter. Pair. t. XIT.
47* RÉGLER DIVERhR?
vo* concile* une ou deux fois Tannée conformément aux canons, vous le tissiez du moins le plus souvent possible pour que les tièdes demeurent dans la crainte, et les fervents dans le devoir. *
Après les avoir exhortés à examiner avec douceur et ménagement quelle est la meilleure tradition relativement à la Pàque. Colomhan leur rappelle ce qu'il a dit. *ur le fond même de la question, dans la réponse qu'il leur a faite précédemment et dans trois écrits adressés au pape Grégoire, u Comme je ne suis pas, ajoute-t-il. l'auteur de la diversité qui vous sépare, et que pour la cause de notre commun Sauveur , je suis venu , étranger , en cette terre, je ne \ous demande qu'une grâce, «.-elle de vivre en silence au fond de ces forêts, auprès des ossements de dix-sept de nos frères que j'y ai vus mourir. Qu'il nous soit permis d'y demeurer avec vous, d'y prier pour vous, selon notre devoir, et l'habitude que nous en avons prise depuis douze années. Laissez-nous, je vous prie, continuer d'habiter celte Gaule tous ensemble, de même que nous serons réunis, un jour, dans le ciel, si nos mérites nous y conduisent. Ici nous nous efforçons de suivre les canons et les préceptes du Seigneur, qui sont nos armes, notre glaive et notre bouclier, et puisque c'est pour y rester tidèlesque nous avons quitté notre patrie, nous devrions les observer jusqu'à la mort à l'exemple de nos ancêtres. Voyez donc, ô Pères saints, ce que vous ferez de pauvres vétérans, de vieux p.'-lerins tels que nous, et considérez s'il ne vaut pas mieux les encourager que leur causer du trouble. C'est pour ne pas entrer en discussion avec vous que je n'ai |K)int osé paraître en votre présence, et aussi par la
crainte de réjouir nos ennemis du spectacle de luttes entre chrétiens... Que si Dieu permet enfin que vous me chassiez de ce désert que je suis venu chercher de si loin, je dirai comme le prophète Jonas: Prenez-moi, jetez-moi à la mer, et cette tempête s'apaisera l. »
L'inflexibilité que Colomban montrait à défendre les pratiques de son Église nationale, il la manifestait surtout dans la répression des habitudes vicieuses et de la grossière immoralité de son siècle. Transporté par les circonstances dans cette société gallo-franke où la corruption des mœurs romaines s'était ravivée au contact de la brutalité germanique, l'abbé de Luxeuil s'indignait de la conduite scandaleuse des princes mérovingiens qui, selon l'usage barbare, s'entouraient de nombreuses concubines, et comme le dit un conlemporain, changeaient la demeure loyale en un lieu de débauche. Mal-, gré ses désordres, le jeune Thierry H, roi de Bourgogne, avait un grand respect pour Colomban, et il s'estimait heureux qu'un personnage si saint, si justement vénéré fût venu s'établir sur ses domaines. De son côté l'homme de Dieu cherchait à profiter de son influence pour adresser au roi de sévères reproches sur ses excès, et rengager à rompre des liens criminels afin de goûter en paix les douceurs du mariage chrétien. Mais l'effet de ces conseils salutaires était combattu par les intri-
* S. Columb., Epist. ap. (ïallaihl., llibl. Veter. Pair. t. XII.
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Inlimifi'- par c»-> par«ilr>% et le proiliçe qui les accompagna, le j»*une prince se di'cide ïi \isiter le sain! a\ec sa mère, et lui promef de changer de condnife. M;«i« romme il ne tint point ses promesses et qu'il fut, a cause de *es dérédeinenK menacé d'excom -
ETABLIES EN OCCIDENT. *73
munication, une persécution violente, suscitée par Brunehaut, vint encore fondre sur l'abbé de Luxeuil qui la soutint avec une invincible énergie. Vainement les courtisans de Thierry H, dont il censure les vices, les évoques qui le tiennent en suspicion, l'accusent d'établir de nouvelles régies et de tyranniser les moines, en les empêchant de sortir de leur couvent, ou d'en ouvrir l'intérieur à des personnes étrangères. Vainement le roi lui-même veut, avec sa suite, forcer la barrière inviolable des lieux claustraux, en pénétrant jusque dans le réfectoire d'un monastère. Colomban l'arrête d'un geste, le terrifie par ses paroles prophétiques, et comme autrefois saint Ambroise faisait reculer Théodose, il oblige le prince frank à se retirer plein de honte et d'épouvante. Vainqueur dans cette lutte, où, après avoir brisé ses fers et ceux d'autres captifs, il est venu librement se représenter à ses ennemis, le moine irlandais voit bientôt la mer conspirer pour lui et les vagues repousser au rivage le vaisseau qui semble ne pas vouloir l'emporter loin de la France. Abandonné de ses gardes lassés de veiller inutilement sur ce prisonnier que les éléments protègent, il rentre de nouveau dans les provinces neustriennes, passe de la cour de Clotaire H à celle du roi d'Austrasie, Théodeberl, qui l'accueille avec bonté, et l'encourage dans ses projets d'apostolat. De là, Colomban part, en effet, pour évangéliser les peuplades voisines, en compagnie de saint Gall, son compatriote et son disciple. Poursuivi, dans ses rêves par l'image des peuples infidèles qui lui restaient à convertir, il hésitait sur la route qu'il devait prendre, et sa pensée errante embrassait déjà tout le monde slave et germanique, lorsqu'un ange lui apparut la nuit, et,
traçant un cercle qui représentait le globe terrestre, il lui dit : « La terre est vaste ; mais ne t1 écarte point de ta route, si tu veux manger le pain de tes sueurs. » Bornant dès lors ses travaux d'apôtre, le saint s'arrête près du Rhin, dont il remonte le cours. Après avoir évangélisé quelques tribus idolâtres, il nous est représenté dans sa légende, aux bords des lacs de Constance et de Zurich, brisant de son souffle un vase immense consacré au dieu Woden, et du même coup détruisant les dernières superstitions païennes. Non content de renverser partout les idoles, il veut délivrer les populations du pays de l'influence d'esprits malfaisants qui les faisaient trembler de terreur. De concert avec saint Gall, il chasse les démons familiers des lacs et des montagnes, et ceux-ci pleurant leur impuissance devant ces hommes de Dieu auxquels ils reprochent « de prier toujours et de ne dormir jamais , » disparaissent dans le désordre tumultueux dune armée mise en fuite. Cependant, au milieu de ses missions lointaines, l'apôtre irlandais ne perdait pas le souvenir de ces rois franks qui lui avaient fait goùler, tantôt le pain de l'hospitalité, tantôt le breuvage amer de l'exil, et dont il avait prédit ou l'élévation ou la chute désastreuse. A l'exemple des anciens prophètes d'Israël qui, loin de prendre parti contre leurs persécuteurs, venaient déplorer et adoucir les maux qu'eux-mêmes avaient annoncés, Colomba n ne donna jamais que des regrets et des plaintes aux calamités de ses adversaires. Comme il lisait dans une forêt, à quelque dislance de Brigantium1, où il avait fondé un monastère, il s'assit sur
1 Aujourd'hui Bregcnz, petite ville du Tyrol autrichien, située sur le? bords du lac de Constance.
le fronc d'un vieux chêne abattu par le temps *. Là, reportant son esprit ailleurs, il réfléchit à la destinée inconstante des princes du siècle, que le vent de l'adr versité fait tomber ainsi que tombent les grands arbres des bois. S'étant endormi, il eut, pendant son sommeil], la révélation d'un combat terrible qui à la même heure s'engageait entre les deux frères Thierry et Théodebert, dont l'un l'avait persécuté, et l'autre s'était déclaré son protecteur. A son réveil, tout ému de cette vision sanglante, et croyant encore sentir l'odeur du carnage, il raconta ce dont il avait été témoin à son compagnon Chagnoald, jeune seigneur frank de la cour du roi d'Austrasie, qui avait tout quitté pour le suivre. « Mon père, lui dit Chagnoald, accordez à Théodebert l'appui de vos prières, afin qu'il triomphe de Thierry, notre ennemi commun. — Tu me donnes un mauvais conseil, répondit Colomban ; ce n'est pas ce que veut notre Seigneur qui nous a commandé de prier pour nos ennemis. Le souverain juge est le seul inaitre de faire de ces princes ce qu'il lui plaira. » On sait quel fut le résultat de cette lulle fratricide qui, en 612, eut lieu dans les mêmes champs de Tolbiac où Clovis avait promis d'abjurer, avec ses dieux, les haines implacables de la rude Germanie. Théodebert , que saint Colomban avait engagé précédemment à se retirer du monde pour éviter une perte prochaine, fut vaincu et livré par son frère à leur aïeule Brunehaut, et cette reine ne reconnaissant plus son petit-fils dans le prince qui l'avait expulsée de l'Austrasie, le lit raser et enfermer dans un de ces monastères où il avait refusé d'entrer librement, et
1 Super quercus putrefactw truncum librum legens residebat... Jonn«. Yit.S.Cohnnb.
peu après ordonna sa mort. Quant à Thierry, selon la prédiction menaçante de l'abbé deLuxeuil, sa puissance fut de courte durée, car il survécut à peine à son frère, et ses enfants , privés de la couronne, furent poursuivis et exterminés par leur parent Clotaire 11. Enveloppée dans la proscription de ses arrière-petits-fils, la vieille Brunehaut elle-même ne put échapper à la vengeance du fils impitoyable de Frédégonde, et celui-ci, comme l'avait encore annoncé Colomban, recueillit seul l'héritage de tous ces morts, victimes des cruelles fureurs de leur race et de leur époque.
Au récit de ces événements tragiques et de la part d'action toute providentielle qu'y prenaient les hommes que la voix du peuple , précédant celle de rÉglise, déclarait saints de leur vivant, l'esprit des contemporains devait être, on le conçoit, frappé des plus fortes et des plus diverses impressions. Si le sort déplorable de tant de princes d'une même famille expiant leurs fautes par le malheur, la dépossession et la mort, et succombant tous au jour marqué, inspirait d'abord l'effroi aux spectateurs de telles scènes, bientôt elles devenaient pour eux comme une sauve-garde et un enseignement. En effet, dans les pieux personnages qui, souvent au péril de leur vie, rappelaient les grands au respect des lois éternelles du devoir, le peuple ne voyait pas seulement des protecteurs, mais aussi les vengeurs d'une société alors en proie à la violence et à l'anarchie. Les sinistres prédictions lancées à l'avance sur le châtiment réservé à de puissants coupables, produisaient surtout un effet extraordinaire, et lorsqu'elles s'accomplissaient, la foule qui les avaient recueillies, re- . connaissait que presque toujours la justice humaine
marche en avant de la justice divine. Au sujet de saint Colomban on racontait, par exemple, que c'était en descendant le cours de la Loire, sous la garde des soldats de Thierry H, qu'il avait dit au leude, chef de l'escorte : « Dans trois ans ton misérable roi périra avec sji lignée, et ce Clotaire que vous méprisez maintenant, sera votre maître à tous. » La tradition rapportait encore que passant devant une maison qu'il savait être vouée à la malédiction divine, il avait, en élendanl la main de ce côté, détourné tristement la tête, moins pour ne pas souiller ses regards qu'afin de pouvoir cacher une larme. Ailleurs, sortant d'une demeure royale où il venait d'attaquer inutilement le vice et sur . laquelle devait aussi tomber la colère du ciel, il entendit dans les airs deux horribles craquements, présages avant-coureuf s d'une ruine inévitable.
Ces récits, commentés par l'opinion publique, quelque faible qu'elle put être encore , se transmettaient rapidement des cloîtres dans les cités, des campements militaires dans les simples bourgades. Ceux qui avaient eu le plus à souffrir des injustices et des exactions de la conquête germanique y trouvaient surtout une consolation aux maux du présent. Peut-être après les avoir racontés, le soir, au coin de leur humble foyer, l'artisan des villes et le colon attaché à la glèbe ■ se sentaient plus de courage à reprendre le lendemain, * celui-ci, son métier, celui-là, le sillon creusé pour ses maîtres. Mieux que d'autres, ces déshérités de la fortune avaient confiance dans l'intervention des hommes qui semblaient descendus sur la terre pour y rétablir l'équilibre, et protestaient avec l'Kglise et l'humanité contre ce mol impie du barbare : « Malheur aux
MO hthll^ DIVERSES
face IV. Dernier acte d 'indépendance dont on ne doit pas, ainsi qu'on la fait, exagérer ni la portée ni le but, parce que. niai instruit de h question, Colomban la traita sous l'influence a-sez f«eu désintéressée d'Agilulfe et du clergé loriitonl. favorables aux évéques qui axaient icpous.-ê h «.ondamnation prononcée par le pape Yigiie. Quant à la forme parfois téméraire du langage, elle s'explique chez le moine irlandais par l'excès du zèle religieux, l'esprit passionné du temps, et aussi par cette liberté native de sa race qui, selon son aveu, lui donne la hardiesse de tout oser l.
Saint Colomban qui, en 015. finit ses jours prés de Bobbio, dans une grotte qu'il avait transformée en oratoire, ne laissa point parmi ses moines le seul prestige du saint et du législateur : mais il y joignit encore la renommée de l'écrivain et même celle du poète. Outre sa Règle et ses trois Pénitentieh, il composa un traité contre les ariens, des Instructions à ses moines, des Lettres, des Èpitres en vers et quelques autres poënies. Quoique tous ses ouvrages ne nous soient point parvenus, l'instruction solide et variée dont il fait preuve
1 Libéria* paterne consuetudiuis. ut ita dicain. me audere ex parte lacit... Epi$l. ad lionif. pap. — Quelle quesoit pourtant l'extrême liberté de parole qu'on remarque dans cette lettre au souverain pontife, elle n'autorise nullement a montrer son auteur en schisme avec le siège pontilical, pas plus que ses remontrances sévères aux rois franks ne doivent le laire juper comme un tribun hostile à la roy.uté. Écrivant, ainsi qu'on Ta dit avec raison, à une époque où la pensée n'est plus maîtresse d'elle-même et se laisse trahir <oit par l'excès, soit par l'insuffisance de l'expression. Colomban admoneste, il est vrai, la personue du pape, mais il respecte l'autorité du chef de lÉu'Iise. <( Nous tous, llibernois, dit-il, nous sommes les disciples de saint Pierre, de saint Paul et des apôtn-s. qui ont écrit sous la dictée de l'Esprit -Saint; nous ne recevons rien de plus que la doctrine apostolique; nous sommes liés à la chaire de siint Pierre, et quoique Rome soit grande et célèbre, c est a cause de celle chaire seulement qu'elle nous lirait célèbre et fraude. »
ETABLIES EN OCCIDENT. 481
dans ceÉx que nous possédons, l'étendue de ses connaissances en matière ecclésiastique attestée par ses lettres, et enfin l'étude qu'il parait avoir faite des langues grecque et hébraïque, montrent suffisamment avec quelle ardeur il avait puisé la science aux écoles de PIrlande sa patrie. En général, son style fortement imagé porte à la fois l'empreinte de la fougue de son esprit et de cette énergie presque sauvage qu'imprime à la pensée l'habitude de vivre en face des grands aspects d'une nature complètement solitaire. Quelquefois, selon les impressions fort mobiles de l'écrivain, on trouve en lui la tendresse, la chaleur ou l'éloquence désordonnée de la passion, et ce cri venant du cœur : « L'amour n'a point d'ordre ! » qui se trouve dans une de ses lettres, est justifié par plus d'un passage de ses œuvres.
En outre dans quelques morceaux en prose et en vers, se révèlent une certaine grâce native, un souffle rappelant les inspirations des lacs et les chants des bardes de son pays, qu'on prendrait pour un son anticipé des Mélodies irlandaises. Ce culte obstiné des traditions nationales qui portait l'exilé Colomban à vouloir garder les coutumes de ses pères aussi fidèlement que la tombe de ses compatriotes morts sur un sol étranger, ce culte qui est encore aujourd'hui la dernière espérance de l'Irlande, se manifeste dans quelques-uns des écrits de l'inflexible adversaire de Brunehaut et de Thierry II. Aussi pourrait-on presque lui appliquer cette belle réflexion faite sur les poètes irlandais, persécutés bannis et livrés aux tortures, en punition de leur ardent patriotisme : « La violence ne fit qu'irriter des volontés indomptables; l'art du chant et des vers eut ses martyrs
48ï RÈGLES DIVERSES
comme la religion, et les souvenirs qu'on voulait éteindre se redoublèrent par le sentiment de ce qu'il en coûtait pour les garder !. »
A ce charme tout particulier de poésie, s'ajoute encore une grande élévation de pensée et de vues philosophiques, ainsi qu'on en voit un exemple dans la seizième et dernière Instruction de saint Colomban. 11 veut démontrer à son disciple que la vie n'est qu'un moment passager qui ne permet pas de se livrer à la paresse de l'esprit. « Pourquoi, demande-t-il, s'amuser à considérer une ombre dans l'eau? A quoi servent la joie et le bonheur goûtés pendant les rêves? Après tout, ces rêves, quelque longs qu'ils soient, sont bien courts pour chacun, car la durée du monde entier n'est qu'une nuit obscure, et c'est dans la nuit que l'on rêve. Éveillez-vous donc, ô mon fils, du sein de cette nuit ; cherchez la lumière pour être vu et pour voir. Allumez votre lampe et lisez ; prenez garde de dormir, d'être séduit par des songes, par de trompeuses apparences qui vous feraient croire vrai ce qui est faux, en sorte qu'au réveil vous ayez à gémir d'avoir été le jouet des illusions. Votre vie est une roue qui court tous les jours, et ne vous attend pas : suivez-là dans sa course... 0 mon fils, vous ne possédez rien sur celte terre d'où vous êtes sorti nu et où vous rentrerez en poussière; aussi ne vendez pas le ciel où un héritage éternel vous attend. »
Dans un poëme écrit en vers adoniques, et adressé à son ami Fedolius, Colomban, déjà parvenu à l'âge de soixante-douze ans, veut faire voir par une foule
1 Sur l'esprit national des Irlandais, fragment faisant partie de l'ou* vrage Dix ans d'études historiques, par Augustin Thierry*
d'exemples combien sont vains et dangereux les objets de notre attachement et surtout jusqu'à quel point peut être fatal l'amour immodéré des richesses. Une partie du poème, remplie de souvenirs empruntés aux temps héroïques de la Grèce est comme une paraphrase de la célèbre apostrophe :
Quid non mortalia pectora cogU Auri sacra Dîmes?
En lisant cette œuvre, on comprend qu'aux derniers jours d'une vie toute d'abnégation et de désintéressement, l'auteur ait prêché le mépris de l'or, et que même il se soit complu a faire preuve d'une certaine érudition littéraire. Hais ce qui est autrement singulier, c'est que le génie austère qui avait composé une Règle et des Pénitentiels si rigoureux, ait gardé, à son déclin assez de grâce et de flexibilité pour faire encore ce qu'il appelle des petits vers, où il parle de Sapho, la muse renommée de Lesbos, et rappelle que, sur un rhythme semblable , elle produisait ses chants harmonieux l.
Toutefois, après ce tribut accordé aux réminiscences classiques, viennent de sages conseils empreints de la gravité douce, mais un peu mélancolique qu'on remarque chez les hommes d'un âge avancé, qui comptent trop souvent les jours par les déceptions et pour lesquels la somme des regrets dépasse de beaucoup
1 Inclyta Yutes IN oniine Sapho. Versibus istis Dulce solebat Edere carmen.
. S. Columb., Epiât, ad Fedol. Cf. Bibl. Pair. Max. XII.
celle des espérances. « Je vous engage donc, dil le vieil apôtre irlandais en concluant, je vous engage, ô mon noble frère, à renoncer aux vaines sollicitudes. Que sert d'engraisser de son et de farine des coursiers généreux? Que sert d'ajouter le gain au gain et de mettre denier sur denier? Pourquoi vous rendre le complice des pervers dont vous recevez les présents ? Le Christ a horreur des présents de l'iniquité... Voilà ce que je dictais pour vous, accablé de maux cruels que souffre mon corps fragile sur lequel pèsent les tristesses de l'âge ; car tandis que les temps précipitent leur cours, j'arrive à la dix-huitième olympiade de ma vie. Tout passe, et les jours s'enfuient irréparables. Adieu ; vivez dans la force, dans la joie, et pourtant qu'il vous souvienne de la triste vieillesse1. »
Ce dernier conseil, saint Colomban avait le droit de le faire entendre, car c'était devant la continuelle perspective de la vieillesse et de son terme inévitable, qu'il avait su régler une vie pleine de mérites et de grandeur, parce qu'elle fut toute dévouée au travail, à la lutte et au sacrifice*. Le tableau de cette vie
1 Ha»c tibi di et ara m, morbis oppressus amaris, Corporequos fragili patior tristique senecta. Nam dum pnecipiti labuntur tempora cursu, Nunc ad olympiadis ter hcnrc venimus annos. Omnia pivetereunl. fugit irreparabile tempus. Vive, vale lsetus, tristisque mémento senecta}.
Ces derniers vers prouvent que saint Colomban n'avait pas plus oublié les poésies d'Ovide que celles de Virgile, car on y retrouve la pensée du poète élégiaque latin qui consuma la lin de sa vie dans la souffrance et l'exil :
Ventunc memores jam nunc estote senecta; ; Sic nullum vobis tempus abibit iners.
* Outre les ouvrages déjà cités, on peut consulter avec fruit, au sujet de saint Colomban, la Vie des saints de Franche-Comté, recueil faisant
achèvera dignement, nous l'espérons, aux yeux du lecteur, la première partie d'une œuvre consacrée surtout à la glorification des mâles vertus que l'abbé de Bobbio, à l'exemple de saint Benoit, transmit comme un héritage à l'innombrable famille dont il fut le chef.
honneur aux professeurs du collège de Saint-François-Xavier qui l'ont entrepris, et dont le plan, appliqué avec succès à lhagiographic de nos autres provinces ecclésiastiques, formerait une série d'appendices fort utiles aux Acta Sanctorum et au Gai lia Christianu. Voir aussi pour le tableau des défrichements monastiques opérés dans le Jura, l'Histoire des grandes forêts de la Gaule, par M. Alfred Naury, de l'Académie des inscriptions et telles -lettres.